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Fruits et légumes, perles et bijoux

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Dans les latitudes australes, trouver de bons fruits et légumes pas trop chers est une course au trésor.

 

Avec 1045 euros par mois (voir billet précédent), au Brésil, en Argentine, nous vivons « comme tout le monde ». Aux Malouines, nous sommes passés direct sous le seuil de pauvreté du pays.

La première fois que nous sommes entrés dans le supermarché de Port Stanley, nous avons été rassurés en voyant les prix des pommes et des oranges… avant de comprendre que les fruits et légumes sont vendus à l’unité ! Il faut voir ces merveilleuses patates blondes, filmées par deux sur une barquette d’un noir velouté, de vrais diamants ! Rubis de pommes lustrées ! Émeraude géante de choux ! Navets d’agates ! Nous n’avions pas notre place dans cette joaillerie.
Il nous fallait un plan B.

Rare romanesco !
Trouvé aux Malouines

 

La promesse d’or vert

 

Tant pis pour les pommes et les oranges venues d’Uruguay, nous partons voir Stanley Growers, le gros maraîcher à l’est de la ville. Vu les horaires alambiqués du maraîcher en vente direct, nous trouvons porte close. C’est en coupant à travers ses champs pour rejoindre le bateau que nous découvrons que les talus étaient pleins de plants de jeunes pommes de terre qui avaient échappé à la récolte. Afin de ne pas embêter les propriétaires avec les règles ancestrales du droit de glanage, nous remplissons nos sacs sans prévenir personne.

 

Les légumes habituellement cultivés dans les jardins aux Malouines.


 

Mais on ne peut pas manger que des patates et du mouton — extrêmement gras et bon marché sur l’île. L’Irish Stew, bien que délicieux, ce n’est diététiquement pas tenable — en particulier pour des pratiquants de la Sainte Trinité riz complet-légumes-lentilles. La promesse d’or vert nous est tombée du ciel sous forme d’une affiche placardée à la Christ Church Catheral : « Dimanche, La Socitété Horticulturelle (sic) des îles Falkland organise une Foire aux Fleurs, Légumes, Produits de la Maison et du Jardin, au presbytère, suivit d’une vente aux enchères ».

Toutes les générations sont venues pour apprécier ou concourir.

 

Une expo de légumes

 

Des comices agricoles australes ! Une opportunité pour notre garde-manger et la promesse d’un joli moment. À ne rater sous aucun prétexte. Les activités, si elles sont fréquentes grâce au grand dynamisme de la communauté, elles ne sont pas si nombreuses dans cette capitale de 1600 habitants.

Nous arrivons bien à l’avance. Après nous être acquittés de la livre d’entrée, nous pouvons admirer les œuvres exposés, sur des nappes blanches, les murs aussi sont blancs. Le cube blanc, les codes d’art international sont respectés avec une innovation charmante : parfois, en plus du nom de l’artiste, il y a sa photo. C’est ma première exposition de légumes. Ils sont magnifiques ! D’autres supports ont été invités, les fleurs, mais aussi les œufs présentés cassés dans une assiette pour pouvoir admirer la profondeur de la couleur, la saillance du jaune. Après un an, dans les latitudes australes, cet art brut nous met en grand émoi.
En revanche, les couleurs pastel des pâtisseries d’inspiration britannique nous laissent beaucoup plus circonspects.

 
 

Sage tempérance

 

Les œufs aussi seront vendus aux enchères comme les fleurs, les gâteaux, le pain qui font partis du concours.

 

Plus d’une centaines de catégories, dont les grosses tomates rouges, les grosses tomates non-rouges, les petites tomates rouges, les petites tomates non-rouges, neuf sortes de pains dont croissants et pizza, le tout croisé avec les sous-ensembles « femmes » et « enfants », plus le Fun Prize pour la bizarrerie de ladite catégorie — comme la double carotte. La distribution de prix est interminable. Chaque participant ne pouvait que gagner. Les récompenses s’échelonnent de 15£ à 0,5£ (20€ à 0,75€). Une sage tempérance qui nous a paru de bon augure pour la vente aux enchères.
 

Raisin des Falkland

 

Une grappe à 20€!

 

Nous avons vite déchanté. La passion des Falklanders pour les produits du jardin et leur pouvoir d’achat nous ont vite mis hors course. Les sacs de quelques kilos, pouvant tenir à bout de bras, partaient à plusieurs dizaines de livres. Une façon de montrer la valeur accordée au travail de son voisin et d’enrichir leur société « horticulturelle » bénéficiaire de la vente. Les enchères fusaient comme de bonnes blagues, suscitant les rires. Nous assistons à une forme de potlatch. Rien en dessous de 20 livres. Ah ! Si, une simple grappe de raisin (poussé aux Malouines !), enchérie jusqu’à 15£ (20€) par un enfant d’une douzaine années, qui trouvait sûrement que c’était là le meilleur usage de son argent de poche.

 
 
Les jours suivants nous sommes allés faire du porte-à-porte chez ces jardiniers talentueux. Nous sommes entrés dans les serres où les légumes délicats poussent dans une belle terre noire. Quelques-uns nous ont vendu leur production, pour moitié moins chère qu’au supermarché, la plupart nous ont donné des brassés de choux, navets, carottes et pommes de terre.
Et un jour, en rentrant d’une promenade, nous avons trouvé un gros sac en plastique accroché au guidon du vélo de Caroline. Il était plein de perles potagères.

 

S’ils sont protégés du vent, les légumes poussent bien dans la terre noire des Malouines.

 
 

Budget voyage : pauvre de nous !

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Lorsque nous sommes arrivés aux Malouines, tout nous a paru très cher. Nous avons donc fait un pointage précis de nos dépenses. Résultat de notre économie de guerre : 1 045 €/mois.

 

Sur Loïck, cela fait quelques années que nous pratiquons la simplicité volontaire ou « la sobriété heureuse » — pour citer un de nos rares utopistes, Pierre Rabhi. Pour les besoins de ce billet, nous avons calculé le coût de 39 mois de voyage. Tout compris sauf les assurances, en grande partie résiliées depuis deux ans. Nourriture, gasoil, marinas, vêtements, nouvel ordi (d’occasion), pièces moteur, deux répétiteurs, un petit groupe électrogène et même le génois (neuf) North Sail fait à Buenos Aires.

 

Un bateau bien préparé

 

Ce coût s’appuie sur un Rêve d’Antilles en acier de 1985 parti bien préparé. Acheté 28 000 € en mauvais état et sans aucun équipement, il nous a coûté une bonne année de travaux au rythme lent de ceux qui apprennent. Avec deux annexes et l’équipement grand voyage, le coût de revient final atteint 70 000 € (prix du projet pas seulement du bateau) avec GV et trinquette neuve. Mais je ne compte pas nos heures. Cette année de travaux nous a beaucoup appris sur le bateau, mais aujourd’hui j’achèterais un bateau en meilleur état et surtout mieux équipé, ce serait moins cher. Nous avions grandement sous-estimé le prix des équipements et surtout le temps qu’il faut pour les installer (portique, panneau solaire, éolienne, plate forme, régulateur, casquette de descente, circuit 220v, chargeur de quai, radar, BLU, etc.)

 

Pour éviter toute surprise dans le Sud, nous avons fait faire un génois par North Sail à Buenos Aires (très pro).

 

Le chat: 2 % du budget


Chères marinas !

 

Le budget de fonctionnement que je vous expose ici commence à Buenos Aires (après un an de voyage) pour la raison très bête : on nous a offert un Smartphone et c’était devenu pratique d’enregistrer toutes nos dépenses grâce à une petite application. Il s’étend sur trois ans et trois mois de voyage en Argentine, dont un an à Ushuaïa, aux Malouines, encore en Argentine, en Uruguay et au Brésil depuis six mois.

Durant cette période le bateau est sorti de l’eau deux fois, pendant 10 jours, il a reçu un génois neuf (2 000 €) avant d’aller dans le sud et une réparation du moteur (700 €) et un nouveau jeu de batteries de services Trojan (640 €). Marina et gasoil sont inclus dans ce budget et représentent une surprise. Je ne pensais pas avoir dépensé 4 100 € de marina, soit le quart du budget bateau, plus de 100 € par mois, pourtant on fait très attention. Mais seulement 1 800 € de fluides pour les moteurs, faut dire que l’on bouge lentement. Le bateau représente 40 % (15750 €) du coût du voyage hors assurances. (1)

 

Deux sorties d’eau en trois ans.

 

Moins d’assurances

 
Un mot sur les assurances : nous étions assurés “tous risques” à travers STW pour 800 € en zone Europe, 1 200 € en zone Antilles, 1 800 € en zones monde pour une valeur vénale de 70 000 €. Il y a deux ans, l’assureur a jeté l’éponge. Notre courtier nous proposait des contrats valant le double pour la même valeur. Par manque de budget, et mis en confiance par l’absence de sinistre, nous avons quitté le confort du “tous risques” et pris une assurance responsabilité civile / rapatriement pour moins de 100 € à l’AGPM.
Nous avons gardé la responsabilité civile famille de STW. Nous avons aussi annulé le contrat de santé Allianz Urgences qui s’est révélé être carrément malhonnête, en plus d’être inutile pour les marins (arrêté depuis par STW).

 

Pour les petits budgets, matinée gratuite au théâtre Colon de Buenos Aires

 

Une vie sobre

 

Les dépenses de santé, qui n’ont jamais été remboursées, représentent 5 % de notre budget (2200 €), elles incluent une opération avec anesthésie à Ushuaïa, une IRM et les soins de kiné et de médecin pour une hernie discale traitée au Brésil, plus des soins de dentiste réguliers.

 

Presque le même pourcentage pour le « divertissement » (50 €/mois), restaurants, expositions, cinémas, piscine…
Une vie sobre, mais sans privations : peu de restaurants, pas de sorties coûteuses, mais sans rater la vie culturelle bon marché de Buenos Aires par exemple. Un regret, néanmoins, notre budget ne nous a pas permis d’aller voyager à terre. Le chat représente un autre frein pour laisser le bateau.

 

Alimentation, ne pas se priver des bonnes choses

 

Alimentation, le plus gros poste

 

Dernier point, le plus gros poste : l’alimentation, qui constitue 45 % de notre budget. Une règle sur les alcools : boire local. Argentine et Chili : vins autour de 5 € la bouteille pour des vins qui valent les vins français aux mêmes prix. Brésil : cachaça, aussi 5 € la bouteille, mais elle dure plus longtemps. Partout : de la bière, excellente en Uruguay. Comme pour le bateau, aucune restriction sur la nourriture parfois même achetée bio.
Résultat du coût de 39 mois de balade en Amérique du Sud : 1 045 € par mois pour un bateau de 12 mètres, deux personnes et un chat.

 

Lutte contre l’obsolescence

 

À ce prix-là inutile de dire combien de fois on a rapiécé nos vêtements. Le temps économisé en shopping sert à lutter contre l’obsolescence. Pas un objet jeté qui ne passe par l’atelier pour tenter de sauver tout ou partie du malade. Souvent c’est la petite électronique où généralement il suffit de changer des batteries, raccourcir un câble rompu ou refaire des soudures pour sauver les objets. Il y a une satisfaction de chirurgien à ouvrir à la scie japonaise une alim Apple pour aller déposer une goutte d’étain qui la ressuscite. C’est 89 € (sic !) d’économies.

 

Mais pourquoi un plastique si fin pour assurer l’étanchéité ? Il a craqué sur les 4 sondes, bien sûr.

Je me mets même à aimer le look Mad Max de certains objets, comme on aime un vieux pull rapiécé. Nous avons plongé dans le Low Tech, le DIY (fais-le-toi même — pourquoi toutes ces expressions sont-elles en anglais ?)
Sans trop nous en apercevoir, nous nous sommes radicalement éloignés de nos modes de consommations que nous pratiquions avant de partir. Une addiction pas si difficile à oublier, lorsque l’on n’est pas tenté.
Quand même, on a craqué une grosse fois pour un iPad étanchéifié avec cartes et tout. Ouah !… Comme c’était bon !
 
 
 

 

Notes :

1/ Si cette somme inclut les sorties d’eau, l’antifouling, il faut aussi savoir que nous vivons sur nos acquis. Après cinq ans, le bateau a besoin, à moyen terme, d’un bon gros chèque de 6 000 euros (dont un spi, une chaîne de mouillage que j’ai fait l’erreur de ne pas changer en France, elle est chère et difficile à trouver en ISO ailleurs, peinture, une annexe…). De même, notre matériel photo et vidéo professionnel est obsolète il doit être remplacer pour suivre les nouvelles normes. Et c’est aussi pour cette raison que nous rentrons en France.

 

Un petit luxe, la laverie. Quand c’est possible.

 

Ris par gros temps au portant

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Voici une manœuvre que nous avons apprise récemment sur Loïck, je n’ai aucune idée de sa popularité, mais, si vous ne la connaissiez pas, elle vous sera bien utile.

 

« Un marin, ça sait tout faire mais mal » j’aime beaucoup cette phrase d’Autissier (1) qui allège les frustrations de mon caractère un tantinet maniaque. La citation fonctionne bien sûr pour le bricolage, lorsque le dernier coup de couteau vient gâcher la belle apparence du joint polyuréthane, mais aussi pour la cuisine lorsque je sors du four un pain qui tient plus de la maçonnerie que de la boulange. Mais il est un domaine honteux que peu avoueront : le réglage des voiles et les manœuvres en grande croisière font souvent partie de cette liste.

Et c’est normal. La plupart des skippers n’ont pas une formation très poussée en voile. Mon cas n’est sûrement pas isolé. J’ai beau avoir fait de la complétion en 420 pendant mon adolescence, je n’ai quasiment jamais régaté sur quillard, ni fait les Glénans, et je n’ai pas souvent été équipier.

 

Prendre un ris, je croyais savoir…

 

Le portant en ciseaux, l’allure la plus confortable pour Loïck dès que le vent souffle.
Aucune envie de passer face au vent pour prendre un ris. © Ariel sur Skol


 
Je me suis fait cette réflexion sur la grande croisière après que Salvatore, qui a fait de la course au large, nous a expliqué comment il prenait un ris par gros temps au portant en solitaire. Et je me suis senti très bête.
Autre exemple. Je me souviens d’un skipper qui venait de faire Afrique du Sud / Cap Vert en solo d’une traite sur un 52 pieds et qui m’a demandé, sérieusement, comment on prenait une cape.

 

Ris face au vent. C’est mieux à plusieurs

Prendre un ris, je croyais savoir ce qu’il y avait à savoir, mais c’est le propre de l’ignorance, il est difficile de se figurer de son étendue.
Alors, à tout hasard, si comme moi, vous ne connaissiez pas ce petit tour de main, ce billet vous sera tellement utile qu’il fallait l’écrire quitte à passer pour piètre marin auprès de ceux qui savaient.

 

Le ris face au vent, c’est la guerre !

 

Résumé des épisodes précédents.

Sur Loïck, nous avons beaucoup pratiqué le ris face au vent. Disons à 20-30 degrés du vent réel pour être précis, à fin que la voile d’avant, bordée à fond, ne se mette pas à claquer. Ce bruit me fait tellement mal pour les voiles que j’abordais la prise de ris avec le stoïcisme d’un père qui s’apprête à faire des points de suture à son fils. C’est douloureux, mais c’est pour ton bien.
 
Car lors d’une prise de ris face au vent par gros temps, il est bien difficile de ne pas faire faséyer les voiles. La voile d’avant a du mal à tenir avec les vagues qui viennent taper sur l’étrave — et, au passage, noyer le pont.
La GV de Loïck est full-batten, elle refuse de descendre ou de monter si la pression est trop forte. On sait qu’il faudra forcément la faire faséyer un peu, le moins possible. Donc vite ! Affale ! Passe l’anneau de l’oreille de chien dans le croc ! Souque ta drisse ! Avale la bosse ! Vite ! Ça claque ! On s’entend plus ! Gueule à Caroline : « Le tissu ! Ça pince pas ? » Merde ! J’ai de l’eau qui est rentrée dans la botte !
 

Le ris face au vent, sans vergogne on appuie au moteur.

C’est une manœuvre où il vaut mieux être deux, car ni le pilote ni le régulateur ne tiennent correctement le bateau face à la mer sans la GV, le bon angle est trop fin. En général on appuie au moteur.

 

La variante Moitessier

 

Pour le ris face au vent par gros temps, il y a la variante piquée dans un bouquin de Moitessier : prendre la cape. C’est mieux pour la voile d’avant, mais, sans la GV, Loïck se met complètement travers à la vague. Il faut l’aide du moteur pour remettre suffisamment le bateau dans l’axe du vent pour que la voile retrouve un angle assez aigu pour lui permettre de descendre.

Prendre des ris face au vent par gros temps n’est pas une sinécure d’autant qu’en général on navigue aux allures portantes, la plupart du temps en ciseaux. Une allure que Loïck aime bien pour passer la vague quand elle se fait grosse. Dans ce cas, notre stratégie ne fait pas dans la finesse : roule le génois en laissant le tangon à poste, remonte au vent avec le moteur au moins au deux tiers, prends ton ris, abats et déroule ton bout de foc. L’avantage c’est que la manœuvre se fait bien au pilote électrique.
Mais de toute façon, par gros temps contre le vent, c’est la guerre !

 

Le double palan : très pratique pour trianguler la bôme, quelle que soit l’allure.

 

La prise de ris au portant

 

La prise de ris au portant que nous pratiquions sur d’autres bateaux s’est révélée impossible avec la GV full-batten de Loïck. Si le vent souffle fort, la pression sur les chariots est trop grande lorsque la voile est ouverte. Elle ne descend pas. C’est là que Salvatore nous a donné la solution : il suffit de la fermer pour diminuer la pression.

Il faut donc ramener la bôme au centre du bateau, à la limite de l’empannage et bien souquer toutes les manœuvres pour que plus rien ne bouge : l’écoute, la balancine, le frein de bôme.
Sur Loïck c’est très simple, car le bateau était équipé de la technique du double palan pour le débarrasser du rail d’écoute, du hale-bas et du frein de bôme. Mis à part le paquet de nouilles dans le cockpit au près, c’est une excellente option.

Une manœuvre particulièrement facile à faire avec un foc tangonné qui garde le bateau bien stable. Une fois que la GV a sa chute bien souquée quasi dans l’axe du bateau, même si elle empanne ce n’est pas un drame. La pression sur la voile n’est pas très forte et sa mobilité est faible.

 

Une quinzaine de petits ris

 

dessin ris vent arrière

Prise de ris au portant : la bôme au centre puis détendre le guindant et retendre la chute, décimètre par décimètre.


 

À ce stade, par vent fort, si vous affalez un ris entier cela va rendre toute la mobilité et remettre la pression dans la voile détendue. Vous avez toutes les chances de briser une latte. La manœuvre paraît contraire à toute logique.
 
Le bien joué de cette manœuvre, c’est de prendre son temps.
Il suffit d’affaler juste 10 ou 20 cm de toile, sans détendre trop la chute, mettre la drisse au taquet et aller retendre la chute avec la bosse de ris. Et on recommence. Comme si l’on prenait une quinzaine de petits ris.
Donne une main de guindant, reprends la chute. Tranquille. Petit à petit. On a le temps. La bôme bien triangulée ne bouge pas. La voile reste toujours bien tendue, le vent glisse le long de la voile, il n’est pas trop puissant. Le bateau avance tiré par son foc, le pilote ne souffre pas. Ça ne mouille pas. Et si le ris se prend au pied de mat, le retour au cockpit sera beaucoup plus facile que face à la mer. Le bonheur !

 

Quand on n’est pas en panique et que le bateau est bien réglé, le gros temps, c’est magnifique et euphorisant.

 

Notes

1/ De mémoire, cette citation vient du livre qu’elle a coécrit avec Érik Orsenna : “Salut au Grand Sud

 

La solution avec double foc, très pratique et plus souple par gros temps.
Une technique qui complète la prise de ris au portant.
Sur l’image Skol dans les vagues (voir le commentaire d’Isabelle).


 

La tribu d’Alexeo

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La durée de notre voyage et la nature des latitudes australes nous mettent, à un moment ou un autre, face à un sentiment d’isolement.

 

Quand Alexeo II entra dans la baie Port Stanley, une bouffée d’air enjoué chassa l’atmosphère tristounette qui flottait dans Loïck depuis la perte du chat. Avant cela, nous avions passé un petit mois seuls à l’île des États, superbe, mais rude. Caroline résiste mieux que moi à l’isolement. Pour ma part, cette petite semaine aux Malouines ne m’avait pas encore fourni mon saoul relationnel malgré une belle rencontre avec un jeune français en stage à la télé locale. Il parlait couramment le français, l’anglais et le mandarin. J’envie toujours ces enfants de la planète que les parents ont fait bourlinguer dans leur jeunesse.

 

L’or du voyage

 

Naviguer hors de la « barefoot route » (1) raréfie les relations, et rend les amitiés plus précieuses.
Moins de territoires français, moins de bateaux francophones — sauf sur les côtes du Beagle où, parole d’Argentin, les Français sont plus nombreux que les Chinois.
La langue forme le premier obstacle aux rencontres, le mode vie, le second. Les marinas sont souvent des forteresses et au mouillage, une douve naturelle sépare le bateau de la terre. Les opportunités de contacts fortuites sont moins fréquentes que lors d’un voyage par la terre. Sortir du bateau est un acte volontaire. Engager une sociabilité récurrente avec les locaux demande beaucoup de curiosité réciproque, et des escales longues. Les relations avec un étranger n’intéressent pas tout le monde en dehors d’une petite conversation de bienvenue. Chacun sait que le voyageur partira.
Lorsqu’elles se mettent en place, c’est l’or du voyage, elles engendrent souvent des amitiés dormantes, mais durables, immédiatement réactivées par la visite de l’un ou de l’autre.
Les amitiés entre bateaux sont en revanche beaucoup plus rapides. Parce que la complicité sur le mode de vie est immédiate, mais, surtout, parce que chacun fait l’expérience qu’il ne faut pas être privé de chaleur humaine pour goûter sereinement aux plaisirs de la solitude.

 

Un super-yacht comme arche de Noé

 

Ce n’est pas Alexeo II, dont je n’ai pas de bonne photo.
Cette image est un CNB64 tiré du PDF publicitaire, pour donner au lecteur une idée du cannote.
Alexeo II fut le premier CNB64 et dernier Bénéteau 62.

 

On n’oublie pas Alexeo lorsque l’on a entendu le rire animal de Salvatore, son propriétaire. On aurait envie de faire un parallèle entre son nom de superhéros et sa carrure imposante, mais ce serait offenser la modestie naturelle des Belges, dont il est. Bien qu’il réclame haut et fort ses ascendances italiennes, “Salvatôré”.

 

“Salvatô

On n’oublie pas non plus son CNB 64, ce « petit » super-yacht de 18,2 mètres amarré au ponton du Micalvi — notre première rencontre. Le plan Farr, dont le design est signé Pinnifarina, dénotait dans la rusticité ambiante des bateaux du Sud. Un parfum de luxe paresseux trompeur émanait pour cette unité de 1993 que Salvatore a menée, en solo, de Guadeloupe au Beagle. Il le décrit comme « marin, solide et rapide ».

 

Et enfin, on n’oublie pas son équipage hétéroclite, fruit d’une double générosité : la longueur du bateau et la largeur d’esprit du capitaine. « J’ai toujours pris des équipiers pour leur faire plaisir et jamais parce que j’en avais besoin. Un bon équipier pour moi est quelqu’un qui a une énergie positive et de l’humanité en lui. S’ils ne savent pas manœuvrer, c’est pas grave. Je suis de toutes les manœuvres » explique ce marin qui a, entre autres, deux courses Quebec-St Malo avec Benoît Parnaudau derrière lui.

Nous l’avons vu joindre le geste à la parole, à Puerto Williams.
La plupart des bateaux planifient leur passage en Patagonie longtemps à l’avance, pour de bonnes raisons, laissant peu de place à l’improvisation. En comparaison, Alexeo faisait figure d’arche de Noé.

 

De l’ambiance dans l’auberge espagnole

 

Pique-nique au phare de Cap Pembroke avec l’équipage d’Alexeo. Salvatore en grande forme.


 
Le bateau ne manquait pourtant pas de bras pour monter à Punta Arenas puisque Salvatore avait sagement prévu un équipage composé de deux amis belges et de Pierre, un retraité français qui rêvait du grand Sud. Les opportunités de voyage ont fait le reste.

Conrad, le saltimbanque, et Élie, le matheux, des équipiers d’Alexeo glanés au cours de voyage.

Élie le matheux, équipier confirmé, cherchait depuis plus de deux mois un embarquement. L’étudiant de l’ENS a trouvé sa place sur Alexeo et il y restera six mois. « Un marin exemplaire » dit de lui le skipper.
Il ne fut pas le seul à profiter de la chance de naviguer sur ce yacht dans les canaux de Patagonie, les personnalités de deux jeunes backpackeurs qui erraient sur le pont du Micalvi, ont séduit Salvatore. « Trois ans de voyage m’ont permis d’affiner mon instinct », dit-il. Alice embarque, avec en tête le projet de remonter l’Amérique du Sud à cheval. Williams aussi monte à bord, peut être simplement parce qu’il était là avec Alice, qu’il avait une bonne tête, et qu’il y a de la place sur un 62 pieds. Enfin, pour mettre de l’ambiance dans cette auberge espagnole, il y avait Conrad.
 

« Il y a plein de vies… »

 
« Il jouait dans la rue à Buenos Aires. On a causé et il m’a expliqué que son rêve était les canaux de Patagonie en bateau. J’ai senti en lui une belle âme et je lui ai donné rendez-vous à Ushuaïa. Conrad malgré son jeune âge m’a beaucoup appris… Il n’a pas de pognon, pas de carte visa… rien, juste une guitare. Il joue dans la rue et il finance son voyage ainsi. Moi, ex-chef d’entreprise avec un besoin de sécurité, notamment financier, j’ai appris qu’il y avait plein de vies… il n’y a pas que la vie travail-salaire du circuit “normal”. Ce gars a notamment descendu tout le fleuve Amazone d’Équateur au Brésil en radeau en 3 mois… ».
« Au niveau financier, on partageait le coût de la nourriture et du mazout. Ceux qui ne savaient pas et que j’avais quand même acceptés, je payais pour eux. »
 

Notre petite tribu en contemplation silencieuse du paysage des Malouines au coucher su soleil.

 

Lorsque j’ai recontacté Salvatore pour lui demander la permission d’écrire sur Alexeo, il avait une autre histoire du genre à me raconter.

« Au port de Piriapolis (Uruguay) est arrivé un jour un mec à sac à dos, avec une guitare. Elias, un Argentin, que j’avais rencontré dans le campo, un soir de fête et avec qui on avait passé une partie de la nuit autour d’un feu. Semble-t-il, je l’avais invité à naviguer, je ne m’en rappelais pas. Le voilà à bord… Il a fait le chemin avec nous. Un mec terrible. Un vagabond insoumis, libre dans son corps et sa tête. On est devenu ami… »

Au fond, Salvatore a trouvé une façon de voyager qui rompt l’isolement qu’engendre le bateau, il embarque le monde à bord.

Écouter Pirate’s Gospel par Conrad :

 

Massacrer Noir Désir

 
Aux Malouines, il nous a embrigadés dans sa tribu dont il restait Pierre, Conrad et Élie. La bonne humeur qui régnait sur Alexeo nous faisait un bien fou. Nous faisions les cœurs de la belle interprétation de « Pirate’s Gospel » par Conrad, c’était devenu l’hymne du bord. Est-ce le reste de fine de poire de mon père ou la bonne humeur générale qui m’a fait oser massacrer Noir Désir à l’harmonica sous l’œil bienveillant du guitariste ? Quand j’habitais Paris, les soirées chansons-guitares m’inspiraient des commentaires ironiques, plus maintenant.

 

L’équipage d’Alexeo nous a offert une belle balade dans les terres dans un 4×4 qu’ils avaient loué.
Pendant ce séjour, Salvatore nous a fait un autre joli cadeau : une méthode de prise de ris par gros temps que je décrirais dans mon prochain billet.

Dans la nuit précédent leur départ, la VHF a crépité pour leurs annoncer l’épilogue d’une histoire dont ils avaient suivi les péripéties : le chat venait de rentrer à bord.
Alexeo et sa tribu aura été notre bateau “apporte-bonheur”.


Note :

1/ “The Barefoot Route” (la route des pieds nus). L’expression anglo-saxonne désigne la route classique du tour du monde à la voile par les tropiques et ses escales traditionnelles.
 

Une des belles plages des Malouines croisée pendant notre balade.


 
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La souveraineté des Malouines, un terrain miné

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Comment, trente ans plus tard, une guerre absurde continue d’empêcher de se promener et de naviguer sereinement.

 

Équipage au complet, il était urgent de quitter le maudit FIPASS (voir épisode précédent). Depuis que nous sommes arrivés, les 40 nœuds de nord ou d’ouest n’ont jamais pris plus d’une journée de repos. Aucune fenêtre ne nous permet d’aller au nord-ouest des Malouines où vit une grande diversité d’oiseaux rares, dont Jérôme Poncet (1). Modestement, nous déménageons pour Sparrow Cove, en face de Port Stanley. Cette petite baie circulaire est un bon point de départ pour aller voir les manchots de la côte nord-est.

 

Un vent incessant

 

Les Malouines sont une suite de propriétés privées. Il faut demander l’autorisation aux maîtres des lieux pour descendre à terre ou traverser ces grands espaces sauvages. Les heureux propriétaires de colonies de manchots ou de mammifères marins en font du coup le commerce aux touristes. L’appropriation du rivage est d’ailleurs un phénomène général dans toute l’Amérique du Sud. Par contraste, les voiliers français peuvent mesurer combien la loi littorale est précieuse.
 
 

D’ondulation en ondulation

 

Comme un doux clapot géant, figé.

 

Nous grimpons en pente douce jusqu’à la crête pour couper le cap. Au sommet, le regard ricoche d’ondulation en ondulation jusqu’à l’horizon. La marche rend songeur. Le paysage serait un doux clapot géant, figé, où l’herbe folle aurait poussé. Les petits sommets où perce la roche grise de quartzite seraient la crête des vagues à l’écume pétrifiée. Les rapaces dessinent des arabesques contre la voûte du ciel comme des oiseaux de mer.

Soudain, la descente vers le rivage s’arrête à une barrière de barbelés que cette fois nous ne franchirons pas. Un petit triangle rouge où figure un unijambiste alerte les visiteurs : Mines !
Trois mois de guerre ont suffi pour rendre des kilomètres de littoral impraticable pour des dizaines d’années.

 

Durant l’occupation, les Argentins ont disposé des champs de mines en prévision du débarquement britannique.


 

La bêtise de mon espèce

 

À force de vivre sur un bateau — que l’on approche ou éloigne du monde des humains à volonté —, à force d’être un étranger, on croit gagner en liberté. Une liberté de mouvement, une liberté de penser.
Ce champ de mines dans cette nature sauvage me sort de ce rêve-éveillé.
Trente ans après, cette guerre populiste de la dictature argentine, elle m’interdit le passage, me met en danger. Je n’ai pas échappé à la bêtise de mon espèce.
Cela me met toujours en colère quand le réel vient briser mes petites icônes d’humanisme naïf. J’aime me bercer de l’illusion que les Hommes sont intelligents et fraternels. Une réalité, qu’en fin de compte, on rencontre souvent en voyage.

 

Et tout à coup je m’en veux d’avoir été légèrement perméable aux arguments argentins sur les Malouines. Durant cette année que nous avons passée à Ushuaïa, l’Argentine m’a tellement séduit que j’ai attrapé le syndrome de l’immigré, celui qui le fiance au nationalisme du pays qui l’accueille avec générosité.

 

Les crêtes de quartzite


 

“Ushuaïa, capitale des Malouines”

 

Ushuaïa est un mausolée à la mémoire de la guerre des Malouines. Impossible de rater l’énorme sculpture en bronze de la carte des îles Malouines sur la promenade de bord de mer où une flamme éternelle brûle à la mémoire des soldats, ni l’Union Jack barré de rouge accompagnant la grande inscription « Prohibido el amarre de los buques piratas ingleses » à l’entrée du port de commerce — que personne n’a jugé bon d’effacer trente ans après les hostilités. Impossible d’échapper aux slogans “Ushuaïa capital de las Islas Malvinas”, ou le simple “Malvins Argentinas”, collés sur les vitres des maisons, sur les pare-brises de voitures, sur les mugs… ni les noms des places et des avenues évoquant les héros de la guerre. (2).
À l’aéroport Malvinas Argentinas d’Ushuaïa, un petit dépliant est offert en plusieurs langues : « Malouines argentines. Pourquoi ? Les arguments d’une juste revendication. »
Lorsqu’un Argentin cherchait à connaître ma position sur les Malouines, je répondais en plaisantant qu’en fait, elles étaient françaises. Pourtant, sans emporter ma conviction, leur ferveur avait fini par avoir ma sympathie. Et puis, il y a eu les morts, dont beaucoup de conscrits, comment ne pas comprendre au moins l’honneur à leur mémoire ?

 

Kidney Cove, une baie que les mines réservent aux manchots

 

Histoire de la souveraineté des Malouines
Bouguainville les colonise, à ses frais!

 


Les Malouines ont été redécouvertes par Amerigo Vespucci au début du XVIème siècle après le probable passage des Indiens Yagan dont on a retrouvé des pointes de flèches et des restes de canoës. Différentes expéditions de plusieurs nationalités les visitent et les nomment différemment jusqu’à ce que John Strong les baptise à son tour Falkland Islands, en 1690. Guoin de Beauchêne y mouille en 1700 et les popularise aux près des chasseurs malouins. C’est Bouguainville qui les colonise, à ses frais, en 1764. Ce qui n’est pas du goût des Espagnols, car elles se situent dans leur zone d’influence. Pour les Français, l’important est qu’elles ne soient pas anglaises afin de laisser ouverte la route vers le Pacifique. La France les cède en 1767, à la condition qu’elles soient habitées, à la couronne d’Espagne qui les rebaptise Malvinas. En 1810, l’Argentine conquiert son indépendance et naturellement s’arroge la souveraineté sur les îles et les occupe en 1822. En 1833, deux navires anglais chassent les Argentins. (3)

 

 

“Obligés de rouler à droite”

 

Aujourd’hui, l’Argentine réclame les Malouines au titre de la décolonisation alors que les Anglais s’appuient sur le référendum local qui a unanimement voté le rattachement au Royaume-Uni. « Sauf un ! Le seul Argentin vivant encore sur l’île », s’amuse un îlien qui se souvient : « Pendant les trois mois d’occupation, les Argentins ont été très corrects, ils nous ont juste obligés de rouler à droite ! » et regrette : « avant la guerre nous allions à l’université à Buenos Aires, on apprenait l’espagnol, les Argentins géraient notre pétrole, on se soignait dans leurs hôpitaux… »

 

Beaucoup de rapaces. Une buse tricolore

Combien de temps faut-il pour construire un sentiment d’appartenance à un pays ?
La plupart des Argentins que nous avons rencontrés, m’expliquaient, suivant leur âge, que c’est leur grand-père qui a immigré en Argentine, ou leur arrière-grand-père, rarement le trisaïeul. En général, au début du XXème.
Un petit siècle a suffi pour faire d’eux de fervents patriotes, encore plus amoureux de leur bannière nationale que des couleurs de leur club de foot.
Un siècle de présence sur les îles, c’est aussi la réponse que nous ont faite la plupart des familles des Malouines.

 

Une autorisation argentine
pour naviguer aux Malouines

 

Aujourd’hui je vois la réclamation argentine comme aussi sensée que de réclamer Jersey aux Anglais. Et la ferveur pour ces îles m’apparaît comme une mauvaise religion populiste attisée par les politiciens. C’est une folie de penser pouvoir passer outre l’avis des gens qui vivent sur ces îles depuis plus de cent ans, même s’ils ne sont que 2000.

 

L’Argentine continue de rêver aux Malouines comme son territoire. Les voiliers qui s’y rendent doivent demander une autorisation pour éviter une amende substantielle lors du retour sur le sol argentin. Ce document absurde prend un bon mois à obtenir et deux bonnes heures à remplir. L’administration est si tatillonne que beaucoup de bateaux, quittant les Malouines, prennent le risque de rejoindre directement l’Uruguay en se privant de l’abri de la côte.
 

Une délégation de manchots papous vient à notre rencontre.


 

Les manchots papous nous regardent derrière les barbelés. Ils se foutent pas mal de mes considérations. Au fond, ces champs de mines ont un avantage : les milliers de touristes vomis par les bateaux de croisière, de plus en plus grand et de plus en plus nombreux, ne viendront pas les déranger.
Une petite délégation quitte la colonie pour venir à notre rencontre. Dans leur attitude guindée d’enfants endimanchés, ils semblent nous dire : « On vous prie de ne pas entrer notre colonie installée là depuis des millénaires. Ici, c’est chez nous. »
Allongés dans l’herbe, nous passons un long moment face à face, dans une curiosité réciproque.

 

 

Notes :

 

1/ Jérôme Poncet fut le capitaine du célèbre Damien. Gérard Janichon, son complice, écrivait les voyages de ce petit bateau de bois, très épris d’une liberté marquée par l’esprit des années 70. Un ton qui faisait le délice de l’adolescent que j’étais. Plus que tous les autres, « les Damiens » m’ont donné envie de naviguer.

 

2/ Traductions : « Amarrage interdit aux navires-pirates anglais » ; « Ushuaïa, capitale des Malouines » ; « Malouines argentines »

 

3/ Mon résumé est trop concis et passe sous silence une grande part du rôle de Bougainville. Vous trouverez des détails dans les articles de Wikipédia : Occupation française des îles Malouines (article court et intéressant)  et Histoire des îles Malouines (article long et bon début d’arborescence pour d’autres articles)

 

Chat pose problème

Par

La perte de notre chat aux Malouines (alors qu’il n’était pas censé, descendre du bateau) nous a fait réviser notre jugement sur les autorités de quarantaine du Commonwealth.

 

Aborder une île du Commonwealth avec un animal domestique, c’est des soucis. Je ne suis pas près d’oublier notre arrivée en Australie en 2004. Nous n’avions alors à bord qu’une innocente petite colonie de fourmis, dont ils ont prélevé Jeanne, ma préférée. On ne l’a jamais revu.

 

En Australie

 

Ils sont venus à trois sur ce quai dédié à la « clearance », clos de grands grillages hérissés de barbelés, où l’on nous avait obligés d’accoster. L’officier d’immigration nous donna l’ordre de ne pas bouger de la table du carré où il entreprit un questionnaire détaillé. Pendant ce temps-là, le fonctionnaire de la douane fouillait l´équipet des dessous de Caroline avec une lampe de poche et la dame de la quarantaine, armé d’un sac de 150 litres, vidait toute la cuisine et les coffres. Elle emmenait tout le frais et une partie de nos réserves comme le riz, les légumes secs, le miel, à la crémation. L’ambiance ne s’est vraiment détendue que lorsque nous leur avons spontanément présenté un objet qui leur était familier : l’arme du bord, un fusil à pompe.

 

Aux Malouines

 

Le FIPASS, un quai et des docks flottants de 300 m de long amarrés à 100 m de la côte.

 

La seule place pour un voilier au FIPASS (Loïck au fond)

Bien que nous n’ayons plus de fusil à pompe pour divertir les douaniers, notre arrivée aux Malouines fut beaucoup moins stressante, nous avions anticipé le cas de notre chat Péca. Curare, un voilier canadien voyageant avec leur chien nous avait expliqué qu’il fallait contacter un vétérinaire malouin qui établissait une liste d’examens et de vaccin à faire dans le pays précédent les îles anglaises. Dans le cas d’un chat, c’était encore plus simple, il n’y avait rien à faire. Péca a tout simplement l´interdiction de quitter le bord.

 

Péca disparaît

 

Après trois ans de voyage au quotidien, du Cap-Vert au Cap Horn, les routines de cette chatte nous sont aussi familières et nécessaires que les bruits du bateau. Après la promenade de l’aube sur le pont, qu’elle finit par faire seule, malgré la distribution de coups de patte pour nous réveiller, elle revient dormir avec nous. C’est un chat peureux, casanier, piètre chasseur, parfait pour le bateau. Ses quelques disparitions du matin ont toujours été synonymes d’incidents.

Distribution d’affichettes

Notre vie symbiotique avec cet animal a produit une communication assez sûre malgré la nature capricieuse de son espèce. Péca répond à son surnom « Doudou » et à un trille sifflé particulier ou aux notes aiguës de l’harmonica, si on insiste, elle vient, en particulier quand nous sommes tous en dehors du bateau. Si elle est en danger, comme le jour où elle se réfugia dans un arbre encerclé par des chiens ou encore quand elle fut coincée sur un bateau, ses réponses sont particulièrement sonores. Mais, cette fois-ci, nous n’avons pas entendu de miaulement lors de notre recherche du matin, ni du soir, ni de la nuit lorsque tout était calme, ni le lendemain matin à l’aube. Il est temps de prévenir les autorités.
Nous espérons aussi pouvoir nous faire ouvrir les recoins du FIPASS (Falkland Interim Port and Storage System), les docks flottants où nous sommes amarrés.

 

La beauté sinistre du FIPASS

 

Une semaine à errer sur le quai en espérant apercevoir le chat

 

Nous commençons par le capitaine de port qui, à notre grand étonnement, ne saute pas sur son téléphone pour prévenir les services vétérinaires de l’île. Au lien de cela c’est plein d’empathie pour notre malheur qu’il nous dévoue son contremaître chilien pour nous ouvrir les énormes hangars.

 

Le FIPASS, c’est trois longues barges rouillées, arrimées à un quai flottant de 300 mètres de long. Il est desservi par pont dont les camions font claquer les tôles épaisses dans un carillon sinistre et dissonant. Le sol rubigineux luit d’une fine couche de gras et d’embruns qui ne semble jamais pouvoir sécher. Face au quai chaque barge abrite un grand hangar de 8 m de haut et trente mètres de large occupant toute leur longueur. Trois immenses cathédrales industrielles que de grands crabes mécaniques peints en jaune remplissent ou vident, dans un va-et-vient incessant avec les bateaux à quai.

 

Les marchandises hétéroclites du hangar nº 1


 
Le premier fait penser à un grenier géant, il regorge de marchandises disparates. Le second sent le suin, il y règne un silence étouffé par les balles de laine de mouton stockées jusqu’au plafond. Le troisième sert de nid aux machines avec un atelier, dans le fond, pour les soigner.

L’énorme masse flottante d’acier oxydé du FIPASS est d’une beauté brutale.

 

Pas de puces aux Malouines

 

Nous revenons plusieurs fois. Les dockers nous lancent des regards désolés en entendant nos sifflets résonner dans les hangars. « Il a pu être attaqué par les rats, ils sont nombreux et gros comme des chats, ici ! » suggère le contremaître avec un ton paternel qui veut nous encourager à nous résigner. Nous avions pensé aux lions de mer, mais pas aux rats. Il ne mesure pas l’horreur de l’image qu’il vient de faire éclore dans nos cerveaux.
 

Les petits bateaux cherchent refuge où ils peuvent.

 

Quatrième jour. Nous nous rendons aux services sanitaires habités par la crainte d’un savon, d’une grosse amende ou d’une expédition punitive de leur fourrière. À notre grande surprise, les employés de la douane et de la quarantaine nous accueillent, de nouveau, pleines de compassion. Personne n’évoque la faute d’avoir laissé le chat se sauver, sauf nous. La vétérinaire propose même de faire passer une annonce sur le groupe Facebook fermé, réservé aux habitants de l’île.
Elle ne nous pose qu’une seule question : « Votre chat a-t-il des puces ? » Car, aussi extraordinaire que cela paraisse, il n’y a pas de puces aux Malouines, sur aucun animal. Nous la rassurons.

 

Promenade autour de Port Stanley au cas où le chat se serait noyé.

 

Retour de Péca.

Un miaulement désaccordé

 
La profonde sympathie des gens de l’île ne nous empêche pas d’errer les jours suivants, comme des âmes en peine. Nous traînons notre sentiment de vide autour des rives de Port Stanley au cas où l’eau nous rendrait un cadavre qui nous permettrait de quitter le funeste amarrage au FIPASS.

 

Jour sept. Je n’y crois plus et commence à regarder les prévisions météo pour partir, mais, je n’arrive pas à convaincre Caroline. C’est cette nuit-là que nous avons été réveillés par un miaulement désaccordé.

Peka mourrait de soif. Maigre, fourbue, la voix cassée, le poil terne et maculé de pellicule ; elle sentait la cale. Ses griffes tout usées montraient qu’elle avait dû être enfermée quelque part.
On ne saura pas, comme le dit une citation anglaise célèbre « If cats could talk, they would’nt » (1)
 

Notes
1/ « Si les chats pouvaient parler, ils se tairaient »
Nan Porter

Les mariés de l’Antarctique

Par

Notre curiosité pour un voilier chinois hiverné aux Malouines nous fait rencontrer un couple de millionnaires furieusement romantique.

 

En arrivant aux Malouines, notre premier souci est de trouver un abri. Non pas que le ciel nous inquiète, mais le paysage prévient que le vent va souffler fort. La lande herbeuse de cette terre doucement ondulée, percée ici et là de roches gris clair, n’accueille aucun arbre.
Cette nuit, nous avons mouillé au hasard dans Port Stanley, la grande baie de la capitale Stanley. Mais la gentille petite dépression qui nous a offert deux jours de sud-ouest glacé depuis l’île des États va mourir en laissant place aux coups de vents de l’ouest. Au matin, nous demandons l’autorisation de nous amarrer au sinistre FIPASS, les trois énormes docks flottants rongés par la rouille qui servent aux débarquements des marchandises et de la pêche.

 

Paysage des Malouines avec la pointe ouest de Port Stanley. Lande et roche de quartzite.
Un jour sans vent dans l’œil d’une dep.

 

Un hors-bord pour un 54 pieds ?

 

Nous pensions avoir occupé la seule place possible pour un voilier, derrière le remorqueur Afon Alaw, lorsque nous apercevons un grand X-Yacht au pavillon rouge complètement déchiqueté de l’autre côté des docks. La bôme à enrouleur porte le nom du bateau « Beijin Echo Yacht 07 ». Un voilier chinois aux Malouines ?
Il émane une étrange impression de ce 54 pieds au pont en teck que l’on imaginerait mieux sur la route des Alizés que dans les 50èmes. Il semble à l’hivernage, protégé du quai par une énorme défense. Pas de doute, il a été préparé pour le Grand Sud avec ces fûts de 200l qui encombrent les passe-avants et ces six malles Pelicase bizarrement arrimées sur le pont. Mais le plus insolite, c’est le hors-bord de 90 chevaux fixé sur le tableau arrière, manifestement dédié à la propulsion du voilier.

 

Le Beijin Echo Yacht 07 hiverné entre le FIPASS et la terre.
Les images de Google Earth daté de 2016 montre qu’il est toujours au Malouines.

 

Venus de Chine pour la semaine

 

Liang Hong, Betty et l’équipier.

Nous grimpons l’escalier en fer qui mène à la capitainerie sur le toit du premier dock pour assouvir notre curiosité. Le sujet fait briller l’œil du contremaître chilien qui nous reçoit avec d’autant plus de sympathie qu’on lui parle espagnol. Une aubaine tous ces Chiliens aux Malouines, après un an en Terre de Feu nous avons du mal à retrouver notre anglais.
« Oui c’est bien un voilier battant pavillon chinois. Il vient d’Antarctique! Il appartient à un jeune couple. Vous pouvez les rencontrer, ils sont revenus aux Malouines pour la semaine. »
De Chine pour une semaine ?

 

Un gros 4×4 se gare devant le Lighthouse Seamen’s Center (billet à venir sur ce remarquable foyer de marin). Une femme élégante descend encadrée par deux hommes aux physiques de lutteur. Ils embrassent Betty, la responsable du foyer, avec chaleur, et lui offre un grand drapeau de la République Populaire de Chine qui ira sûrement rejoindre le plafond décoré de pavillons de multiples nations. Après avoir pris un plaisir visible à ces retrouvailles, Betty nous présente au couple et à leur équipier.

 

Fiancé en Arctique, marié en Antarctique

 

Mariage Liang Hong & Zhang XinYu en Antatique.
On admire le courage de Liang Hong.
© Courtesy Hong & XinYu



Liang Hong nous raconte leur histoire dans un mauvais anglais tandis que son mari Zhang Xin Yu fait quelques images avec une caméra professionnelle qui fait loucher d’envie Caroline — Elle vient de casser la sienne.
« Nous nous connaissons depuis tout petits, nos parents, des ouvriers, étaient voisins. À treize ans Zhang m’a dit qu’il voulait se fiancer en Arctique et se marier en Antarctique. Et on l’a fait. »

Ce couple de toujours commence par devenir extrêmement riche (1). Jusqu’en 2008, Zhang avoue qu’il n’avait qu’un seul rêve : devenir encore plus riche. Le terrible tremblement de terre de Wenchuan (80 000 morts), auquel ils assistent comme sauveteurs, change leur vie. Ils achètent le voilier à Marseille et le font livrer à Hong-Kong. Après un an de cours de voile, ils partent vers le nord le long des côtes du continent asiatique, traversent le détroit de Béring et redescendent le continent américain jusqu’à l’Antarctique où ils se marient en février 2014. Tout simplement.

 

“It was too cold !”

 

Un bateau étrangement équipé (clic pour agrandir)

Ce n’est que l’histoire de leur amour que Liang Hong me raconte et dont elle adore le romantisme. Cela se lit dans ses yeux. Comme si cette navigation n’était pas un exploit, en particulier pour des débutants. Elle ne mentionne aucune anecdote nautique. Juste un charmant “It was too cold !” à propos du jour de son mariage.

Je lui demande quand a-t- elle eut peur. Elle évoque rapidement une tempête dans la mer de Béring où toutes les voiles se sont déchirées et un talonnage dans les canaux de Patagonie de nuit. « Pourtant sur le plotter nous étions au milieu du canal ! » Une remarque que j’ai trouvée naïve dans la mesure où il est bien connu que les cartes des lieux sont mal calées (pour cette raison, on ne navigue pas de nuit dans cette région, ou au radar si c’est vraiment nécessaire ou encore une trace déjà faite). Je n’ai pas réussi à comprendre comment été composé l’équipage, il semble qu’il ait varié, mais qu’ils n’étaient pas que deux.

 

Une notoriété mondiale

 
Avec une humilité toute bouddhiste, le couple nous quitte sans nous parler de leur nouvelle vie qui a fait d’eux des stars en Chine et à l’international, grâce à une émission sur le YouTube chinois (Yuku) dépassant les 103 millions de vues.
Nous découvrons leurs exploits sur internet, leur notoriété est mondiale. Ils vont se promener à Tchernobyl, dans le volcan Marum, en Somalie avec une cohorte de gardes du corps. Ils financent et achèvent le projet de l’artiste Hiro Yamagata de projeter une image holographique d’un bouddha de Bamiyan détruit par les talibans. Le programme a été récemment censuré par la Chine lorsqu’ils sont partis combattre avec les Peshmergas contre Daesh ! (En lien avec l’exécution du premier otage chinois par les islamistes ?). Leur notoriété a atteint la France avec, par exemple, un article dans Le Monde ou le divertissant biopic de l’émission “L’Effet Papillon” sur Canal Plus.
 

Moteur installé à Ushuaïa pour aller en Antarctique (sic).


 
Après leur départ je m’aperçois que j’ai oublié de poser la question du pourquoi ce hors-bord de 95 chevaux au cul du X-Yacht. Ils habitent à l’hôtel, je ne sais où, mais Stanley est une capitale de 1500 habitants et nous tombons sur eux par hasard.
L’explication de Liang est simple comme leur façon de voir la vie : « le moteur in-bord était cassé et irréparable à Ushuaïa, nous avons donc fait poser ce hors-bord avant d’aller en Antarctique. »
 
… Et le Drake a laissé passer cette fortune de mer sans arracher ni le moteur ni le tableau arrière, dans un sens, puis dans l’autre. Quand la vie se met à ressembler à une fable on cherche une morale :
En amour rien d’impossible ? Heureux les simples d’esprit ? La fortune sourit aux audacieux ? Laquelle ?

 

Notes
 
1/ Liang nous a dit qu’ils étaient devenus riches en vendant des machines de terrassement et des pelles mécaniques en Afrique mais l’article du Monde comme le biopic de l’Effet Papillon évoque l’invention d’une machine à tofu.
 

Passe le Carpintero

Par


Loïck rentre en France depuis Buenos Aires. Nos longues navigations vont affecter la régularité du blogue.

 

Ce blogue va entrer dans une période un peu erratique. Nous venons de quitter Buenos Aires pour remonter vers le nord. Nous rentrons en France. Amis, famille, caisse de bord et traitement de fond pour Loïck, voilà le programme d’une escale que nous espérons pas trop longue.

Nous ne sommes pas encore sûrs de la route. Brésil, Cap-Vert, Açores ? Cela nous permettrait d’être en France en automne. Une boucle par les Caraïbes ? Peut-être, mais la caisse de bord risque de faire la tête.
 
 

En attente à Piriapolis

 
Dans tous les cas, nous avons devant nous de grandes navigations et peu de temps à terre.
Je ferai tout ce qui est possible pour nourrir ce blogue dès que je pourrai, mais je vous prie d’ores et déjà de pardonner son irrégularité pour les six mois qui viennent.
Jusqu’ici, j’ai eu du mal à écrire en mer, je vais tenter de changer cela. Tant d’histoires attendent d’être écrites, toute la remontée du sud et, en particulier, les Malouines valent quelques billets.

 

La baie de Piriapolis et le fameux Hotel Argentino. Ville voisine de Punta del Este.

 

Ne serait-ce que ce port uruguayen où nous sommes en train d’attendre une fenêtre : Piriapolis. Une ville balnéaire inventée au début du siècle par un marchand visionnaire : Monsieur Piria.
Ce petit port attire la crème des bateaux de voyage grâce à sa situation et son Translift.

 

Le port de Piriapolis vient d’ajouter trois grandes pannes pour accueillir les voyageurs.

 

Avitaillement. Balane V prépare un direct vers les Açores

Nos voisins viennent pour la plupart du Grand Sud. Pas moins de deux Swan 57 sont amarrés aux pontons, dont l’un vient des Malouines. Un grand ketch français (Balane V) est arrivé de Puerto Williams hier, ce matin un Class 40 américain (Griphon Solo 2) de Cap Town par le cap Horn, le génois tout déchiré et la quille délaminée, sans parler d’une bonne quantité de petits 12 m comme le notre (OVNI, Dufour etc.) Quel drôle de port ! Comme toujours, en grande croisière, beaucoup de Français.

 
Nous sommes tous en train d’attendre la fin de cette petite dépression qui fait souffler le Carpintero, un vent de sud-est, perpendiculaire aux 500 milles d’une côte qui ne compte qu’un seul abri à mi-parcours (Rio Grande Do Sul). C’est un vent fort qui lève une mer difficile sur des fond d’à peine soixante mètres à plus de 30 milles du rivage. En cas de pépin, pas d’abri.
Carpintero veut dire charpentier. Ce vent a pris ce nom car il donnait du travail à cette corporation. Les charpentiers allaient à la côté récupérer le bois des bateaux échoués. La fin de cette dépression devrait nous porter vers le nord.

 

La position de Loïck par BLU

 

À défaut de billet de blogue pour cause de navigation, nous donnerons des nouvelles depuis la mer par des petits messages sur la carte ci-dessous.

 

 

Nous communiquons en mer grâce au réseau des radioamateurs Winlink que j’ai décrit dans un précédent billet. Une BLU (radio HF), un modem Pactor, un ordinateur, c’est ainsi que nous pouvons envoyer des mails et recevoir les GRIB (tout à fait semblable au principe de Sailmail sauf que c’est gratuit).
 

 

Un message par jour

 
Le site de Winlink propose une carte où l’on peut suivre la position du bateau. Nous faisons généralement un point par jour en navigation. Le survol de la souris sur un point permet de connaître la vitesse et le cap de Loïck. Il nous est aussi possible d’écrire un petit texte de 80 caractères. Les points bleu sont plus anciens, le point rouge est le dernier actualisé.

 
Au cas où le survol ne fonctionne pas, la carte est accessible sur le site de Winlink.org
 
Pour les curieux ou si vous avez des amis radioamateurs en bateau, voici la carte générale.
Pour info l’indicatif pour Loïck est F4GFQ
 
À bientôt.
73 (comme écrivent les radioamateurs, c’est le code pour “Salutations”)
 

On est un peu inquiet : s’il montait sur notre plate-forme, il pourrait bouffer le chat ?


 

Avanie et framboise

Par

Une entrée compliquée dans le port de Montevidéo.

 

Si l’on veut avoir l’air d’un bateau sérieux, il y a des traces d’OpenCPN que l’on ne devrait pas montrer. Mais l’on s’ennuierait bien sur les pontons si l’on passait sous silence ces moments où la Nature s’ingénie à tourner notre orgueil de marin en ridicule. Comme lors de cette entrée dans le
port de Montevideo dont la trace ressemble à une signature d’un médecin sous amphètes.

 

Toutes voiles dehors

 

Le courant, une panne moteur, le vent qui tourne : voici notre plus vilaine trace.

 

Comme toutes les histoires qui tournent mal, les choses avaient bien commencé. Nous avions avalé 70 miles dans la nuit, au largue (car notre bateau à nous ne fait pas de reaching, il est vieux et ne connaît que le largue), le long de la côte nord du Rio de la Plata. Le vent chaud venait de la terre d’Uruguay chargé d’odeur d’eucalyptus.
Nous savions que cela allait tourner à l’Est, pile dans le nez, après la molle de midi, mais on serait presque arrivé. Il ne resterait plus qu’à passer la Punta Brava, le petit cap le long desquels courent les majestueux Ramblas de Montevideo. Quelques petites heures de prés dans un vent prévu entre 13 et 16 nœuds, c’est exactement ce que Loïck préfère à cette allure. Toutes voiles dehors.

 

“Les choses avaient bien commencées…”

Méprise nº 1

 
Alors, lorsque le vent s’est arrêté, au lieu de finir la route par deux heures de moteur, nous avons jeté l’ancre devant le chenal du port commercial. Nous nous sommes baignés en regardant passer les bateaux. Il était midi. Nous avons aussi déjeuné dans le cockpit et tendant un drap attaché avec des grosses pince à la bôme. Cela ne valait pas la peine de sortir le taud pour si peu de temps. Au café, le vent soufflait timidement de l’est. Le temps de ranger le déjeuner, il avait atteint 15 nœuds et les vagues déferlaient de toutes parts.
 
Après tout, le Rio de la Plata n’est jamais que le plus large fleuve du monde et lorsque le courant de la marée montante rencontre le flot descendant d’eau douce, il y a bataille. On nous avait prévenus… Je dois maintenant confesser un péché d’orgueil : avec un bateau qui a remonté, dans 30-40 nœuds, la mer hachée des Malouines sans broncher, on n’allait pas se mettre la rate au court-bouillon pour quelque vingt nœuds dans une rivière. Non ? (Méprise nº 1)

 

Cataractes dans le cockpit

 
Et puis le vent ne devait pas dépasser 16 nœuds, alors je n’avais pas mis la trinquette à poste. Et maintenant que l’étrave était à moitié sous les eaux, armer l’été largable, amener la voile sur la pointe avant, l’endrailler, trouver les poulies volantes et les écoutes (« À propos tu les as mises où les poulies ? — Moi ? Mais je ne les aie pas touchés ces poulies ! »)… Pour deux petites heures ? Est-ce que ça vaut la peine ? (Erreur nº 2, si tu poses la question, ça vaut la peine)
 
Nous avons tous été d’accord avec la suggestion de Caroline d’aller dans la baie ouest de Montevideo à l’abri du vent. Mais pas des courants.
Comment peut-il y avoir autant de mer dans une baie ? Après qu’une vague a sauté sur l’étrave, couru sur le pont, grimpé sur le roof pour finir en cataractes dans le cockpit, nous avons trouvé sage de ne pas mouiller dans cet « abri ». (Tort nº 3, manque de prise en compte des courants)

 

La baie Est de Montevideo, à l’abri du vent mais pas des courants.

 

Méthode Beagle

 
Voiles souquées à plat Loïck s’élança contre vent et courant à l’assaut de la Punta Brava. La Pointe Dure/Forte/Compliquée a mérité son nom. Après deux bords de 3 miles chacun, le bateau avait parcouru 800 m vers l’est. VMG : 0,6 nœud. Nous venions de dessiner notre plus beau bord carré, il fallait employer les gros moyens : la méthode Beagle. L’appui du moteur aller pourvoir braver la brave petite pointe.
Quand, tout à coup, le moteur baissa de régime et s’étouffa ! Je le redémarrai sans souci et l’éteignis. Disons qu’il n’aimait pas cette forte gîte doublée du tangage de ces petites vagues courtes et creuses formées sur un fond d’à peine 7 mètres. Peu importe. Le courant semblait faiblir, notre bord adonnait. (Erreur 4 du ça-ira-bien, il fallait vérifier le moteur immédiatement)

Avec l'obstination d'un cheval de trait


Avec l’obstination d’un cheval de trait, Loick luttait contre un vent qui avait lâchement profité de la nuit pour forcir à 25 nœuds, 30 apparent. J’adore l’entêtement de ce bateau au près dans la brise, il remonte mal, mais calé sur son bouchain, il semble prendre plaisir à faire voler la plume. Ce qui n’est pas toujours le cas de l’équipage, et nous fûmes heureux de voir s’approcher les feux vert et rouge de l’entrée du port.
Affalage de la grand-voile et abatée pour décrocher de ce bord serré qui nous a amenés au vent de l’entrée. Moteur. À peine à 2000 tours, il s’étouffa dans une vilaine quinte de toux. Je n’ai pas eu le temps de me demander si l’on pouvait tirer des bords pour entrer au port que Caroline, devant mon hésitation, me dit : « on part en mer ». (Ça pour le coup c’était une bonne décision)

 

Un monstre écumant

 
Il a fallu une heure pour débarrasser la couchette arrière et le coffre des pièces détachées qui permet l’accès au robinet du réservoir. Puis j’ai mis du gasoil partout en tisonnant la sortie bouchée de bactéries et boue. Un mois que nous préparons ce bateau pour la mer et j’ai oublié de purger le réservoir après la chaleur torride de l’été porteño (de Buenos Aires). (Bourde nº 5)
Au moins, le diagnostique a été facile à faire : la pompe à main, de type hors bord, installée sur le circuit de gasoil était complètement écrasée, preuve certaine que c’était bouché en amont.

 

Le lendemain matin, la purge du réservoir : Tous sur la bôme pour (tenter de) faire gîter Loïck !

 

C’était presque terminé lorsque j’entendis Caroline crier : « Hughes ! » En passant la tête par la descente, je vis une énorme étrave sortir de la nuit pour venir sur nous dans un ralenti implacable et silencieux. Il n’y avait rien à faire. Loïck était déjà engagé de plus de la moitié de la largeur de la gueule du monstre salivant d’écume blanche. À combien de mètres est-il passé du tableau arrière ? 150 ? 50 ? En tout cas il fallait lever la tête pour voir l’étrave en entier. J’avais arrêté l’alarme de l’AIS dans cette zone encombrée. (Faute nº 6, je pouvais la régler à 1 mille) Ils étaient pourtant deux dehors. (Double faute nº 7)
Nous étions tous fatigués, cela faisait 5 jours que nous faisions du près dans le Rio de la Plata. L’incident nous a laissés livides et sans voix.

 

Malgré l’aide du moteur, il nous a fallu trois bonnes heures pour remonter au vent l’heure que nous venions de passer au portant avec un tout petit peu de foc roulé. Dans sa grande sagesse, la Nature avait décidé d’une dernière avanie pour assécher notre orgueil en faisant refuser le vent jusqu’à le positionner exactement dans l’axe du port. La framboise sur le gâteau.

 

Terre de Feu, le royaume de l’eau

Par

 
Les canaux de Terre de Feu en images minérales, végétales et animales au royaume de l’eau sous toutes ses formes.

 

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Dans le précédent billet, j’expliquais qu’il m’était impossible de décrire, sans vous ennuyer, la beauté des paysages des canaux de la Terre de Feu. Peut-être que quelques photographies permettront de partager certaines émotions ressenties face à la nature fuégienne.
 
Si l’on écoute Baudelaire, ce n’est pas gagné : « Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma grâce propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache. » (1)
 
Ce n’est pas gagné pour une raison simple : nous avons été immergés dans ces paysages après une longue et lente route à la voile.
Ainsi « le sentiment que j’y attache », dont parle Baudelaire, est-il transmissible par quelques images vues sur un écran ?
Qui n’a pas connu la déception de montrer la mer en photo ? Démontée lorsque l’on était dans le cockpit, à peine agitée sur l’image.
 
Pour me consoler, je me dis que ceux qui naviguent connaissent tous les difficultés de faire partager leurs émerveillements nautiques en textes ou en images. Ceux-là pourront donc facilement ajouter en imagination 8000 miles d’océan Atlantique à la découverte de ces paysages.
 
Notes

1/ Charles Baudelaire « Salon de 1846 – Du Paysage »
 

Seno Garibaldi, vers le sud.

 

Caleta Coloane.

 

Bahía Tres Brazos, Caleta Cinco Estrellas.

 

Seno Pia, brazo Este.

 

Seno Pia, brazo Oueste. Glacier Guilcher.

 

Seno Garibaldi.

 

Glacier Romanche, Seno Pia, brazo Este.

 

Bahía Tres Brazos, Caleta Cinco Estrellas.

 

Neige sculptée par le vent. Ushuaïa, Tierra Major.

 

Caleta Coloane

 

Caleta Coloane.

 

Seno Garibaldi

 

Ñire fin d’été – Nothofagus antarctica

 

Lenga en l’automne – Nothofagus pumilio

 

Mousse. Peut être Bartramia patens

 

Mousse. Peut être Bolax gummifera

 

Baba de viejo, usnée barbue (en blanc) – Usnea barbada

 

Palomita – Codonorchis Lessonii

 

Pain des Indiens , champignon comestible – Cyttaria hariotii

 

Canard vapeur, Brassemer cendré – Tachyeres pteneres

 

Chimango – Milvago chimango

 

Renard de Magellan – Lycalopex culpaeus

 

Otarie à crinière ou lion marin – Otaria flavescens

 

Dauphins aptères austral – Lissodelphis peronii

 

Cormorans imperiaux, lions de mer et urubu à tête rouge.

 

Lion de mer au repos devant la cordillère Darwin