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Les dangers de la chasse

Par

 

 

Une histoire classique : Une ancre qui chasse, une grosse frayeur et un bateau au milieu du Beagle en pleine nuit.

 

« Comment ça se passe pour vous ? Ici, c’est complètement calme. À toi, intervient Laurent qui a capté notre appel inquiet sur le 16 à Alcamar Yamana pour une demande de bulletin météo.
— On a de l’est, en plein dans l’entrée de la caleta Sonia, 20nds, ça lève. On est sur ancre avec une amarre, le cul à la côte. J’ai allumé OpenCPN pour voir si on chasse… pour l’instant ça… Euh… Non ! je crois qu’on bouge… Merde ! On chasse ! Je te laisse !

 

Loïck dérive

 

— Caroline ! On chasse ! Le moteur ! Le projo ! Le guideau ! »
Elle ouvre le coupe-circuit de la batterie moteur pendant que je me jette sur la clef restée à poste dans le cockpit. Sur le fond de la nuit parfaitement noire, les flocons humides d’aguanieve s’allument en entrant dans la lumière du bateau. Leur mouvement empêche d’apercevoir la réflexion de la moindre luisance sur les rochers. Ils sont là, à quelques dizaines de mètres. Loïck, que la dérive met doucement travers au vent, pointe maintenant son étrave vers eux.
Les pensées se bousculent sans ordre : « Pourvu qu’il y ait la place pour virer », le Rêve d’Antilles avec son petit safran accroché derrière un aileron, n’est pas le genre de bateau à virer sur sa quille.
« Pourvu que le moteur démarre », la côte est si proche que nous n’aurons pas le temps de deux préchauffages. Je compte les secondes comme on me l’a appris en chute libre : commandé un, commandé deux, commandé trois… commandé dix… Loïck dérive… encore cinq pour être sûr. Le moteur démarre immédiatement. Barre sous le vent. Avant toute en attendant le bruit, le choc…
Rien.
On est face au vent.

 

La dangereuse manœuvre pour sortir de Caleta Sonia. En blanc : l’amarre

 

¡Larga la amara!

 

Tout à coup, le bateau s’incline sur tribord, face au petit ilot qui encadrait le mouillage. Une poussée de panique me sort d’un tunnel mental. J’entends de nouveau le vent, Caroline hurler que le guideau ne marche pas, et Fabian crier en espagnol des choses que je ne comprends pas.
Avant de partir à l’avant, Caroline a donné le projecteur à iode à Fabian, notre équipier argentin, il éclaire le rocher qui s’approche, déterminé.
Je comprends soudain que l’on n’a pas largué l’amarre arrière frappée à un gros câble installé par les pêcheurs en travers de la caleta

Loïck, ne pouvant avancer repart vers bâbord. Avec cette laisse au cul qui annule la puissance du moteur, je n’arrive pas à le garder face au vent. L’étrave poussée par les vagues part d’un côté ou l’autre et embarque le bateau, aidé cette fois par le moteur, comme on tire des bords à l’ancre.

 

Au hasard, je tente un « ¡Larga la amara! » à Fabian qui comprend immédiatement – heureuse fraternité des langues latines !
Fabien a réussi à filer les 100 m de polypropylène par-dessus bord, que l’on abandonne. Un dernier flirt avec les rochers de tribords et nous voilà dans le Beagle, avec 70 mètres de chaine et de câblot qui pendent à l’étrave. C’est là que l’on est très content d’avoir pris l’option radar.

 

 

Au pire, une langue de sable

 

Honnêtement, on ne l’avait pas acheté de gaité de cœur, et il n’a pas beaucoup servi jusqu’ici. Pour quelques grains et deux trois bateaux de pêche.
En pleine nuit au milieu du Beagle, où nos cartes ont souvent plusieurs dizaines voire centaine de mètres de décalages, cela nous a paru 1600 euros très bien dépensés.
Caroline revient de l’avant, trempée, glacée, mais l’ancre est à poste.

 

Les GRIB prévus pour 21h. Pas malin d’avoir fait confiance aux 5 nœuds locaux.

Nous rappelons Laurent sur Basic Instinct pour donner des nouvelles. Il est à 8 miles de nous, à Olla avec une dizaine d’autres bateaux. Cette caleta très bien protégée de tous les vents au début du bras nord-ouest du Beagle, sert généralement de première escale aux bateaux en partance pour les canaux de Patagonie.
Pierre de Tangaroa intervient sur le 68 pour nous assurer qu’une entrée au sondeur ne pose pas trop de problèmes « et, au pire, c’est une langue de sable » qui sert de digue à ce port naturel… Il allumera un spot pour nous guider et propose de nous prendre à couple de leur ketch de 14 m.

 

Comme dans un jeu vidéo

 
Vingt nœuds en poupe pour aller à la Caleta Olla, il y a de quoi faire des envieux ! Il souffle très peu d’est dans le canal du Beagle. Les prévisions de la nuit ne donnaient que quelques heures de 5 nœuds dans cette direction. L’oeil d’une petite basse pression nous passait rapidement sur la tête. En effet, en mer à 60 miles au sud les GRIB donnaient bien 20 nœuds d’est. Belle erreur de ne pas avoir anticipé que cette petite dep puisse se promener un peu vers le nord.

La caleta Olla, un des meilleurs abris du Beagle. Basic Instinct au premier plan.
 
 
 

Deux petits feux glauques annoncent le goulet entre l’île du Diable et l’île Gordon. Nous le passons comme dans un jeu vidéo, les yeux rivés sur l’écran du radar… avec une pensée pour les Anciens. Même chose pour la caleta Olla, dont le balayage de la machine dessine parfaitement la digue basse.

 

Bien qu’il soit minuit passé, on se retrouve nombreux sur Tangaroa pour boire un coup et sacrifier à l’autre passion des gens de bateaux : raconter l’anecdote qui en entraine une autre, et une autre…
 
Et comme il se doit, l’histoire se termine sur une note morale : le lendemain, jour sans vent, il nous a coûté quatre heures de moteur pour aller chercher l’amarre. Et trois heures dans l’annexe, avec Fabian, à jouer du couteau pour ôter le kelp entortillé avec l’amarre autour du câble des pêcheurs.
La punition de notre légèreté.

 

Le beau glacier Holanda de la caleta Olla. Au premier plan : la digue naturelle qui ferme la caleta

 

 

La petite maison dans le Beagle

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Comme au Cap Horn, les canaux chiliens sont surveillés par des militaires qui vivent en famille dans des postes de garde extrêmement isolés.

 

À Alcamar Yamana, toute la famille a pris un an ferme. Même le petit Javier, 4 ans, ne recevra aucune visite de ses proches. Les seuls visages qu’il verra seront les militaires du bateau ravitailleur et quelques pécheurs. Peut-être l’équipage d’un bateau de voyage, comme nous. « Depuis huit mois, vous êtes les premiers à vous arrêter », nous dit son père, Ricardo.
Le vent et la pluie offraient une trêve dont nous avons profité malgré la vulnérabilité de l’abri. Nous étions curieux de la vie de ces gardiens du Beagle.

 

Isolés sans bateau

 
L’Alcamar Yamana est le premier poste de contrôle de la marine chilienne (Armada) dans les canaux de Patagonie après que l’on a quitté la civilisation. La maison blanche est construite sur une petite pointe dans une partie étroite du canal du Beagle. Derrière elle s’élève la cordillère de Darwin, traversée pour la première fois 2011, par des alpinistes chevronnés. Autant dire qu’il n y’a pas d’issue vers cette terra incognita.
Quand les cinquantièmes hurlants ne sculptent pas de courtes lames d’acier sur les eaux glacées du Beagle, la promenade jusqu’à Puerto Williams ne dure qu’une journée à six nœuds. Il n’en faudrait que la moitié pour aller à Ushuaïa, mais les frontières dessinent des routes absurdes que les humains doivent suivre comme du bétail dans un corral.
Et peu importe en fait, le poste de garde n’a pas de bateau. Le père, la mère, l’enfant et le chien sont complètement prisonnier de leur petit promontoire pour un an.

 

Alcamar Yamana, la famille qui l’occupe ne peut quitter le poste qu’avec une aide extérieure. | ©Axèle Dumas

 

Une mission nuit et jour, chaque jour de l’année

 

La famille a demandé cette affectation de longue date. C’est un bon moyen de gagner la prime aux postes affectés dans le Sud et faire des économies. Il n’y a même pas internet, juste la télé qui semble allumée en permanence. Si notre présence rend hystérique le petit chihuahua habillé d’un sweat à capuche rose, elle ne parvient pas tout à fait à décoller le jeune Javier de ses dessins animés.
Devant un café et quelques gâteaux, les parents nous racontent le parcours nécessaire pour prétendre à ce poste.
Chacun a dû se soumettre à une longue batterie de tests psychologiques, accepter de se faire enlever l’appendice et, pour elle, apprendre le métier de radio. L’armada privilégie les couples avec un jeune enfant pas encore scolarisé.

 

Leur mission perdure vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque jour de l’année. Dans leur chambre face au Beagle, où est installée la radio, ils notent tous les passages de navires dans le canal devenu entièrement chilien depuis quelques milles. Ils les appellent, si ceux-ci en le font pas spontanément, pour demander les informations maritimes habituelles (nom du bateau, nationalité, effectif, route, prochaine escale, ETA). Lui ou elle émettent un point météo deux fois par jour en VHF. Ils offrent tous les renseignements à leurs dispositions et peuvent se charger de relayer des informations aux autres postes les plus proches grâce à leur antenne puissante. C’est leur seul moyen de communication, ils n’ont pas d’Iriduim. Karine avoue une vague inquiétude au cas où le petit tomberait malade.

 

Karine, Ricado et le petit Javier. La marine chilienne choisit des familles pour résister à l’isolement.

 

Les pêcheurs fournissent le frais

 

Après le goûter, la visite de la station se termine rapidement. En dehors de l’indispensable groupe électrogène dont Ricardo énumère quasiment chaque soupape par son prénom, il n’y a pas grand-chose à voir. On s’arrête un moment sur les gros bidons de 100 litres qui récupèrent l’eau du toit, il désigne un petit apprenti aux vitres brisées comme étant la serre qu’il faudra réparer un jour. Mais l’hiver arrive.

 

Pour les vivres, un bateau de l’armada vient tous les deux mois ravitailler le poste, mais ce sont surtout les pêcheurs qui fournissent le frais. Dans une encoignure de la côte, au bas de la maison, un gros câblot de polypropylène est tendu au cabestan entre la terre et un ilot. Les pêcheurs s’y accrochent pour y passer la nuit, comme nous aujourd’hui.

Pas facile d’accoster avec un enfant: rochers glissants, végétation dense.

 

L’enfant hurle

 
À notre tour de faire faire la visite, Karine veut voir le bateau, elle ne connaît pas l’intérieur d’un voilier alors qu’il en est passé plusieurs centaines sous ses fenêtres cet été. Nous faisons monter la mère et le fils dans l’annexe. La petite baie est obstruée de kelp, de grandes algues extrêmement robustes qui poussent sur plusieurs mètres jusqu’à la surface et qui nous empêchent de mettre le moteur. Nous sommes cinq dans cette petite Caribe de 2,4 m, c’est trop.
Et d’un coup, le vent se met à souffler, une pluie de flocons mouillés réduit immédiatement la visibilité. L’enfant hurle de peur sans que sa mère puisse le calmer. « Il a peur parce qu’il en voit plus son père ». Notre simple fartage nous empêche de retourner vers la maison, contre le vent. Il nous faut trouver un autre endroit pour accoster. Nous tentons un amas de rochers, la mère et l’enfant débarquent, mais ils patinent tellement que le risque de tomber à l’eau est trop grand. L’enfant ne comprend pas pourquoi nous repartons dans l’annexe. Nous sommes tous confus et fâchés de lui imposer cet effroi. Nous finissons sur une petite plage où il faudra affronter les griffures de la végétation dense pour rejoindre l’arrière de la maison.

 

Les choses se compliquent vite sous ces latitudes, et nous ne savions pas encore ce que nous réservait la nuit…

 

“Cap Horn Tour”

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Je vous propose un billet sous une forme différente des articles habituels. Une lettre à mon père. Elle aborde de façon éclectique et spontanée des observations qui ne valaient pas un article, mais qui éclaire un peu différemment notre tour au Cap Horn, donne quelques détails sur notre équipier Fabian qui ne sont pas dans les vidéos, et une divagation esthétique comme cela arrive quand on reste trop longtemps devant de belles choses.
Cette lettre fonctionne comme une sorte de off des vidéos sur les canaux que vous avez pu voir récemment.

Lien vers les vidéos de Caroline

 

 ¡Hola Padre!

 

Notre Cap Horn ce fut tout à fait cela : une balade dans les calanques un dimanche de pétole. Il y avait si peu de vent que nous l’avons passé au moteur ! Pas marrante et pas confortable, une grosse houle faisait claquer la grand-voile, un des bruits les plus détestables en bateau.

 

Le Cap Horn dompté par la technologie

Baleines de Minke dans la baie de Nassau. Au fond, le sévère archipel de Wollaston

 
Le « Cap Horn Tour » comme le nomme l’Armada chilienne est un circuit de 4 jours très surveillé par l’armée. Il part de Puerto Williams et y revient. Après une nuit dans « le village le plus sud du monde », Puerto Toro un port sympathique où on est sûr de manger des centollas, il faut traverser la baie de Nassau où a eu la chance de voir des baleines de Minke.
Arrivés dans l’après midi, on s’est planqué dans une caleta Martial dans un archipel d’une sévère beauté. L’archipel Wollaston serait superbe à visiter mais aucun autre mouillage n’était autorisé quand nous y sommes allés. Le matin, on appelle la station sur l’île Horn qui donne une observation immédiate et la prévision pour les 12 h et si tout va bien… Hop ! Il suffit de bien choisir son jour pour aller narguer le géant, la caleta Martial est à trois heures du Horn. De nos jours, les météos à quatre jours sont assez sûres, en particulier dans ces coins où les dépressions viennent de loin, sans obstacle. Pas étonnant que certains passent le Horn en planche à voile, en jet ski et autres objets flottants…
La technologie a dompté le grand mythe des marins.

 

Loïck jouant les culbutos devant un cap Horn sans vent

 
J’avais un peu honte de passer devant cette légende au moteur sur un bateau qui porte le nom de Loïck (Fougeron), lui qui a consacré sa vie de marin à défier ce cap.
Malgré la beauté de ce tour, j’ai ronchonné devant un skipper argentin de ne pas avoir passé le Cap Horn à la voile.

Fabian prend la pose.

« Va pas te plaindre ! C’est mieux comme ça ! » m’a-t-il lancé, avant de nous raconter l’histoire d’un couple d’Allemands, qui déçus par leur virée trop pépère au Cap Horn, ont voulu le repasser en sortant du Beagle par l’ouest. Ils ne sont jamais revenus.
En substance, au Cap Horn, il faut goûter le sublime amer sans faire la fine bouche.
En tout cas, même si cette balade écrit un joli point final à notre descente vers le sud, elle est loin de faire de nous des cap-horniers.
À ce propos, un habitué du Sud, Jean du Boulard, nous a cité cette phrase d’Isabelle Autissier : « Un cap-hornier c’est un marin qui passe le cap Horn d’un trait du 40º sud au 40º sud ».

 

Notre Woody Allen argentin

 
Nous sommes ensuite allés à Ushuaïa pour débarquer notre équipier Schuss, faire l’avitaillement et embarquer Fabian, un ami argentin. Il nous accompagne dans les canaux. Nous l’avons rencontré sur un bateau au Brésil. Il a été d’une gentillesse confondante pendant notre passage à Buenos Aires. Une partie de nos affaires est restée chez lui pour alléger le bateau pour la descente vers le Sud.

 

La vie à bord se passe bien. Fabian commence à se faire à l’idée de ne pas prendre une douche par jour. Les blagues vont bon train. Pour les Argentins, Les Français ont la réputation d’être sales — depuis le XVIIe siècle — ce qui n’est pas complètement faux quand on parle des gens qui vivent en bateaux, en particulier comparés à une bonne partie des Argentins qui se pomponnent toute la journée.
Ce garçon est un pur citadin de la capitale, un Porteño, une figure qui n’est pas loin de la figure du Parisien pour les Français.
Il s’habille comme un cosmonaute dès qu’il s’agit de mettre le pied dehors. Il fait semblant d’avoir peur des centollas, joue, ou pas, à pousser des petits cris quand quelque chose le surprend et se gave de sucreries. Il commente toutes les situations de façon drolatique, ce qui nous fait beaucoup rire.

Fabian, jamais où on l’attend

J’ai le sentiment d’avoir un Woody Allen argentin à bord.
Sur le plan marin, il a son brevet de patrón, comme la plupart des Argentins qui naviguent. Les Argentins ont besoin d’un permis pour prendre la barre d’un voilier. Le timonel de yate pour es eaux intérieures et rivières, Le patrón de yate jusqu’a 12 miles, enfin piloto pour toutes les navigations, ce dernier demande un an d’étude plus de la pratique.
 
Les journées sont des cours intensifs d’Espagnol. Fabian parle vite avec des traits d’humour permanents et plein d’expressions idiomatiques. Pas facile et fatiguant tenter de comprendre et de parler toute la journée une langue que l’on maitrise mal, mais, il boude si l’on passe en Français. Le niveau de Caroline s’envole, alors que j’ai l’impression de piétiner. Bien que je sache que l’on apprend par palier, j’ai la sensation d’avoir de vieilles méninges verrouillées où les mots ne rentrent que frappés à grands coups répétés.

 

Présentation de l’imprésentable

 
Aujourd’hui dimanche, nous avons tenté notre chance malgré le flux d’ouest, les GRIB marquaient 10 nœuds sur le Beagle. On est donc sorti de la grande baie de Yendegaia. Tu parles ! Il y avait 30 nœuds dans le canal, de 5.5 on est passé à 2 nœuds au moteur. La mer est courte, mais creuse. La stratégie pour passer est de tirer des bords en alliant voile et moteur. C’est le conseil que nous a donné Vahire (une belle goélette de 22 m, bien connue ici) que nous avons croisé à ce moment-là sur le Beagle allant vers Puerto Williams sous trinquette seule. Mais bon, le plus simple et le moins cher en gas-oil, c’est d’attendre. Nous nous sommes réfugiés dans la petite caleta Borracho, très bien protégée comme son nom le laisse entendre (bourrée), pour ne pas avoir à naviguer contre le vent.

 

Caleta Borracho, un abri très sûr au bord du Beagle

 

Les paysages sont magnifiques. Tu sais comment certaines géographies élèvent l’âme. C’est le cas ici. Je me souviens de mes cours d’Esthétique sur le Sublime : une présentation de l’imprésentable… Voilà une définition comme on les aime en philo, mais pourtant bien vue. Le Beau se voit, mais le Sublime donne le sentiment de montrer ce qui ne peut pas se voir. Le Sublime est une grandeur qui dépasse l’extraordinaire que l’on a sous les yeux. Le Sublime n’est pas forcément de l’ordre du Beau d’ailleurs, il est une sidération. Il montre ce que l’on sait pertinemment être en dehors de notre entendement. La puissance de la nature, par exemple, en voyant un orage. Pour le croyant, c’est Dieu que l’on ressent dans le Sublime. La théologie a si bien analysé ce sentiment qu’il se décrit particulièrement bien avec le vocabulaire du religieux. Mais pas besoin de croire pour éprouver la transcendance et prendre un plaisir vertigineux devant le paysage.
 
Il pleut beaucoup depuis une semaine, nous on trouve ça normal pour la Patagonie, mais les gens d’ici disent que c’est un été pourri. Il est plus froid et pluvieux que d’habitude. Il y a un côté Vaucottes(1) en hiver, on s’habitue vite.
Un grand abrazo.
 
Hughes
 
Note
 
1/ Une valleuse en Normandie, près de Fécamp où ma famille passait les vacances quand j’étais enfant.

 

Des tableaux naturels qui rappellent l’expressionnisme abstrait.


 
 

Premier mouillage : entre inquiétude et émerveillement

Par

Ce billet vient en complément de la vidéo de Caroline : Canal de Beagle 1

 

Yendegaia est notre premier mouillage dans les canaux de Patagonie. La civilisation est derrière nous, nous entrons dans un domaine dominé par la nature. Et quelle nature !

 

Nous glissons sur l’eau calme, entourés de montagnes enneigées. De Puerto Williams, il faut remonter le Beagle sur 45 milles pour arriver dans la baie de Yendegaia. Un petit groupe de lions de mer joue dans les remous formés par la nage indolente d’un couple de baleines à bosse et leur petit. Inutile de dire que le paysage est à couper le souffle.

 

Une nature toute jeune

La baie de Yendegaia vue du sud, la Cordillère Darwin dans le fond


 
Mais l’expression est impropre dans un pays où le vent mène la danse des éléments, décide du soleil ou de la pluie, fâche l’eau de mer ou l’apaise, gèle l’eau douce en venant du pôle ou lui rend sa course en passant au nord. C’est lui qui pousse des nuages à la fuite en faisant tourbillonner leurs traines de pluie et de neige, et quand il cesse, les masses grises tombent au sol comme mortes, ensevelissant tout de tristesse. Puis, de nouveau, son souffle chasse ce linceul rendant aux fleurs leur couleur, aux oiseaux leur chant. Le tempo est si vif que la nature paraît toute jeune à valser sur ce rythme.

 

Curieux, les lions de mer délaissent les baleines pour s’approcher de Loïck

 

La baie se termine par une large vallée traversée par une rivière nourrie par la fonte du glacier Serka. Face à une modeste estancia, nous jetons l’ancre dans une anse bien protégée excepté des vents de Sud-Est, rares dans la région.
Les voiliers que nous avons interrogés sur cette caleta, appelée Ferrari, assurent qu’il n’y a pas de danger à rester à l’évitage. Le fond, entre 4 et 7 mètres selon la marée, est de très bonne tenue.

 

Un barbotin ISO

 
Un vent de Nord-Est puissant, tournant Ouest, est prévu pour les prochains jours. Les 14 tonnes de Loïck sont retenues par une FOB Rock de 24 kg, 45 mètres de chaîne de 10 mm vieillissante, épissée à 50 mètres de câblot de 22 mm.
Si les navigateurs sont à peu près d’accord sur la longueur de mouillage nécessaire en Patagonie, disons entre 80 et 100 mètres en tout, la plupart des bateaux choisissent un mouillage entièrement fait de chaîne.
Pour faire comme tout le monde, nous avons tenté d’acheter de la chaîne à Buenos Aires, mais les normes étaient en DIN, il aurait donc aussi fallu changer le barbotin ISO de notre guideau. Introuvable. Comme nous n’allions pas changer de guideau, nous avons fait confiance à cette ligne de mouillage mi-chaîne mi-textile qui n’avait pas démérité jusque là.

 

Câblot doublé en prévision de la prochaine dep, on n’est jamais trop prudent…

 

Mi-chaîne, mi-textile

 

Marcel dans le potager.

Aujourd’hui, après avoir essuyé des conditions sérieuses au mouillage, j’ai toute confiance en cette configuration. Nous larguons toujours toute la chaîne, et au-dessus de 25 nœuds nous commençons à lâcher du câblot (plus tôt dans le clapot). Ces conditions venteuses font que le câblot ne touche jamais le fond, le préservant ainsi de sa seule faiblesse, le ragage. Le câblot complètement largué, le mouillage devient très élastique. À Puerto Madryn, par exemple, nous avons affronté une houle de 2 mètres, déferlante, et 40 nœuds de vent, mouillé par 12 mètres de fond. Nous n’avons pas dérapé d’un pouce. J’aimerais 55m ou 60m de chaîne plutôt de 45, bien que mon expérience ne le justifie pas. Je suis un naturel inquiet — j’avoue, il m’arrive même de doubler le câblot.
 
Quelle que soit la solution choisie, le mouillage du bateau dans le Sud est une préoccupation permanente. Salvatore Illaleno, marin expérimenté, descendu vers Ushuaïa en solitaire sur son 64 pieds, nous a envoyé un mail à son retour au Brésil qui disait ceci : « J’ai retrouvé ici une légèreté que je n’avais pas eue depuis six mois. Je m’aperçois que le souci du bateau, dans le Sud, avait créé une tension permanente au fond de moi. »

En effet, c’est toujours avec précaution que nous laissons le bateau pour descendre à terre.

José nous offre de la viande pour notre casier.

 

« La sagesse commence par l’émerveillement »

 

Près d’une petite serre, nous rencontrons Marcel, un Flamand qui vient là chaque année pour la belle saison depuis 8 ans avec le voilier bleu que nous avons vu en arrivant, solidement amarré entre la rive et un rocher. Nous avons pensé un moment à nous mettre à couple, mais nous avons eu peur de déranger. Quand on lui dit que nous sommes inquiets du mauvais temps à venir, il nous propose ses amarres, mais nous rassure aussi sur la qualité du fond. « Habituellement, les bateaux de passage restent au mouillage sans problème, dit-il. »


 
Le grand gaillard aux mains larges et au sourire facile nous détaille le jardin dont il s’occupe et, en bon jardinier, se plaint de l’été : trop froid. Il nous raconte que la ferme est menée par José, un gaucho chilien qui vit avec Annemie, une Flamande, elle aussi. Ce sont les seuls habitants de la vallée (1).
Naïvement, je lui demande comment elle est arrivée là. Il me répond en riant : « Avec moi, c’était ma compagne. »
Je ris avec lui de bon cœur, car sans le savoir, Marcel vient de faire surgir un souvenir lointain et agréable : un déjeuner familial, sous une tonnelle en Provence, où mon père, ma mère et son nouveau mari, mon beau-père bavardaient joyeusement. Un de ces moments curieux et intelligents qu’aiment les enfants.
 
En observant la nature qui entoure les trois amis de cette vallée, on ne doute plus de la pensée de Socrate : « La sagesse commence par l’émerveillement ».

 

Annemie nous raconte la vie dans la baie.

Du cheval pour les crabes

 

Nous rejoignons José qui découpe de gros morceaux de viande pour une meute de chiens. « C’est du cheval, nous dit-il », il l’a chassé dans la montagne. Il nous offre un bout de viande pour appâter notre casier. Il nous fait aussi cadeau d’un poisson pour diner.

Des chevaux et des vaches vivent dans cette vallée à l’état sauvage. Certaines voix pensent que l’empreinte écologique de cette population d’ongulés pèse trop lourd sur la flore locale. Une des missions de José est de limiter l’expansion de ces troupeaux sauvages. Une partie des chevaux est domestiquée, Annemie a créé un petit haras.

Pour l’instant, nous appâtons sans trop de succès avec des boites de sardines percées pour qu’elles laissent échapper leur huile, mais la viande de José s’avère beaucoup plus efficace. Du premier coup, nous avons pêché huit centollas (2) — cinq sont reparties à l’eau, car elles ne faisaient pas les 12 cm réglementaires.
 

 

Cruel gaspillage

 

Le casier est resté toute la nuit par trente mètres de fond. Ces grands crabes prennent un goût délicieux cuits dans l’eau de mer, mais, vu leur taille, ils demandent une grande marmite et beaucoup d’énergie pour faire bouillir l’eau. La tête contient peu de chair, certains pêcheurs conseillent d’arracher les pattes de l’animal vivant et ne cuire que celles-ci pour ne pas gâcher le gaz du bord. Cruel gaspillage. Nous avons décidé de faire un feu sur la plage pour faire bouillir les cinq litres d’eau de mer. Cela nous a pris la matinée.

Cuisson des centollas à la caleta Borracho

 

Hier, il faisait bon, nous nous sommes lavé les cheveux et on a fait la lessive dans un torrent glacé. Nous ne sentions plus nos doigts.
Aujourd’hui, la dépression prévue passe. Il n’a soufflé que 35 nœuds dans la caleta (60 au cap Horn), maintenant il pleut. On lit et on cuisine dans le bateau, au coin du poële.
Ici, c’est Dame Nature qui décide de l’emploi du temps.

 
 
Notes

 

1/ Telle était la situation en avril 2014 quand nous y sommes passés la première fois. Depuis le terrain a été donné au gouvernement chilien pour en faire un parc national. Annemie et José ont dû quitter les lieux au grand dam de bien des voiliers qui aimaient cette escale que le couple rendait toujours conviviale.
Nous y sommes repassés fin 2014, leur maison était ouverte aux quatre vents. Un triste spectacle.

 

2/ Centollas : Crabe royal de Patagonie Lithodes santolla

 

Un ruisseau glacé pour la douche et la lessive.


 
 

Le ponton de bois d’Ushuaïa

Par

[De retour à Buenos Aires, en longue escale, nous travaillons sur le matériau 
glané dans le Sud que nous n’avions pas eu le temps de traiter pendant nos
navigations. Cette série de billets dans les canaux accompagne quatre vidéos
de Caroline, à paraître.]


Trois Yachts Club accueillent les voiliers dans le Beagle. Notre départ dans les canaux fuégiens est l’occasion de faire le tour des ressources locales.

(lien vers le paragraphe d’infos pratiques)
 
Nous quittons Ushuaïa avec soulagement et excitation. La ville nous a échappé, dévorés par la fièvre de la prochaine navigation. Comme pour la plupart des bateaux de passage en été, ce fut une escale technique. Neuf jours pour préparer deux mois d’autonomie dans les canaux fuégiens. Dans une ville inconnue, c’est peu.
Toujours la même routine. Liste des besoins du bateau, localisation des ressources locales — les moins chères possible, puis ce sont les corvées de courses, de rangements, de réparations, de vidange, de pleins, entrecoupées de pauses au café pour envoyer les courriels. L’internet du club ne fonctionne pas.
 

Pare-battages explosés


Le ponton de bois de l’AFASYN (infos) où la plupart des bateaux accostent fait face à la ville. Le club nautique rallie le centre par une grande virgule de terre poussiéreuse dont les vents dominants saupoudrent la baie.

 

Au milieu de la baie d’Ushuaïa, le Saint Christopher échoué fait partie du paysage.


Ushuaïa s’étend sur 10 km entre mer et montagne. Trois longues rues bien achalandées courent le long des courbes de niveau. La petite chaine de sommets à pointe blanche qui entoure la baie semble avoir été dessinée par un enfant appliqué. Malgré une circulation dangereuse, j’aime parcourir en vélo ce panorama grandiose ― quand la lutte contre les rafales ne transforme pas la balade en ascension du Ventou. L’autre ponton appartient au club Nautico, où nous avons passer l’hiver à découvrir le charme discret de la vie à Ushuaïa,  j’en parlerais dans un autre billet (infos).

 

Les voiliers de charters et privés s’arriment à couple les uns des autres, souvent sur trois ou quatre rangs de part et d’autre du ponton de l’AFASYN.

 

Loïck au ponton de l’AFASYN, jour de calme. Casier paré sur la plateforme.

 

Bagages, fûts de diesel, caisse de vins, cageots de légumes et autres victuailles, tous sont tirés à bras d’homme sur les madriers disjoints dans une noria de chariots cahotants. Les équipiers de toutes les nationalités embarquent ou débarquent sous le regard envieux des trekkeurs, bourlingueurs et globe-trotters en tous genres qui arpentent l’appontement dans l’espoir d’un embarquement pas cher. En été, l’atmosphère industrieuse de ce « ponton nodal » du Grand Sud n’est pas toujours détendue ; le vent du nord, le plus furieux, souffle travers à la structure. Au vent, on compte plus les pare-battages explosés.

 

Une arme de gros calibre

 

Vent, neige, mer, montagnes, forêts, une nature omniprésente en ville.

 

Rencontrer les bateaux habitués des lieux n’est pas seulement un plaisir, mais une nécessité pour glaner les infos sur la ville et la route à venir. Malgré leurs agendas serrés, les professionnels trouvent toujours un moment pour s’assoir autour d’une carte de la région et distiller les conseils indispensables aux nouveaux arrivants.

 

Loïck est plus que plein. Une kyrielle de petits bidons de 5 litres, récupérés dans les pressings, courent sur le pont. Même le plus simple des jerricans de 20 l était hors de prix. Une demi-tonne de diesel : de quoi se chauffer pendant un mois et faire les 320 milles au moteur pour arriver à destination, Punta Arenas ; s’il le fallait.

Caroline a trouvé un pécheur qui nous a vendu un grand piège à centollas. Un mètre vingt de diamètre, 60 cm de haut. Une arme de gros calibre impossible à ranger, mais qui devrait nous fournir en chair fraiche dans les canaux. Ici, la traine ne donne rien.

 

Par sud-est, ne pas hésiter sur la taille des pare-battages.

« Les Français, c’est comme les Chinois… »

 

La grosse ambiance entre bateaux est sur l’autre rive du Beagle, à 25 milles de là, sur le Micalvi à Puerto Williams (infos), une ville de garnison sur l’ile chilienne de Navarino. Ici, la plupart des voiliers reviennent de mer ou bien attendent une fenêtre pour partir. Les équipages ont le temps.
Le Micalvi est un cargo des années trente, échoué pour servir de Yacht Club. Son carré et sa timonerie à l’étage abritent un bar au plancher en dévers, fameux pour sa tendance à la fête. Les drapeaux de tous les pays qui fond la décoration du bar sont à l’image de la faune de voileux et de trekkeurs qui sifflent des canettes bière « Austral » et des flutes de piscos sour. On y parle toutes les langues du monde, et souvent le français. « Les Français, c’est comme les Chinois, ils sont partout », me faisait remarquer un Argentin.
Ici, il y a largement plus de Français que de Chinois.

 

L’escale à Puerto Williams est obligatoire tant pour aller au cap Horn que dans les canaux. Les autorités chiliennes surveillent la zone avec attention et demandent aux bateaux une clearance pour naviguer dans leurs eaux. Au-delà des problèmes de frontière avec les Argentins, il se dit que les Chiliens aimeraient concurrencer Ushuaïa en matière de tourisme nautique dans la région. Un port est en projet.

Nous quittons la chaleur humaine de Puerto Williams après une belle fête avec des alpinistes québécois de retour d’Antarctique. Face à nous, les fameux canaux de Patagonie, une nature sans hommes.

 

(lien vers haut de page)

 

Infos Pratiques :

Trois clubs nautiques accueillent les voiliers dans le Beagle :

Ushuaïa (Argentine)

Ville bien approvisionnée.
Deux types de gasoil : l’Eco, pas cher de moindre qualité (ne pas mettre dans le poêle, gèle facilement), l’Euro à peine plus cher, meilleur, mais pas toujours disponible.
Une entreprise de gaz charge les 13kg françaises.
Envoi de marchandises à partir de l’Europe compliqué et peu sûr (préférer les Malouines).
Argent : Comme partout dans le monde pour le taux officiel.
Uniquement avec des dollars en billets pour le taux officieux (pas avantageux pour les euros) – le choix du marché parallèle fait débat.

 

Le club propose l’échouage ou la sortie d’eau

1/ Club AFASYN, Ushuaïa.

clubafasyn[at]speedy.com.ar,
tel +54 2901 437842
Club préféré de la plupart des bateaux à Ushuaïa.
Confort : Eau, électricité (payée en sus, chère), douches, toilettes, machine à laver à dispo, bibliothèque, salle commune, internet ne fonctionne pas au ponton et mauvais au « club-house ».
Technique : amarrage au ponton ou à couple, corps-mort (à faire vérifier par un plongeur) pour laisser le bateau, sortie d’eau jusqu’à 14m ou échouage au ponton avec la marée. Petit chantier avec équipe technique aguerrie. Récupération des fluides moteurs usagés.
Gasoil : Prêt de fûts de 200 litres à charger sur une camionnette louée en siphonnant le fût à partir du ponton (une mission). Ou bidonnage en traversant la baie avec l’annexe pour se rapprocher d’une station un jour de beau temps.
Prix moyens.

 

Coup de nord dans la baie vu du Nautico

2/ Club Nautico, Ushuaïa:

Tel du trésorier en 2014 :
Livio +549 2901 61 7007 (mobile et WhatsApp)
Juste un beau ponton près du centre accessible aux bateaux calant moins de 2 m
Confort : Eau, électricité, bon internet (tout compris). Pas de sanitaires.
Technique : Amarrage au ponton très sûr sauf par fort vent E et SE. Une seule bonne place pour laisser un bateau calant moins 1,6 m.
Prix : Le moins cher des trois.
 
 
Puerto Williams (Chili)

Gasoil de bonne qualité à quai avec accord de l’Armada, prix européen.
Gaz : uniquement les bouteilles chiliennes.
Internet lent dans toute la ville.
Avitaillement : Peu de frais et en général plus cher qu’à Ushuaïa, mais certains produits sont meilleurs et moins chers comme les pâtes ou de délicieuses moules séchées et fumées -pour les risottos.
Argent : un distributeur de billets.
Mise à jour du 29 sept 2015 Un travel lift de 35 T devrait entrer en fonction en novembre 2015, le port ouvre le 25 oct. Info selon une source locale qui m’a conseillé de ne pas être trop précis sur les dates… Donc à vérifier pour cette saison.

 

Le Micalvi, le club généralement choisi pour l’hivernage

3/Le Club Micalvi, Perto Williams:
 
Page Facebook : Micalvi Yacht Club
Excellente ambiance.
Confort : Eau, électricité (en sus), douches, toilettes. Faible internet au bar en WiFi. L’ordinateur du club à disposition avec un débit un peu meilleur, mais ce n’est pas là que vous regarderez un film en streaming…
Technique : Bateau à couple ou sur corps-morts. Très bon lieu d’hivernage. Pas de chantier
Prix moyens.
 

Les nomades de l’extrême

Par

 

 

Une famille dans un Open40 en carbone démâte à 300 milles du Cap Horn. La plus âgée des trois enfants n’a que 6 ans. Cela nous a rendus curieux.

 

(cliquer pour agrandir)

En revenant de notre promenade au Cap Horn, si facile, si fortunée, nous attendait l’image de la malchance. À couple d’un patrouilleur de Puerto Williams, git démâtée une de ces luges pélagiques, sans davier, qui semble armée pour glisser sans fin sur les vagues de l’océan. Sauf quand elle casse.

 

Ce n’est pas le nom d’une banque ni d’une lessive que l’on peut lire sur l’Open 40. Il n’arbore aucun sponsor. De l’étrave au pied de mat, une grande flamme hard rock piquée de dessins naïfs décore ses francs-bords. Anasazi Girl sent le rêve brisé.

 

¡ Una locura !

 

Le sous-officier de l’Armada [marine chilienne] qui établit notre entrée de port nous apprend que ce voilier a démâté à 350 miles au sud-est de Puerto Williams. À bord, une famille avec trois enfants de six, trois et un ans. « ¡Una locura! » [une folie] conclue le militaire avec une mimique effarée  ̶  il fait trainer le son « ou » avec emphase pour montrer sa réprobation.

 

Anasazi Girl a été remorquée à plus de 10 nœuds, la condition pour que l’Armada ne l’abandonne pas en pleine mer.

 

Dans le bar du Micalvi, ce transporteur coulé pour servir de marina à Puerto Williams, il y a débat. D’un côté, ceux qui pensent qu’il faut être parfaitement inconscient pour emmener des enfants en bas âge dans un Class 40 dans une navigation dans les 50èmes, de l’autre, en général des anciens coureurs qui comprennent et argumentent que ces bateaux de courses off-shore sont construits pour naviguer dans ces latitudes. « L’échantillonnage n’a généralement pas beaucoup de gras, me confie un ami régatier, mais toi-même que sais-tu du gréement de ton vieux bateau ? ».

Comme s’il fallait mettre tout le monde d’accord, le coup de vent qui démâta Anasazi Girl a aussi, le même jour, cassé le mat d’un robuste bateau de voyage en acier, l’Elsi Arrubun

 

Elle s’appelle Tormentina

 

Reste la question des enfants. Nous sommes allés poser la question à la famille de l’Open 40 en carbone.
James, Somira et les enfants ont trouvé refuge dans un petit appartement de plain-pied mise à disposition par l’armée chilienne.
James nous accueille avec la cordialité sans chichi des Américains. On passe directement à la cuisine où Somira tente de protéger la petite Pearl des agressions fraternelles de Raivo. De guerre lasse, l’enfant de trois ans entreprend une escalade des meubles de la cuisine pour se jeter d’un mètre cinquante de haut. Il se relève tout fier et part à l’assaut d’un nouveau tour de manège. La plus grande, dans une robe de princesse de satin rose, dessine allongée sur la seule table de la pièce. Au calme de son beau visage eurasien, on comprend que ce chahut n’a rien d’exceptionnel.
Elle s’appelle Tormentina [tourmentin en italien], au cas où l’on douterait de l’engagement sur la mer de cette famille qui cumule plus de 20 000 miles ensemble.

« Elle a été conçue pendant une tempête, lance James en riant, quand ça souffle très fort, on est enfermé le bateau avec rien à faire… »

 

La famille a d’abord été hébergée par l’armée contre un loyer. Elle a dû revenir à bord de leur voilier dont la coque en carbone n’est pas isolée. À l’entrée de l’hiver, un bateau français, La Cardinale, leur a proposé de les héberger.

 

Un rêve de voyageur

 

Ils venaient de Nouvelle-Zélande, ils allaient à Lorient. Sans escale. James aime la France et sa culture nautique (Anasazi Girl est un plan Finot-Conq). Ce bourlingueur volubile a plus de 200 000 milles dans son sillage, mais il est aussi guide de montagne (son CV). Après son deuxième tour du monde par les trois caps en solitaire, James voyage avec Somira tout en agrandissant la famille.

 

Quand Tourmentina n’a qu’un an, ils tentent le tour d’Islande en vélo, puis les canaux de Patagonie en kayak, entre autres, car ils ont aussi parcouru cette région en bicyclette et en fourgonnette Peugeot. Leurs pages Facebook aux milliers d’amis racontent un rêve de voyageur sublimé par des photographies réellement magnifiques des quatre coins du monde. Somira est photographe.
Je n’utilise généralement pas l’adjectif « magnifique » pour qualifier les jolies photos que font tous les voyageurs devant une nature sublime. Je parle ici du travail d’une professionnelle inspirée qui a forcé mon admiration.

 

Anasazi Girl ne pourra quitter le port que dûment remâté. Une opération complexe dans ce bout du monde.

« Prisonniers » de Navarino

 
Ces nomades de l’extrême vivent leur sédentarisation avec philosophie, parlant même « d’un joli tour que leur a fait la vie. Une pause », sur une des îles habitées les plus sud du monde. Rien ne semble entamer leur optimisme.

 
Bien sûr, ils n’étaient pas assurés pour les 100 000 euros de dégâts qu’a engendré la perte de ce mat en carbone. Ils n’ont pas non plus les 30 000 euros nécessaires pour acheter et acheminer un nouveau mât, ici aux confins du Chili. Et l’Armada chilienne interdira toute sortie du port d’Anastazi Girl tant qu’elle ne sera pas dûment en état de naviguer, il n’est pas question de quitter Puerto Williams avec un gréement de fortune. Tant que le voilier n’a pas de nouveau mât, il ne peut pas sortir du port. Voilà un an et demi que la famille est bloquée sur Navarino. Ils cherchent de l’aide pour continuer leur voyage.

 

Haut risque, faible occurrence

 

Nous avons d’abord posé la question du danger pour les enfants à James. Il nous a lancé un regard étonné qui semblait dire : quel genre de marins êtes-vous ? « Les mers du Sud sont sûres pour moi » dit-il comme désolé de ne pas pouvoir s’expliquer mieux.

 

On se tourne vers Somira qui nous avoue que le bateau n’a pas beaucoup de vaisselle, mais qu’il est bourré de tout ce que la sécurité moderne peut offrir en mer. « Nous suivons les routes classiques des océans, nous ne sommes pas des explorateurs. Pourtant, certaines personnes sont inquiètes. Il est bien difficile de leur expliquer ce que c’est de vivre avec un danger “à haut risque et à faible occurrence”. Nous faisons ce que les gens pensent être une pratique risquée, mais nous pratiquons un “risk management” quasi exagéré à bord concernant tous les aspects de la vie avec nos enfants. »

 

Comme parfaite illustration de ces propos, la photo de présentation de la famille de leur site montre deux bouts de choux suspendus par des cordages le long du mât à la hauteur de l’antenne radar. L’image ferait frémir la plupart des mamans même si, en effet, les enfants sont bien équipés de casques et de harnais à leur taille.

Somira, elle, photographie leur exploit.

 

— Et qu’en pensent tes parents ?

 

— Mes parents ont fui le Camboge de Pol Pot par la forêt quand j’étais bébé. Nous avons été réfugiés dans un camp en Thaïlande. Pour eux, tant que la famille est heureuse, il n’y a pas de problèmes.

 

James et Somira ne nous parleront pas du démâtage, car ils ont promis l’histoire à un autre magazine. À ce propos, Somira, écrit juste cette phrase dans son blogue :
 
« Comme le dit James : La vague portant son nom l’a finalement rattrapé, mais elle l’a épargné parce que sa famille était à bord. »

 

Puerto Williams conteste à Ushuaïa le titre de ville la plus australe du monde, mais elle ne compte que 1600 habitants selon le recensement de 2012. Pour l’INSEE, il faut au moins 2000 habitants pour faire une ville.

 

L’adresse du blogue de Anasazi Girl : anasaziracing.blogspot.com

 

 

Capitaine, une garde partagée

Par

[Comme je l'expliquais dans le billet précédent, le blogue revient en Terre de Feu pour livrer quelques billets que nous n’avions pas eu le temps d'écrire sur place.]
 
Sur beaucoup de bateaux, la vie en grande croisière semble accentuer la différence homme/femme pour revenir à des formes traditionnelles de la distribution des tâches. Plus nous descendions vers le Sud moins cette idée se vérifiait. Quand la mer se fâche, les femmes montent sur le pont.

 

On sait qu’en haute mer, la femme est l’égale de l’homme. La course au large a même montré qu’une femme peut être meilleure qu’un homme à dompter un monstre mécanique dans des vents tempétueux.
Pourtant, sur les voiliers de grande croisière, la plupart des équipages mixtes semblent figés dans un schéma homme/femme datant des années 50.
Aux hommes le bateau-machine, aux femmes le bateau-foyer.

 

« Pas besoin de Capitaine »

 

La division des tâches techniques et ménagères selon le sexe fait de la grande croisière, soyons francs, un des bastions tranquilles du sexisme. L’âge moyen des équipages accentue certainement le phénomène.
 
Sous le prétexte utile du capitanat ̶ soi-disant vital à la bonne marche d’un bateau, Monsieur peut légitiment goûter aux prérogatives de l’ancien régime dès qu’il a réussi à s’emparer de la place de skipper. S’il est en plus le seul propriétaire du navire, le pouvoir est absolu.

 

Aussi, il est assez curieux et rafraîchissant d’entendre Max déclarer : « Dans notre cas précis on sait maintenant qu’il n’y a pas besoin de capitaine. L’initiative revient à celui qui est dehors. »

 

Flores, un Damien 40 que Max et Fanny ont emmené dans le Beagle depuis Tahiti.

 

Pile ou face ?

 

Fanny et Max se sont rencontrés sur le Bel Espoir, où ils naviguaient comme équipiers. Elle terminait l’Hydro à Marseille, lui au Havre. Tous les deux sont moniteurs fédéraux de voile. Alors, lorsque le couple acheta un Damien 40 pour naviguer dans le Grand Sud, la question se posa : qui serait le capitaine ? Elle, la Bretonne ou lui le Normand ? Ils jouèrent à pile ou face. Max gagna.

 

C’est pourtant Fanny qui tient la barre pour amarrer Flores juste derrière Loïck, et c’est elle qui signe les rôles d’équipages qu’exigent la Prefectura argentine ou l’Armada chilienne.
Max poursuit : « Quand il y a du monde sur le quai, j’aime que ce soit elle qui manœuvre. Je me délecte des réactions des “vieux mâles”. À Puerto Williams, une jeune femme aux commandes, cela a beaucoup étonné les Chiliens, tant et si bien que le chef de l’Armada voulut un selfy avec La Capitana. »

 

Fanny, les mains dans le moteur

La confiance en soi

 

Comme un peu gênée de la déclaration de Max, Fanny intervient : « Je n’ai pas confiance en moi, en état d’urgence la décision revient à Max. »

Mais Max ne veut rien lâcher, il se tourne vers moi : « Fanny a une tendance à se déprécier », Fanny hoche la tête, il se tourne vers elle : « Ce projet te donne une meilleure perception de toi même… Non, c’est toi la plus rigoureuse. »
Max rappelle que la dernière vidange a été faite par Fanny « et on n’y a pas pensé plus que ça ».

 

Cette discussion avec Max et Fanny touche un point régulièrement évoqué dans le rapport homme/femme en grande croisière : la confiance en soi.

 

Le manque de confiance en soi en bateau est plus facilement avoué par les femmes que par les hommes que nous avons rencontrés. La culture masculine tire dans l’autre sens : l’excès de confiance en soi des hommes dès qu’il s’agit de conduire un engin.

 

Max et Fanny : « L’initiative revient à celui qui est dehors. »

Coup de griffe

 

Laissons la discussion sur les causes de ces différences, force est de constater que généralement, en bateau, comme en voiture, c’est monsieur qui conduit. Aussi ne faut-il pas s’étonner que beaucoup de compagnes boudent les sorties en mer tant les garçons s’accaparent vite et entièrement le jouet bateau.

 

Bon nombre de skippers masculins me demandent : « Qu’est-ce qu’il TE reste à faire sur TON bateau ? Quand est-ce que TU pars ? » Cela en présence de Caroline qui boue de rage de se voir niée, elle et 50 % de ses parts du bateau.
 
Ou encore : « Hughes est là ? J’aurais besoin d’un tournevis. »

Une habitude tellement bien ancrée que mes interlocuteurs tombent des nues quand ils sentent la piqure du coup de griffe de rappel.

 

Fanny s’agace aussi lorsque Max est systématiquement choisi comme interlocuteur des sujets techniques et remarque que même dans son métier, on a tendance à lui proposer la passerelle plutôt que la machine.
Elle avoue ne pas avoir un goût immodéré pour le bricolage, c’est pourtant en la voyant dans le mât avec la perceuse sans fil que j’ai eu l’idée de cet article, et c’est de nouveau elle qui déposait l’alternateur pendant que Max cuisinait les lasagnes que nous allions tous déguster le soir.

 

Une grande polyvalence dans le couple pour préparer le bateau pour l’Antarctique.

 

Polyvalence dans les mers difficiles

 

Pour les besoins de l’article, j’insiste sur les capacités techniques de Fanny, mais la réalité du couple est plus équilibrée. Comme souvent dans les bateaux que nous avons croisés dans le Sud.

 

Le fait dont je veux parler ne repose sur aucune statistique, mais j’ai le sentiment que plus nous avons descendu les latitudes australes, plus la ligne de parage sexué des tâches à bord avait tendance à s’estomper.
Ce qui est assez logique : naviguer en équipage réduit dans des conditions difficiles pousse à la polyvalence.

 

En proportion, nous avons plus souvent rencontré des femmes skippers ou des bateaux commandés à deux comme le décrit ce billet du blogue de Skol « Skipper à deux ».
Beaucoup de femmes aiment les navigations australes, elles sont nombreuses à courir ces mers, et lorsqu’elles ne sont qu’équipières, ce sont des marins de premier plan.

 

Skol en Patagonie, skippé à deux.

 

Aux Malouines, nous avions rencontré Kirsten, équipière sur Pelagic, une jolie blonde qui se présentait toute souriante : « Habituellement, je suis skipper. Mon métier, c’est de livrer des catamarans Léopard entre l’Afrique du Sud et l’Australie.

— Plutôt en été, non ?
— Je l’ai fait qu’une fois en hiver. Les bateaux arrivent souvent endommagés.»

 

 

Loïck, le non-retour

Par

Mise à jour du 21/10/2015 en forme de droit de réponse :
À la lecture de ce billet, les personnes en charge de notre petit port n’ont pas été très heureuses que l’on puisse penser que ce lieux fut toujours “un port pirate”.
Les responsables m’ont expliqué qu’ils avaient passé 5 ans d’efforts, engageant avocats et comptables pour payer une redevance à la Province de Buenos Aires afin de donner à cet espace un cadre légal. Cela a permis de sanctuariser une marina aux prix modiques pour des gens à revenus modestes.
En effet, mon billet manquait de clarté sur ce point. Si cette partie du port fut bien surnommé Puerto Pirata, elle est maintenant un club officiel nommé Club Puerto San Isidro. La partie où nous sommes n’est donc plus squattée mais louée à la Province de Buenos Aires.
J’ai donc corrigé quelques mots du texte pour soit en adéquation avec la réalité que je connais mieux aujourd’hui, en particulier en remplaçant Puerto Pirata par Puerto San Isidro lorsque cela était pertinent.
Au-delà de notre quai, la description que je fais dans ce billet reste valable pour le reste du port.

 

Sur un coup de tête, Loïck reporte son départ pour l’hémisphère nord.

 

« C’est n’importe quoi… », me murmure Caroline avec un sourire dans la voix.
— Il y a deux jours tu me disais que tu aimais ce coin, lui dis-je, que tu resterais bien ici, que tu n’avais pas envie de rentrer en France…
— Oui. Mais tu sais bien ce que je veux dire… »

 

Oui, je sais bien ce que tu veux dire Mon Amour, ce n’est pas sérieux de changer d’avis, de vie à la dernière minute. Chez moi aussi, notre choix fait naître un fond d’inquiétude mélangé à une douce exaltation pour ce qu’il va arriver. Ce sentiment double, c’est la marque du désir.

 

Une ombre tristounette

 
Carénage terminé, arbre contrôlé, hélice équilibrée, gréement et voiles vérifiés, les bocaux de ratatouille et de compote maison s’entassaient dans les coffres, même les moulinets de pêches étaient armés de leurres. Loïck était prêt pour remonter dans l’Atlantique Nord, prendre la route du retour.
Une soirée avec Jorge a tout changé. Nous restons à Buenos Aires.

 

Mise à l’eau après un carénage au Club Barlovento

 

Il planait une ombre tristounette sur l’idée de rentrer. Trois ans et demi que nous sommes partis de France, cinq ans que nous vivons à bord. Pas de regrets, ni d’envie de terminer notre vie nomade. C’est le réalisme économique qui traçait la route du retour.

 

“Puerto Pirata”

 

Pour cette escale à Buenos Aires nous avions réussi à trouver une place dans un petit port que les gens d’ici surnomment “Puerto Pirata”. Un squat de bateaux, voiliers pour la plupart, amarrés aux rives de l’ancien bassin d’une sablière abandonnée. Les silos servent d’habitations précaires. Les quais sont publics et populaires. Toute la zone, au cœur d’une banlieue chic de Buenos Aires, a mauvaise réputation. Un membre distingué du Yacht Club de Barlovento nous assurait qu’un ketch s’y était fait voler ses deux mâts.

 

Le Club Puerto San Isidro, un petit port populaire et sympathique au nord de Buenos Aires.

 

Notre sentiment est à l’opposé de ces rumeurs. Les quais de “Puerto Pirata” vivent sous la vigilance discrète des habitués. Riverains et propriétaires de bateaux ont organisé la régularisation des amarres. Les places sont comptées. Pour pouvoir amarrer Loïck il nous a fallu promettre, jurer, de ne pas rester plus d’un mois et payer un petit loyer de 90 euros/mois. Pour cette somme, pas de douches ni même d’eau au ponton, mais une place et de l’électricité.

Les habitués se retrouvent tous les soirs sur les marches du quai.

 

Buena onda

 
Une aubaine ce lieu. D’abord parce qu’il y règne une vie de village débonnaire loin du côté guindé des Yacht Clubs, ensuite parce que l’emplacement le moins cher que nous avions trouvé avant celui-ci coûtait 400 euros/mois. Une somme trop lourde pour imaginer rester à Buenos Aires à tenter de renflouer la caisse de bord — un projet pas très réaliste, mais qui nous tentait.

 

Mais voilà qu’hier soir, Jorge qui vit à quelques bateaux de nous passe pour l’apéro. La discussion roule jusqu’à ce qu’elle aborde notre départ. « Pourquoi vous ne restez pas un peu à Buenos Aires ? » demande-t-il ingénument ?
- Parce que l’on ne peut pas rester à Puerto San Isidro et que les autres clubs sont trop chers.
- On vous fera de la place, vous êtes buena onda.

 

Daniel et Géronimo gèrent les quais avec bienveillance.


 
 

« C’est la mer »

 

Buena onda. Cette jolie expression nous a poussé à faire de nouvelles extrapolations beaucoup plus exaltantes que rentrer-et-trouver-du-travail. Sûrement moins payantes sur le plan économique.

Travailler dans un pays qui subit encore les contrecoups de la faillite de 2001 avec un statut de travailleur clandestin, en effet, c’est « n’importe quoi ».
Mais, c’est encore de l’inconnu, encore du voyage.

 

De toute façon, nous en avons du travail, avec la France. Écrire et monter le matériel que nous avons moissonné dans le Sud peut parfaitement se faire ici. Nous avons donc décidé de reporter notre départ à la saison prochaine, en mars 2016.

 

Caroline a trouvé un réparateur pour sa précieuse caméra, le devis, vient de lui être donné par téléphone : 280 dollars. Très correct. C’était le stabilisateur d’image. « Je ne m’en sers jamais », s’est-elle défendu.
« C’est la mer », lui a répondu le technicien.

Beaucoup de « classiques » dans notre port comme dans la flotte des bateaux argentins.

 

« Tu veux le faire ? »

 

Ainsi nous avons fait notre demande officielle à Daniel et Géronimo, les responsables de ce quai anciennement squatté. Ils nous ont demandé une semaine pour nous répondre, le temps de consulter les voisins.
Nous avons finement été cooptés.

 

 

Jorge est revenu boire l’apéro au bateau, il était avec un ami surnommé Ruso (Russe). Après avoir célébré avec enthousiasme notre non-départ, la conversation vagabonde jusqu’à ce que Caroline s’aperçoive que Ruso, sous ses faux airs de mafieux, est cameraman.
 
On a beau être née chacun d’un côté de la Terre, on a toujours beaucoup de points communs avec les gens qui exercent le même métier que vous. À tel point qu’avant de partir Ruso se tourne vers Caroline et lui propose :
« Il y a un petit spectacle à filmer pour l’Académie du Tango, je ne peux pas le faire et j’ai trouvé personne. Cinq cents pesos pour deux heures… sans montage, tu leur donnes les rushs. Tu veux le faire ? »

 

À dix minutes de Puerto San Isidro commencent les splendeurs du delta du Paraná.


 

Servitudes volontaires

Par

 

Le point sur le voyage et les publications du blog.

 

Le Blog boude. Le Voyage lui avait promis que l’on s’occuperait de lui dès que l’on arriverait près d’une source d’internet, mais les priorités ont encore changé. C’est le Bateau qui, comme toujours, passe en premier. Cette fois encore, le Moteur accapare l’attention.
Ils sont nos nouveaux Maîtres.

 

Un grand pas vers la Liberté

 

Lorsque nous sommes partis en bateau, nous avons cru faire un grand pas vers la Liberté. Ce n’était pas complètement faux. Nous nous sommes affranchis du pire des maux : l’Ennui et sa copine la Routine et toute leur marmaille de Petites Habitudes. Non pas que l’on souffrait beaucoup, ce cancer n’est pas douloureux. Il hypnotise lentement avant d’étouffer définitivement le patient — bien nommé — dans une attente interminable.

 

Les images d’illustration de ce billet sont autant de sujets pendants. Ici : notre apprentissage des nav. du Sud.

 

Voyager est une cure radicale à cette famille de maladie, un remède bien connu. Mais en partant sur la mer, avons-nous bien mesuré combien notre nouvelle Liberté serait en fait de nous soumettre à de nouveaux Maitres que nous avons choisis ? Faut-il les citer ? Dans quel ordre ?

Autre histoire : Le chat perdu aux Malouines

 

Avide de sacrifices

 

Difficile de savoir qui est à la tête de ce nouveau royaume. Il est souvent impossible de comprendre lequel il faut servir en premier. Le Bateau demande beaucoup de soin, c’est un seigneur exigeant parfaitement capable d’entraver durablement son suzerain, le Voyage. Tapie dans l’ombre, modeste, la Caisse de Bord fait croire qu’elle ne décide de rien, mais tous en dépendent. Fragile, elle doit être manipulée avec une extrême précaution. La Nature, elle aussi commande à toute une troupe de demi-dieux turbulents comme la Mer et le Vent que l’Équipage, sujet soumis, doit sans cesse supplier de ne pas se mettre en colère.

 

En partant sur la mer nous avons quitté le monde moderne pour vivre, comme les anciens, à la merci d’un Olympe versatile avide de sacrifices.

 

Échouage ou échouement ?

Un autre petit tyran

 

Encore une fois nos Princes se chamaillent.
Le Voyage doutait. Atlantique ou Pacifique ? La Caisse de Bord a été très claire : il n’est pas question de passer dans le Pacifique avant d’avoir nourri son petit corps maigre et affamé.
Le Voyage encore jeune — il n’a que trois ans — ne veut pas rentrer et trouve les exigences de la Caisse de Bord sans intérêt, limite sordide. Un compromis a été trouvé. Loïck, malgré son envie naviguer ne passera pas dans le Pacifique, mais pourrait rentrer par la route des écoliers : la Mer des Caraïbes. Dans son for intérieur, le Voyage espère encore qu’il se trouvera sur la route de quoi calmer la faim de la Caisse de Bord.

 

Le Blog, un autre petit tyran, trépigne. Cette situation confuse lui a déjà assez porté tort. Il considère que ces derniers mois de navigation dans l’Atlantique Sud, sans pouvoir se connecter à Internet, constituent un cas de maltraitance caractérisé. Maintenant que nous sommes arrivés à Buenos Aires, il exige l’attention de l’Équipage — ce qui lui vaut une remarque aigre du Voyage pour lui faire remarquer qu’il lui pique déjà pas mal de temps et qu’il faudrait voir à ne pas inverser les priorités. Les Vidéos prennent le parti du Blog en rappelant qu’il contribue à la Caisse de Bord. La caméra est cassée, les Vidéos savent qu’il faut flatter l’avaricieuse pour la faire réparer.

 

Mécanique des femmes à bord

La mer, jusqu’au plancher

 

Pour gagner notre panthéon à sa cause, le Blog égraine nos dernières histoires de voyage comme autant d’arguments ; par exemple : la rencontre de ce couple de jeunes marins si également qualifiés qu’ils doivent tirer à pile ou face pour savoir lequel des deux sera le skipper du bateau qu’ils viennent d’acheter ; ou bien cette jeune femme qui convoie des catamarans entre l’Afrique du Sud et l’Australie, y compris en hiver ; ou encore ce couple de Chine Populaire qui achète un 50 pieds pour se marier en Antarctique alors qu’ils n’ont jamais navigué ; et va-t-on enfin parler des navigations de Loïck dans les canaux chiliens ? Aux Malouines ? Et le long de la côte argentine ? Il y a pourtant de quoi faire : la manche des légumes chez les jardiniers de Port Stanley, les fils de l’éolienne qui crament sous la furie des vents, la mer qui envahit Loïck jusqu’au plancher…

 

Des tatous braqueurs au pique-nique

La Caisse de Bord blêmit

 

Loïck frémit d’orgueil à cette idée qu’on parle de lui, mais son capricieux rejeton, le Moteur, a reçu un coup dans l’hélice et demande une sortie d’eau pour un équilibrage. Là dessus la Nature vient rappeler que si l’on veut remonter les côtes du Brésil, il faut passer avant fin juillet. Carénage, passage de l’arbre chez le tourneur, équilibrage, avitaillement, adieux aux amis argentins, 2500 milles de navigation, les deux prochains mois devraient être bien occupés. La Caisse de Bord blêmit devant ces nouvelles dépenses pendant que le Blog, son seul allié objectif, se voit bâillonné.

 

Afin de ne froisser personne, L’Équipage veut terminer ce mot d’allégeance au Blog, en lui demandant d’être patient. Nous sommes toujours ses serviteurs dévoués, mais les maîtres de notre maître nous ont fait mander.

 
Ainsi va la Liberté en mer, faite d’une multitude de servitudes volontaires.
 

Le Phare du Bout du Monde, tout un symbole

Par

mise à jour le 18/05/2015 ajout des images

 

Une lueur d’espoir dans un monde hostile.

 

« Le phare du bout du monde » est construit au bout de l’Amerique du Sud : à l’est de l’île des États, une ile au sud-est de la Terre de Feu. Un Ouessant austral à 54 degrés sud. Il ne sert plus à la navigation. En fait, il n’a jamais vraiment servi à la navigation, il est mal placé sur la Punta Lassère, trop enfoncé dans la baie San Juan de Salvamiento.
Il est pourtant utile : il éclaire un monde hostile d’une lueur d’espoir.

 

L’île est désertée en 1902

 

Ce modeste édifice octogonal tient plus de la baraque que du phare. Huit mètres de diamètre, six mètres de haut. Sur le toit en tôle en pente douce est planté un globe de 40 centimètres de rayon qui donne à l’ensemble un air de yourte persane sortie de l’imagination de Tim Burton. À l’origine, en 1884, ce globe devait être placé en haut d’un mât pour servir d’amer remarquable. La puissance des vents a calmé les ambitions des ingénieurs. (1)

 

“Le phare du bout du monde” est situé au nord-est de l’île des États


 
En 1902, la sous-préfecture argentine abandonne cette ile hostile et se replie sur Ushuaïa.
C’est Jules Vernes qui lui a donné ce titre : « Le phare du bout du monde » dans un roman éponyme.

 

Un vrai refuge

 

Le livre d’or et son tampon accueillent le visiteur

 

Il faut un bateau pour aller voir ce phare dans cette ile désertée.
Le phare est fermé par deux loquets qu’il suffit de tirer, sur la porte que l’on pousse est sculptée une baleine blanche. La quête symbolique d’Achab rôde dans ces eaux.

Sous la solide charpente, à gauche, une grande table en bois, c’est la première chose que l’on voit. Dessus, juste un grand livre, deux stylos un tampon et un encrier. Le livre est ouvert à la dernière page écrite par le précédent voyageur.
Au fond, une petite cuisine avec tout le matériel. Le réchaud à gaz fonctionne, une bouilloire est posée sur le bruleur. Les placards sont pleins : de soupe, de pâtes, de boites, de maté… En haut, sur l’étagère, une bouteille de cachaça, plusieurs de vin rouge et une de mousseux.

 

Matelas, couvertures, réchaud, nourriture : le phare est un vrai refuge

 

Le phare baigne dans une pénombre éclairée par huit toutes petites fenêtres carrées distribuées autour de la pièce comme des meurtrières. Une fois les yeux habitués à cette lumière, on comprend que c’est un refuge très équipé. On furète avec un plaisir de gamin dans un grenier. Beaucoup d’outils, lampes à pétrole, bouteilles de kerdane, mais aussi de quoi dormir, matelas gonflable, gonfleur, couvertures et se laver, savon, miroir… À l’extérieur, deux futs de 80 litres récupèrent l’eau de pluie de la toiture.

 

Des naufragés pourraient vivre longtemps ici avant d’être secourus.

 

Sur la porte, un autre mythe : Moby Dick

Mais, comme nous, la plupart des visiteurs n’ont pas besoin de cet attirail. Certains objets ont de la valeur, nous avons remarqué cette très belle lampe à pression. Mais personne ne prend rien. Au contraire, il semble que chacun veuille y donner quelque chose : nourriture, boisson ou babiole. Une valise en cuir est pleine de fanions, de pavillons ou d’objets au nom des bateaux de passage.
 
Alors chacun laisse un mot et repart avec le souvenir d’avoir trouvé un peu d’humanité au bout du monde.
 
 
 
 
 

 
Note :
1/ La construction d’aujourd’hui est une réplique à l’identique en lieu et place du phare. Le projet financé par la France est né de l’utopie de André Bronner dit « Yul » qui a reconstruit l’édifice en 1999. Aujourd’hui, derrière l’une des petites fenêtres carrées, une lentille de Frenel diffuse un faisceau vers le large, alimenté par des panneaux solaires.

 

Le phare brille de nouveau grâce à « Yul » et aux dons de la France