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La souveraineté des Malouines, un terrain miné

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Comment, trente ans plus tard, une guerre absurde continue d’empêcher de se promener et de naviguer sereinement.

 

Équipage au complet, il était urgent de quitter le maudit FIPASS (voir épisode précédent). Depuis que nous sommes arrivés, les 40 nœuds de nord ou d’ouest n’ont jamais pris plus d’une journée de repos. Aucune fenêtre ne nous permet d’aller au nord-ouest des Malouines où vit une grande diversité d’oiseaux rares, dont Jérôme Poncet (1). Modestement, nous déménageons pour Sparrow Cove, en face de Port Stanley. Cette petite baie circulaire est un bon point de départ pour aller voir les manchots de la côte nord-est.

 

Un vent incessant

 

Les Malouines sont une suite de propriétés privées. Il faut demander l’autorisation aux maîtres des lieux pour descendre à terre ou traverser ces grands espaces sauvages. Les heureux propriétaires de colonies de manchots ou de mammifères marins en font du coup le commerce aux touristes. L’appropriation du rivage est d’ailleurs un phénomène général dans toute l’Amérique du Sud. Par contraste, les voiliers français peuvent mesurer combien la loi littorale est précieuse.
 
 

D’ondulation en ondulation

 

Comme un doux clapot géant, figé.

 

Nous grimpons en pente douce jusqu’à la crête pour couper le cap. Au sommet, le regard ricoche d’ondulation en ondulation jusqu’à l’horizon. La marche rend songeur. Le paysage serait un doux clapot géant, figé, où l’herbe folle aurait poussé. Les petits sommets où perce la roche grise de quartzite seraient la crête des vagues à l’écume pétrifiée. Les rapaces dessinent des arabesques contre la voûte du ciel comme des oiseaux de mer.

Soudain, la descente vers le rivage s’arrête à une barrière de barbelés que cette fois nous ne franchirons pas. Un petit triangle rouge où figure un unijambiste alerte les visiteurs : Mines !
Trois mois de guerre ont suffi pour rendre des kilomètres de littoral impraticable pour des dizaines d’années.

 

Durant l’occupation, les Argentins ont disposé des champs de mines en prévision du débarquement britannique.


 

La bêtise de mon espèce

 

À force de vivre sur un bateau — que l’on approche ou éloigne du monde des humains à volonté —, à force d’être un étranger, on croit gagner en liberté. Une liberté de mouvement, une liberté de penser.
Ce champ de mines dans cette nature sauvage me sort de ce rêve-éveillé.
Trente ans après, cette guerre populiste de la dictature argentine, elle m’interdit le passage, me met en danger. Je n’ai pas échappé à la bêtise de mon espèce.
Cela me met toujours en colère quand le réel vient briser mes petites icônes d’humanisme naïf. J’aime me bercer de l’illusion que les Hommes sont intelligents et fraternels. Une réalité, qu’en fin de compte, on rencontre souvent en voyage.

 

Et tout à coup je m’en veux d’avoir été légèrement perméable aux arguments argentins sur les Malouines. Durant cette année que nous avons passée à Ushuaïa, l’Argentine m’a tellement séduit que j’ai attrapé le syndrome de l’immigré, celui qui le fiance au nationalisme du pays qui l’accueille avec générosité.

 

Les crêtes de quartzite


 

“Ushuaïa, capitale des Malouines”

 

Ushuaïa est un mausolée à la mémoire de la guerre des Malouines. Impossible de rater l’énorme sculpture en bronze de la carte des îles Malouines sur la promenade de bord de mer où une flamme éternelle brûle à la mémoire des soldats, ni l’Union Jack barré de rouge accompagnant la grande inscription « Prohibido el amarre de los buques piratas ingleses » à l’entrée du port de commerce — que personne n’a jugé bon d’effacer trente ans après les hostilités. Impossible d’échapper aux slogans “Ushuaïa capital de las Islas Malvinas”, ou le simple “Malvins Argentinas”, collés sur les vitres des maisons, sur les pare-brises de voitures, sur les mugs… ni les noms des places et des avenues évoquant les héros de la guerre. (2).
À l’aéroport Malvinas Argentinas d’Ushuaïa, un petit dépliant est offert en plusieurs langues : « Malouines argentines. Pourquoi ? Les arguments d’une juste revendication. »
Lorsqu’un Argentin cherchait à connaître ma position sur les Malouines, je répondais en plaisantant qu’en fait, elles étaient françaises. Pourtant, sans emporter ma conviction, leur ferveur avait fini par avoir ma sympathie. Et puis, il y a eu les morts, dont beaucoup de conscrits, comment ne pas comprendre au moins l’honneur à leur mémoire ?

 

Kidney Cove, une baie que les mines réservent aux manchots

 

Histoire de la souveraineté des Malouines
Bouguainville les colonise, à ses frais!

 


Les Malouines ont été redécouvertes par Amerigo Vespucci au début du XVIème siècle après le probable passage des Indiens Yagan dont on a retrouvé des pointes de flèches et des restes de canoës. Différentes expéditions de plusieurs nationalités les visitent et les nomment différemment jusqu’à ce que John Strong les baptise à son tour Falkland Islands, en 1690. Guoin de Beauchêne y mouille en 1700 et les popularise aux près des chasseurs malouins. C’est Bouguainville qui les colonise, à ses frais, en 1764. Ce qui n’est pas du goût des Espagnols, car elles se situent dans leur zone d’influence. Pour les Français, l’important est qu’elles ne soient pas anglaises afin de laisser ouverte la route vers le Pacifique. La France les cède en 1767, à la condition qu’elles soient habitées, à la couronne d’Espagne qui les rebaptise Malvinas. En 1810, l’Argentine conquiert son indépendance et naturellement s’arroge la souveraineté sur les îles et les occupe en 1822. En 1833, deux navires anglais chassent les Argentins. (3)

 

 

“Obligés de rouler à droite”

 

Aujourd’hui, l’Argentine réclame les Malouines au titre de la décolonisation alors que les Anglais s’appuient sur le référendum local qui a unanimement voté le rattachement au Royaume-Uni. « Sauf un ! Le seul Argentin vivant encore sur l’île », s’amuse un îlien qui se souvient : « Pendant les trois mois d’occupation, les Argentins ont été très corrects, ils nous ont juste obligés de rouler à droite ! » et regrette : « avant la guerre nous allions à l’université à Buenos Aires, on apprenait l’espagnol, les Argentins géraient notre pétrole, on se soignait dans leurs hôpitaux… »

 

Beaucoup de rapaces. Une buse tricolore

Combien de temps faut-il pour construire un sentiment d’appartenance à un pays ?
La plupart des Argentins que nous avons rencontrés, m’expliquaient, suivant leur âge, que c’est leur grand-père qui a immigré en Argentine, ou leur arrière-grand-père, rarement le trisaïeul. En général, au début du XXème.
Un petit siècle a suffi pour faire d’eux de fervents patriotes, encore plus amoureux de leur bannière nationale que des couleurs de leur club de foot.
Un siècle de présence sur les îles, c’est aussi la réponse que nous ont faite la plupart des familles des Malouines.

 

Une autorisation argentine
pour naviguer aux Malouines

 

Aujourd’hui je vois la réclamation argentine comme aussi sensée que de réclamer Jersey aux Anglais. Et la ferveur pour ces îles m’apparaît comme une mauvaise religion populiste attisée par les politiciens. C’est une folie de penser pouvoir passer outre l’avis des gens qui vivent sur ces îles depuis plus de cent ans, même s’ils ne sont que 2000.

 

L’Argentine continue de rêver aux Malouines comme son territoire. Les voiliers qui s’y rendent doivent demander une autorisation pour éviter une amende substantielle lors du retour sur le sol argentin. Ce document absurde prend un bon mois à obtenir et deux bonnes heures à remplir. L’administration est si tatillonne que beaucoup de bateaux, quittant les Malouines, prennent le risque de rejoindre directement l’Uruguay en se privant de l’abri de la côte.
 

Une délégation de manchots papous vient à notre rencontre.


 

Les manchots papous nous regardent derrière les barbelés. Ils se foutent pas mal de mes considérations. Au fond, ces champs de mines ont un avantage : les milliers de touristes vomis par les bateaux de croisière, de plus en plus grand et de plus en plus nombreux, ne viendront pas les déranger.
Une petite délégation quitte la colonie pour venir à notre rencontre. Dans leur attitude guindée d’enfants endimanchés, ils semblent nous dire : « On vous prie de ne pas entrer notre colonie installée là depuis des millénaires. Ici, c’est chez nous. »
Allongés dans l’herbe, nous passons un long moment face à face, dans une curiosité réciproque.

 

 

Notes :

 

1/ Jérôme Poncet fut le capitaine du célèbre Damien. Gérard Janichon, son complice, écrivait les voyages de ce petit bateau de bois, très épris d’une liberté marquée par l’esprit des années 70. Un ton qui faisait le délice de l’adolescent que j’étais. Plus que tous les autres, « les Damiens » m’ont donné envie de naviguer.

 

2/ Traductions : « Amarrage interdit aux navires-pirates anglais » ; « Ushuaïa, capitale des Malouines » ; « Malouines argentines »

 

3/ Mon résumé est trop concis et passe sous silence une grande part du rôle de Bougainville. Vous trouverez des détails dans les articles de Wikipédia : Occupation française des îles Malouines (article court et intéressant)  et Histoire des îles Malouines (article long et bon début d’arborescence pour d’autres articles)

 

Chat pose problème

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La perte de notre chat aux Malouines (alors qu’il n’était pas censé, descendre du bateau) nous a fait réviser notre jugement sur les autorités de quarantaine du Commonwealth.

 

Aborder une île du Commonwealth avec un animal domestique, c’est des soucis. Je ne suis pas près d’oublier notre arrivée en Australie en 2004. Nous n’avions alors à bord qu’une innocente petite colonie de fourmis, dont ils ont prélevé Jeanne, ma préférée. On ne l’a jamais revu.

 

En Australie

 

Ils sont venus à trois sur ce quai dédié à la « clearance », clos de grands grillages hérissés de barbelés, où l’on nous avait obligés d’accoster. L’officier d’immigration nous donna l’ordre de ne pas bouger de la table du carré où il entreprit un questionnaire détaillé. Pendant ce temps-là, le fonctionnaire de la douane fouillait l´équipet des dessous de Caroline avec une lampe de poche et la dame de la quarantaine, armé d’un sac de 150 litres, vidait toute la cuisine et les coffres. Elle emmenait tout le frais et une partie de nos réserves comme le riz, les légumes secs, le miel, à la crémation. L’ambiance ne s’est vraiment détendue que lorsque nous leur avons spontanément présenté un objet qui leur était familier : l’arme du bord, un fusil à pompe.

 

Aux Malouines

 

Le FIPASS, un quai et des docks flottants de 300 m de long amarrés à 100 m de la côte.

 

La seule place pour un voilier au FIPASS (Loïck au fond)

Bien que nous n’ayons plus de fusil à pompe pour divertir les douaniers, notre arrivée aux Malouines fut beaucoup moins stressante, nous avions anticipé le cas de notre chat Péca. Curare, un voilier canadien voyageant avec leur chien nous avait expliqué qu’il fallait contacter un vétérinaire malouin qui établissait une liste d’examens et de vaccin à faire dans le pays précédent les îles anglaises. Dans le cas d’un chat, c’était encore plus simple, il n’y avait rien à faire. Péca a tout simplement l´interdiction de quitter le bord.

 

Péca disparaît

 

Après trois ans de voyage au quotidien, du Cap-Vert au Cap Horn, les routines de cette chatte nous sont aussi familières et nécessaires que les bruits du bateau. Après la promenade de l’aube sur le pont, qu’elle finit par faire seule, malgré la distribution de coups de patte pour nous réveiller, elle revient dormir avec nous. C’est un chat peureux, casanier, piètre chasseur, parfait pour le bateau. Ses quelques disparitions du matin ont toujours été synonymes d’incidents.

Distribution d’affichettes

Notre vie symbiotique avec cet animal a produit une communication assez sûre malgré la nature capricieuse de son espèce. Péca répond à son surnom « Doudou » et à un trille sifflé particulier ou aux notes aiguës de l’harmonica, si on insiste, elle vient, en particulier quand nous sommes tous en dehors du bateau. Si elle est en danger, comme le jour où elle se réfugia dans un arbre encerclé par des chiens ou encore quand elle fut coincée sur un bateau, ses réponses sont particulièrement sonores. Mais, cette fois-ci, nous n’avons pas entendu de miaulement lors de notre recherche du matin, ni du soir, ni de la nuit lorsque tout était calme, ni le lendemain matin à l’aube. Il est temps de prévenir les autorités.
Nous espérons aussi pouvoir nous faire ouvrir les recoins du FIPASS (Falkland Interim Port and Storage System), les docks flottants où nous sommes amarrés.

 

La beauté sinistre du FIPASS

 

Une semaine à errer sur le quai en espérant apercevoir le chat

 

Nous commençons par le capitaine de port qui, à notre grand étonnement, ne saute pas sur son téléphone pour prévenir les services vétérinaires de l’île. Au lien de cela c’est plein d’empathie pour notre malheur qu’il nous dévoue son contremaître chilien pour nous ouvrir les énormes hangars.

 

Le FIPASS, c’est trois longues barges rouillées, arrimées à un quai flottant de 300 mètres de long. Il est desservi par pont dont les camions font claquer les tôles épaisses dans un carillon sinistre et dissonant. Le sol rubigineux luit d’une fine couche de gras et d’embruns qui ne semble jamais pouvoir sécher. Face au quai chaque barge abrite un grand hangar de 8 m de haut et trente mètres de large occupant toute leur longueur. Trois immenses cathédrales industrielles que de grands crabes mécaniques peints en jaune remplissent ou vident, dans un va-et-vient incessant avec les bateaux à quai.

 

Les marchandises hétéroclites du hangar nº 1


 
Le premier fait penser à un grenier géant, il regorge de marchandises disparates. Le second sent le suin, il y règne un silence étouffé par les balles de laine de mouton stockées jusqu’au plafond. Le troisième sert de nid aux machines avec un atelier, dans le fond, pour les soigner.

L’énorme masse flottante d’acier oxydé du FIPASS est d’une beauté brutale.

 

Pas de puces aux Malouines

 

Nous revenons plusieurs fois. Les dockers nous lancent des regards désolés en entendant nos sifflets résonner dans les hangars. « Il a pu être attaqué par les rats, ils sont nombreux et gros comme des chats, ici ! » suggère le contremaître avec un ton paternel qui veut nous encourager à nous résigner. Nous avions pensé aux lions de mer, mais pas aux rats. Il ne mesure pas l’horreur de l’image qu’il vient de faire éclore dans nos cerveaux.
 

Les petits bateaux cherchent refuge où ils peuvent.

 

Quatrième jour. Nous nous rendons aux services sanitaires habités par la crainte d’un savon, d’une grosse amende ou d’une expédition punitive de leur fourrière. À notre grande surprise, les employés de la douane et de la quarantaine nous accueillent, de nouveau, pleines de compassion. Personne n’évoque la faute d’avoir laissé le chat se sauver, sauf nous. La vétérinaire propose même de faire passer une annonce sur le groupe Facebook fermé, réservé aux habitants de l’île.
Elle ne nous pose qu’une seule question : « Votre chat a-t-il des puces ? » Car, aussi extraordinaire que cela paraisse, il n’y a pas de puces aux Malouines, sur aucun animal. Nous la rassurons.

 

Promenade autour de Port Stanley au cas où le chat se serait noyé.

 

Retour de Péca.

Un miaulement désaccordé

 
La profonde sympathie des gens de l’île ne nous empêche pas d’errer les jours suivants, comme des âmes en peine. Nous traînons notre sentiment de vide autour des rives de Port Stanley au cas où l’eau nous rendrait un cadavre qui nous permettrait de quitter le funeste amarrage au FIPASS.

 

Jour sept. Je n’y crois plus et commence à regarder les prévisions météo pour partir, mais, je n’arrive pas à convaincre Caroline. C’est cette nuit-là que nous avons été réveillés par un miaulement désaccordé.

Peka mourrait de soif. Maigre, fourbue, la voix cassée, le poil terne et maculé de pellicule ; elle sentait la cale. Ses griffes tout usées montraient qu’elle avait dû être enfermée quelque part.
On ne saura pas, comme le dit une citation anglaise célèbre « If cats could talk, they would’nt » (1)
 

Notes
1/ « Si les chats pouvaient parler, ils se tairaient »
Nan Porter

Les mariés de l’Antarctique

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Notre curiosité pour un voilier chinois hiverné aux Malouines nous fait rencontrer un couple de millionnaires furieusement romantique.

 

En arrivant aux Malouines, notre premier souci est de trouver un abri. Non pas que le ciel nous inquiète, mais le paysage prévient que le vent va souffler fort. La lande herbeuse de cette terre doucement ondulée, percée ici et là de roches gris clair, n’accueille aucun arbre.
Cette nuit, nous avons mouillé au hasard dans Port Stanley, la grande baie de la capitale Stanley. Mais la gentille petite dépression qui nous a offert deux jours de sud-ouest glacé depuis l’île des États va mourir en laissant place aux coups de vents de l’ouest. Au matin, nous demandons l’autorisation de nous amarrer au sinistre FIPASS, les trois énormes docks flottants rongés par la rouille qui servent aux débarquements des marchandises et de la pêche.

 

Paysage des Malouines avec la pointe ouest de Port Stanley. Lande et roche de quartzite.
Un jour sans vent dans l’œil d’une dep.

 

Un hors-bord pour un 54 pieds ?

 

Nous pensions avoir occupé la seule place possible pour un voilier, derrière le remorqueur Afon Alaw, lorsque nous apercevons un grand X-Yacht au pavillon rouge complètement déchiqueté de l’autre côté des docks. La bôme à enrouleur porte le nom du bateau « Beijin Echo Yacht 07 ». Un voilier chinois aux Malouines ?
Il émane une étrange impression de ce 54 pieds au pont en teck que l’on imaginerait mieux sur la route des Alizés que dans les 50èmes. Il semble à l’hivernage, protégé du quai par une énorme défense. Pas de doute, il a été préparé pour le Grand Sud avec ces fûts de 200l qui encombrent les passe-avants et ces six malles Pelicase bizarrement arrimées sur le pont. Mais le plus insolite, c’est le hors-bord de 90 chevaux fixé sur le tableau arrière, manifestement dédié à la propulsion du voilier.

 

Le Beijin Echo Yacht 07 hiverné entre le FIPASS et la terre.
Les images de Google Earth daté de 2016 montre qu’il est toujours au Malouines.

 

Venus de Chine pour la semaine

 

Liang Hong, Betty et l’équipier.

Nous grimpons l’escalier en fer qui mène à la capitainerie sur le toit du premier dock pour assouvir notre curiosité. Le sujet fait briller l’œil du contremaître chilien qui nous reçoit avec d’autant plus de sympathie qu’on lui parle espagnol. Une aubaine tous ces Chiliens aux Malouines, après un an en Terre de Feu nous avons du mal à retrouver notre anglais.
« Oui c’est bien un voilier battant pavillon chinois. Il vient d’Antarctique! Il appartient à un jeune couple. Vous pouvez les rencontrer, ils sont revenus aux Malouines pour la semaine. »
De Chine pour une semaine ?

 

Un gros 4×4 se gare devant le Lighthouse Seamen’s Center (billet à venir sur ce remarquable foyer de marin). Une femme élégante descend encadrée par deux hommes aux physiques de lutteur. Ils embrassent Betty, la responsable du foyer, avec chaleur, et lui offre un grand drapeau de la République Populaire de Chine qui ira sûrement rejoindre le plafond décoré de pavillons de multiples nations. Après avoir pris un plaisir visible à ces retrouvailles, Betty nous présente au couple et à leur équipier.

 

Fiancé en Arctique, marié en Antarctique

 

Mariage Liang Hong & Zhang XinYu en Antatique.
On admire le courage de Liang Hong.
© Courtesy Hong & XinYu



Liang Hong nous raconte leur histoire dans un mauvais anglais tandis que son mari Zhang Xin Yu fait quelques images avec une caméra professionnelle qui fait loucher d’envie Caroline — Elle vient de casser la sienne.
« Nous nous connaissons depuis tout petits, nos parents, des ouvriers, étaient voisins. À treize ans Zhang m’a dit qu’il voulait se fiancer en Arctique et se marier en Antarctique. Et on l’a fait. »

Ce couple de toujours commence par devenir extrêmement riche (1). Jusqu’en 2008, Zhang avoue qu’il n’avait qu’un seul rêve : devenir encore plus riche. Le terrible tremblement de terre de Wenchuan (80 000 morts), auquel ils assistent comme sauveteurs, change leur vie. Ils achètent le voilier à Marseille et le font livrer à Hong-Kong. Après un an de cours de voile, ils partent vers le nord le long des côtes du continent asiatique, traversent le détroit de Béring et redescendent le continent américain jusqu’à l’Antarctique où ils se marient en février 2014. Tout simplement.

 

“It was too cold !”

 

Un bateau étrangement équipé (clic pour agrandir)

Ce n’est que l’histoire de leur amour que Liang Hong me raconte et dont elle adore le romantisme. Cela se lit dans ses yeux. Comme si cette navigation n’était pas un exploit, en particulier pour des débutants. Elle ne mentionne aucune anecdote nautique. Juste un charmant “It was too cold !” à propos du jour de son mariage.

Je lui demande quand a-t- elle eut peur. Elle évoque rapidement une tempête dans la mer de Béring où toutes les voiles se sont déchirées et un talonnage dans les canaux de Patagonie de nuit. « Pourtant sur le plotter nous étions au milieu du canal ! » Une remarque que j’ai trouvée naïve dans la mesure où il est bien connu que les cartes des lieux sont mal calées (pour cette raison, on ne navigue pas de nuit dans cette région, ou au radar si c’est vraiment nécessaire ou encore une trace déjà faite). Je n’ai pas réussi à comprendre comment été composé l’équipage, il semble qu’il ait varié, mais qu’ils n’étaient pas que deux.

 

Une notoriété mondiale

 
Avec une humilité toute bouddhiste, le couple nous quitte sans nous parler de leur nouvelle vie qui a fait d’eux des stars en Chine et à l’international, grâce à une émission sur le YouTube chinois (Yuku) dépassant les 103 millions de vues.
Nous découvrons leurs exploits sur internet, leur notoriété est mondiale. Ils vont se promener à Tchernobyl, dans le volcan Marum, en Somalie avec une cohorte de gardes du corps. Ils financent et achèvent le projet de l’artiste Hiro Yamagata de projeter une image holographique d’un bouddha de Bamiyan détruit par les talibans. Le programme a été récemment censuré par la Chine lorsqu’ils sont partis combattre avec les Peshmergas contre Daesh ! (En lien avec l’exécution du premier otage chinois par les islamistes ?). Leur notoriété a atteint la France avec, par exemple, un article dans Le Monde ou le divertissant biopic de l’émission “L’Effet Papillon” sur Canal Plus.
 

Moteur installé à Ushuaïa pour aller en Antarctique (sic).


 
Après leur départ je m’aperçois que j’ai oublié de poser la question du pourquoi ce hors-bord de 95 chevaux au cul du X-Yacht. Ils habitent à l’hôtel, je ne sais où, mais Stanley est une capitale de 1500 habitants et nous tombons sur eux par hasard.
L’explication de Liang est simple comme leur façon de voir la vie : « le moteur in-bord était cassé et irréparable à Ushuaïa, nous avons donc fait poser ce hors-bord avant d’aller en Antarctique. »
 
… Et le Drake a laissé passer cette fortune de mer sans arracher ni le moteur ni le tableau arrière, dans un sens, puis dans l’autre. Quand la vie se met à ressembler à une fable on cherche une morale :
En amour rien d’impossible ? Heureux les simples d’esprit ? La fortune sourit aux audacieux ? Laquelle ?

 

Notes
 
1/ Liang nous a dit qu’ils étaient devenus riches en vendant des machines de terrassement et des pelles mécaniques en Afrique mais l’article du Monde comme le biopic de l’Effet Papillon évoque l’invention d’une machine à tofu.
 

Passe le Carpintero

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Loïck rentre en France depuis Buenos Aires. Nos longues navigations vont affecter la régularité du blogue.

 

Ce blogue va entrer dans une période un peu erratique. Nous venons de quitter Buenos Aires pour remonter vers le nord. Nous rentrons en France. Amis, famille, caisse de bord et traitement de fond pour Loïck, voilà le programme d’une escale que nous espérons pas trop longue.

Nous ne sommes pas encore sûrs de la route. Brésil, Cap-Vert, Açores ? Cela nous permettrait d’être en France en automne. Une boucle par les Caraïbes ? Peut-être, mais la caisse de bord risque de faire la tête.
 
 

En attente à Piriapolis

 
Dans tous les cas, nous avons devant nous de grandes navigations et peu de temps à terre.
Je ferai tout ce qui est possible pour nourrir ce blogue dès que je pourrai, mais je vous prie d’ores et déjà de pardonner son irrégularité pour les six mois qui viennent.
Jusqu’ici, j’ai eu du mal à écrire en mer, je vais tenter de changer cela. Tant d’histoires attendent d’être écrites, toute la remontée du sud et, en particulier, les Malouines valent quelques billets.

 

La baie de Piriapolis et le fameux Hotel Argentino. Ville voisine de Punta del Este.

 

Ne serait-ce que ce port uruguayen où nous sommes en train d’attendre une fenêtre : Piriapolis. Une ville balnéaire inventée au début du siècle par un marchand visionnaire : Monsieur Piria.
Ce petit port attire la crème des bateaux de voyage grâce à sa situation et son Translift.

 

Le port de Piriapolis vient d’ajouter trois grandes pannes pour accueillir les voyageurs.

 

Avitaillement. Balane V prépare un direct vers les Açores

Nos voisins viennent pour la plupart du Grand Sud. Pas moins de deux Swan 57 sont amarrés aux pontons, dont l’un vient des Malouines. Un grand ketch français (Balane V) est arrivé de Puerto Williams hier, ce matin un Class 40 américain (Griphon Solo 2) de Cap Town par le cap Horn, le génois tout déchiré et la quille délaminée, sans parler d’une bonne quantité de petits 12 m comme le notre (OVNI, Dufour etc.) Quel drôle de port ! Comme toujours, en grande croisière, beaucoup de Français.

 
Nous sommes tous en train d’attendre la fin de cette petite dépression qui fait souffler le Carpintero, un vent de sud-est, perpendiculaire aux 500 milles d’une côte qui ne compte qu’un seul abri à mi-parcours (Rio Grande Do Sul). C’est un vent fort qui lève une mer difficile sur des fond d’à peine soixante mètres à plus de 30 milles du rivage. En cas de pépin, pas d’abri.
Carpintero veut dire charpentier. Ce vent a pris ce nom car il donnait du travail à cette corporation. Les charpentiers allaient à la côté récupérer le bois des bateaux échoués. La fin de cette dépression devrait nous porter vers le nord.

 

La position de Loïck par BLU

 

À défaut de billet de blogue pour cause de navigation, nous donnerons des nouvelles depuis la mer par des petits messages sur la carte ci-dessous.

 

 

Nous communiquons en mer grâce au réseau des radioamateurs Winlink que j’ai décrit dans un précédent billet. Une BLU (radio HF), un modem Pactor, un ordinateur, c’est ainsi que nous pouvons envoyer des mails et recevoir les GRIB (tout à fait semblable au principe de Sailmail sauf que c’est gratuit).
 

 

Un message par jour

 
Le site de Winlink propose une carte où l’on peut suivre la position du bateau. Nous faisons généralement un point par jour en navigation. Le survol de la souris sur un point permet de connaître la vitesse et le cap de Loïck. Il nous est aussi possible d’écrire un petit texte de 80 caractères. Les points bleu sont plus anciens, le point rouge est le dernier actualisé.

 
Au cas où le survol ne fonctionne pas, la carte est accessible sur le site de Winlink.org
 
Pour les curieux ou si vous avez des amis radioamateurs en bateau, voici la carte générale.
Pour info l’indicatif pour Loïck est F4GFQ
 
À bientôt.
73 (comme écrivent les radioamateurs, c’est le code pour “Salutations”)
 

On est un peu inquiet : s’il montait sur notre plate-forme, il pourrait bouffer le chat ?


 

Avanie et framboise

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Une entrée compliquée dans le port de Montevidéo.

 

Si l’on veut avoir l’air d’un bateau sérieux, il y a des traces d’OpenCPN que l’on ne devrait pas montrer. Mais l’on s’ennuierait bien sur les pontons si l’on passait sous silence ces moments où la Nature s’ingénie à tourner notre orgueil de marin en ridicule. Comme lors de cette entrée dans le
port de Montevideo dont la trace ressemble à une signature d’un médecin sous amphètes.

 

Toutes voiles dehors

 

Le courant, une panne moteur, le vent qui tourne : voici notre plus vilaine trace.

 

Comme toutes les histoires qui tournent mal, les choses avaient bien commencé. Nous avions avalé 70 miles dans la nuit, au largue (car notre bateau à nous ne fait pas de reaching, il est vieux et ne connaît que le largue), le long de la côte nord du Rio de la Plata. Le vent chaud venait de la terre d’Uruguay chargé d’odeur d’eucalyptus.
Nous savions que cela allait tourner à l’Est, pile dans le nez, après la molle de midi, mais on serait presque arrivé. Il ne resterait plus qu’à passer la Punta Brava, le petit cap le long desquels courent les majestueux Ramblas de Montevideo. Quelques petites heures de prés dans un vent prévu entre 13 et 16 nœuds, c’est exactement ce que Loïck préfère à cette allure. Toutes voiles dehors.

 

“Les choses avaient bien commencées…”

Méprise nº 1

 
Alors, lorsque le vent s’est arrêté, au lieu de finir la route par deux heures de moteur, nous avons jeté l’ancre devant le chenal du port commercial. Nous nous sommes baignés en regardant passer les bateaux. Il était midi. Nous avons aussi déjeuné dans le cockpit et tendant un drap attaché avec des grosses pince à la bôme. Cela ne valait pas la peine de sortir le taud pour si peu de temps. Au café, le vent soufflait timidement de l’est. Le temps de ranger le déjeuner, il avait atteint 15 nœuds et les vagues déferlaient de toutes parts.
 
Après tout, le Rio de la Plata n’est jamais que le plus large fleuve du monde et lorsque le courant de la marée montante rencontre le flot descendant d’eau douce, il y a bataille. On nous avait prévenus… Je dois maintenant confesser un péché d’orgueil : avec un bateau qui a remonté, dans 30-40 nœuds, la mer hachée des Malouines sans broncher, on n’allait pas se mettre la rate au court-bouillon pour quelque vingt nœuds dans une rivière. Non ? (Méprise nº 1)

 

Cataractes dans le cockpit

 
Et puis le vent ne devait pas dépasser 16 nœuds, alors je n’avais pas mis la trinquette à poste. Et maintenant que l’étrave était à moitié sous les eaux, armer l’été largable, amener la voile sur la pointe avant, l’endrailler, trouver les poulies volantes et les écoutes (« À propos tu les as mises où les poulies ? — Moi ? Mais je ne les aie pas touchés ces poulies ! »)… Pour deux petites heures ? Est-ce que ça vaut la peine ? (Erreur nº 2, si tu poses la question, ça vaut la peine)
 
Nous avons tous été d’accord avec la suggestion de Caroline d’aller dans la baie ouest de Montevideo à l’abri du vent. Mais pas des courants.
Comment peut-il y avoir autant de mer dans une baie ? Après qu’une vague a sauté sur l’étrave, couru sur le pont, grimpé sur le roof pour finir en cataractes dans le cockpit, nous avons trouvé sage de ne pas mouiller dans cet « abri ». (Tort nº 3, manque de prise en compte des courants)

 

La baie Est de Montevideo, à l’abri du vent mais pas des courants.

 

Méthode Beagle

 
Voiles souquées à plat Loïck s’élança contre vent et courant à l’assaut de la Punta Brava. La Pointe Dure/Forte/Compliquée a mérité son nom. Après deux bords de 3 miles chacun, le bateau avait parcouru 800 m vers l’est. VMG : 0,6 nœud. Nous venions de dessiner notre plus beau bord carré, il fallait employer les gros moyens : la méthode Beagle. L’appui du moteur aller pourvoir braver la brave petite pointe.
Quand, tout à coup, le moteur baissa de régime et s’étouffa ! Je le redémarrai sans souci et l’éteignis. Disons qu’il n’aimait pas cette forte gîte doublée du tangage de ces petites vagues courtes et creuses formées sur un fond d’à peine 7 mètres. Peu importe. Le courant semblait faiblir, notre bord adonnait. (Erreur 4 du ça-ira-bien, il fallait vérifier le moteur immédiatement)

Avec l'obstination d'un cheval de trait


Avec l’obstination d’un cheval de trait, Loick luttait contre un vent qui avait lâchement profité de la nuit pour forcir à 25 nœuds, 30 apparent. J’adore l’entêtement de ce bateau au près dans la brise, il remonte mal, mais calé sur son bouchain, il semble prendre plaisir à faire voler la plume. Ce qui n’est pas toujours le cas de l’équipage, et nous fûmes heureux de voir s’approcher les feux vert et rouge de l’entrée du port.
Affalage de la grand-voile et abatée pour décrocher de ce bord serré qui nous a amenés au vent de l’entrée. Moteur. À peine à 2000 tours, il s’étouffa dans une vilaine quinte de toux. Je n’ai pas eu le temps de me demander si l’on pouvait tirer des bords pour entrer au port que Caroline, devant mon hésitation, me dit : « on part en mer ». (Ça pour le coup c’était une bonne décision)

 

Un monstre écumant

 
Il a fallu une heure pour débarrasser la couchette arrière et le coffre des pièces détachées qui permet l’accès au robinet du réservoir. Puis j’ai mis du gasoil partout en tisonnant la sortie bouchée de bactéries et boue. Un mois que nous préparons ce bateau pour la mer et j’ai oublié de purger le réservoir après la chaleur torride de l’été porteño (de Buenos Aires). (Bourde nº 5)
Au moins, le diagnostique a été facile à faire : la pompe à main, de type hors bord, installée sur le circuit de gasoil était complètement écrasée, preuve certaine que c’était bouché en amont.

 

Le lendemain matin, la purge du réservoir : Tous sur la bôme pour (tenter de) faire gîter Loïck !

 

C’était presque terminé lorsque j’entendis Caroline crier : « Hughes ! » En passant la tête par la descente, je vis une énorme étrave sortir de la nuit pour venir sur nous dans un ralenti implacable et silencieux. Il n’y avait rien à faire. Loïck était déjà engagé de plus de la moitié de la largeur de la gueule du monstre salivant d’écume blanche. À combien de mètres est-il passé du tableau arrière ? 150 ? 50 ? En tout cas il fallait lever la tête pour voir l’étrave en entier. J’avais arrêté l’alarme de l’AIS dans cette zone encombrée. (Faute nº 6, je pouvais la régler à 1 mille) Ils étaient pourtant deux dehors. (Double faute nº 7)
Nous étions tous fatigués, cela faisait 5 jours que nous faisions du près dans le Rio de la Plata. L’incident nous a laissés livides et sans voix.

 

Malgré l’aide du moteur, il nous a fallu trois bonnes heures pour remonter au vent l’heure que nous venions de passer au portant avec un tout petit peu de foc roulé. Dans sa grande sagesse, la Nature avait décidé d’une dernière avanie pour assécher notre orgueil en faisant refuser le vent jusqu’à le positionner exactement dans l’axe du port. La framboise sur le gâteau.

 

Terre de Feu, le royaume de l’eau

Par

 
Les canaux de Terre de Feu en images minérales, végétales et animales au royaume de l’eau sous toutes ses formes.

 

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Dans le précédent billet, j’expliquais qu’il m’était impossible de décrire, sans vous ennuyer, la beauté des paysages des canaux de la Terre de Feu. Peut-être que quelques photographies permettront de partager certaines émotions ressenties face à la nature fuégienne.
 
Si l’on écoute Baudelaire, ce n’est pas gagné : « Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma grâce propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache. » (1)
 
Ce n’est pas gagné pour une raison simple : nous avons été immergés dans ces paysages après une longue et lente route à la voile.
Ainsi « le sentiment que j’y attache », dont parle Baudelaire, est-il transmissible par quelques images vues sur un écran ?
Qui n’a pas connu la déception de montrer la mer en photo ? Démontée lorsque l’on était dans le cockpit, à peine agitée sur l’image.
 
Pour me consoler, je me dis que ceux qui naviguent connaissent tous les difficultés de faire partager leurs émerveillements nautiques en textes ou en images. Ceux-là pourront donc facilement ajouter en imagination 8000 miles d’océan Atlantique à la découverte de ces paysages.
 
Notes

1/ Charles Baudelaire « Salon de 1846 – Du Paysage »
 

Seno Garibaldi, vers le sud.

 

Caleta Coloane.

 

Bahía Tres Brazos, Caleta Cinco Estrellas.

 

Seno Pia, brazo Este.

 

Seno Pia, brazo Oueste. Glacier Guilcher.

 

Seno Garibaldi.

 

Glacier Romanche, Seno Pia, brazo Este.

 

Bahía Tres Brazos, Caleta Cinco Estrellas.

 

Neige sculptée par le vent. Ushuaïa, Tierra Major.

 

Caleta Coloane

 

Caleta Coloane.

 

Seno Garibaldi

 

Ñire fin d’été – Nothofagus antarctica

 

Lenga en l’automne – Nothofagus pumilio

 

Mousse. Peut être Bartramia patens

 

Mousse. Peut être Bolax gummifera

 

Baba de viejo, usnée barbue (en blanc) – Usnea barbada

 

Palomita – Codonorchis Lessonii

 

Pain des Indiens , champignon comestible – Cyttaria hariotii

 

Canard vapeur, Brassemer cendré – Tachyeres pteneres

 

Chimango – Milvago chimango

 

Renard de Magellan – Lycalopex culpaeus

 

Otarie à crinière ou lion marin – Otaria flavescens

 

Dauphins aptères austral – Lissodelphis peronii

 

Cormorans imperiaux, lions de mer et urubu à tête rouge.

 

Lion de mer au repos devant la cordillère Darwin

 

Fin del mundo, principio de todo

Par

 


Naviguer en Terre de Feu : il faut le reconnaître, en fait, c’est une expérience indicible.

 

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Que dire de notre vagabondage dans les canaux fuégiens ? Je ne trouve pas les mots.

J’aimerais être Franscico Coloane (1) pour transmettre la splendeur brutale que nous avons éprouvée en flânant dans le Beagle. Alors plutôt qu’abuser de superlatifs extatiques et attendus à longueur d’articles sur les reflets bleutés des glaciers et les mouillages spectaculaires, nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix.


Ce billet et le suivant (fait d’images seulement) vont donc clore notre voyage en Terre de Feu. Ensuite le blogue passera aux îles Malouines.
Au fond, le silence est aussi une bonne façon d’exprimer le sentiment qu’on éprouve à vagabonder en bateau sur Onashaga (2).
 

“Nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix”. Caleta Coloane.

 

Une flânerie contemplative

 

Cette dérobade demande quelques explications :
L’angle pratique de nos navigations dans le Sud a été traité dans plusieurs articles et vidéos avec ses mouillages en araignée, ses williwaws, le kelp, l’enjeu de l’annexe, la pêche, le chauffage, les papiers, les cartes, les bateaux

Ces petites choses : boire l’eau d’un torrent qui coule du glacier

Les quelques rencontres dans ces déserts humains ont aussi fait l’objet de billets et vidéos. Nous avons même tenté de passer par écrit la magnificence de la faune, la flore et du paysage – un exercice toujours frustrant tant on sait le peu que l’on transmet de ce qu’on a reçu.
Après notre frayeur à la caleta Sonia, nous avons été prudents et nos navigations ne présentent plus d’anecdotes particulières. La dernière vidéo sur les canaux de Caroline résume bien notre flânerie contemplative.

 

Une épiphanie diffuse

 

En résumé, entre le blogue et les vidéos nous avons le sentiment d’avoir « couvert » honnêtement notre navigation en Patagonie. Ce vilain mot du jargon journalistique trahit bien l’insuffisance que j’éprouve face aux comptes-rendus de notre voyage dans le Sud. Dans le verbe « couvrir »,  j’entends aussi le sens d’« occulter ».
Au fond, aucun de nos reportages ne traite de l’essentiel de ce voyage, car il est informe et intime : c’est une épiphanie diffuse qui nous envoûte lorsque l’on se retrouve seuls dans la nature primordiale de la Terre de Feu.

 

Même les images ont parfois du mal à d’écrire les ambiances du Sud, comme l’omniprésence du vent.

 

Pour rire

 
Essayons quand même d’en dessiner le contour, pour rire, comme disent les enfants :
La beauté des paysages ne suffit pas à expliquer ce qu’on ressent. Splendeur. Il faut ajouter l’aspect virginal. Émerveillement. Et la violence de cette nature insoumise. Stupeur. Elle lave nos petites têtes de l’arrogance humaine. Humilité. Ici, on n’est pas grand-chose, un peu comme en pleine mer. Et si les choses tournaient mal ? Effroi. Un sentiment qui renforce les liens avec le bateau. C’est lui qui nous offre le privilège d’être là. Harmonie. Pour arriver ici, le bateau et l’équipage ensemble ont traversé les mers. Fierté. On est au bout du monde. Solitude. Face à soi-même. Existence.
« Fin del mundo, principio de todo » la grandiloquente devise d’Ushuaïa n’est pas mal trouvée.(3)

 

Un jour de mauvais temps.


 

Si je n’avais pas peur de vous lasser en déviant vers un lyrisme ampoulé, on pourrait jouer à ce jeu pendant un bout de temps sans épuiser le plaisir paradoxal de vivre en bateau au sein de cette nature sauvage.

 

L’émerveillement ou l’ennui

 

Au fond, le vagabondage dans le Beagle est une expérience intime et sérieuse. Une grande partie du plaisir est contemplatif. Les caletas offrant des possibilités de grandes balades ne sont pas si nombreuses, la végétation est vite impénétrable. Et quand le mauvais temps s’annonce avec ses trombes d’eau glacées, on ne peut quasiment plus sortir du bateau.
À moins de grosses dispositions pour la lecture, les jeux de société et la méditation, l’ennui guette. Certains bateaux malchanceux avec la météo nous l’ont avoué carrément.

 

Parfois, on se sent loin du monde d’aujourd’hui.

La question s’est posée pour nous lorsque, plus tard, j’ai invité ma famille à bord. Quand ma sœur à proposer de venir avec sa fille de treize ans, nous nous sommes sérieusement demandé si c’était une bonne idée. L’ado a plaidé sa cause et les quinze jours que nous avons passés avec elle nous ont montré notre erreur. Quel plaisir de lire l’émerveillement dans ses jeunes yeux !

 

Demi-tour !

 

Trêve de discours sur la fascination qu’exerce le Sud, voici juste un fait :
Deux mois après être arrivé en Terre de Feu, nous sommes partis d’Ushuaïa dans le but de rejoindre Punta Arenas pour revenir dans l’Atlantique par Magellan et remonter vers le nord avant l’arrivée de l’hiver.
Comme c’est la route, nous avons commencé par caboter dans le Beagle.
Un mois est passé, si vite, malgré la pluie incessante et la neige.
À la fin de l’île Gordon, il aurait fallu prendre tout droit.
Ce jour-là, il faisait très beau. Mais comment c’est en hiver ?
Nous avons décidé de faire demi-tour et prendre Ushuaïa comme porte d’attache pour une année entière.

 
Notes :

 

1/ Franscico Coloane (1910-2002) est un auteur chilien qui est à la Terre de Feu ce que Jack London est au Grand Nord. Gaucho et marin avant de devenir journaliste et écrivain, l’essentiel de son œuvre conte les terres et les mers australes. Le recueil de nouvelles « Cap Horn » est à lire absolument.
 
2/ « Le canal des Onas » ou « canal des chasseurs » tel que l’appelaient les Indiens Yagáns avant que les blancs le rebaptisent Beagle. Ceux qui utilisent ce mot de Onashaga pour désigner le Beagle induisent l’idée d’un devoir de mémoire envers les Indiens autochtones massacrés par les colons.
 
3/ La phrase se traduit par « Bout du monde, commencement de tout », mais on pourrait aussi lire « Fin du monde, principe de tout », car les mots « fin » et « principio » en espagnol recouvrent les sens de bout et de fin en français pour le mot « fin » et début et principe pour « principio ».

 

“Un sentiment intime”

 

Les dangers de la chasse

Par

 

 

Une histoire classique : Une ancre qui chasse, une grosse frayeur et un bateau au milieu du Beagle en pleine nuit.

 

« Comment ça se passe pour vous ? Ici, c’est complètement calme. À toi, intervient Laurent qui a capté notre appel inquiet sur le 16 à Alcamar Yamana pour une demande de bulletin météo.
— On a de l’est, en plein dans l’entrée de la caleta Sonia, 20nds, ça lève. On est sur ancre avec une amarre, le cul à la côte. J’ai allumé OpenCPN pour voir si on chasse… pour l’instant ça… Euh… Non ! je crois qu’on bouge… Merde ! On chasse ! Je te laisse !

 

Loïck dérive

 

— Caroline ! On chasse ! Le moteur ! Le projo ! Le guideau ! »
Elle ouvre le coupe-circuit de la batterie moteur pendant que je me jette sur la clef restée à poste dans le cockpit. Sur le fond de la nuit parfaitement noire, les flocons humides d’aguanieve s’allument en entrant dans la lumière du bateau. Leur mouvement empêche d’apercevoir la réflexion de la moindre luisance sur les rochers. Ils sont là, à quelques dizaines de mètres. Loïck, que la dérive met doucement travers au vent, pointe maintenant son étrave vers eux.
Les pensées se bousculent sans ordre : « Pourvu qu’il y ait la place pour virer », le Rêve d’Antilles avec son petit safran accroché derrière un aileron, n’est pas le genre de bateau à virer sur sa quille.
« Pourvu que le moteur démarre », la côte est si proche que nous n’aurons pas le temps de deux préchauffages. Je compte les secondes comme on me l’a appris en chute libre : commandé un, commandé deux, commandé trois… commandé dix… Loïck dérive… encore cinq pour être sûr. Le moteur démarre immédiatement. Barre sous le vent. Avant toute en attendant le bruit, le choc…
Rien.
On est face au vent.

 

La dangereuse manœuvre pour sortir de Caleta Sonia. En blanc : l’amarre

 

¡Larga la amara!

 

Tout à coup, le bateau s’incline sur tribord, face au petit ilot qui encadrait le mouillage. Une poussée de panique me sort d’un tunnel mental. J’entends de nouveau le vent, Caroline hurler que le guideau ne marche pas, et Fabian crier en espagnol des choses que je ne comprends pas.
Avant de partir à l’avant, Caroline a donné le projecteur à iode à Fabian, notre équipier argentin, il éclaire le rocher qui s’approche, déterminé.
Je comprends soudain que l’on n’a pas largué l’amarre arrière frappée à un gros câble installé par les pêcheurs en travers de la caleta

Loïck, ne pouvant avancer repart vers bâbord. Avec cette laisse au cul qui annule la puissance du moteur, je n’arrive pas à le garder face au vent. L’étrave poussée par les vagues part d’un côté ou l’autre et embarque le bateau, aidé cette fois par le moteur, comme on tire des bords à l’ancre.

 

Au hasard, je tente un « ¡Larga la amara! » à Fabian qui comprend immédiatement – heureuse fraternité des langues latines !
Fabien a réussi à filer les 100 m de polypropylène par-dessus bord, que l’on abandonne. Un dernier flirt avec les rochers de tribords et nous voilà dans le Beagle, avec 70 mètres de chaine et de câblot qui pendent à l’étrave. C’est là que l’on est très content d’avoir pris l’option radar.

 

 

Au pire, une langue de sable

 

Honnêtement, on ne l’avait pas acheté de gaité de cœur, et il n’a pas beaucoup servi jusqu’ici. Pour quelques grains et deux trois bateaux de pêche.
En pleine nuit au milieu du Beagle, où nos cartes ont souvent plusieurs dizaines voire centaine de mètres de décalages, cela nous a paru 1600 euros très bien dépensés.
Caroline revient de l’avant, trempée, glacée, mais l’ancre est à poste.

 

Les GRIB prévus pour 21h. Pas malin d’avoir fait confiance aux 5 nœuds locaux.

Nous rappelons Laurent sur Basic Instinct pour donner des nouvelles. Il est à 8 miles de nous, à Olla avec une dizaine d’autres bateaux. Cette caleta très bien protégée de tous les vents au début du bras nord-ouest du Beagle, sert généralement de première escale aux bateaux en partance pour les canaux de Patagonie.
Pierre de Tangaroa intervient sur le 68 pour nous assurer qu’une entrée au sondeur ne pose pas trop de problèmes « et, au pire, c’est une langue de sable » qui sert de digue à ce port naturel… Il allumera un spot pour nous guider et propose de nous prendre à couple de leur ketch de 14 m.

 

Comme dans un jeu vidéo

 
Vingt nœuds en poupe pour aller à la Caleta Olla, il y a de quoi faire des envieux ! Il souffle très peu d’est dans le canal du Beagle. Les prévisions de la nuit ne donnaient que quelques heures de 5 nœuds dans cette direction. L’oeil d’une petite basse pression nous passait rapidement sur la tête. En effet, en mer à 60 miles au sud les GRIB donnaient bien 20 nœuds d’est. Belle erreur de ne pas avoir anticipé que cette petite dep puisse se promener un peu vers le nord.

La caleta Olla, un des meilleurs abris du Beagle. Basic Instinct au premier plan.
 
 
 

Deux petits feux glauques annoncent le goulet entre l’île du Diable et l’île Gordon. Nous le passons comme dans un jeu vidéo, les yeux rivés sur l’écran du radar… avec une pensée pour les Anciens. Même chose pour la caleta Olla, dont le balayage de la machine dessine parfaitement la digue basse.

 

Bien qu’il soit minuit passé, on se retrouve nombreux sur Tangaroa pour boire un coup et sacrifier à l’autre passion des gens de bateaux : raconter l’anecdote qui en entraine une autre, et une autre…
 
Et comme il se doit, l’histoire se termine sur une note morale : le lendemain, jour sans vent, il nous a coûté quatre heures de moteur pour aller chercher l’amarre. Et trois heures dans l’annexe, avec Fabian, à jouer du couteau pour ôter le kelp entortillé avec l’amarre autour du câble des pêcheurs.
La punition de notre légèreté.

 

Le beau glacier Holanda de la caleta Olla. Au premier plan : la digue naturelle qui ferme la caleta

 

 

La petite maison dans le Beagle

Par

Comme au Cap Horn, les canaux chiliens sont surveillés par des militaires qui vivent en famille dans des postes de garde extrêmement isolés.

 

À Alcamar Yamana, toute la famille a pris un an ferme. Même le petit Javier, 4 ans, ne recevra aucune visite de ses proches. Les seuls visages qu’il verra seront les militaires du bateau ravitailleur et quelques pécheurs. Peut-être l’équipage d’un bateau de voyage, comme nous. « Depuis huit mois, vous êtes les premiers à vous arrêter », nous dit son père, Ricardo.
Le vent et la pluie offraient une trêve dont nous avons profité malgré la vulnérabilité de l’abri. Nous étions curieux de la vie de ces gardiens du Beagle.

 

Isolés sans bateau

 
L’Alcamar Yamana est le premier poste de contrôle de la marine chilienne (Armada) dans les canaux de Patagonie après que l’on a quitté la civilisation. La maison blanche est construite sur une petite pointe dans une partie étroite du canal du Beagle. Derrière elle s’élève la cordillère de Darwin, traversée pour la première fois 2011, par des alpinistes chevronnés. Autant dire qu’il n y’a pas d’issue vers cette terra incognita.
Quand les cinquantièmes hurlants ne sculptent pas de courtes lames d’acier sur les eaux glacées du Beagle, la promenade jusqu’à Puerto Williams ne dure qu’une journée à six nœuds. Il n’en faudrait que la moitié pour aller à Ushuaïa, mais les frontières dessinent des routes absurdes que les humains doivent suivre comme du bétail dans un corral.
Et peu importe en fait, le poste de garde n’a pas de bateau. Le père, la mère, l’enfant et le chien sont complètement prisonnier de leur petit promontoire pour un an.

 

Alcamar Yamana, la famille qui l’occupe ne peut quitter le poste qu’avec une aide extérieure. | ©Axèle Dumas

 

Une mission nuit et jour, chaque jour de l’année

 

La famille a demandé cette affectation de longue date. C’est un bon moyen de gagner la prime aux postes affectés dans le Sud et faire des économies. Il n’y a même pas internet, juste la télé qui semble allumée en permanence. Si notre présence rend hystérique le petit chihuahua habillé d’un sweat à capuche rose, elle ne parvient pas tout à fait à décoller le jeune Javier de ses dessins animés.
Devant un café et quelques gâteaux, les parents nous racontent le parcours nécessaire pour prétendre à ce poste.
Chacun a dû se soumettre à une longue batterie de tests psychologiques, accepter de se faire enlever l’appendice et, pour elle, apprendre le métier de radio. L’armada privilégie les couples avec un jeune enfant pas encore scolarisé.

 

Leur mission perdure vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque jour de l’année. Dans leur chambre face au Beagle, où est installée la radio, ils notent tous les passages de navires dans le canal devenu entièrement chilien depuis quelques milles. Ils les appellent, si ceux-ci en le font pas spontanément, pour demander les informations maritimes habituelles (nom du bateau, nationalité, effectif, route, prochaine escale, ETA). Lui ou elle émettent un point météo deux fois par jour en VHF. Ils offrent tous les renseignements à leurs dispositions et peuvent se charger de relayer des informations aux autres postes les plus proches grâce à leur antenne puissante. C’est leur seul moyen de communication, ils n’ont pas d’Iriduim. Karine avoue une vague inquiétude au cas où le petit tomberait malade.

 

Karine, Ricado et le petit Javier. La marine chilienne choisit des familles pour résister à l’isolement.

 

Les pêcheurs fournissent le frais

 

Après le goûter, la visite de la station se termine rapidement. En dehors de l’indispensable groupe électrogène dont Ricardo énumère quasiment chaque soupape par son prénom, il n’y a pas grand-chose à voir. On s’arrête un moment sur les gros bidons de 100 litres qui récupèrent l’eau du toit, il désigne un petit apprenti aux vitres brisées comme étant la serre qu’il faudra réparer un jour. Mais l’hiver arrive.

 

Pour les vivres, un bateau de l’armada vient tous les deux mois ravitailler le poste, mais ce sont surtout les pêcheurs qui fournissent le frais. Dans une encoignure de la côte, au bas de la maison, un gros câblot de polypropylène est tendu au cabestan entre la terre et un ilot. Les pêcheurs s’y accrochent pour y passer la nuit, comme nous aujourd’hui.

Pas facile d’accoster avec un enfant: rochers glissants, végétation dense.

 

L’enfant hurle

 
À notre tour de faire faire la visite, Karine veut voir le bateau, elle ne connaît pas l’intérieur d’un voilier alors qu’il en est passé plusieurs centaines sous ses fenêtres cet été. Nous faisons monter la mère et le fils dans l’annexe. La petite baie est obstruée de kelp, de grandes algues extrêmement robustes qui poussent sur plusieurs mètres jusqu’à la surface et qui nous empêchent de mettre le moteur. Nous sommes cinq dans cette petite Caribe de 2,4 m, c’est trop.
Et d’un coup, le vent se met à souffler, une pluie de flocons mouillés réduit immédiatement la visibilité. L’enfant hurle de peur sans que sa mère puisse le calmer. « Il a peur parce qu’il en voit plus son père ». Notre simple fartage nous empêche de retourner vers la maison, contre le vent. Il nous faut trouver un autre endroit pour accoster. Nous tentons un amas de rochers, la mère et l’enfant débarquent, mais ils patinent tellement que le risque de tomber à l’eau est trop grand. L’enfant ne comprend pas pourquoi nous repartons dans l’annexe. Nous sommes tous confus et fâchés de lui imposer cet effroi. Nous finissons sur une petite plage où il faudra affronter les griffures de la végétation dense pour rejoindre l’arrière de la maison.

 

Les choses se compliquent vite sous ces latitudes, et nous ne savions pas encore ce que nous réservait la nuit…

 

“Cap Horn Tour”

Par

Je vous propose un billet sous une forme différente des articles habituels. Une lettre à mon père. Elle aborde de façon éclectique et spontanée des observations qui ne valaient pas un article, mais qui éclaire un peu différemment notre tour au Cap Horn, donne quelques détails sur notre équipier Fabian qui ne sont pas dans les vidéos, et une divagation esthétique comme cela arrive quand on reste trop longtemps devant de belles choses.
Cette lettre fonctionne comme une sorte de off des vidéos sur les canaux que vous avez pu voir récemment.

Lien vers les vidéos de Caroline

 

 ¡Hola Padre!

 

Notre Cap Horn ce fut tout à fait cela : une balade dans les calanques un dimanche de pétole. Il y avait si peu de vent que nous l’avons passé au moteur ! Pas marrante et pas confortable, une grosse houle faisait claquer la grand-voile, un des bruits les plus détestables en bateau.

 

Le Cap Horn dompté par la technologie

Baleines de Minke dans la baie de Nassau. Au fond, le sévère archipel de Wollaston

 
Le « Cap Horn Tour » comme le nomme l’Armada chilienne est un circuit de 4 jours très surveillé par l’armée. Il part de Puerto Williams et y revient. Après une nuit dans « le village le plus sud du monde », Puerto Toro un port sympathique où on est sûr de manger des centollas, il faut traverser la baie de Nassau où a eu la chance de voir des baleines de Minke.
Arrivés dans l’après midi, on s’est planqué dans une caleta Martial dans un archipel d’une sévère beauté. L’archipel Wollaston serait superbe à visiter mais aucun autre mouillage n’était autorisé quand nous y sommes allés. Le matin, on appelle la station sur l’île Horn qui donne une observation immédiate et la prévision pour les 12 h et si tout va bien… Hop ! Il suffit de bien choisir son jour pour aller narguer le géant, la caleta Martial est à trois heures du Horn. De nos jours, les météos à quatre jours sont assez sûres, en particulier dans ces coins où les dépressions viennent de loin, sans obstacle. Pas étonnant que certains passent le Horn en planche à voile, en jet ski et autres objets flottants…
La technologie a dompté le grand mythe des marins.

 

Loïck jouant les culbutos devant un cap Horn sans vent

 
J’avais un peu honte de passer devant cette légende au moteur sur un bateau qui porte le nom de Loïck (Fougeron), lui qui a consacré sa vie de marin à défier ce cap.
Malgré la beauté de ce tour, j’ai ronchonné devant un skipper argentin de ne pas avoir passé le Cap Horn à la voile.

Fabian prend la pose.

« Va pas te plaindre ! C’est mieux comme ça ! » m’a-t-il lancé, avant de nous raconter l’histoire d’un couple d’Allemands, qui déçus par leur virée trop pépère au Cap Horn, ont voulu le repasser en sortant du Beagle par l’ouest. Ils ne sont jamais revenus.
En substance, au Cap Horn, il faut goûter le sublime amer sans faire la fine bouche.
En tout cas, même si cette balade écrit un joli point final à notre descente vers le sud, elle est loin de faire de nous des cap-horniers.
À ce propos, un habitué du Sud, Jean du Boulard, nous a cité cette phrase d’Isabelle Autissier : « Un cap-hornier c’est un marin qui passe le cap Horn d’un trait du 40º sud au 40º sud ».

 

Notre Woody Allen argentin

 
Nous sommes ensuite allés à Ushuaïa pour débarquer notre équipier Schuss, faire l’avitaillement et embarquer Fabian, un ami argentin. Il nous accompagne dans les canaux. Nous l’avons rencontré sur un bateau au Brésil. Il a été d’une gentillesse confondante pendant notre passage à Buenos Aires. Une partie de nos affaires est restée chez lui pour alléger le bateau pour la descente vers le Sud.

 

La vie à bord se passe bien. Fabian commence à se faire à l’idée de ne pas prendre une douche par jour. Les blagues vont bon train. Pour les Argentins, Les Français ont la réputation d’être sales — depuis le XVIIe siècle — ce qui n’est pas complètement faux quand on parle des gens qui vivent en bateaux, en particulier comparés à une bonne partie des Argentins qui se pomponnent toute la journée.
Ce garçon est un pur citadin de la capitale, un Porteño, une figure qui n’est pas loin de la figure du Parisien pour les Français.
Il s’habille comme un cosmonaute dès qu’il s’agit de mettre le pied dehors. Il fait semblant d’avoir peur des centollas, joue, ou pas, à pousser des petits cris quand quelque chose le surprend et se gave de sucreries. Il commente toutes les situations de façon drolatique, ce qui nous fait beaucoup rire.

Fabian, jamais où on l’attend

J’ai le sentiment d’avoir un Woody Allen argentin à bord.
Sur le plan marin, il a son brevet de patrón, comme la plupart des Argentins qui naviguent. Les Argentins ont besoin d’un permis pour prendre la barre d’un voilier. Le timonel de yate pour es eaux intérieures et rivières, Le patrón de yate jusqu’a 12 miles, enfin piloto pour toutes les navigations, ce dernier demande un an d’étude plus de la pratique.
 
Les journées sont des cours intensifs d’Espagnol. Fabian parle vite avec des traits d’humour permanents et plein d’expressions idiomatiques. Pas facile et fatiguant tenter de comprendre et de parler toute la journée une langue que l’on maitrise mal, mais, il boude si l’on passe en Français. Le niveau de Caroline s’envole, alors que j’ai l’impression de piétiner. Bien que je sache que l’on apprend par palier, j’ai la sensation d’avoir de vieilles méninges verrouillées où les mots ne rentrent que frappés à grands coups répétés.

 

Présentation de l’imprésentable

 
Aujourd’hui dimanche, nous avons tenté notre chance malgré le flux d’ouest, les GRIB marquaient 10 nœuds sur le Beagle. On est donc sorti de la grande baie de Yendegaia. Tu parles ! Il y avait 30 nœuds dans le canal, de 5.5 on est passé à 2 nœuds au moteur. La mer est courte, mais creuse. La stratégie pour passer est de tirer des bords en alliant voile et moteur. C’est le conseil que nous a donné Vahire (une belle goélette de 22 m, bien connue ici) que nous avons croisé à ce moment-là sur le Beagle allant vers Puerto Williams sous trinquette seule. Mais bon, le plus simple et le moins cher en gas-oil, c’est d’attendre. Nous nous sommes réfugiés dans la petite caleta Borracho, très bien protégée comme son nom le laisse entendre (bourrée), pour ne pas avoir à naviguer contre le vent.

 

Caleta Borracho, un abri très sûr au bord du Beagle

 

Les paysages sont magnifiques. Tu sais comment certaines géographies élèvent l’âme. C’est le cas ici. Je me souviens de mes cours d’Esthétique sur le Sublime : une présentation de l’imprésentable… Voilà une définition comme on les aime en philo, mais pourtant bien vue. Le Beau se voit, mais le Sublime donne le sentiment de montrer ce qui ne peut pas se voir. Le Sublime est une grandeur qui dépasse l’extraordinaire que l’on a sous les yeux. Le Sublime n’est pas forcément de l’ordre du Beau d’ailleurs, il est une sidération. Il montre ce que l’on sait pertinemment être en dehors de notre entendement. La puissance de la nature, par exemple, en voyant un orage. Pour le croyant, c’est Dieu que l’on ressent dans le Sublime. La théologie a si bien analysé ce sentiment qu’il se décrit particulièrement bien avec le vocabulaire du religieux. Mais pas besoin de croire pour éprouver la transcendance et prendre un plaisir vertigineux devant le paysage.
 
Il pleut beaucoup depuis une semaine, nous on trouve ça normal pour la Patagonie, mais les gens d’ici disent que c’est un été pourri. Il est plus froid et pluvieux que d’habitude. Il y a un côté Vaucottes(1) en hiver, on s’habitue vite.
Un grand abrazo.
 
Hughes
 
Note
 
1/ Une valleuse en Normandie, près de Fécamp où ma famille passait les vacances quand j’étais enfant.

 

Des tableaux naturels qui rappellent l’expressionnisme abstrait.