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Le non, tu l’as déjà !

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Loïck navigue vers l’ouest dans le canal du Beagle. Rive droite, la grande d’île de la Terre de Feu, l’Argentine, Ushuaïa. Rive gauche, l’île de Navarino, le Chili, Puerto Williams. Quelle escale choisir ? En fait, sauf avarie, il n’y a pas le choix.

 

Après des jours dans l’Atlantique, une escale sauvage à l’île des États, la contemplation du vol sans fin des albatros, Loïck avait fini par croire à sa liberté d’oiseau de mer et pensait pouvoir choisir où se poser. Mais dans le monde des hommes, il y a un concept fondamental sans lequel l’humanité ne croit pouvoir vivre : La Frontière.

 

La logique administrative

 

Présence militaire chilienne dans le Beagle.

En 1978, l’Argentine et le Chili marchaient vers la guerre pour la souveraineté sur trois petites îles à l’entrée du canal. L’intervention de Jean Paul II a évité in extremis que ces deux grandes filles de l’église se chamaillent. Aujourd’hui, malgré le « Traité de Paix et d’Amitié » signé en 1984, les deux marines surveillent le canal avec attention. Le 16 crépite de demande d’informations sur la destination, l’ETA, le nombre de membres d’équipage, etc.

 

 

Puerto Williams est plus près de nous qu’Ushuaïa mais il nous est interdit de nous arrêter au Chili. Nous n’avons pas fait notre sortie de l’Argentine. La logique administrative suppose que nous allions à Ushuaïa avant de revenir à Puerto Williams. Un détour de 50 milles alors que nous avons le Micalvi par le travers.

 

Le canal du Beagle

 

L’appel du pisco-sour

 

Le Micalvi, c’est la marina de Puerto Williams. Un ancien transporteur de munitions échoué sert de quai où les voiliers s’amarrent à couple dans une version « familles recomposées » de 5 ou 6 unités. Son bar sert de repaire pour les marins et montagnards du Grand Sud. On n’y boit pas d’eau. La tradition c’est le pisco-sour,  un cocktail à base d’eau de vie de Pisco, de citron et blanc d’oeuf. (Le Micalvi sera le sujet d’un prochain billet).


« El no, ¡ya lo tenés! » lance Schuss (1). « Le non, tu l’as déjà ! » sous-entendu, on ne perd rien à poser une question. À ne pas oser demander, on reste avec le non que l’on a déjà, en soi. J’y vois une petite maxime qui prône l’audace et d’ouverture envers les autres. Un mantra de voyageur.

 
 

Puerto Williams, ville fondée en 1953 autour de la base navale

 

L’accent local

 

L’idée de rater Puerto Williams, le Micalvi et le pisco-sour ne convient pas du tout à Schuss. Il empoigne le micro de la VHF et commence à négocier avec les autorités chiliennes pour qu’elles nous accueillent bien que nous n’ayons pas nos tampons de sortie d’Argentine. Un ami argentin me disait qu’il était impossible de dire que Schuss était français quand il parlait l’espagnol. Il vit depuis près de 20 ans à Buenos Aires. Mais ce choriste basse est aussi marié avec une Chilienne. À la radio avec les autorités de Puerto Williams, il gomme son accent argentin, remplace tous les « che » typique du Rio de la Plata pour le double L mouillé du Chili, et y ajoute quelques formes locales comme le « caballero » à la place du « señor ». Voilà que l’autorisation tombe. Nous sommes acceptés au Chili. Le pouvoir de la musique des langues…

 

Schuss et Caroline trinquent au pisco-sour dans le bar du Micalvi

Épilogue :
Une semaine plus tard à Ushuaïa, les services de l’immigration argentine s’apercevront que nous n’avons pas de tampon de sortie de territoire. Pendant un bon quart d’heure nous n’avons pas su s’il cela ne nous vaudrait pas une belle amende. Les Argentins sont très à cheval sur les formalités administratives. Mais l’officier nous a rendu nos passeports avec un sourire voulant dire « je vous fais une fleur ». Comparé à d’autres ports d’Argentine, Ushuaïa est une ville accommodante pour les papiers.
 
 
 
 
1/Les hispanophones remarqueront la forme argentine et uruguayenne de la deuxième personne du singulier : le voseo. La phrase se prononce ici El no cha lo ténésse
 

Maté et gants Mapa

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Loïck quitte l’île des États pour s’engager dans le canal Beagle. Récit de navigation.

 

Tous les appareillages lâchent un vol de papillons dans ma poitrine. C’est un mélange d’excitation, d’attention, mais aussi d’appréhension. Je ne suis jamais certain d’être à la hauteur de ce que la mer me réserve. Alors lorsque nous levons l’ancre pour passer le détroit de Le Maire et longer le sud de La Terre de Feu, j’ai le trac !

 

Caroline, qui n’hésite pas à partager ses craintes depuis que nous avons passé les quarantièmes, cette fois se prépare tout simplement au pire. Quant à l’inoxydable Schuss, il se réjouit de cette belle partie de mer qui a l’avantage de nous emmener à Ushuaïa où il nous imagine déjà à table, dégustant le fameux mouton de Patagonie.
 

Notre dernière nuit dans l’Atlantique

 

Nous avons 130 milles à faire, dont 100 « à l’extérieur », avant la protection du Beagle. Les GRIB prévoient des petits airs de sud-ouest s’orientant au sud dans la nuit. On profite du passage d’une toute petite dèp pour faire de l’ouest.

La petite passe de Puerto Hoppner, seule ouverture d’un bassin de plusieurs hectares. À passer autour de l’étale de marée haute.


 

Le sondeur montre la voie

 

10:00 — Nous attendons que la mer monte pour prendre la passe qui permet de sortir de notre plan d’eau. Elle fait dix mètres de large et cinq mètres de fond à marée haute. Nous avons un sondeur qui « regarde » devant le bateau (1). Un petit coup de barre à droite et à gauche permet trouver la meilleure profondeur facilement en regardant le graphique. L’instrument ne répond pas avec une grande rapidité, mais nous avons deux heures d’avance sur la pleine mer, un courant à contre de deux nœuds nous permet de manœuvrer avec précision dans ce passage étroit.

 

Les oiseaux du ciel

 

Sur le papier nous devions arriver à l’étale au cap de San Antonio, mais nous rencontrons un flux de 2,5 nœuds portant vers l’ouest. Quant au vent ce n’est pas le sud-est prévu, mais un gentil souffle du nord-nord-ouest de 15 nœuds qui emporte Loïck, avec son ami le courant. Suave ! Nous commençons la traversée du détroit au bon plein à sept  nœuds de demie.
Il faut se rendre à l’évidence : mes anticipations pour passer ce fameux détroit sont complètement fausses, mais les âmes des marins qui protègent ce bateau ont encore fait du bon boulot.

 

Un fulmar géant et des albatros à sourcils noirs décollent dérangés par le bateau

 

14:00 — Moteur. Le vent nous abandonne avant que nous ayons rejoint la Terre de Feu. Nous avançons sur une mer dodelinante où tous les oiseaux du ciel se sont posés. Albatros, puffins, fulmars, observent des distances de sécurité d’une vingtaine de mètres avant d’entamer la course de décollage. Contrairement à ce que peuvent faire un cygne ou un canard, les Albatros n’interrompent pas leur décollage quand ils sont suffisamment loin de nous. Quand ils ouvrent les ailes et courent sur l’eau, c’est pour finir dans les airs. Nous passons des heures à regarder ce ballet.

 

Jeune albatros.


 

Loin de la côte

 

18:00 – Arrêt moteur. La brise de sud-sud-ouest a du mal à nous emmener contre le courant maintenant contre nous. Trois nœuds, au prés. Avec cette petite dèp qui va faire souffler du sud dans la nuit, je ne veux pas suivre la côte. Si le vent devait rentrer plus fort que prévu, je veux avoir de l’eau à courir pour une cape ou une fuite, alors tant pis pour le chrono et le confort, on descend vers le sud en espérant que cette précaution sera inutile.

 

22:00 — La nuit était tombée depuis deux heures lorsque Schuss descend dans le carré avec un grand sourire aux lèvres violacées  : « Il neige ! » dit-il, heureux de tenir la preuve que nous naviguons bien dans le Grand Sud. Nous montons sur le pont, le vent a forci autour de 20 nœuds, chargé de neige fondue. Il a aussi adonné. Nous passons en voilure de nuit en nous aidant du moteur comme souvent. Les deux ris sont pris face au vent, le solent endraillé sur l’étai largable et le génois légèrement déroulé en dragon, pour donner de la puissance. Loïck aime cette configuration de cotre, du bon plein au largue, ça le rend aussi moins ardent. Les GRIB prévoient 20 nœuds, la brise devrait augmenter encore.

Le maté, boisson de quart.


 

L’herbe des Guaranis

 

01:00 — Je me prépare pour mon quart. Sous le ciré un caleçon long en polyester et un autre en laine polaire, une stratégie trois couches sous la veste de quart, un tour de cou, un bonnet polaire, une paire de gants en laine sous des gants Mapa Harpon(2), une paire d’après-skis décathlon à 14 euros (3), voilà ma tenue grand froid en mer.

 

Depuis le sud du Brésil, l’arsenal contre le froid et le sommeil a reçu l’arme absolue : le maté. En plus de contenir plusieurs types de caféine pour soutenir la vigilance, c’est surtout la façon de déguster l’infusion des indiens Guaranis qui en fait le parfait allier des quarts en mer.

 

On prépare un gros thermos d’eau frémissante. À chaque fois que l’on veut boire, on mouille l’herbe qui remplit le maté (le récipient), puis on aspire cette eau presque brulante par la “bombilla” (le chalumeau) en deux ou trois goulées amères et longues en bouche. Le rituel est proche de celui du cigare.

 

Ultime nuit en Atlantique

 

02:00 — Le vent est monté à trente nœuds. Il refuse, probablement un effet de l’ile Nueva que nous allons passer sous le vent. Le régulateur a du mal à retenir le bateau de partir au lof. Le temps d’abattre la GV et de rentrer le bout de génois, j’attrape l’onglet. Il faut dire qu’avec les gants, les couches de vêtement, le gilet, les deux sangles de sécurité -que je ne n’utilise pas si souvent, la manœuvre prend du temps. Moins un dehors, mais avec ce vent je mœurs de froid. Je rentre dans le carré où il fait chaud en comparaison, 6 degrés. Un trait de maté.

 

Le Beagle. La neige de la nuit a poudré les sommets de Navarino.

 

04:00 — Je laisse le bateau à Caroline un peu avant l’entrée du Beagle. La mer est mauvaise, l’aube blafarde, mais je n’ai pas le courage d’attendre que l’on soit complètement dans le canal pour lui donner son quart.

 

Dans mon sommeil, j’entends le cliquetis du winch du mat. Elle est en train de monter la grand-voile. Le bateau roule à peine. On doit être dans le Beagle.

 

10:00 — Loïck glisse entre les montagnes capées de blanc. Il laisse l’Atlantique derrière lui et entre dans l’univers des canaux de Patagonie. J’ai le sentiment que quelque chose se termine, autre chose commence.

Notes :

 

(1)/ Nous avons un Echopilot FLS Bronze. Le moins cher du marché dont nous n’avons pas à nous plaindre. Il est installé dehors sans protection et fonctionne bien depuis 3 ans. Nous avons aussi navigué avec un Interphase. Le display est bien meilleur, mais il avait des problèmes d’étanchéité (c’était en 2004 les choses ont pu bien changer depuis).
Cette techno me paraît particulièrement utile en grand voyage, elle nous a déjà évité de gros soucis.
 
(2)/ Le lien pour voir à quoi ressemble les Mapa Harpon. Merci à Kotick pour ce conseil.
 
(3)/ Une trouvaille que je tiens à partager: l’après-ski Weasy. Très laides, mais chaudes, légères, pratiques à mettre et enlever, avec chaussons amovibles pour les sécher (acheter 2 paires pour avoir les chaussons de secours). Les Crocs du froid. Existe en rose ;-)
 

États de nature

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Le blogue revient sur l’île des États, en Terre de Feu pour une promenade aux alentours de notre mouillage de Puerto Hoppner.

 
J’aurais beau écrire des billets et montrer des photos, j’ai le sentiment frustrant que je n’arriverais jamais à transmettre ce que j’ai ressenti à l’île des États. Je peux au moins esquisser le contexte.
Après les inquiétudes qu’engendre la mer à ces latitudes, cette île déserte semble nous prendre dans ses bras. Elle les referme en un petit basin qui laisse les vagues et le vent se déchainer dehors.
Chacun sait que les longues navigations développent les sens et la sensibilité, parfois jusqu’à la sensiblerie. C’est dans cet état de perception exacerbée que cette nature, qui n’a jamais connue la main de l’homme, s’est offerte à nous.
 
L’image ci-dessous montre le trajet de notre promenade.

(cliquer sur l’image pour agrandir)

 

 
Les numéros indiquent où se trouvent les scènes photographiées dans la galerie d’images. Les pointillés signifient que nous sommes passés derrière la colline du premier plan.

 

La plaine-mer

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Le Lagoa Mirim sur un micro toner. Pour compléter les vidéos de Caroline sur les mers intérieures de cette région.

 

Nous avions navigué une partie de la nuit sur Guapo, le dériveur de Roberto, avant de mouiller au milieu de l’eau, à plus d’un mille de la côte. Le matin, nous avons sauté par-dessus bord pour prendre un bain. Nous avions pied, l’eau nous arrivait à la taille. Cela donne cette image insolite :
 

Ancré au patrimoine naturel de l’humanité

Le Lagoa Mirim un privilège pour les dériveurs et les catamarans

 

C’est un très bon souvenir, d’abord parce que ce fut une belle rencontre.
Un jour, Roberto vient amarrer son micro toner de 18 pieds à côté de Loïck. Ce jeune brésilien vient de Porto Alègre. Il a parcouru les 130 milles du Lagoa dos Patos. Le week-end prochain il compte suivre le canal São Gonçalo pour rejoindre et traverser le Lagoa Mirím, jusqu’à la frontière Urugauyenne.
J’ai très envie de naviguer sur cette lagune déclarée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, mais il est impossible d’y aller avec Loïck. À l’embouchure du Canal São Gonçalo, les sondes affichent plus ou moins 1,2 m selon les vents. Je demande à Roberto de m’embarquer comme équipier. Le jeune homme a (aussi) fait l’école Centrale de Lyon, il parle parfaitement français comme on peut le voir dans l’interview de la première vidéo.

 

« Je veux ! Je veux ! »

 
Voici la carte, pour visualiser cette navigation qui a duré deux jours :

 

 

Nous sommes partis vers 10 h de Pelotas. Vers 17 h nous étions dans le lagon. Nous avons navigué une partie de la nuit avant de mouiller pour attendre le jour. Le lendemain nous avons remonté le Rio Yaguaron jusqu’à la ville frontière de Jaguarão.

 

Dans le canal, notre passage près des rives fait décoller un grand nombre d’oiseaux que je n’ai jamais vus. Les plus communs sont les vanneaux téro nommés « quero quero » au Brésil (qui signifie « je veux je veux »). Ces oiseaux bruyants, que je n’ai pas réussi à photographier correctement, servaient de sentinelles aux militaires du XIXème. Le quero quero est un oiseau emblématique de cet état de Rio Grande do Sul.

 

Les Kamachis à collier ressemblent à de gros dindons, impressionnants en vol.

 

Gare aux aides à la navigation !

 

Outre son faible tirant d’eau, la lagune est dangereuse pour ses anciennes aides à la navigation. Ces structures en fer plantées dans le fond ont parfois complètement perdu leur partie aérienne, mais les armatures de fer subsistent sous l’eau. Nous avons talonné deux fois, dérive basse (1,6m), à l’approche du Rio Yaguaron et dans le Rio lui-même.

 

Les anciens amers représente un des dangers du Lagoa Mirím

 

Les gens d’ici parlent d’une mer intérieure pour désigner les lagunes qui sont en fait des lacs. L’eau est douce sauf dans la partie sud du Logoa dos Patos ouvert par une passe d’à peine deux cents mètres de large sur la mer. Il est difficile de rendre l’aspect grandiose de ce paysage plat par la photographie. Le sentiment qui domine tient en un mot : immense. La plaine et l’eau s’enlacent sous le ciel infini. Une sensation de plaine-mer.

 

Un bouquet d’eucalyptus marque où se trouve la terre.

 

Que l’on soit en mer ou dans cette navigation dans les terres, cette région est connue pour ces changements de temps brusques et violents. Un grain menace, Roberto échoue Guapo en « mouillant » une ancre à terre.

 

Oiseaux rares

 

Voyant venir un grain, Roberto s’échoue et enlève la GV.
Il se méfie de la violence des phénomènes météo de la région.

 

Nous arrivons dans un petit yacht-club charmant qui compte une vingtaine de bateaux autour de 20 pieds. Il faut marcher deux petits kilomètres pour rejoindre la ville.
Le commodore (président du yacht-club) nous propose de nous emmener en voiture.
Les étrangers venant d’Europe visitent rarement cette ville. Les Brésiliens de cette région aiment particulièrement les Français. Au XIXème siècle, le commerce de la viande salée a enrichi une bourgeoisie qui envoyait ses fils en France pour leurs études. Ils revenaient habillés plein de rubans et de dentelles — complètement efféminés selon ce peuple de gauchos. Les plaisanteries vont bon train sur l’homosexualité naturelle des Français.
Le commodore reste de bonne humeur quand je lui apprends les Français ont aussi quelques préjugés dans ce domaine à propos des Brésiliens. Mais il est un peu surpris.
Il nous invite à diner.
Caroline a voyagé en bus, je la rejoins dans le centre-ville. Elle est accompagnée d’un couple d’une cinquantaine d’années. Elle aussi s’est fait inviter.
C’est toujours agréable ces endroits où, simplement parce qu’on vient de loin, on est un oiseau rare.

 

Jaguarão, une ville connue pour la beauté de ses portes anciennes.

 

 

Enfant gâté

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Loïck surfe sur la vague médiatique? Réflexion sur un commentaire de Facebook.

 

La dernière publication vidéo de Caroline sur le Lagoa Dos Patos au Brésil, a donné lieu à ce commentaire sur la page Facebook de Voiles et Voiliers :

« Vraiment, à moins de se rabattre sur une Page d’Art (et encore!) on ne plus rien regarder qui ne parle du Brésil… d’un rasoir!!! ».

 

Cette petite phrase nous a surpris, et nous a fait réfléchir. Ces quelques mots, nous ont fait mesurer combien notre voyage nous a emmené loin de chez nous.

 

Le Lagoa Dos Patos offre des paysages à la fois lacustres et maritimes

 

Je vois bien de quoi parle l’auteure de ce commentaire. De façon cyclique les médias déclinent un thème majeur de cent façons différentes. Aujourd’hui le Brésil, hier le débarquement en Normandie, demain les vacances, après-demain la rentrée. Même si le journaliste que je suis se demande parfois pourquoi les publications qui ne suivent pas le flux général ont du mal à survivre, je dois reconnaître que le quidam, que je suis aussi, a déjà poussé le même soupir que cette internaute devant la taille de certaines vagues médiatiques. Mais c’était avant, quand j’habitais Paris.

 

Depuis nous sommes partis en bateau, nous vivons dans un monde où le battage médiatique a cessé.

 

Aucun média en mer sauf quelques lignes de mail et quelques vacations vaillamment reçues par la BLU. Guère mieux au mouillage où l’on ne comprend rien à la FM locale. Pour le net, on a le choix entre quelques connexions WiFi indigentes dans les marinas ou le temps compté des “LAN house”. Pas de télé. Voilà notre luxe en matière d’information.

 

À vrai dire, ce Mondial brésilien est une aubaine pour nous. Nous sommes actuellement à Ushuaïa depuis un mois et demi. C’est l’hiver, nous restons le seul voilier habité de la baie. Nous sommes plutôt en quête de sociabilité. Les matchs de l’Argentine et de la France sont l’occasion de conversations et d’invitations bien venues.

 

Caroline en tournage à Colonia Z3, un village de pêcheur sur le Lagoa Dos Patos

 

C’est un lieu commun de rappeler que le bateau propose un univers de la rareté. Tout le monde s’imagine assez bien presser sa dernière orange lors d’une traversée de l’Atlantique avant d’alterner les boites et le lyophilisé. On pense moins à la paucité des produits intellectuels et culturels.
À Buenos Aires la télé, image et son, s’invite sur les quais du métro. Partout où la 3G est disponible, la technologie des smartphones amplifie, à coup de notifications, la conversation générale — qui, souvent, ne diffère guère des sujets de la presse (qui de l’oeuf et de la poule ?). Sur ce point, la mer est un désert. Un sanctuaire ?

 

On finira probablement par tous avoir l’internet en haute mer. Avant que cela n’arrive, je voudrais témoigner du plaisir que l’on éprouve à vivre dans un univers de rareté, y compris de l’information. Entre l’envie et la consommation s’intercale l’attente, donc le désir — ou l’oubli.

 

Le Lagoa dos Patos, une mer intérieure dont les sondes dépassent rarement 5 m

 

C’est donc en toute naïveté que, du fond de notre carré, Caroline a monté cette vidéo pendant que le vent rugissait dehors. Notre hivernage au bout du monde nous laisse le temps qui nous a manqué jusqu’ici pour traiter ce matériau. Nous n’avons pas cherché à surfer sur une vague brésilienne, ni à l’éviter. Pour nous ce n’est qu’un petit clapot. Nous avons juste pensé qu’il valait la peine de partager notre découverte du Lagoa Dos Patos et du Lagoa Mirim : des plans d’eau grands, beaux et injustement méconnus des voiliers de voyage.

 

Trois ans de voyage à la voile nous ont fait oublier ces nausées d’enfant gâté qui repousse, l’air dégouté, la nourriture que l’on dispose gracieusement devant lui. Désolés.
 

La qualité du noeud

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Un instant d’inattention et Loïck se retrouve sans annexe.

 

Il a cessé de pleuvoir. Je sors sur le pont pour contempler ce magnifique mouillage. L’eau calme réfléchit les mouvements du ciel. Une masse de nuages gris fuit un rayon de soleil parti à la conquête d’un pic tavelé de neige.
Mais qu’est-ce qui ne va pas dans ce petit paradis ? Sensation de vide. La chute ! Je réalise que l’annexe a disparu.

 

« Comment ai-je pu faire une telle bêtise ? »

 

Puerto Hoppner. Loïck est mouillé en haut à gauche du bassin, derrière la petite île.


 
Puerto Hoppner, sur l’île des États, est un plan d’eau d’une vingtaine d’hectares ouvert sur la mer par une passe de 10 mètres de large. Notre petit semi-rigide n’a pas pu aller loin. L’équipage me rejoint sur le pont. Caroline repère l’annexe à trois cents mètres dans les rochers, Schuss est tout embêté, car il est le dernier à s’être servi de l’annexe. Il jure avoir frappé l’amarre au taquet bâbord arrière de plusieurs tours et demi-clefs. Ce détail me remet une scène en mémoire.

Mon nageur de combat prêt au sauvetage

Il y a une heure, je suis sorti pour aller chercher un je-ne-sais-plus-quoi dans l’annexe. Pour ne pas enjamber la filière et descendre le long du franc bord, j’ai détaché le youyou pour l’amener à la plateforme arrière. Je suis ensuite descendu dans l’embarcation en gardant une main au bateau pour ne pas m’éloigner, et je suis remonté à bord en la laissant à son sort. Comme d’habitude.

Avant de tenter de répondre à la question qui me turlupine « comment ai-je pu faire une telle bêtise ? », je rassure Schuss en lui disant que c’est de ma faute. Je vois soudain se transfigurer d’allégresse. Les vannes commencent à fuser.

 

L’autorité flétrie du capitaine

 

Comment récupérer l’annexe ? Sous ces latitudes il n’est pas question de piquer une tête et de faire quelques brasses sans prendre quelques précautions, ne serait-ce que pour deux cents mètres. L’eau doit être entre 6 et 8 degrés. À notre disposition nous avons une seconde annexe enfouie sous une demie heure de travail au bas mot, une combinaison de plongée de 7 mm à ma taille et aucune envie de me baigner, ou une combinaison de survie que Caroline n’a jamais testée. Il me parait subitement tout à fait nécessaire d’entreprendre un exercice d’abandon de navire sur le champ. Mais, avant même que je ne fasse usage de mon autorité flétrie de capitaine, Caroline propose de se mettre à l’eau.

Une eau entre 6 et 8 degrés

 

Sauver le petit éléphant

 

La séance d’essayage de ce vêtement seyant a l’avantage de détourner le feu nourri de lazzis à mon égard. Chaussée, gantée, cagoulée, Caroline ressemble à un gros manchot noir et rouge, en particulier quand elle tente de marcher. Après avoir solidement attaché notre cousine de Casimir à la plus longue amarre du bord, Caroline se met à l’eau avec une grimace. La combinaison laisse entrer l’eau aux chevilles et aux poignets. Il parait que c’est normal, en tout cas il est trop tard pour changer d’avis. Je suis assez fier de voir s’éloigner ma femme d’un battement de pied tendu dans l’eau noire et glacée. Caroline est une excellente nageuse, il ne lui faut pas longtemps pour rejoindre la terre et sauver le petit éléphant.
« Le petit éléphant », c’est le surnom de l’annexe , pour sa peau grise, ses gros boudins, son air pataud, sa force et son avant qui fait penser aux bosses du front de l’éléphant d’Asie. Après tout, ce n’est pas pire que ce copain qui a surnommé son pilote Raymond parce que Raymond barre. La solitude de la mer n’engendre pas que des cogitations métaphysiques.

 

Un accident est si vite arrivé !

 

Mon erreur a suivi sur un schéma que tout le monde connaît. On commence une action, on l’interrompt et le cerveau considère comme « close» l’action précédente, surtout si elle est habituelle. C’est le grand classique du coup de fil qui nous fait oublier de mettre les surgelés au congélateur en rentrant des courses.

 

Dans quelles circonstances, dans ma vie de citadin, mes biens, ma sécurité dépendaient de la qualité d’un nœud ? J’ai déjà oublié de fermer le gaz, claqué la porte en laissant les clefs à l’intérieur, laissé couler l’eau, omis de tirer le frein à main, et heureusement la bougie que je n’avais pas éteinte à juste foutu de la cire partout sans incendier l’appartement. J’ai eu de la chance. Un accident est si vite arrivé ! Non ? …Pas tout à fait… En tout cas moins vite que sur un voilier. Les conséquences de nos erreurs sont moins graves en ville, l’assistance plus disponible.
Une des grandes différences entre la vie maritime et la vie terrienne, c’est le niveau de vigilance.

 

Le moteur était relevé, aucune casse

 

Mouillage-araignée

Par

 

En Terre de Feu, les bateaux doivent être équipés de centaines de mètres d’amarres flottantes pour pouvoir « mouiller ».

 

Les mouillages en Terre de Feu sont plutôt des amarrages. Une fois posée l’ancre sur le fond pour stabiliser le bateau, il faut mettre l’annexe à l’eau et tirer des amarres à terre. Au moins deux, souvent quatre. Pour notre première escale dans les latitudes australes, la manœuvre prend une bonne heure.
 

En vrac dans le sac

 
Démarrer les sangles de l’annexe sur la plage avant, la gonfler et la mettre à l’eau nous fait regretter de ne pas avoir la belle paire de bossoirs listés sur le cahier des charges du « bateau-de-nos-rêves-que’on-n’aura-jamais-et-alors-? ». Schuss monte dans l’annexe avec le bout d’amarre que Caroline fait défiler dans le chaumard. Sur Loïck les amarres se rangent en vrac dans de grands sacs. Deux sur le roof, un sur le balcon arrière. C’est une technique satisfaisante (merci à Gabi du Corcovado). Les pros du sud les enroulent sur des tourets installés au pied de mat où à l’arrière.
Je reste à la barre pendant la manœuvre, moteur en marche pour corriger les mouvements de Loïck poussé par des risées irrégulières qui tournent dans la caleta. Nous sommes coincés entre la berge et une petite île. Un bras de mer d’une petite centaine de mètres de large. Parfait pour s’amarrer, un peu étroit pour éviter.

 

Mouillage à Puerto Hoppner. Une amarre devant, une derrière. L’ancre est à 90° du bateau vers bâbord.


 

Sac en bâche à camion pour 100m d’amarre. Ils peuvent aussi être accrochés aux filières.


 

Amarres flottantes

 
Nous étrennons le nouveau bout en polypropylène tressé de 16 mm que nous avons trouvé à Buenos Aires. On dirait de la drisse tellement cette amarre est belle sauf qu’elle flotte, une propriété indispensable pour ne pas se prendre dans l’hélice et ne pas se charger de kelp. Sa charge de rupture est de 3700 kg, ce qui est mieux d’une chaîne de 8. Plus que suffisant pour nos 12 tonnes dans des caletas où l’on peut redouter le vent, mais pas la mer. Sans compter les drisses et les écoutes de secours qui pourrait servir au cas où, nous avons 340 m de polypropylène de 16 m. Nous pouvons aussi utiliser les 100 m de polyester du second mouillage à poste dans le coffre arrière (ne flotte pas).
 

Schuss à la pêche aux crabes

 

 

Sac de nœuds

 

Schuss choisit de jolis troncs d’au moins 15 cm. On a débattu longuement du choix des nœuds. Notre solution ressemble à ça :
Nous avons une élingue fourrée de tuyau qui fait un tour mort autour de l’arbre, dont la boucle est fermée par un nœud de pêcheur. L’amarre vient saisir cette boucle par un double nœud d’écoute. L’idée était de se débarrasser de la faiblesse que produit le nœud de chaise (30 % de la résistance à la rupture en moins) au profit du nœud de pêcheur, parait-il, un peu plus respectueux du cordage.

Mais arrivés à Ushuaia, Jean du Boulard qui navigue en Patagonie et en Antarctique depuis 19 ans a balayé notre usine à gaz d’un proverbe marin : un tour mort, deux demies-clef n’ont jamais manqués. Il a ajouté que ce nœud avait l’avantage de se défaire sous tension. Adopté.

 

La couleur naturelle de la centolla est rouge sang


 

Et c’est après avoir attaché le bateau que Schuss voit, dans l’eau transparente, une centolla ! Pour cette fine gueule, qui n’avait mangé cette grosse cousine de l’araignée qu’au restaurant, voir ce fruit rouge de la mer à seulement un mètre de profondeur lui a fait un effet… Comment dire..? Vous vous souvenez du loup de Tex Avery devant Red Hot Riding Hood ?

 

Et c’est devant nos airs médusés qu’il s’est déshabillé pour plonger dans l’eau glacée…
Notre premier mouillage-araignée.

 

 

Voici deux vues du même mouillage à la caleta Coloane. Il serait possible de mouiller dans plusieurs endroits dans ce bassin fermé, mais cette petite crique permettant de poser 4 amarres est plus sûre.

 

Caleta Coloane sur l’île Hoste


 

Mouillage-araignée à la caleta Coloane, vu au niveau de l’eau.

 

L’hypnose des calmes

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Sur le balcon avant, avec rien d’autre à faire que de se laisser hypnotiser par le ballet des Commerson.

 

Lieux où nous avons observé des Commerson

Le temps passe autrement sur la mer. En particulier dans les calmes. Il se dilate, s’étire jusqu’à se disloquer. Si l’on parvient à en prendre son parti, sans piaffer, on entre alors dans une stase contemplative où tout fait spectacle. Un oiseau qui passe, le reflet du soleil sur l’eau huileuse, la forme des nuages… Dans ces conditions, il est facile d’imaginer le plaisir de se faire aborder par une bande de dauphins de Commerson et de les regarder nager pendant des heures.

 

C’est le thème de cette vidéo de Caroline qui, rassurez-vous, a été raccourcie à 1’30″.
La musique est de Minivan, un groupe d’électro-jazz de Stephane Bissières que l’on joue souvent sur le bateau.

 

Je vous avais parlé des dauphins de Commerson dans le billet “Jour de pétole, jour de chance“. Je vous rappelle le contexte :

 

Loïck navigue vers l’île des États. Ce matin, pas un souffle d’air. Le moteur nous pousse à bas régime vers le cap Dos Bahias où l’on trouvera le vent. À l’étrave, son ronronnement est couvert par le chant de l’eau sur la coque et le bruit des évents. Vous êtes assis sur le balcon avant :

 

 

Terre! Terre de Feu

Par

 

Notre descente vers l’île des États change de tempo, le vent d’ouest nous aide à prendre de vitesse la prochaine dép.
 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.

Jour 6 : descente de long de la Terre de Feu

 

06:00 L’avantage des calmes des derniers jours, c’est qu’il faisait bon. Dix-huit degrés à l’hombre par un 53° sud ensoleillé, on était en T-shirt. Ce matin, il fait 13° dans le bateau. Dehors, le ciel est badigeonné de grands traits d’aquarelle gris plus ou moins dilués. Le ciel est haut, les lointains clairs. Nous naviguons à 4 noeuds vers le 190 dans 15 noeuds d’ouest, avec un nœud de courant contre nous. Le baromètre à 998 continue à baisser régulièrement. Nous sommes à 40 milles de la Terre de Feu, mais je ne distingue encore aucune terre. J’allais attraper les jumelles quand le bruit de crécelle affolée du moulinet de pêche fige tout le monde dans le bateau. Ces cliquetis caractéristiques engendrent immédiatement joie, espoir et excitation. C’est un signal si parfaitement pavlovien que l’on s’attendrait à entendre japper l’équipage. Même le chat connait cette promesse de poisson frais, il sort.

 

L’œil noir de l’albatros

 

Le drame ! On a pêché un albatros.


 
Une joie douchée d’un coup. On a pêché un albatros. L’animal est pris par le bout du bec, il écarte grand les ailes pour tenter de freiner la force qui le traîne. Au prix d’efforts pénibles, il réussit parfois à engager ses pattes sous le corps pour pousser aussi sur l’eau. Il se met alors à glisser dans un ski nautique comique avant de trébucher de nouveau sur le ventre.

Le regard sombre de l’albatros à sourcils noirs.

Couper la ligne ou amener l’oiseau ? Schuss se met au moulinet pendant que je me harnache pour passer sur la plateforme arrière. Caroline me passe les gants d’atelier en cuir et redescend dans le carré pour ne pas assister à ce spectacle pénible. L’albatros se fait plus docile que l’on pensait. L’hameçon pris sur le bout du bec tombe de lui-même. Il me mord le bras sans conviction.

C’est l’occasion de regarder l’oiseau de prés. C’est un albatros à sourcils noirs, une dénomination qui met l’accent avec raison sur ce regard sévère ourlé d’un trait de khôl guerrier. Le dessus des ailes aussi est noir. Il n’est pas le plus grand de la famille, mais le plus élégant.

 

Plein sud

 
08:00 Lorsque je lève les yeux sur la mer après avoir relevé les traines, la terre est là. Un chapelet de petites dents pointues et noires avait poussé sur l’horizon. Certaines terres, quand elles émergent de l’eau, exercent un magnétisme qui envoie tout le monde sur le pont pour vivre un moment émouvant et personnel. Faire grandir la Terre de Feu sur l’horizon de la pointe de l’étrave d’un voilier parti des Côtes-d’Armor me fait savourer un bonheur dont je ne sais pas quoi faire. Je répète béatement « La Terre de Feu… » Le regard de Caroline se perd au-delà des lointains. « Oui, la Terre de Feu… » souffle Schuss plus pour lui même. Il faut dire que cette terre a un sacré nom(1).

 

« Je répète béatement : La Terre de Feu »


 
13:00Le vent monte et se stabilise autour de 25 noeuds. Plutôt que tirer droit sur l’ile des États au 140, nous descendons plein sud pour nous rapprocher de la terre. J’ai peur que la dép arrive plus vite ou plus fort que prévu. Dans ce cas la proximité de la côte diminuera le fetch, si elle arrive à l’heure nous avons le temps de ce détour, avec ce vent.

 

Sur le papier ça colle

 

La configuration de Loïck pour 25-30 nœuds. Le tangon est fixé en trois points avec une retenue arrière.

18:00 La proximité de la côte pose un nouveau problème, nous avons un courant de marée de 2 noeuds contre nous. L’équation de la nuit est la suivante : nous devons entrer dans notre mouillage de Puerto Hoppner à l’étale, car la passe ne fait que 10 mètres de large. Le Detroit de Le Maire doit se passer avec une marée dans le sens du vent pour ne pas soulever une mer impossible. Donc nous devons maintenir une moyenne de 5 noeuds pour arriver entre 8 et 10 heures demain. Les 16 milles de Le Maire se feront marée montante avec le suroit. Le courant de marée le long de la Terre de Feu s’annulera à la renverse. Sur le papier ça colle.

 

Jour 7 : l’aube du monde

 
02:00 Mon quart commence parfaitement. 25-30 noeuds d’ouest nous poussent au grand largue sous une nuit étoilée. Le courant de marée nous aide à attendre 7,5 noeuds et aplatit la mer, le pont du bateau est sec. Il fait froid, mais je suis bien couvert.

 

03:00 Nous débordons le cap San Diego de 6,5 miles pour éviter les eaux perturbées du bout de l’Amérique du Sud. Le vent tombe sous 20 noeuds et s’oriente au sud. Pas pratique, juste au moment où l’on doit plonger vers le SO. Je remonte la GV à un ris et je grée le solent sur l’étai largable en plus d’un bout de génois. Loïck aime ce gréement de cotre au près par mer formée. Nous sommes au bon plein au 120, on pique droit vers le cap San Antonio

 

06:00 Plus que 5 milles de l’ile des États, mais tout à changé. Le vent est monté à 25 noeuds établis et il fait froid ce qui ne serait rien s’il n’y avait le courant. Le flot, bien orienté pour passer le détroit, coule ouest au nord de l’ile. Avant de nous offrir un abri, le cap de San Antonio doit être passé vent contre courant.
 

Vent contre courant au cap San Antonio.

 

Schuss et Caroline heureux dans les vagues


 

Fatigué, transis

 
Après la tranquillité des derniers jours, je suis surpris de la violence de la mer. Ça déferle partout autour de nous et nous devons passer presque travers au vent, travers à la vague. Loïck est n’est pas facile à cette allure, trop ardent. Ni le pilote, ni le régulateur ne peuvent plus tenir le bateau. Schuss passe à la barre pendant que je vais prendre un ris. C’est la fin de mon quart, je suis fatigué, transis, la manœuvre dure. Je n’arrive pas à me décider si je dois laisser le solent qui ne me semble pas assez puissant pour la mer ou dérouler du génois. J’amène le solent. L’eau balaye la plage avant avec violence et rentre dans mes bottes. Je ne sens plus mes doigts. J’aurais dû laisser le solent, le vent monte, mais je n’ai plus le courage de le hisser de nouveau. Je rentre dans le cockpit où Schuss barre en rigolant avec Caroline malgré les vagues qui les trempent. Il n’a même pas son pantalon de ciré. Inoxydable Schuss, vaillante Caroline. Je leur abandonne le bateau et je vais m’allonger.
De la bannette de quarts, je sens que Schuss a pris le rythme, il abat à l’arrivée de la vague, lofe après la crête. Parfois un gros bruit sourd vient ébranler le bateau comme si l’on tapait un rocher.

 

Jurissic Park ?

 
07:00 Un rayon de soleil se glisse sous la couche de nuage. La beauté sauvage de l’instant nous rassemble tous dans le cockpit. Le haut des déferlantes traversées par la lumière dorée chatoie comme des vitraux vivants avant s’effondrer en éclats d’écume blanche. Un lion de mer sort d’un mur d’eau vertical. Le relief accidenté de l’ile se dessine en contre-jour dans l’air vaporeux. Certains pics enneigés sont coiffés des traines de nuage allongées par le vent. Le soleil de l’aurore allume des tâches d’un lumineux vert tendre sur les pentes du cap couvertes de mousses et d’arbres-bonsaïs.
Dans le cockpit on hésite dans nos comparaisons : l’Île Mystérieuse ? Jurassic Park ? Le Paradis Perdu ?
Nous avons la sensation d’assister à l’aube du monde.

 

Puerto Hoppner ou le Paradis Perdu ?


 
Un rideau de pluie fine vient mettre fin au spectacle. À l’abri du cap, les williwaws (2) plissent l’eau par intermittence. Nous passons une première baie, puis cette petite passe de quelques mètres de large qui débouche dans un grand bassin parfaitement protégé. C’est un cirque de petites montagnes, vertes sur les deux tiers, aux sommets rocheux tachetés de névés. Un côté ouvre sur une vallée qui se termine par une muraille de pierre où court le fil d’argent d’une grande cascade.
Une heure plus tard, les amarres sont fermement attachées entre une petite île et la berge. Le poêle brûle et nous levons nos verres de vin à cette belle navigation. Nos sourires sont aussi tournés vers l’intérieur.

 
Notes

1/ Magellan a nommé cette terre La Terre de Feu à cause des nombreux feux allumés par les Indiens aux passages de ses bateaux. La Terre de Feu désigne tout l’archipel au sud du canal de Magellan. Il inclut La Grande Ile de La Terre de Feu, l’ile des États, Navarino, Hoste, etc. Jusqu’au Cap Horn.
Wikipedia sur La Terre de Feu
2/ Les williwaws sont de violentes et soudaines rafales de vent.
Les Instructions Nautiques britanniques les décrivent comme : « des vents qui dépendent surtout, si ce n’est entièrement, de l’existence de vents puissants qui soufflent de la mer vers des terres aux reliefs élevés. Lorsque ces flux arrivent sur la côte de l’archipel chilien, ils génèrent des tornades de différents genres et forces ». Source : Patagonia and Tierra del Fuego, Nautical Guide de Mariolina Rolfo et Giorgio Ardrizzi.
 

Jour de pétole, jour de chance

Par

 

Journal de bord de la navigation de Loïck vers le grand Sud, de Puerto Camarones (45ºS) jusqu’à l’Île des États. Première partie, jusqu’à la latitude du canal Magellan. Saison : mi-février.

 

Nous cherchions un équipier pour remplacer Florent. La présence de ce bon marin à bord sur la première partie de la descente vers le Sud nous avait convaincus de continuer vers Ushuaïa à trois plutôt qu’à deux.
Un couple d’amis de Buenos Aires nous a recommandé Schuss -c’est son surnom- et ils ne se sont pas trompés.

Schuss, nouvel équipier, fameux cuistot

Un jour, sur le quai du port nous avons vu débarquer un grand gabarit frisé à la voix de basse veillant un trésor de victuailles. En plus d’aimer naviguer, Schuss a une passion, la cuisine.

 

Après la Terre de Feu

 

Nous quittons Camarones, au nord de la Patagonie, pour une navigation qui nous emmènera au bout du monde, sur l’île des États. Cette île prolonge la Terre de Feu à l’est après le détroit de Le Maire. Position : quelques milles au-dessus du 55ºS et 64ºW. A cette latitude, si l’on part vers l’est, la route passe dans le sud de la Géorgie du Sud puis on ne croise aucune terre avant de revenir au cap Horn (56ºS). C’est sur cette terre que brille le phare du bout du monde qui a inspiré Jules Verne(1).
 

Deux routes possibles

 

Nous étions au 45ºS, nous allons au 55ºS. Notre navigation couvrira 10 degrés, mais fera probablement plus de 600 milles. À partir du cap Dos Bahias deux options sont possibles pour aller jusqu’à l’île des États : longer la côte ou couper tout droit vers le sud le long du 66ºW.
Naviguer à quelques milles de la côte permet de se protéger de la mer que lèvent les puissants vents d’ouest des cinquantièmes. Pour ne pas subir un fetch trop important, c’est à moins de 5 milles qu’il faut croiser. Les courants de marée, les îlots, les bancs de sable ou une possible saute de vent sous régulateur d’allure imposent une veille particulièrement vigilante.

 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.


 

Choisir la route directe fait gagner 100 milles, mais expose à un risque de coup de vent d’autant plus redouté que les fonds dépassent à peine 100 mètres sur ce plateau continental. Dans cette région balayée par les dépressions, les prévisions des GRIB sont souvent contredites par une nature capricieuse, du jour au lendemain. C’est une route pour les bateaux rapides. Pour Loïck nous pensons que ce serait jouer à la roulette russe avec un fusil de chasse.

 

Jour 1 : La perfection est de ce monde

 

Nous quittons le port accompagnés par une bande de dauphins de Commerson. Pas un nuage, pas un souffle d’air, leurs corps noirs et blancs luisent sous le soleil lorsqu’ils percent le miroir de l’eau huileuse. Ces animaux sont-ils aussi profondément joyeux qu’ils en ont l’air ?

 

Les céphalorhynques de Commerson vivent près des côtes.


 

Nous appelons la préfecture maritime par VHF pour signaler notre départ. Les Argentins, comme les Chiliens, demandent de reporter une position par jour par tous les moyens possible. Nous avons écopé d’une amende de 100 euros à Bahia San Blas pour avoir manqué de signaler Loïck depuis Buenos Aires. Plus tard dans notre navigation, je n’ai pas pu envoyer de mail pendant deux jours, quand nous avons pu nous connecter, nous avons reçu un mail de la Préfecture Navale qui nous demandait si tout allait bien à bord.
Vers midi, au passage du cap Dos Bahias, nous touchons du vent.
Parmi les choses parfaites dans ce monde, il y a Loïck en ciseaux descendant vers le sud poussé par 15 nœuds de vent tiède dans la nuit étoilée.

Une belle journée de vent. Les Commerson nous suivent toujours dans les vagues.

 

Jour 2 : Lagénorhyques obscurs

 

Durant la traversée du golfe de San Jorge, les lagénorhyques obscurs remplacent les petits Commerson rondouillards. Ce nom barbare désigne aussi un dauphin à bec court, plus grand le céphalorhynque de Commerson. Ils nous accompagnent toute la journée et nous donnent l’occasion d’observer de jolis sauts. Ils semblent se foutre pas mal du temps qu’il fait. Le vent monte, les vagues grossissent, nous finissons la journée avec deux ris et génois roulé au tiers, toujours en ciseaux.

 

Jour 3 : Droit sur la Terre de Feu

 

Nous arrivons à la hauteur de San Julian (49ºS). Les GRIB nous assurent qu’il souffle 15 noeuds de NO sur notre calme presque parfait. Je ne suis pourtant pas de ceux qui accablent les métrologues. Trois ou quinze nœuds dans un marais barométrique ne sont pas des événements très différents sur le plan météo. Les jours qui suivent ne prévoient que des petits airs, les pressions ne devraient pas changer. Finalement, tout l’équipage décide de quitter l’abri de la côte pour tirer droit sur la Terre de Feu. En revanche, une grosse dépression arrive, c’est une certitude sur laquelle les GRIB ne se trompent pas. Dans 5 jours – mais ça aussi ça peut changer. Le prochain abri correct est à 300 milles. Bahia Thetis est à la pointe est de la Terre de Feu au cap San Vincente. Puerto Deseado, Puerto San Julian, Puerto Santa Cruz, et surtout Puerto Gallegos les ports de la côte sud de l’Argentine sont compliqués d’accès : bancs de sable, courants puissants, souvent loin dans les terres. Les voiliers préfèrent les éviter.

 

Pas une ride sur l’eau, on regarde les lagénorhyques obscurs nager.


 

Le soleil brille, la mer s’aplatit de plus en plus. Je fixe l’éolienne, c’est le signal. Si elle tourne, on peut arrêter le moteur. Il ne nous faut que 8 nœuds de vent sur cette mer plate… Vers 17 heures on y a cru, on a envoyé le spi. Dix minutes plus tard, nous étions de nouveau au moteur.
 

Jour 4 : Encalminés au 50ºS

 

L’inconvénient de notre moteur, c’est qu’il boit.

Au petit matin, Loïck passe le cinquantième Sud au moteur sur une mer d’huile. Il fait grand beau, nous pouvons suivre la nage des dauphins sombres à travers une eau sans plis, transparente. Nous avons des dauphins à l’étrave depuis notre départ de Camarones. Quatre jours pratiquement sans discontinuer. Ce ne sont pas toujours les mêmes groupes, mais c’est la première fois que nous en observons autant aussi longtemps. Avec de tels compagnons, nous ne pêchons rien, malgré tous les indices d’une vie sous-marine florissante.
Les albatros à sourcils noirs et les pétrels sont posés sur l’eau. Parfois le bateau traverse un groupe d’oiseaux. Après quelques regards inquiets, l’individu le plus proche décide à contrecœur de déplier ses ailes et commence une course dont on se demande si elle vaincra un jour de la pesanteur. Les cris des sternes pourraient passer pour de la moquerie. Mais toujours, après ce fastidieux décollage, l’oiseau pataud devient “le prince des nuées”. Cette pétole nous donne le temps de relire Baudelaire(2).
Il fait bon. Le bateau est complètement ouvert, une odeur de cuisine sort du carré. Schuss nous fait découvrir les machas(3), des coquillages au four avec du parmesan. Leurs petites langues orange pointent sous le fromage fondu avec sensualité. Nous n’avons pas de vin blanc, mais le rouge ira bien. Je ne suis pas un grand buveur en mer, mais avec ce temps on pourra même faire une sieste.
Pourquoi je déteste la pétole ?

 

Jour 5 : Latitude canal de Magellan, 100 milles à l’est

 
Caroline me donne le quart à une heure du matin. Un petit air d’ouest a pris Loïck en charge. Je fais les comptes des heures moteur de la journée d’hier : 21 heures.
Plus tard nous raconterons, un peu déçus, à un couple d’amis qui sont depuis deux dans le sud, que nous avons passé les cinquantièmes (comme le Cap Horn) au moteur. Ils nous ont répondu : “Depuis que l’on est dans le Sud, on a changé d’avis : un jour de pétole, c’est un jour de chance.”
Malgré trois petites heures de moteur dans la matinée, le vent d’ouest se maintient.
Il nous reste 140 milles. Dans 30 heures les GRIB prévoient 50 noeuds synoptiques. Nous devrions être arrivés à l’Île des États.
 
Notes :

1/ Jules Verne, Le phare du bout du monde.
2/ Charles Baudelaire L’Albatros dans Les Fleurs du Mal.
3/ Macha ou concha navaja en Espagnol, razor clam en Anglais, je n’ai pas trouvé le nom en Français.
Mollusque de la famille des couteaux, bivalve que l’on trouve sur les côtes du Perou, du Chili et dans le sud de l’Argentine. Les machas sont une spécialité chilienne qui se cuisine trempés dans un peu de vin blanc ou de pisco, saupoudré de parmesan et passé rapidement au four.

 

L’envol des albatros à sourcils noirs.