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Mythique Micalvi

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Le yacht-club le plus austral du monde est aussi un des plus sympathiques que nous avons rencontrés.

Tous. Absolument tous les voiliers qui sont allés en Patagonie se sont un jour mis à couple du Micalvi. Tous, absolument tous les équipages de ces voiliers ont bu un verre dans son bar en pente. Certains ont passé des nuits inoubliables dont ils ne se rappellent pas tout. Tous chérissent le souvenir de ce navire échoué.(1)

 

Une légère gîte sur tribord

 

Le Contramaestre Micalvi est un bateau de transport construit en 1925 en Allemagne puis acheté par la marine chilienne en 1928 pour acheminer des munitions au Chili destinées au cuirassé Latorre. Il entame ensuite une carrière de ravitailleur dans les canaux de Patagonie. Désarmé en 1961, il est échoué comme ponton dans un bras protégé de Puerto Williams. En touchant le fond, le bateau a pris une légère gîte sur tribord. C’est le charme du Micalvi, le sol du bar est en pente tant que l’on n’a rien bu.

 

Le Micalvi un matin d’hiver sur fond de Dientes de Navarino

 

Les voiliers s’amarrent aux 55 mètres de francs-bords. A bâbord les voiliers en long séjour, le reste à tribord sur trois rangs qui peuvent compter jusqu’à 7 unités à couple. Il faut alors tirer des amarres de chaque côté du bras de mer pour éviter que la ligne de bateaux s’arque comme un accordéon sous la force du vent. Lors de notre séjour, nous avons vu un pare-battage exploser pour avoir négligé cette précaution. Lorsque l’on est le dernier de la rangée, c’est du sport pour rentrer ou sortir de chez soi, six mats à contourner sur des ponts encombrés de ces voiliers de voyage souvent grands, des dizaines de hautes filières à enjamber… On fait vite connaissance avec ses voisins.

Un ordinateur en partage pour Internet

 

Loïck, cancre de la manœuvre

 

En été, chaque jour il faut défaire et refaire l’agencement de ces chapelets de coques pour laisser partir le bateau que le temps a poussé au centre d’une rangée. Il faut parfois déplacer une dizaine de bateaux qui se déploient dans le bras d’eau comme une volée d’oisillons avant de revenir se blottir les uns contre les autres à la mère nourricière. J’étais surpris de voir comment tout le monde était ponctuel et souriant pour cette corvée. Comme dans toutes les marinas, les manœuvres font sortir les curieux des carrés pour observer l’habileté des équipages. Malheureusement, ce n’est pas le spectacle comique que peuvent offrir certains ports de France en été. Les moteurs tournent au ralenti, les coques se frôlent, les amarres sont lancées avec précision, la parole est superflue sauf pour une bonne vanne. C’est un ballet mené par des équipages expérimentés que l’on sent amoureux de l’excellence nautique. Les petits nouveaux comme nous savent bien que, sous des dehors débonnaires, le jury est exigeant. Avec sa marche arrière en crabe, Loïck, cancre de la manœuvre, fait de son mieux pour sauver l’honneur.

 

La tradition du pisco sour

 

Lorsque nous nous amarrons au Micalvi, cela fait trois semaines que nous n’avons pas pris de douche. Pourtant notre première impulsion après avoir enjambé le pavois du vieux navire n’est pas de faire couler l’eau chaude, mais le pisco sour. Ce cocktail à l’origine controversé est une tradition chilienne qui a aussi son jour de fête nationale au Pérou. La recette de base mélange une eau de vie de raisin, le pisco, avec du citron, les Chiliens ajoutent du sucre glace, les Péruviens du sirop de sucre, un blanc d’œuf battu et un trait d’Agostura. Le pisco sour du Micalvi n’est probablement pas le meilleur du Chili, mais il a le goût soutenu des rituels.

 

Des valeurs morales

 

Quand toutes les nationalités se mettent à danser ensemble…

 

Le poêle à bois, les canapés, les tables basses, les murs couverts de drapeaux de tous les pays, le plafond bas, font de ce bar un lieu chaleureux. Le soir, la convivialité des marins rencontre celle des coureurs de montagnes qui ont fait aussi de ce navire un point de rencontre. L’île de Navarino offre la possibilité d’un beau trek de quatre jours dans les Dientes. Les deux communautés partagent un grand nombre de valeurs morales, en particulier d’aimer boire des coups. Les soirées tournent en fête rapidement, et pour savoir qui est qui, il suffit de regarder les pieds. Il y a ceux qui dansent en bottes et ceux qui gambillent en chaussures de montagnes. On est loin du Lac des Cygnes ! C’est beaucoup plus enjoué.

 

La timonerie au dessus du bar. Une ambiance parfaite pour écrire… des billets de blogue.

 

La gaité ambiante ne nous fait pas oublier que Nicole van de Kerchove a connu sa fin sur cette île. Nicole est la première à nous avoir parlé du Micalvi lorsque nous avons acheté le bateau en Bretagne. C’est elle qui nous a donné envie de la Patagonie. Six ans plus tard, Le Micalvi nous donne le sentiment d’avoir respecté un engagement personnel, d’être arrivés quelque part, pas seulement au bout du monde. Nous portons un toast à Nicole.

 

Notes
1/ Cette hypothèse hautement probable pour les voiliers ayant croisés dans le Beagle n’a pas, pour l’instant et à ma connaissance, rencontré de contre exemple.

Un vélo et des palmes

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En grande croisière, quel équipement est encore plus utile qu’une paire de palmes ? Réponse : un vélo.

 

La paire de palmes permet de se déplacer plus rapidement dans l’eau, la bicyclette permet de se déplacer plus rapidement sur terre. À moins que vous ne passiez plus de temps dans l’eau que sur terre, c’est le vélo qui est le plus utile des deux. CQFD.
Au cas où vous auriez des doutes, je propose cette comparaison absurde non pas pour vous dissuader d’emporter une paire de palmes, mais pour vous suggérer d’emporter un vélo. Autant que ce soit clair ; c’est le sujet de ce billet.

 

 

Quand on pense à la grande croisière, ce sont des images de mouillage dans des lagons qui surgissent. De belles matinées où l’on s’immerge, le corps et l’âme, dans l’eau claire pour retrouver les sensations perdues du liquide amniotique. Une paire de palmes au pied. Ce fantasme n’est pas un songe, n’oubliez pas vos palmes.

 

Le vélo, l’outil parfait pour découvrir les escales et faire les formalités administratives

 

Cela dit, avant de partir, on imagine moins le temps que l’on devra consacrer au Ravitaillement, à l’Administration et à la Maintenance. Appelons cela les RAM pour faire court. Les corvées de RAM se font à terre et engendrent un nombre de kilomètres impressionnants. Supermarché, laverie, café internet, mais il y a aussi le joint bizarre de cette pompe dont j’aimerais avoir le concepteur devant moi juste une minute pour lui ruiner sa journée comme il est en train de ruiner la mienne. Ou encore ce fonctionnaire de la douane qui nous explique qu’après avoir fait viser l’importation temporaire du bateau par la préfecture maritime à l’autre bout de la ville, il faudra lui en rapporter une copie signée.
« Et pour les bureaux de l’immigration ?
- Le mieux, c’est de prendre un taxi. »

 

Les RAM sans la galère

 

Prévoir un bon porte-bagage.

Le vélo est une grande source d’économie d’argent et de temps. Au moins quatre fois plus rapide que la marche à pied, il multiple donc aussi au moins par quatre le territoire accessible. Sans compter qu’il est moins fatigant de pédaler que de marcher. En général les vélos de bateau se plient et peuvent donc être mis dans les transports en commun, ou dans un taxi pour économiser une partie de la course ou de la fatigue, selon.

 

L’autre grand avantage du vélo c’est sa capacité de charge. Le gaz par exemple. Dès que l’on sort des sentiers battus, c’est un des coups de RAM fastidieux. Il faut souvent aller à la limite de la ville où l’usine qui remplit les bouteilles acceptera votre bonbonne française (si vous avez le raccord). Un bon vélo doit avoir un porte-bagage solide.

 

Comparaison Brompton / Dahon

 

Sur Loïck, nous avons deux bicyclettes : un Brompton et un Dahon en alu. Après trois ans de voyage, nous n’avons pas à nous plaindre d’aucune des deux marques. Le Brompton est un excellent vélo, plus facile à ranger que le Dahon et de meilleure finition. En plus du gros sac à l’avant, bien solide, nous aurions dû lui acheter un porte-bagage. La seule maintenance en trois ans fut deux rayons cassés à la roue arrière. Bien qu’il soit en acier, il n’a pas de trace de rouille. Le gros inconvénient du Brompton c’est son prix et la peur de se le faire voler qui va avec.

 

Il est parfois assez risqué de faire du vélo dans des pays où règne la toute puissance de la voiture, comme ici au Brésil.

 

Le Dahon est plus léger, plus grand, plus rapide, avec un bon porte-bagage. Un peu plus encombrant, il vieillit plus vite. Les tenseurs de câbles n’ont plus de filetages (ils sont en alu!), le skaï de la selle laisse sortir de la mousse par endroits, j’ai changé le câble des vitesses, l’attache du guidon et je ne donne plus très cher des pédales pliantes. Seule la réparation du moyeu du pédalier au Maroc était un peu délicate, mais il existe de bons mécanos pour vélos partout dans le monde. Il faut penser à prendre des pneus et chambre à air de rechange, les petites roues ne sont pas courantes.

Facile a conjuguer avec le train ou le taxi.

 

 Acheter sur place.

 

Le Bompton valait 1100 euros sans les accessoires, le Dahon 600 euros et nous l’avons trouvé à 300 sur le Bon Coin. Quel que soit le vélo, nous sommes contents d’avoir choisi de bons rouleurs (respectivement 6 et 7 vitesses) et capables de porter lourd. Il nous est arrivé de faire de grosses courses en les chargeant comme des ânes puis en les poussant comme des caddies.

 

Ces objets paient amplement leur place à bord, nous les utilisons tout le temps, même ici, à Ushuaïa. Ceci dit, pour les longues escales, nous avons croisé des bateaux qui préféraient acheter un vieux biclou sur place et le revendre — ou le donner — au moment du départ.

 

Acheter un vélo local, une bonne solution pour les longues escales.

 

Slogan de la Masse Critique

 

Notre engagement pour la petite reine avait déjà commencé à Paris. À Buenos Aires nous avons participé à une Masa Critica. Ce rassemblement de militants pro-velo dans cette ville encore trop dédiée aux voitures nous a permis de faire une belle balade et de jolies rencontres. La plupart des bicyclettes portaient un petit panneau : un auto menos (une auto de moins).
 
 

Cabo Polonio, le ciel, la mer et le sable

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Note : Le blogue suspend momentanément la progression de Loïck en Patagonie pour coller à l’actualité des vidéos de Caroline sur le Rio de la Plata.
Les Caprices du Rio de la Plata 1/2. Les Caprices du Rio de la Plata 2/2.

 

Notre première escale en Uruguay n’a duré que quelques heures. Une météo clémente nous a permis de découvrir un lieu exceptionnel : Cabo Polonio.

 

« Il est probable que ce soit le Capitaine Joseph Polloni, dont le navire en provenance de Cadix fit naufrage sur ces côtes au cours de l’été 1753, qui donna bien involontairement son nom à Cabo Polonio. Refuge de pirates et de contrebandiers français jusqu’au début du XVIIIe siècle, habitée depuis des milliers d’années par des peuples indigènes dont on retrouve des traces un peu partout dans les dunes, c’est une terre au-delà du monde, une île perdue entre l’atlantique et une mer de dunes ». Explique le photographe Stéphane San Quirce dans la préface de son livre « Cabo Polonio » cité par le site cabo-polonio.com

 

 

Nous avons mouillé par 10m, fond de sable de bonne tenue, dans la baie sud qui est un bon abri. La baie nord semble être très peu profonde, je crois qu’il faut mouiller loin de la côte. Pas sûr que ce soit un bon abri pour les méchants coups de sud de cette région.


 
 
Le village sans électricité est séparé du continent par une mer de dunes qui le protège d’un tourisme de masse. Cabo Polonio est une réserve naturelle.

 

La galerie version plein écran


Le non, tu l’as déjà !

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Loïck navigue vers l’ouest dans le canal du Beagle. Rive droite, la grande d’île de la Terre de Feu, l’Argentine, Ushuaïa. Rive gauche, l’île de Navarino, le Chili, Puerto Williams. Quelle escale choisir ? En fait, sauf avarie, il n’y a pas le choix.

 

Après des jours dans l’Atlantique, une escale sauvage à l’île des États, la contemplation du vol sans fin des albatros, Loïck avait fini par croire à sa liberté d’oiseau de mer et pensait pouvoir choisir où se poser. Mais dans le monde des hommes, il y a un concept fondamental sans lequel l’humanité ne croit pouvoir vivre : La Frontière.

 

La logique administrative

 

Présence militaire chilienne dans le Beagle.

En 1978, l’Argentine et le Chili marchaient vers la guerre pour la souveraineté sur trois petites îles à l’entrée du canal. L’intervention de Jean Paul II a évité in extremis que ces deux grandes filles de l’église se chamaillent. Aujourd’hui, malgré le « Traité de Paix et d’Amitié » signé en 1984, les deux marines surveillent le canal avec attention. Le 16 crépite de demande d’informations sur la destination, l’ETA, le nombre de membres d’équipage, etc.

 

 

Puerto Williams est plus près de nous qu’Ushuaïa mais il nous est interdit de nous arrêter au Chili. Nous n’avons pas fait notre sortie de l’Argentine. La logique administrative suppose que nous allions à Ushuaïa avant de revenir à Puerto Williams. Un détour de 50 milles alors que nous avons le Micalvi par le travers.

 

Le canal du Beagle

 

L’appel du pisco-sour

 

Le Micalvi, c’est la marina de Puerto Williams. Un ancien transporteur de munitions échoué sert de quai où les voiliers s’amarrent à couple dans une version « familles recomposées » de 5 ou 6 unités. Son bar sert de repaire pour les marins et montagnards du Grand Sud. On n’y boit pas d’eau. La tradition c’est le pisco-sour,  un cocktail à base d’eau de vie de Pisco, de citron et blanc d’oeuf. (Le Micalvi sera le sujet d’un prochain billet).


« El no, ¡ya lo tenés! » lance Schuss (1). « Le non, tu l’as déjà ! » sous-entendu, on ne perd rien à poser une question. À ne pas oser demander, on reste avec le non que l’on a déjà, en soi. J’y vois une petite maxime qui prône l’audace et d’ouverture envers les autres. Un mantra de voyageur.

 
 

Puerto Williams, ville fondée en 1953 autour de la base navale

 

L’accent local

 

L’idée de rater Puerto Williams, le Micalvi et le pisco-sour ne convient pas du tout à Schuss. Il empoigne le micro de la VHF et commence à négocier avec les autorités chiliennes pour qu’elles nous accueillent bien que nous n’ayons pas nos tampons de sortie d’Argentine. Un ami argentin me disait qu’il était impossible de dire que Schuss était français quand il parlait l’espagnol. Il vit depuis près de 20 ans à Buenos Aires. Mais ce choriste basse est aussi marié avec une Chilienne. À la radio avec les autorités de Puerto Williams, il gomme son accent argentin, remplace tous les « che » typique du Rio de la Plata pour le double L mouillé du Chili, et y ajoute quelques formes locales comme le « caballero » à la place du « señor ». Voilà que l’autorisation tombe. Nous sommes acceptés au Chili. Le pouvoir de la musique des langues…

 

Schuss et Caroline trinquent au pisco-sour dans le bar du Micalvi

Épilogue :
Une semaine plus tard à Ushuaïa, les services de l’immigration argentine s’apercevront que nous n’avons pas de tampon de sortie de territoire. Pendant un bon quart d’heure nous n’avons pas su s’il cela ne nous vaudrait pas une belle amende. Les Argentins sont très à cheval sur les formalités administratives. Mais l’officier nous a rendu nos passeports avec un sourire voulant dire « je vous fais une fleur ». Comparé à d’autres ports d’Argentine, Ushuaïa est une ville accommodante pour les papiers.
 
 
 
 
1/Les hispanophones remarqueront la forme argentine et uruguayenne de la deuxième personne du singulier : le voseo. La phrase se prononce ici El no cha lo ténésse
 

Maté et gants Mapa

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Loïck quitte l’île des États pour s’engager dans le canal Beagle. Récit de navigation.

 

Tous les appareillages lâchent un vol de papillons dans ma poitrine. C’est un mélange d’excitation, d’attention, mais aussi d’appréhension. Je ne suis jamais certain d’être à la hauteur de ce que la mer me réserve. Alors lorsque nous levons l’ancre pour passer le détroit de Le Maire et longer le sud de La Terre de Feu, j’ai le trac !

 

Caroline, qui n’hésite pas à partager ses craintes depuis que nous avons passé les quarantièmes, cette fois se prépare tout simplement au pire. Quant à l’inoxydable Schuss, il se réjouit de cette belle partie de mer qui a l’avantage de nous emmener à Ushuaïa où il nous imagine déjà à table, dégustant le fameux mouton de Patagonie.
 

Notre dernière nuit dans l’Atlantique

 

Nous avons 130 milles à faire, dont 100 « à l’extérieur », avant la protection du Beagle. Les GRIB prévoient des petits airs de sud-ouest s’orientant au sud dans la nuit. On profite du passage d’une toute petite dèp pour faire de l’ouest.

La petite passe de Puerto Hoppner, seule ouverture d’un bassin de plusieurs hectares. À passer autour de l’étale de marée haute.


 

Le sondeur montre la voie

 

10:00 — Nous attendons que la mer monte pour prendre la passe qui permet de sortir de notre plan d’eau. Elle fait dix mètres de large et cinq mètres de fond à marée haute. Nous avons un sondeur qui « regarde » devant le bateau (1). Un petit coup de barre à droite et à gauche permet trouver la meilleure profondeur facilement en regardant le graphique. L’instrument ne répond pas avec une grande rapidité, mais nous avons deux heures d’avance sur la pleine mer, un courant à contre de deux nœuds nous permet de manœuvrer avec précision dans ce passage étroit.

 

Les oiseaux du ciel

 

Sur le papier nous devions arriver à l’étale au cap de San Antonio, mais nous rencontrons un flux de 2,5 nœuds portant vers l’ouest. Quant au vent ce n’est pas le sud-est prévu, mais un gentil souffle du nord-nord-ouest de 15 nœuds qui emporte Loïck, avec son ami le courant. Suave ! Nous commençons la traversée du détroit au bon plein à sept  nœuds de demie.
Il faut se rendre à l’évidence : mes anticipations pour passer ce fameux détroit sont complètement fausses, mais les âmes des marins qui protègent ce bateau ont encore fait du bon boulot.

 

Un fulmar géant et des albatros à sourcils noirs décollent dérangés par le bateau

 

14:00 — Moteur. Le vent nous abandonne avant que nous ayons rejoint la Terre de Feu. Nous avançons sur une mer dodelinante où tous les oiseaux du ciel se sont posés. Albatros, puffins, fulmars, observent des distances de sécurité d’une vingtaine de mètres avant d’entamer la course de décollage. Contrairement à ce que peuvent faire un cygne ou un canard, les Albatros n’interrompent pas leur décollage quand ils sont suffisamment loin de nous. Quand ils ouvrent les ailes et courent sur l’eau, c’est pour finir dans les airs. Nous passons des heures à regarder ce ballet.

 

Jeune albatros.


 

Loin de la côte

 

18:00 – Arrêt moteur. La brise de sud-sud-ouest a du mal à nous emmener contre le courant maintenant contre nous. Trois nœuds, au prés. Avec cette petite dèp qui va faire souffler du sud dans la nuit, je ne veux pas suivre la côte. Si le vent devait rentrer plus fort que prévu, je veux avoir de l’eau à courir pour une cape ou une fuite, alors tant pis pour le chrono et le confort, on descend vers le sud en espérant que cette précaution sera inutile.

 

22:00 — La nuit était tombée depuis deux heures lorsque Schuss descend dans le carré avec un grand sourire aux lèvres violacées  : « Il neige ! » dit-il, heureux de tenir la preuve que nous naviguons bien dans le Grand Sud. Nous montons sur le pont, le vent a forci autour de 20 nœuds, chargé de neige fondue. Il a aussi adonné. Nous passons en voilure de nuit en nous aidant du moteur comme souvent. Les deux ris sont pris face au vent, le solent endraillé sur l’étai largable et le génois légèrement déroulé en dragon, pour donner de la puissance. Loïck aime cette configuration de cotre, du bon plein au largue, ça le rend aussi moins ardent. Les GRIB prévoient 20 nœuds, la brise devrait augmenter encore.

Le maté, boisson de quart.


 

L’herbe des Guaranis

 

01:00 — Je me prépare pour mon quart. Sous le ciré un caleçon long en polyester et un autre en laine polaire, une stratégie trois couches sous la veste de quart, un tour de cou, un bonnet polaire, une paire de gants en laine sous des gants Mapa Harpon(2), une paire d’après-skis décathlon à 14 euros (3), voilà ma tenue grand froid en mer.

 

Depuis le sud du Brésil, l’arsenal contre le froid et le sommeil a reçu l’arme absolue : le maté. En plus de contenir plusieurs types de caféine pour soutenir la vigilance, c’est surtout la façon de déguster l’infusion des indiens Guaranis qui en fait le parfait allier des quarts en mer.

 

On prépare un gros thermos d’eau frémissante. À chaque fois que l’on veut boire, on mouille l’herbe qui remplit le maté (le récipient), puis on aspire cette eau presque brulante par la “bombilla” (le chalumeau) en deux ou trois goulées amères et longues en bouche. Le rituel est proche de celui du cigare.

 

Ultime nuit en Atlantique

 

02:00 — Le vent est monté à trente nœuds. Il refuse, probablement un effet de l’ile Nueva que nous allons passer sous le vent. Le régulateur a du mal à retenir le bateau de partir au lof. Le temps d’abattre la GV et de rentrer le bout de génois, j’attrape l’onglet. Il faut dire qu’avec les gants, les couches de vêtement, le gilet, les deux sangles de sécurité -que je ne n’utilise pas si souvent, la manœuvre prend du temps. Moins un dehors, mais avec ce vent je mœurs de froid. Je rentre dans le carré où il fait chaud en comparaison, 6 degrés. Un trait de maté.

 

Le Beagle. La neige de la nuit a poudré les sommets de Navarino.

 

04:00 — Je laisse le bateau à Caroline un peu avant l’entrée du Beagle. La mer est mauvaise, l’aube blafarde, mais je n’ai pas le courage d’attendre que l’on soit complètement dans le canal pour lui donner son quart.

 

Dans mon sommeil, j’entends le cliquetis du winch du mat. Elle est en train de monter la grand-voile. Le bateau roule à peine. On doit être dans le Beagle.

 

10:00 — Loïck glisse entre les montagnes capées de blanc. Il laisse l’Atlantique derrière lui et entre dans l’univers des canaux de Patagonie. J’ai le sentiment que quelque chose se termine, autre chose commence.

Notes :

 

(1)/ Nous avons un Echopilot FLS Bronze. Le moins cher du marché dont nous n’avons pas à nous plaindre. Il est installé dehors sans protection et fonctionne bien depuis 3 ans. Nous avons aussi navigué avec un Interphase. Le display est bien meilleur, mais il avait des problèmes d’étanchéité (c’était en 2004 les choses ont pu bien changer depuis).
Cette techno me paraît particulièrement utile en grand voyage, elle nous a déjà évité de gros soucis.
 
(2)/ Le lien pour voir à quoi ressemble les Mapa Harpon. Merci à Kotick pour ce conseil.
 
(3)/ Une trouvaille que je tiens à partager: l’après-ski Weasy. Très laides, mais chaudes, légères, pratiques à mettre et enlever, avec chaussons amovibles pour les sécher (acheter 2 paires pour avoir les chaussons de secours). Les Crocs du froid. Existe en rose ;-)
 

États de nature

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Le blogue revient sur l’île des États, en Terre de Feu pour une promenade aux alentours de notre mouillage de Puerto Hoppner.

 
J’aurais beau écrire des billets et montrer des photos, j’ai le sentiment frustrant que je n’arriverais jamais à transmettre ce que j’ai ressenti à l’île des États. Je peux au moins esquisser le contexte.
Après les inquiétudes qu’engendre la mer à ces latitudes, cette île déserte semble nous prendre dans ses bras. Elle les referme en un petit basin qui laisse les vagues et le vent se déchainer dehors.
Chacun sait que les longues navigations développent les sens et la sensibilité, parfois jusqu’à la sensiblerie. C’est dans cet état de perception exacerbée que cette nature, qui n’a jamais connue la main de l’homme, s’est offerte à nous.
 
L’image ci-dessous montre le trajet de notre promenade.

(cliquer sur l’image pour agrandir)

 

 
Les numéros indiquent où se trouvent les scènes photographiées dans la galerie d’images. Les pointillés signifient que nous sommes passés derrière la colline du premier plan.

 

La plaine-mer

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Le Lagoa Mirim sur un micro toner. Pour compléter les vidéos de Caroline sur les mers intérieures de cette région.

 

Nous avions navigué une partie de la nuit sur Guapo, le dériveur de Roberto, avant de mouiller au milieu de l’eau, à plus d’un mille de la côte. Le matin, nous avons sauté par-dessus bord pour prendre un bain. Nous avions pied, l’eau nous arrivait à la taille. Cela donne cette image insolite :
 

Ancré au patrimoine naturel de l’humanité

Le Lagoa Mirim un privilège pour les dériveurs et les catamarans

 

C’est un très bon souvenir, d’abord parce que ce fut une belle rencontre.
Un jour, Roberto vient amarrer son micro toner de 18 pieds à côté de Loïck. Ce jeune brésilien vient de Porto Alègre. Il a parcouru les 130 milles du Lagoa dos Patos. Le week-end prochain il compte suivre le canal São Gonçalo pour rejoindre et traverser le Lagoa Mirím, jusqu’à la frontière Urugauyenne.
J’ai très envie de naviguer sur cette lagune déclarée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, mais il est impossible d’y aller avec Loïck. À l’embouchure du Canal São Gonçalo, les sondes affichent plus ou moins 1,2 m selon les vents. Je demande à Roberto de m’embarquer comme équipier. Le jeune homme a (aussi) fait l’école Centrale de Lyon, il parle parfaitement français comme on peut le voir dans l’interview de la première vidéo.

 

« Je veux ! Je veux ! »

 
Voici la carte, pour visualiser cette navigation qui a duré deux jours :

 

 

Nous sommes partis vers 10 h de Pelotas. Vers 17 h nous étions dans le lagon. Nous avons navigué une partie de la nuit avant de mouiller pour attendre le jour. Le lendemain nous avons remonté le Rio Yaguaron jusqu’à la ville frontière de Jaguarão.

 

Dans le canal, notre passage près des rives fait décoller un grand nombre d’oiseaux que je n’ai jamais vus. Les plus communs sont les vanneaux téro nommés « quero quero » au Brésil (qui signifie « je veux je veux »). Ces oiseaux bruyants, que je n’ai pas réussi à photographier correctement, servaient de sentinelles aux militaires du XIXème. Le quero quero est un oiseau emblématique de cet état de Rio Grande do Sul.

 

Les Kamachis à collier ressemblent à de gros dindons, impressionnants en vol.

 

Gare aux aides à la navigation !

 

Outre son faible tirant d’eau, la lagune est dangereuse pour ses anciennes aides à la navigation. Ces structures en fer plantées dans le fond ont parfois complètement perdu leur partie aérienne, mais les armatures de fer subsistent sous l’eau. Nous avons talonné deux fois, dérive basse (1,6m), à l’approche du Rio Yaguaron et dans le Rio lui-même.

 

Les anciens amers représente un des dangers du Lagoa Mirím

 

Les gens d’ici parlent d’une mer intérieure pour désigner les lagunes qui sont en fait des lacs. L’eau est douce sauf dans la partie sud du Logoa dos Patos ouvert par une passe d’à peine deux cents mètres de large sur la mer. Il est difficile de rendre l’aspect grandiose de ce paysage plat par la photographie. Le sentiment qui domine tient en un mot : immense. La plaine et l’eau s’enlacent sous le ciel infini. Une sensation de plaine-mer.

 

Un bouquet d’eucalyptus marque où se trouve la terre.

 

Que l’on soit en mer ou dans cette navigation dans les terres, cette région est connue pour ces changements de temps brusques et violents. Un grain menace, Roberto échoue Guapo en « mouillant » une ancre à terre.

 

Oiseaux rares

 

Voyant venir un grain, Roberto s’échoue et enlève la GV.
Il se méfie de la violence des phénomènes météo de la région.

 

Nous arrivons dans un petit yacht-club charmant qui compte une vingtaine de bateaux autour de 20 pieds. Il faut marcher deux petits kilomètres pour rejoindre la ville.
Le commodore (président du yacht-club) nous propose de nous emmener en voiture.
Les étrangers venant d’Europe visitent rarement cette ville. Les Brésiliens de cette région aiment particulièrement les Français. Au XIXème siècle, le commerce de la viande salée a enrichi une bourgeoisie qui envoyait ses fils en France pour leurs études. Ils revenaient habillés plein de rubans et de dentelles — complètement efféminés selon ce peuple de gauchos. Les plaisanteries vont bon train sur l’homosexualité naturelle des Français.
Le commodore reste de bonne humeur quand je lui apprends les Français ont aussi quelques préjugés dans ce domaine à propos des Brésiliens. Mais il est un peu surpris.
Il nous invite à diner.
Caroline a voyagé en bus, je la rejoins dans le centre-ville. Elle est accompagnée d’un couple d’une cinquantaine d’années. Elle aussi s’est fait inviter.
C’est toujours agréable ces endroits où, simplement parce qu’on vient de loin, on est un oiseau rare.

 

Jaguarão, une ville connue pour la beauté de ses portes anciennes.

 

 

Enfant gâté

Par

 

Loïck surfe sur la vague médiatique? Réflexion sur un commentaire de Facebook.

 

La dernière publication vidéo de Caroline sur le Lagoa Dos Patos au Brésil, a donné lieu à ce commentaire sur la page Facebook de Voiles et Voiliers :

« Vraiment, à moins de se rabattre sur une Page d’Art (et encore!) on ne plus rien regarder qui ne parle du Brésil… d’un rasoir!!! ».

 

Cette petite phrase nous a surpris, et nous a fait réfléchir. Ces quelques mots, nous ont fait mesurer combien notre voyage nous a emmené loin de chez nous.

 

Le Lagoa Dos Patos offre des paysages à la fois lacustres et maritimes

 

Je vois bien de quoi parle l’auteure de ce commentaire. De façon cyclique les médias déclinent un thème majeur de cent façons différentes. Aujourd’hui le Brésil, hier le débarquement en Normandie, demain les vacances, après-demain la rentrée. Même si le journaliste que je suis se demande parfois pourquoi les publications qui ne suivent pas le flux général ont du mal à survivre, je dois reconnaître que le quidam, que je suis aussi, a déjà poussé le même soupir que cette internaute devant la taille de certaines vagues médiatiques. Mais c’était avant, quand j’habitais Paris.

 

Depuis nous sommes partis en bateau, nous vivons dans un monde où le battage médiatique a cessé.

 

Aucun média en mer sauf quelques lignes de mail et quelques vacations vaillamment reçues par la BLU. Guère mieux au mouillage où l’on ne comprend rien à la FM locale. Pour le net, on a le choix entre quelques connexions WiFi indigentes dans les marinas ou le temps compté des “LAN house”. Pas de télé. Voilà notre luxe en matière d’information.

 

À vrai dire, ce Mondial brésilien est une aubaine pour nous. Nous sommes actuellement à Ushuaïa depuis un mois et demi. C’est l’hiver, nous restons le seul voilier habité de la baie. Nous sommes plutôt en quête de sociabilité. Les matchs de l’Argentine et de la France sont l’occasion de conversations et d’invitations bien venues.

 

Caroline en tournage à Colonia Z3, un village de pêcheur sur le Lagoa Dos Patos

 

C’est un lieu commun de rappeler que le bateau propose un univers de la rareté. Tout le monde s’imagine assez bien presser sa dernière orange lors d’une traversée de l’Atlantique avant d’alterner les boites et le lyophilisé. On pense moins à la paucité des produits intellectuels et culturels.
À Buenos Aires la télé, image et son, s’invite sur les quais du métro. Partout où la 3G est disponible, la technologie des smartphones amplifie, à coup de notifications, la conversation générale — qui, souvent, ne diffère guère des sujets de la presse (qui de l’oeuf et de la poule ?). Sur ce point, la mer est un désert. Un sanctuaire ?

 

On finira probablement par tous avoir l’internet en haute mer. Avant que cela n’arrive, je voudrais témoigner du plaisir que l’on éprouve à vivre dans un univers de rareté, y compris de l’information. Entre l’envie et la consommation s’intercale l’attente, donc le désir — ou l’oubli.

 

Le Lagoa dos Patos, une mer intérieure dont les sondes dépassent rarement 5 m

 

C’est donc en toute naïveté que, du fond de notre carré, Caroline a monté cette vidéo pendant que le vent rugissait dehors. Notre hivernage au bout du monde nous laisse le temps qui nous a manqué jusqu’ici pour traiter ce matériau. Nous n’avons pas cherché à surfer sur une vague brésilienne, ni à l’éviter. Pour nous ce n’est qu’un petit clapot. Nous avons juste pensé qu’il valait la peine de partager notre découverte du Lagoa Dos Patos et du Lagoa Mirim : des plans d’eau grands, beaux et injustement méconnus des voiliers de voyage.

 

Trois ans de voyage à la voile nous ont fait oublier ces nausées d’enfant gâté qui repousse, l’air dégouté, la nourriture que l’on dispose gracieusement devant lui. Désolés.
 

La qualité du noeud

Par

 

Un instant d’inattention et Loïck se retrouve sans annexe.

 

Il a cessé de pleuvoir. Je sors sur le pont pour contempler ce magnifique mouillage. L’eau calme réfléchit les mouvements du ciel. Une masse de nuages gris fuit un rayon de soleil parti à la conquête d’un pic tavelé de neige.
Mais qu’est-ce qui ne va pas dans ce petit paradis ? Sensation de vide. La chute ! Je réalise que l’annexe a disparu.

 

« Comment ai-je pu faire une telle bêtise ? »

 

Puerto Hoppner. Loïck est mouillé en haut à gauche du bassin, derrière la petite île.


 
Puerto Hoppner, sur l’île des États, est un plan d’eau d’une vingtaine d’hectares ouvert sur la mer par une passe de 10 mètres de large. Notre petit semi-rigide n’a pas pu aller loin. L’équipage me rejoint sur le pont. Caroline repère l’annexe à trois cents mètres dans les rochers, Schuss est tout embêté, car il est le dernier à s’être servi de l’annexe. Il jure avoir frappé l’amarre au taquet bâbord arrière de plusieurs tours et demi-clefs. Ce détail me remet une scène en mémoire.

Mon nageur de combat prêt au sauvetage

Il y a une heure, je suis sorti pour aller chercher un je-ne-sais-plus-quoi dans l’annexe. Pour ne pas enjamber la filière et descendre le long du franc bord, j’ai détaché le youyou pour l’amener à la plateforme arrière. Je suis ensuite descendu dans l’embarcation en gardant une main au bateau pour ne pas m’éloigner, et je suis remonté à bord en la laissant à son sort. Comme d’habitude.

Avant de tenter de répondre à la question qui me turlupine « comment ai-je pu faire une telle bêtise ? », je rassure Schuss en lui disant que c’est de ma faute. Je vois soudain se transfigurer d’allégresse. Les vannes commencent à fuser.

 

L’autorité flétrie du capitaine

 

Comment récupérer l’annexe ? Sous ces latitudes il n’est pas question de piquer une tête et de faire quelques brasses sans prendre quelques précautions, ne serait-ce que pour deux cents mètres. L’eau doit être entre 6 et 8 degrés. À notre disposition nous avons une seconde annexe enfouie sous une demie heure de travail au bas mot, une combinaison de plongée de 7 mm à ma taille et aucune envie de me baigner, ou une combinaison de survie que Caroline n’a jamais testée. Il me parait subitement tout à fait nécessaire d’entreprendre un exercice d’abandon de navire sur le champ. Mais, avant même que je ne fasse usage de mon autorité flétrie de capitaine, Caroline propose de se mettre à l’eau.

Une eau entre 6 et 8 degrés

 

Sauver le petit éléphant

 

La séance d’essayage de ce vêtement seyant a l’avantage de détourner le feu nourri de lazzis à mon égard. Chaussée, gantée, cagoulée, Caroline ressemble à un gros manchot noir et rouge, en particulier quand elle tente de marcher. Après avoir solidement attaché notre cousine de Casimir à la plus longue amarre du bord, Caroline se met à l’eau avec une grimace. La combinaison laisse entrer l’eau aux chevilles et aux poignets. Il parait que c’est normal, en tout cas il est trop tard pour changer d’avis. Je suis assez fier de voir s’éloigner ma femme d’un battement de pied tendu dans l’eau noire et glacée. Caroline est une excellente nageuse, il ne lui faut pas longtemps pour rejoindre la terre et sauver le petit éléphant.
« Le petit éléphant », c’est le surnom de l’annexe , pour sa peau grise, ses gros boudins, son air pataud, sa force et son avant qui fait penser aux bosses du front de l’éléphant d’Asie. Après tout, ce n’est pas pire que ce copain qui a surnommé son pilote Raymond parce que Raymond barre. La solitude de la mer n’engendre pas que des cogitations métaphysiques.

 

Un accident est si vite arrivé !

 

Mon erreur a suivi sur un schéma que tout le monde connaît. On commence une action, on l’interrompt et le cerveau considère comme « close» l’action précédente, surtout si elle est habituelle. C’est le grand classique du coup de fil qui nous fait oublier de mettre les surgelés au congélateur en rentrant des courses.

 

Dans quelles circonstances, dans ma vie de citadin, mes biens, ma sécurité dépendaient de la qualité d’un nœud ? J’ai déjà oublié de fermer le gaz, claqué la porte en laissant les clefs à l’intérieur, laissé couler l’eau, omis de tirer le frein à main, et heureusement la bougie que je n’avais pas éteinte à juste foutu de la cire partout sans incendier l’appartement. J’ai eu de la chance. Un accident est si vite arrivé ! Non ? …Pas tout à fait… En tout cas moins vite que sur un voilier. Les conséquences de nos erreurs sont moins graves en ville, l’assistance plus disponible.
Une des grandes différences entre la vie maritime et la vie terrienne, c’est le niveau de vigilance.

 

Le moteur était relevé, aucune casse

 

Mouillage-araignée

Par

 

En Terre de Feu, les bateaux doivent être équipés de centaines de mètres d’amarres flottantes pour pouvoir « mouiller ».

 

Les mouillages en Terre de Feu sont plutôt des amarrages. Une fois posée l’ancre sur le fond pour stabiliser le bateau, il faut mettre l’annexe à l’eau et tirer des amarres à terre. Au moins deux, souvent quatre. Pour notre première escale dans les latitudes australes, la manœuvre prend une bonne heure.
 

En vrac dans le sac

 
Démarrer les sangles de l’annexe sur la plage avant, la gonfler et la mettre à l’eau nous fait regretter de ne pas avoir la belle paire de bossoirs listés sur le cahier des charges du « bateau-de-nos-rêves-que’on-n’aura-jamais-et-alors-? ». Schuss monte dans l’annexe avec le bout d’amarre que Caroline fait défiler dans le chaumard. Sur Loïck les amarres se rangent en vrac dans de grands sacs. Deux sur le roof, un sur le balcon arrière. C’est une technique satisfaisante (merci à Gabi du Corcovado). Les pros du sud les enroulent sur des tourets installés au pied de mat où à l’arrière.
Je reste à la barre pendant la manœuvre, moteur en marche pour corriger les mouvements de Loïck poussé par des risées irrégulières qui tournent dans la caleta. Nous sommes coincés entre la berge et une petite île. Un bras de mer d’une petite centaine de mètres de large. Parfait pour s’amarrer, un peu étroit pour éviter.

 

Mouillage à Puerto Hoppner. Une amarre devant, une derrière. L’ancre est à 90° du bateau vers bâbord.


 

Sac en bâche à camion pour 100m d’amarre. Ils peuvent aussi être accrochés aux filières.


 

Amarres flottantes

 
Nous étrennons le nouveau bout en polypropylène tressé de 16 mm que nous avons trouvé à Buenos Aires. On dirait de la drisse tellement cette amarre est belle sauf qu’elle flotte, une propriété indispensable pour ne pas se prendre dans l’hélice et ne pas se charger de kelp. Sa charge de rupture est de 3700 kg, ce qui est mieux d’une chaîne de 8. Plus que suffisant pour nos 12 tonnes dans des caletas où l’on peut redouter le vent, mais pas la mer. Sans compter les drisses et les écoutes de secours qui pourrait servir au cas où, nous avons 340 m de polypropylène de 16 m. Nous pouvons aussi utiliser les 100 m de polyester du second mouillage à poste dans le coffre arrière (ne flotte pas).
 

Schuss à la pêche aux crabes

 

 

Sac de nœuds

 

Schuss choisit de jolis troncs d’au moins 15 cm. On a débattu longuement du choix des nœuds. Notre solution ressemble à ça :
Nous avons une élingue fourrée de tuyau qui fait un tour mort autour de l’arbre, dont la boucle est fermée par un nœud de pêcheur. L’amarre vient saisir cette boucle par un double nœud d’écoute. L’idée était de se débarrasser de la faiblesse que produit le nœud de chaise (30 % de la résistance à la rupture en moins) au profit du nœud de pêcheur, parait-il, un peu plus respectueux du cordage.

Mais arrivés à Ushuaia, Jean du Boulard qui navigue en Patagonie et en Antarctique depuis 19 ans a balayé notre usine à gaz d’un proverbe marin : un tour mort, deux demies-clef n’ont jamais manqués. Il a ajouté que ce nœud avait l’avantage de se défaire sous tension. Adopté.

 

La couleur naturelle de la centolla est rouge sang


 

Et c’est après avoir attaché le bateau que Schuss voit, dans l’eau transparente, une centolla ! Pour cette fine gueule, qui n’avait mangé cette grosse cousine de l’araignée qu’au restaurant, voir ce fruit rouge de la mer à seulement un mètre de profondeur lui a fait un effet… Comment dire..? Vous vous souvenez du loup de Tex Avery devant Red Hot Riding Hood ?

 

Et c’est devant nos airs médusés qu’il s’est déshabillé pour plonger dans l’eau glacée…
Notre premier mouillage-araignée.

 

 

Voici deux vues du même mouillage à la caleta Coloane. Il serait possible de mouiller dans plusieurs endroits dans ce bassin fermé, mais cette petite crique permettant de poser 4 amarres est plus sûre.

 

Caleta Coloane sur l’île Hoste


 

Mouillage-araignée à la caleta Coloane, vu au niveau de l’eau.