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Jour de pétole, jour de chance

Par

 

Journal de bord de la navigation de Loïck vers le grand Sud, de Puerto Camarones (45ºS) jusqu’à l’Île des États. Première partie, jusqu’à la latitude du canal Magellan. Saison : mi-février.

 

Nous cherchions un équipier pour remplacer Florent. La présence de ce bon marin à bord sur la première partie de la descente vers le Sud nous avait convaincus de continuer vers Ushuaïa à trois plutôt qu’à deux.
Un couple d’amis de Buenos Aires nous a recommandé Schuss -c’est son surnom- et ils ne se sont pas trompés.

Schuss, nouvel équipier, fameux cuistot

Un jour, sur le quai du port nous avons vu débarquer un grand gabarit frisé à la voix de basse veillant un trésor de victuailles. En plus d’aimer naviguer, Schuss a une passion, la cuisine.

 

Après la Terre de Feu

 

Nous quittons Camarones, au nord de la Patagonie, pour une navigation qui nous emmènera au bout du monde, sur l’île des États. Cette île prolonge la Terre de Feu à l’est après le détroit de Le Maire. Position : quelques milles au-dessus du 55ºS et 64ºW. A cette latitude, si l’on part vers l’est, la route passe dans le sud de la Géorgie du Sud puis on ne croise aucune terre avant de revenir au cap Horn (56ºS). C’est sur cette terre que brille le phare du bout du monde qui a inspiré Jules Verne(1).
 

Deux routes possibles

 

Nous étions au 45ºS, nous allons au 55ºS. Notre navigation couvrira 10 degrés, mais fera probablement plus de 600 milles. À partir du cap Dos Bahias deux options sont possibles pour aller jusqu’à l’île des États : longer la côte ou couper tout droit vers le sud le long du 66ºW.
Naviguer à quelques milles de la côte permet de se protéger de la mer que lèvent les puissants vents d’ouest des cinquantièmes. Pour ne pas subir un fetch trop important, c’est à moins de 5 milles qu’il faut croiser. Les courants de marée, les îlots, les bancs de sable ou une possible saute de vent sous régulateur d’allure imposent une veille particulièrement vigilante.

 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.


 

Choisir la route directe fait gagner 100 milles, mais expose à un risque de coup de vent d’autant plus redouté que les fonds dépassent à peine 100 mètres sur ce plateau continental. Dans cette région balayée par les dépressions, les prévisions des GRIB sont souvent contredites par une nature capricieuse, du jour au lendemain. C’est une route pour les bateaux rapides. Pour Loïck nous pensons que ce serait jouer à la roulette russe avec un fusil de chasse.

 

Jour 1 : La perfection est de ce monde

 

Nous quittons le port accompagnés par une bande de dauphins de Commerson. Pas un nuage, pas un souffle d’air, leurs corps noirs et blancs luisent sous le soleil lorsqu’ils percent le miroir de l’eau huileuse. Ces animaux sont-ils aussi profondément joyeux qu’ils en ont l’air ?

 

Les céphalorhynque de Commerson vivent près des côtes.


 

Nous appelons la préfecture maritime par VHF pour signaler notre départ. Les Argentins, comme les Chiliens, demandent de reporter une position par jour par tous les moyens possible. Nous avons écopé d’une amende de 100 euros à Bahia San Blas pour avoir manqué de signaler Loïck depuis Buenos Aires. Plus tard dans notre navigation, je n’ai pas pu envoyer de mail pendant deux jours, quand nous avons pu nous connecter, nous avons reçu un mail de la Préfecture Navale qui nous demandait si tout allait bien à bord.
Vers midi, au passage du cap Dos Bahias, nous touchons du vent.
Parmi les choses parfaites dans ce monde, il y a Loïck en ciseaux descendant vers le sud poussé par 15 nœuds de vent tiède dans la nuit étoilée.

Une belle journée de vent. Les Commerson nous suivent toujours dans les vagues.

 

Jour 2 : Lagénorhyques obscurs

 

Durant la traversée du golfe de San Jorge, les lagénorhyques obscurs remplacent les petits Commerson rondouillards. Ce nom barbare désigne aussi un dauphin à bec court, plus grand le céphalorhynque de Commerson. Ils nous accompagnent toute la journée et nous donnent l’occasion d’observer de jolis sauts. Ils semblent se foutre pas mal du temps qu’il fait. Le vent monte, les vagues grossissent, nous finissons la journée avec deux ris et génois roulé au tiers, toujours en ciseaux.

 

Jour 3 : Droit sur la Terre de Feu

 

Nous arrivons à la hauteur de San Julian (49ºS). Les GRIB nous assurent qu’il souffle 15 noeuds de NO sur notre calme presque parfait. Je ne suis pourtant pas de ceux qui accablent les métrologues. Trois ou quinze nœuds dans un marais barométrique ne sont pas des événements très différents sur le plan météo. Les jours qui suivent ne prévoient que des petits airs, les pressions ne devraient pas changer. Finalement, tout l’équipage décide de quitter l’abri de la côte pour tirer droit sur la Terre de Feu. En revanche, une grosse dépression arrive, c’est une certitude sur laquelle les GRIB ne se trompent pas. Dans 5 jours – mais ça aussi ça peut changer. Le prochain abri correct est à 300 milles. Bahia Thetis est à la pointe est de la Terre de Feu au cap San Vincente. Puerto Deseado, Puerto San Julian, Puerto Santa Cruz, et surtout Puerto Gallegos les ports de la côte sud de l’Argentine sont compliqués d’accès : bancs de sable, courants puissants, souvent loin dans les terres. Les voiliers préfèrent les éviter.

 

Pas une ride sur l’eau, on regarde les lagénorhyques obscurs nager.


 

Le soleil brille, la mer s’aplatit de plus en plus. Je fixe l’éolienne, c’est le signal. Si elle tourne, on peut arrêter le moteur. Il ne nous faut que 8 nœuds de vent sur cette mer plate… Vers 17 heures on y a cru, on a envoyé le spi. Dix minutes plus tard, nous étions de nouveau au moteur.
 

Jour 4 : Encalminés au 50ºS

 

L’inconvénient de notre moteur, c’est qu’il boit.

Au petit matin, Loïck passe le cinquantième Sud au moteur sur une mer d’huile. Il fait grand beau, nous pouvons suivre la nage des dauphins sombres à travers une eau sans plis, transparente. Nous avons des dauphins à l’étrave depuis notre départ de Camarones. Quatre jours pratiquement sans discontinuer. Ce ne sont pas toujours les mêmes groupes, mais c’est la première fois que nous en observons autant aussi longtemps. Avec de tels compagnons, nous ne pêchons rien, malgré tous les indices d’une vie sous-marine florissante.
Les albatros à sourcils noirs et les pétrels sont posés sur l’eau. Parfois le bateau traverse un groupe d’oiseaux. Après quelques regards inquiets, l’individu le plus proche décide à contrecœur de déplier ses ailes et commence une course dont on se demande si elle vaincra un jour de la pesanteur. Les cris des sternes pourraient passer pour de la moquerie. Mais toujours, après ce fastidieux décollage, l’oiseau pataud devient “le prince des nuées”. Cette pétole nous donne le temps de relire Baudelaire(2).
Il fait bon. Le bateau est complètement ouvert, une odeur de cuisine sort du carré. Schuss nous fait découvrir les machas(3), des coquillages au four avec du parmesan. Leurs petites langues orange pointent sous le fromage fondu avec sensualité. Nous n’avons pas de vin blanc, mais le rouge ira bien. Je ne suis pas un grand buveur en mer, mais avec ce temps on pourra même faire une sieste.
Pourquoi je déteste la pétole ?

 

Jour 5 : Latitude canal de Magellan, 100 milles à l’est

 
Caroline me donne le quart à une heure du matin. Un petit air d’ouest a pris Loïck en charge. Je fais les comptes des heures moteur de la journée d’hier : 21 heures.
Plus tard nous raconterons, un peu déçus, à un couple d’amis qui sont depuis deux dans le sud, que nous avons passé les cinquantièmes (comme le Cap Horn) au moteur. Ils nous ont répondu : “Depuis que l’on est dans le Sud, on a changé d’avis : un jour de pétole, c’est un jour de chance.”
Malgré trois petites heures de moteur dans la matinée, le vent d’ouest se maintient.
Il nous reste 140 milles. Dans 30 heures les GRIB prévoient 50 noeuds synoptiques. Nous devrions être arrivés à l’Île des États.
 
Notes :

1/ Jules Verne, Le phare du bout du monde.
2/ Charles Baudelaire L’Albatros dans Les Fleurs du Mal.
3/ Macha ou concha navaja en Espagnol, razor clam en Anglais, je n’ai pas trouvé le nom en Français.
Mollusque de la famille des couteaux, bivalve que l’on trouve sur les côtes du Perou, du Chili et dans le sud de l’Argentine. Les machas sont une spécialité chilienne qui se cuisine trempés dans un peu de vin blanc ou de pisco, saupoudré de parmesan et passé rapidement au four.

 

L’envol des albatros à sourcils noirs.


 
 

La visite du lion

Par

 

A l’occasion d’une plongée pour photographier le kelp (et tenter de retrouver une dame de nage) j’ai eu la visite d’un lion de mer.

 

Le kelp flotte grâce à des vésicules de gaz attachées à la ramure.

 

Sous l’eau une ambiance de forêt de Brocéliande

 

Le kelp fait penser aux laminaires de Bretagne. C’est un mot générique anglais qui désigne ces grandes algues célèbres en Patagonie, mais qui existent aussi aux Malouines, en Nouvelle Zélande et en Amérique du Nord

 

Tout à coup il était à un mètre de moi. Il virait avec l’agilité sous marine qu’on leur connait. Je n’étais pas complètement rassuré, mais totalement fasciné.

 

Il a expiré de l’air sous l’eau produisant un bruit de déflagration surprenant. Peut-être une stratégie d’intimidation, de défense ou d’alerte car je ne l’imagine pas hors de souffle. Et il est parti.

 

Le baptême des 40 nœuds

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En Patagonie, on change d’échelle, on apprend le vent.

 

Les GRIB annoncent 30 nœuds établis, avec des rafales à 45 devant la péninsule de Valdes. On y va ou pas ? La question hante l’équipage de Loïck en escale à Bahia San Blas.
Pour dire vrai, bien que nous cumulions plus de 3 années sur l’eau, je ne me souviens pas d’avoir navigué avec beaucoup plus que 35 nœuds en rafale.

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? »

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? » nous demandent régulièrement les Argentins quand on leur dit que nous sommes arrivés chez eux en bateau. Bien que tenté par le haussement d’épaules modeste du vieux loup de mer pour continuer à voir briller l’admiration dans l’œil de mon interlocuteur, l’honnêteté me fait avouer que je n’ai jamais rien vécu en mer au-dessus du coup de vent (force 8, 34-40 nœuds). Et ce n’était surement pas durant notre traversée de l’Atlantique où la plus grosse rafale doit à peine avoir dépassé 30 nœuds.
 
Le plus gros temps que nous ayons eu à affronter fut une dépression tropicale dans la Mer de Corail pendant notre traversée entre les iles Salomon et l’Australie. Le vent soufflait autour de 30 nœuds et la mer levait des vagues de plusieurs mètres, les plus hautes que n’avons jamais eu (5 ou 6 m max). Nous ne portions qu’un petit Yankee qui s’est déchiré.
Pour le reste, on a vu l’anémomètre grimper sous les grains ou dans les effets Venturi des îles du Cap-Vert, mais ces effets locaux n’ont souvent pas le temps de soulever la mer. On ne peut pas parler de gros temps.

 

Le vent sera portant

 

Les GRIB que nous avions avant de partir.

En revanche naviguer dans un flux régulier autour de 25 nœuds avec des rafales autour de 30 nous est arrivé très régulièrement. Dans mon esprit, il y a une marche abrupte entre 25 et 30 nœuds synoptiques. Grâce aux prévisions météo, nous avons toujours pu éviter de nous retrouver dans les trois griffes des barbules des GRIB.

En Patagonie, si l’on veut avancer, il va nous falloir changer notre échelle des possibles.

 

En regardant le flux rouge sang du logiciel météo, Caroline, Florent et moi discutons de cette fenêtre dans le confort du mouillage. Aucun de nous n’a jamais pris la mer avec des prévisions aussi musclées. Nous décidons rapidement que c’est le bon moment pour tenter le coup. Le bateau est bien préparé, nous sommes trois avec 10 jours de nav derrière nous, l’équipage connait bien son boulot, et surtout, le vent sera portant.

 

Nettement sous-toilés

 

Nous quittons l’abri de Bahia San Blas le samedi matin avec 25 nœuds d’est. Notre cap est pile au sud. Le travers est l’allure ou Loïck est le plus ardent. Le jusant qui nous sort de ce Rio à 4 nœuds se lance à la rencontre du vent par moins de dix mètres de fond. Il faut endurer 2 heures de cette mer mal peignée avant que le sondeur veuille bien afficher deux chiffres. Il est inutile de regarder la carte pour parer le grand banc de sable que nous devons laisser sous le vent, les déferlantes créent une île blanche d’écume.

Avant d’entamer ce que devait être notre nuit de baptême de rafales à 40 nœuds nous avons descendu la grand-voile à bas-ris et laissé la moitié du génois tangonné en ciseaux. Nous sommes nettement sous-toilés pour les 25 nœuds, mais nous tenons nos 5 nœuds.

 

« Comment se comporte le bateau ? »

 

À 5 heures du matin, Florent me réveille pendant son quart :
« Je viens de voir passer 34 nœuds plusieurs fois, nous naviguons entre 6 et 7 nœuds. J’ai roulé un peu de foc. Je me demande s’il faut affaler la GV, dit-il tranquillement. Il n’a pas l’air inquiet une seconde.
— Comment se comporte le bateau ?
— Bien, » me répond-il dans son style volontiers laconique.

 

Cette image a été prise un peu après le pic de vent, nous avions peut-être déjà déroulé un peu de génois.

 

Il a bien fait de me réveiller, je veux voir Loïck prendre 40 nœuds réels (34+6 de vitesse) et voir comment il passe la mer.

 

Il est toujours difficile d’estimer la hauteur des vagues, mais elles ne sont pas énormes, les plus hautes ne doivent pas dépasser 3,5m. Elles cassent facilement, parfois des petits paquets d’eau s’invite dans le cockpit. Florent me fait remarquer un fond houle de sud-est dans cette mer du vent de nord.

 

Le régulateur d’allure Atlas est gouverné par un fletner actionné par l’aérien.

Le régulateur d’allure Atlas

 

Loïck, 3 ris dans le GV, génois roulé au deux tiers, sous régulateur d’allure semble tout à son aise. Lorsqu’une vague un peu abrupte le pousse au cul et menace de le mettre en travers, il accompagne un temps l’impudente et se remet dans l’axe. Je suis étonné de l’efficacité du régulateur d’allure.
Lorsque l’on a acheté Loïck, il était équipé d’un beau WindPilot Pacific que l’on a finalement démonté pour installer cet Atlas. Nous avions utilisé ce régulateur avec une grande satisfaction pendant un an dans le Pacifique Sud sur un Sun Fizz. Il fonctionne avec un safran auxiliaire qui gouverne le bateau. Le safran principal est tenu fixe (avec un peu de « trim » si besoin, très utile). Sa spécificité consiste en une biellette de rappel d’effort dès que l’aérien a donné son impulsion ce qui diminue l’effet de lacis. Il est plus précis que le WindPilot Pacific et nous permet d’avoir une plateforme arrière.

 

Eau de baptême

 

Nous sommes restés dans le cockpit à regarder la mer, les voiles et l’anémomètre et le lever de soleil. Heureux de passer notre baptême des 40 nœuds dans de si bonnes conditions. « On a de la chance que la mer ne soit finalement pas trop forte. Et puis l’acier, ça rassure mine de rien, » me lance Florent.

 

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, une vague est entrée dans le cockpit me trempant jusqu’aux os.

Bien sûr, j’ai gueulé ! — comme tous les nouveaux-nés sous l’eau de baptême. Confiant, je n’avais pas enfilé ma veste de quart.

 

 

Vers le sud

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Premières impressions de navigation lors de la descente de Loïck vers la Patagonie

 

La nav vers le sud est lancée.
Mon cousin Florent nous a rejoints, nous sommes trois.
Je connais peu Florent.
Caroline traite la morsure de chien de notre chat par des cataplasmes au miel et ça marche.
Amarinage difficile pour Caroline et moi, Florent se porte comme un charme.
Le ciel est bleu azur, sans nuages.
À la sortie du Rio de la Plata nous avons péché un beau saumon, mais il paraît que ce n’est pas un saumon.
Le vent ne cesse de changer de force et de direction.
En quatre jours, nous avons déjà utilisé tous les types de voiles. Du spi au tourmentin, pour une cape.
Nous avons pas mal de maintenance à faire sur le bateau. Nous avons déjà réparé : le hublot de la cuisine, un coulisseau de GV, l’antenne de la radio, la poubelle, le cadran de la gazinière.
L’eau est froide et très transparente.
Les albatros aux ailes noires nous suivent, des dauphins aux ventres blancs nous précédent.
La nuit, le bateau glisse sur la phosphorescence.
L’eau est vivante.
Pêche de trois maquereaux, moins un, volé par un albatros sur la ligne.
J’aime le plaisir que Florent prend à naviguer.
Hier soir, j’ai dansé sous les étoiles pendant mon quart.
Nous consommons trop d’eau, dire à l’équipage de rincer les brosses à dent à l’eau de mer.

La cape c’est magique.
Réparer le montant du bimini.
Après 6 jours de mer, relâche à San Blas pour parer un coup de sud.
Malgré le vent tournant et le courant, la seconde ancre alu a bien fait son travail, comme toujours.
J’ai dormi 12 heures.

 

L’instant dauphin. Fréquent, jamais lassant.

Blog erratique en Patagonie

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La communication de Loïck en Patagonie est difficile, le blog va perdre ses illustrations et nous ne pouvons pas transmettre de vidéos.
 
Après une pause pour travaux, le blog va reprendre de façon erratique.
Depuis que nous sommes partis de Buenos Aires, notre accès à Internet devient de plus en plus compliqué. Nous avons Sailmail à bord qui fonctionne plutôt bien lorsque notre antenne radio n’est pas arrachée par les coups de fouet des bosses de ris, comme ce fut le cas récemment. Ce réseau nous permet d’avoir les GRIB et quelques mails, pratiquement tous les jours.
Winlink, le réseau radio amateur qui permet le positionnement sur la carte ci-dessous n’est pas très performant en Amérique du Sud où il n’a pas de stations. Il ne fonctionne qu’au plein coeur de la nuit, quand il marche. La carte de positionnement du bateau peut avoir quelques jours de retard.
À terre, les communications ne sont pas très bonnes non plus. Par exemple, la ville de Camarones (44S48′ 65W43′) où nous sommes actuellement reçoit Internet par le satellite et nous a été impossible d’envoyer des images de seulement 500ko. Pour transmettre quand même quelques photos, nous avons donné une clé USB à un pêcheur qui rentrait chez lui à Comodoro de Rivadavia en espérant qu’ils les postent à un ami qui pourra les mettre en ligne.
Merci pour votre patience.

 

Loïck est ici


carte en plein cadre


Les points verts sont plus anciens, le point bleu est le dernier actualisé.

Un clic sur les points : quelques infos.

 

 

 

Un lapin le vendredi du départ

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Le départ de Loïck vers le sud est frappé de malchances. Quand la loi des séries rend superstitieux.

 

Loïck glisse sans à-coups le long de la descente de mise à l’eau. Tout se passe bien. Si l’alignement est bon, on est prêt à partir pour le Grand Sud. Je démarre. Ça tape. Je pousse le moteur jusqu’à 2000 tours pendant que la transmission tente un remix des Tambours du Bronx. Cette ambiance de bastringue sous le cockpit me met en colère.

 

Y en a marre !

 
Ces quatre mois de travaux pour notre prochaine descente dans le Grand Sud nous ont lassés. Malgré le plaisir de s’occuper de son bateau, il y a quelque chose de frustrant à travailler tous les jours au chantier dans un beau pays comme l’Argentine, à deux pas d’une ville vivante comme Buenos Aires. Y en a marre des boulons et des pots de peinture. Cette panne tombe mal.

Avec l’aide d’un mécanicien local et de l’assistance perspicace de Nanni Diesel par mail, le diagnostic tombe après dix jours de tâtonnement : il faut changer le damper. La pièce n’existe pas en Argentine et la politique protectionniste du gouvernement argentin rend son importation pratiquement impossible.

 

Accablés !

 

Canicule sur Buenos Aires. Nous sortons tout ce qui peut protéger le pont du soleil. Un look sur lequel le Yacht Club a eu la courtoisie de ne pas faire de remarque.


 
Cet épisode mécanique nous fait courir des concessionnaires qui n’ont pas de stock,une douane et les complications d’importation, les cafés internet pour des Skypes de mauvaises qualités, des mécanos débordés qui promettent de venir demain. C’est pendant cette période qu’une vague de chaleur exceptionnelle s’abat sur Buenos Aires et nous accable, mais pas seulement. Tout à coup une foule de petits problèmes nous assaillent : le petit hors bord tousse, le câble des vitesses du vélo casse, le plexi de la table à carte laisse passer l’eau, le gros hors-bord fuit de l’embase, le roulement à billes de l’éolienne (changé avant de partir) grogne, le voilier nous livre notre nouveau génois avec la bande UV du mauvais coté, la banque m’informe que notre livret A est en opposition (erreur de la banque en notre… défaveur), la laverie nous perd un sac de linge…

 

POURQUOI ?

 

Changement des roulement a bille de l’éolienne. Une des nombreuses petites pannes de dernière minute.

Je connais la réponse à cette question idiote : c’est la Mano Negra ! Je connais bien l’empreinte de cette main noire qui tente de faire rendre gorge aux esprits les plus rationnels. Elle attrape au collet et sert doucement, régulièrement, pendant plusieurs semaines, en faisant suffoquer de petits malheurs, jusqu’à ce que la raison démissionne et se mettre à croire aux diables.

La Mano Negra se reconnaît dans la pluie de coups de malchance qui frappent si bien enchaînés qu’on se demande si l’on va tenir la fin du round.
Je sais quand a commencé la nôtre : c’était au chantier quand le smart phone est tombé du bateau. Et je crois entendre le gong de fin lorsque mon cousin Florent arrive de France avec un nouveau damper dans ses bagages. Nous sommes désolés pour lui, nous devions larguer les amarres pour Ushuaïa à son arrivée, mais pas de chance, il commence son unique mois de vacances au fond de la cale à souquer des clefs de 19. C’est une autre caractéristique de la Mano Negra, elle est contagieuse comme le montre bien l’anecdote qui va suivre.

 

Contagion !

 
Après une bonne semaine de travail, le moteur tourne rond. Nous pouvons partir. Il est temps d’aller à la Prefectura Naval pour intégrer Florent au rôle d’équipage obligatoire dans les eaux argentines. On n’a pas fait 30 mètres en vélo qu’il se tape violemment le pied contre un petit poteau en béton dépassant du sol. En tong, ça ne pardonne pas : une entorse et quatre points de suture.

Bain dans les eaux limoneuses du Rio de la Plata, le pied en l’air pour ne pas mouiller le pansement.

Mes recherches personnelles sur la Mano Negra me faisait croire à sa tendance baladeuse. Se débarrasse-t-on de son emprise quand elle passe la main pour quelqu’un d’autre ? Heureux et désolé à la fois, je pensais l’avoir passée à Florent.

Sauf que, deux jours plus tard, mon ordinateur rendait l’âme.

 

Seul !

 
L’important pendant les périodes de Mano Negra, c’est de pouvoir se plaindre. Mais pour une raison mystérieuse, c’est le moment que choisit l’entourage pour devenir béatement optimiste. « Vaut mieux que le damper ait cassé ici que dans le sud». «C’est une chance que l’ordi de nav ne soit pas mort en mer et que tes copains aient pu t’en prêter un autre ». « Heureusement que le gars qui s’est arrêté dans la rue pour soigner ton cousin était chirurgien, vous avez évité la galère de l’hôpital »…
Certains poussent le paradoxe à imaginer que toutes ces malchances sont en fait des bienfaits qui font éviter le pire. Personne ne veut jamais convenir qu’une authentique malédiction pèse sur vos épaules. On se sent très seul.

 

Cruelle !

 
L’important est de ne pas verser dans des superstitions obscurantistes qui obligent à faire des périphrases ridicules pour parler des animaux à grandes oreilles.

Une morsure de chien soignée aux cataplasmes de miel

Le jour du départ, je me lève vers 5 heures, surpris de ne pas être assailli par les miaulements du chat réclamant ses croquettes. À la fin de la journée, notre Peca n’est toujours pas là. La pauvre bête revient le lendemain soir avec deux trous rouges au côté droit. Une méchante morsure de chien. Cruelle Mano Negra!
Comme je disais à Caroline au dîner dans le cockpit : « Cela ne lui ressemblait pas, il fallait qu’il lui soit arrivé un malheur pour nous poser un lapin le vendredi de notre départ. »
À se demander d’où vient toute cette malchance…