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Monthly Archives: mars 2012

Une facture salée

Par

 

Le coût d’un voyage, quelles ressources ? Un bateau, c’est cher. Décroissance. C’est pas gagné !


« Oh Suzy, t’en fais pas
Je te suis, on y va
Les palaces, le soleil, la mer bleue
Toute la vie, toute la vie
Toute la vie… », chantait Nougaro dans À bout de souffle. Ado, je connaissais les paroles par cœur.
Ma Suzy s’appelle Caroline et nous n’avons pas fait de casse comme dans la chanson. Alors, tant pis pour les palaces, nous ne profiterons pas de leur tristesse raffinée mais, nous allons nous offrir la mer et le soleil. À quel prix ?

 

L’argent, pas capital ?

 

L’énigme de l’argent dans les voyages au long court m’a toujours rendu curieux. Encore aujourd’hui, je tente souvent la question dans un apéro bien lancé au fond du carré. Malgré une pudeur toute française, les infos se recoupent. Une fois le bateau équipé, et hors avaries, la vox populi parle de mille euros par mois. Cette somme comprend les assurances, la vie à bord pour deux personnes et le gazole. Je me souviens d’un couple rencontré aux Fiji sur un Amel, fort de l’expérience d’un demi-tour du monde, qui déclarait vivre très confortablement avec 1 200 euros / mois. Les moins dépensiers affichent 400 euros/mois. C’est ce que nous avait coûté notre année sabbatique autour de la Mer de Corail, mais, à ce prix là, pas d’assurances, ni de travaux.

 

 

Voilà pour les coûts, pour le financement c’est plus compliqué. Les voyageurs se divisent en deux grandes familles : les retraités (qui ont tout compris) et les sabbatiques (en apnée sur leurs économies). Pour le reste, il y a presque autant de solutions que de bateaux. Dans le Pacifique nous avions rencontré des petits rentiers de l’immobilier, un arnaqueur d’ASSEDIC, des adeptes du charter sauvage, un couple de reporters (comme nous), un informaticien vivant du télétravail… Et puis, il y a ceux qui font leur pelote en escale : un maître-voilier, un infirmier (« facile », disait-il), plusieurs musiciens… Finalement très peu de “gros riches”, à tel point que le voyage en mer semble être un luxe qu’ils peinent à pouvoir s’offrir, les pauvres.

 

Le coût du bateau

 

Le poste qui fait vraiment mal, c’est le bateau. Étude de cas.
Il était une fois, un couple vivant confortablement avec 4 500 euros, à Paris dans un joli petit appartement de 50 m2 qui coûtait un millier d’euros par mois. Pas de dettes, une dizaine de milliers d’euros d’économie au cas où. Heu-reux !

Au mouillage, Iles Salomon | ©J.Malbrel

C’est une année sabbatique en bateau dans le Pacifique, sur un Sun fizz courageusement prêté par mon oncle, qui nous a fait basculer en pleine décroissance volontaire. Nous voulions repartir, plus longtemps. Il nous fallait un bateau. Le calcul était vite fait. Si nous pouvions mettre 2 000 euros par mois de côté, en trois ans nous devions avoir un bateau à 50 000 euros et 20 000 pour le voyage. La recette était simple : plus de cinémas, plus de restaurants, plus de vacances, pour les habits : on fait durer.

 

 

Dans les débuts, l’ascèse ne fut pas difficile à tenir, nous avions la foi des nouveaux convertis. Résister à la consommation se justifie facilement et fait même assez plaisir. Sauf que l’on oublie qu’une partie de la consommation façonne votre relation aux autres, sociale (on vous juge à la qualité de vos chaussures) tant qu’amicale. Quand un copain vous propose « Un petit resto ce soir ? » Une excuse gênée sera vite contrée par un : « allez ! Je vous invite » parce qu’il connaît l’engagement que nous voulons tenir. Mais ça brûle un peu d’accepter. (C’est le moment de remercier chaudement tous ceux pour qui nous avons été des vrais boulets économiques. Beaucoup se reconnaîtront. Merci. On n’oublie pas).

 

Mais un bateau coûte toujours plus que ce qu’on croit. Le nôtre, acheté 28 000 euros en 2007, nous est revenu à 70 000 euros au départ de Brest en 2012. Et je ne compte pas les 2 000 heures de travail, ni le manque à gagner qui en découle. 2005-2012, il nous a fallu 7 ans pour préparer notre départ pour un coût total de 90 000 euros, car, comme prévu, nous partons avec 20 000 euros devant nous. C’est loin de ce que nous pensions pouvoir faire.
En voyage, nous travaillerons. Notre projet est d’abord un projet professionnel : voyager en bateau pour travailler comme reporters. Arriverons-nous à atteindre le point d’équilibre financier pour continuer à naviguer ? Tout reste à faire. Vous avez dit « vacances » ?

 

Un exemple de petit budget candidat au voyage : Mohini, le Sylphe. Petites histoires de  grande croisière N° 4

 

Un dauphin pas commun

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Nager avec un dauphin. Le mystère des dauphins solitaires. Les jeux de Lilou. Romance et intimité.


 

Lilou joue dans l'étrave

Lilou nous accueille

Aujourd’hui, on laisse tomber les travaux du bateau sans scrupules. Un rêve de gosse nous attend.

Comme toujours, depuis 4 ans, il est là. Quelque part en baie de Saint-Brieuc , un dauphin vit autour d’une bouée (on m’a demandé de ne pas dire où – ce qui me semble plein de bon sens). Le semi-rigide s’avance doucement pour éviter un bête accident d’hélice. L’animal tourne vivement autour du bateau. Pourquoi les dauphins ont-ils toujours l’air heureux ?

L’eau est glacée, ça n’a aucune importance, je bous d’impatience. Je vais nager avec le dauphin !

 

 

Rencontre d’un drôle de type


Nous aimons tant les dauphins que c’en est presque gluant de mièvrerie. On aimerait y résister un peu (ne serait-ce que pour réduire le nombre de prisonniers dans les delphinariums). Mais lorsque le dauphin sauvage vient à ma rencontre sous l’eau, une joie instinctive me saisit tellement l’animal est charismatique. La bête vire à me frôler et enchaîne un tonneau avec la précision d’un avion de chasse. Ce gros corps de trois cents kilos évolue avec une grâce aérienne autour des nageurs, puis disparaît dans l’eau trouble pour réapparaître subitement ailleurs.

Lilou vient observer le plongeur.

Le temps d'un portrait.

Je prends une grosse goulée d’air et plonge vers le fond où je m’accroche à une laminaire. J’aimerais faire une image du dauphin en contre-jour sur la surface. J’attends. Toujours rien et je me sens à court d’air. Sans raison, je quitte la surface des yeux et regarde sur ma gauche. Il est là, allongé dans les algues, collé contre moi, il me regarde. « Puis-je ? Un portrait ? » Lentement je tourne l’appareil. Temps suspendu. Il pose ? Je déclenche. Il ne bouge pas. J’approche la main et caresse la peau grise, douce comme la joue d’un enfant. Il avance doucement, le corps glisse sous ma paume et s’éloigne. Soudain, je m’aperçois que je n’ai plus d’air.

 

Dauphin gourou ?


Lilou (appelé aussi WiFi) est un dauphin solitaire, un phénomène rare, mais pas unique : une soixantaine de dauphins a été recensée depuis le début du XXe siècle, généralement des Grands Ddauphins (Tursiops truncatus – en bref un « Flipper »). Moko en Nouvelle-Zélande (mort en 2010 – 400 personnes à l’enterrement), Jean Floc’h et Randy sur les cotes françaises, et les autres sont des phénomènes mal compris des scientifiques. Pourquoi ces dauphins se séparent-ils des groupes ? Ou bien, en sont-ils chassés ? Le mystère alimente une foule d’hypothèses plus ou moins sérieuses : dauphins échappé de delphinarium, dauphins militaires ayant repris leur liberté. Reste que ces dauphins semblent très à l’aise avec la compagnie des Hommes. La recherchent-ils ? Certains voient en eux des messagers auprès de notre Humanité en détresse, ils les nomment les dauphins ambassadeurs.
L’idée est jolie, mais pas sûre qu’elle plaise aux dauphins.

 

Pas tout seul

 

Laurent Kernivinen

Les caresses lui font un effet visible

C’est Laurent Kernivinen qui nous offre ce bain avec Lilou. Plongeur professionnel, nous l’avons rencontré dans son rôle de responsable de la réparation navale à St Brieuc. Il est un des premiers à avoir repéré la sédentarisation du cétacé. Il plonge souvent avec lui « Un jour un groupe de dauphins est passé près de Lilou, il est venu se cacher derrière moi, je sentais qu’il avait peur». Il le connaît bien, et transmet ses observations au GECC (Groupe d’études des cétacés du Cotentin). « Il aime jouer, si je claque ma palme à la surface de l’eau, il fait pareil avec sa queue. Il pousse ma cheville pour me faire tourner. Parfois il m’apporte un mulet. Il cherche souvent à mordiller les pieds nus ou les palmes. Mais il faut faire attention ! A trop le caresser, il s’excite. Pénis en érection, il cherche à se frotter comme le ferait un chien. Parfois de façon assez violente. Il est jeune et ça lui arrive souvent.»

 

Amour d’été ?


Mais depuis juillet 2011, à la surprise générale, Lilou est en pleine romance. Une femelle a rejoint le voluptueux mammifère. Il reste très sociable, mais les observateurs remarquent qu’il se tient systématiquement entre elle et les plongeurs.

Un dauphin solitaire... en couple.

« Surement un comportement protecteur » propose Florent Nicolas, secrétaire du GECC. « Depuis qu’il a sa femelle, mon conseil est : pas de mise à l’eau ! ça peut être dangereux. Il est gros et assez sport. S’il y a un problème, ça va retomber sur la tête du dauphin. Et puis il a droit à un peu d’intimité… » Il ajoute, réaliste : « au moins ne jamais toucher l’évent ».
Moko le dauphin néo-zélandais a été responsable de quelques accidents : il était voleur de planche de surf…

(À l’heure de la publication de ce billet, Laurent Kernivinen me fait savoir que la femelle semble avoir quitté Lilou, elle n’a pas été vue depuis plusieurs semaines. Reviendra-t-elle ?)
Au bout de deux heures, nous sortons de l’eau. Sur nos visages bleus de froid, nos grands sourires claquent des dents. Malgré les mâchoires engourdies, chacun brule de raconter son « instant magique ». Le soleil s’approche de l’horizon. Laurent démarre, le bruit du moteur éteint les conversations. Le Zod glisse sur l’eau calme. Le vent dans les cheveux, les regards se font vagues, perdus dans des pensées sous marines.
 
 
Liens utiles :

http://www.blog-les-dauphins.com/jeux-moko-dauphin-solitaire-provoquent-inquietude-en-nouvelle-zelande/

http://www.sosgrandbleu.asso.fr/dossiers/les-dauphins-solitaires-dit-ambassadeurs/


 

“Je pars”

Par

 

Le plaisir du projet. L’effet « départ ». Le piège. Sortir de la cage.

 

 

Voyages : la projection

Les projets de départ sont vicieux pour les novices. Ils vous drapent de l’étoffe des rêves, vous lancent dans de magnifiques aventures, tendues par la promesse d’horizons nouveaux, soutenues par la force d’un destin que l’on croit prendre à pleines mains. Ah ! Que de vertus dans le défi d’atteindre « l’inaccessible étoile »1 ! Quel plaisir de sentir que la vie a une direction ; donc un sens. « Je pars » est une formule magique. Elle fait fondre toutes les questions existentielles et vous offre un miroir tellement séduisant qu’il est parfois difficile de ne pas se sentir bras en croix, vent dans les cheveux, à la proue du Titanic.

 

Malin plaisir

 

Et si vous doutez encore, sortez dîner en ville. La question finit toujours par arriver : « Et toi, tu fais quoi ? » Du ton le plus naturel possible, répondez : « je prépare un voyage en bateau » et si vous n’êtes vraiment pas en forme, ajoutez : « autour du monde. » Sans malice, vous profitez des rayons d’une énergie belle et chaleureuse de votre interlocuteur. Un vrai bain de soleil qui nécessite parfois une bonne paire de lunettes ad hoc. C’est invariable, c’est l’effet « départ ». Nous sommes tous passés par là, dans un rôle ou dans l’autre. Notre civilisation aime l’ailleurs.

Pourtant il faudrait se taire. Ne rien dire. Surtout si vous partez loin, car votre projet prendra du temps et il faudra faire face — pendant des années ! — à la prochaine question de votre interlocuteur, inéluctable : « Et vous partez quand ? » Au début du projet, l’envie de partir, l’ignorance et un peu de forfanterie vous feront avancer vos dates de départ. On se voit mal répondre : « Dans huit ans. » Alors vous direz, sincère : « Dans trois ans. » Ou n’importe quoi d’autre que vous n’arriverez pas à tenir.

 

Encagés


Le piège vient de se refermer sur vous. Vous venez de forger les premiers barreaux de la cage. Au fur et à mesure que le projet avance, l’espace se confine. Être-en-partance devient votre seule identité. Le phénomène ne s’arrête pas à la façon dont les autres vous voient, il sédimente en vous : vous change en voyageur immobile. Il y a une impotence dans cet oxymore. Et honnêtement, ce sentiment d’impotence nous gagne, même si nous savons que les choses avancent.

 

Voyages : la réalité | ©S.Legall

Nous étions pourtant prévenus. Sur FletcherLynd, Patrick et Florence nous avaient détaillé leurs états d’âme durant la préparation qui s’éternisait.

(Cf la vidéo de Caroline « En retard »)

Les gars du port, ils savent, sans qu’on ait besoin d’en parler. Nous ne sommes pas leur premier bateau de voyage en préparation. Un soir, ils sont venus avec tout ce qu’il fallait de bière, leurs grands sourires et ils ont rebaptisé le bateau FletcherLynd 2.

Un bon gag et une bonne caisse, rien de tel pour chasser la pression qui pèse sur nos épaules.

 

Nos anciens convives ne comprennent plus. Récemment, une connaissance me voit en ligne sur Skype et lance un clavardage : « Toujours en Bretagne ? Moi qui vous croyais dans les lagons ! » Depuis j’ai appris à passer « invisible » pendant mes surfs. Nos proches lointains ont bien compris notre état d’esprit et, délicats, ils n’abordent plus la question du départ. C’est pire ! Mais il n’y a rien à faire. Nous nous sommes enfermés volontairement. Pour ouvrir la porte de nos « fillettes », ces petites cages suspendues — inventées sous Louis XI — où l’on ne pouvait tenir ni assis ni debout : il faut partir.

 

1 Brel : La Quête. La vidéo et les paroles

 

Une vie de chantier

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Bricolage en couple. L’énergie du port. Le café du matin. Un truc de pro. Matériaux de nos bateaux. Une jolie petite coupure.


Nous sommes presque toujours d'accord.

« Caroliiiinne ! Mais où t’as foutu le réglet ?

- Je n’y ai pas touché !

- Tu l’avais hier !

- Regarde, il est dans ton bleu ! Et arrête de passer tes nerfs sur moi ! »

Les travaux en couple, je recommande, un vrai test de résistance avant de prendre la mer. Elle est imaginative, rapide, impatiente et bordélique alors que je suis maniaque, patient, buté et lent. On se complète à merveille ! Elle est plutôt bois, je suis très fer et cuivre. L’alu et le plastique sont nos points faibles. Aucun de nous n’aime vraiment la peinture alors c’est elle qui la fait, ou moi, parfois. Nos décisions sont collégiales, souvent âprement discutées, mais en gros, les grandes idées c’est elle (y compris ce voyage), le machino c’est moi. Et puis il y a les autres sans qui l’on ne serait pas grand-chose, appelons ça l’énergie du port.

 

L’énergie du port


Un truc tout simple, par exemple : tous les matins à 8h15 je vais prendre le café dans l’atelier de charpente marine. Marc, le patron, pratique naturellement une hospitalité sans manière. J’y retrouve Maxime son employé ébéniste, Guy-Marie un ancien de la course au large qui prépare un two-toner pour voyager, Jeff, mécano sur l’Astrolabe et propriétaire d’une belle goélette en bois, parfois un pêcheur ou Jean-Yves, capitaine de porte-conteneurs qui refait son Bi-loup. Ça parle, ça vanne le plastique contre le bois contre l’acier… 8h45 la journée est lancée jusqu’à midi et demi où l’on se retrouvera pour le sandwich (hier Jean-Yves a ramené des poires de son jardin). Sans parler des coups de main, des conseils et des prêts d’outils, cette convivialité me sort du lit avec plaisir.

 

Un port de travail

 

Nous sommes arrivés là un peu par hasard et c’est une chance. Pour préparer son bateau, il faut bien choisir son port. Loin des grands parkings à bateau, le Légué (port de St Brieuc) se spécialise dans la réparation navale : la pêche, la plaisance classique ou moderne et la régate. Adossé à une communauté urbaine bien achalandée en fournisseurs, on trouve des chantiers bois et plastiques, et tous les savoir-faire nécessaires aux bateaux : voiliers, gréeurs, selliers, mécanos, électriciens, électroniciens, ajusteurs, chaudronniers, fondeurs… Les infrastructures permettent de lever jusqu’à 250 tonnes, un grand hangar, de l’air comprimé sur toutes les bornes. Le tout à dimensions humaines. Une sorte gros village bosseur consacré aux bateaux. Bien sûr, il y a des familles, les régatiers ne parlent pas toujours la même langue que les pêcheurs, mais j’ai le sentiment que la tradition maritime de la région laisse une place à chacun. Même aux voyageurs, même quand ils débarquent de Paris en bateau.

 

Bassin plaisance du Légué

 

L’art et la matière


Lentement nous apprenons les gestes qui travaillent la matière. Je n’imagine pas que l’on puisse partir en grand voyage sans connaître le b-a-ba des matériaux. La strat pour ceux qui ont des plastiques, la soudure pour ceux qui choisissent métal. Et l’époxy, la peinture et le bois pour tout le monde. Au-delà de la question pratique et la possibilité d’avoir une discussion informée avec les professionnels, il en va de l’intimité avec le bateau.

 

Pinochage du liston

Aujourd’hui Caroline pinoche : typique le truc de pro qui a fait mon émerveillement. Dans le cas classique du trou dans le bois devenu trop large pour une vis : tailler comme un crayon un bois tendre au cutter à la taille du trou (en forme de pinoche), l’enduire de colle PU, enfoncer au marteau, laisser sécher la colle, couper à ras, percer à nouveau (merci Marc). Un souci de moins en plus. J’adore.

Mais mon vrai plaisir c’est l’acier. Son hurlement sous la meule crachant des étincelles furieuses. Sa délicate fluidité sous la torche à souder qui refroidit dans un attachement puissant, indéfectible. C’est magique. Et tellement pratique. Guy-Marie me parle de la strat dans les mêmes termes : un peu de résine, un peu de tissu pour produire une matière adhérente, forte et dure. Et sans apport d’énergie. Depuis, un kit de strat à bord me paraît indispensable.

Faire le point


Pour l’instant, j’ai toujours mes dix doigts, mais ce n’est pas passé loin. Pour la rendre plus maniable, j’avais enlevé la protection de la meuleuse. Me voilà avec une jolie coupure à la phalange de l’index droit. Le con ! Comme on aimerait appuyer sur la touche « rewind » dans ces moments-là. Hosto. Urgences. Salle d’attente.

Une jolie petite interne me recoud le doigt en discutant avec Caroline. Elle lui raconte notre indispensable stage médical ATMSI (Apprentissage aux techniques médicales en situation d’isolement dispensé par stw.fr) où l’apprend à faire des points de suture sur des pieds de porc. L’interne lui propose : « vous voulez faire le dernier ? » Caroline, qui en avait marre de me voir sourire à la blouse blanche, pique sans ciller.

Ma femme, quel courage !




Voir la vidéo de Caroline sur le chantier : “En retard

 

 

Convoyage du Bel Espoir

Par

 

Proposition indécente. Le Bel Espoir à la voile. Escalade douloureuse. Bain à Bréhat. Jaouen a raison.

 

Un soir, Jérôme, le maître de port, et Olivier, son chef discutaient de l’arrivée prochaine du Bel Espoir. La fameuse goélette du Père Jaouen a besoin de calfater. Caroline s’exclame « le BE vient ici ? ». Elle a navigué sur le BE et le RaraAvis entre St Domingue et New York. Un souvenir envoûté par le vieux sorcier Jaouen. Jérôme se tourne vers nous : « Vous voulez faire partie du convoyage ? Départ vendredi soir de l’Aber Wrac’h, arrivée dimanche au Légué ». « Euh… OUI ! » Et tant pis pour nos travaux !

 

Majestueux BE

 

Prisme dans les cabines du Bel Espoir

C’est la première fois que je navigue sur un vieux gréement. C’est beau partout, dans l’ensemble et dans chaque détail. Du pont imposant aux prismes ciselés qui éclairent les cabines. Pourtant le Bel Espoir ne verse pas dans les chichis lustrés des adeptes de la « belle plaisance » (sic). C’est un bateau de travail, le gréement est en galva aux ridoirs soigneusement emmaillotés de chiffon gras pour les protéger de la rouille. Parfait.

 

Jeunes et moins jeunes à la manœuvre

Nous sommes une vingtaine sous la coupe du capitaine Jean Pierre Vernier. Un équipage de jeunes marins pieds nus qui grimpent dans la mature comme des singes et quelques anciens habitués du BE. Dans la lumière de l’aube, la goélette sort de l’Aber par une passe que je n’aurais pas osé prendre avec Loïck. Cheveux noués en queue de cheval, le jeune bosco harangue ses troupes en cadence. À deux ou trois par drisse, l’artimon, la grand-voile, foc et clin foc grimpe dans le gréement. La petite brise autorise toute la toile. « On grée le flèche ? » Demande-t-il au capitaine les yeux pétillants d’impatience. Jean Pierre acquiesce avec un sourire et coupe le moteur pour le plaisir d’offrir le bateau sous voiles à son équipage. Il sait qu’avec ce petit temps il faudra remettre la bourrique pour étaler la marée et arriver au mouillage de Bréhat pour le soir.

 

Le pont du Bel Espoir, ses haubans en galva.

Nid de pie

 

Je m’offre un rêve de gamin : je prends un bouquin et m’installe dans le filet du beaupré. Mon regard navigue dans le gréement, je suis incapable de lire une ligne. Je finis par demander au capitaine l’autorisation de monter au nid de pie du mât d’artimon. Contrairement aux jeunes gabiers, je me harnache d’un harnais d’escalade. Bien m’en a pris. Le trou du chat est trop étroit pour moi. Je tente l’extérieur. C’est haut, ça bouge tout le temps, je m’accroche comme un chat qu’on veut mettre au bain. Par une sorte de reptation de phoque, je réussis à enlacer le mât de hune. L’escalade est bien laide, mais la récompense, magnifique. Je ne suis pas près de redescendre. Il ne m’a pas fallu trop de temps pour redevenir le corsaire de mon enfance.

 

Une audacieuse

 

En fin d’après-midi, nous mouillons au sud de l’Ile de Bréhat. L’air est doux, les courageux enfilent leur maillot de bain. Le bosco va frapper une balançoire en bout de vergue du mât de misaine. Le jeu consiste à se balancer du beaupré, frôler l’eau, remonter dans les airs et… lâcher avant que le retour de ballant vienne vous fracasser sur le franc-bord. Les jeunes profitent pour y inscrire quelques sauts périlleux pour faire de l’épate. Chacun commente le saut de l’autre avec quelques taquineries. Lors qu’une passagère, la cinquantaine sportive, grimpe dans les haubans. Cinq mètres, six, sept, huit mètres, elle se retourne, se détend, vole au-dessus du pont dans un saut de l’ange parfait et plonge dans l’eau comme une sagaie. Personne n’a osé l’imiter. Elle avait gagné la dent du courage aux yeux du jeune équipage.

 

Ce beau moment illustre parfaitement les propos de Jaouen dans la vidéo de Caroline : Michel Jaouen, 90 ans. Il parle du bienfait du mélange des genres, tous soudés à l’eau de mer après quelque temps à bord du Bel Espoir.

Je n’en doute pas une seconde.