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Monthly Archives: mai 2012

Baptême hauturier

Par

Paluch, 31 ans

 

Notre traversée du Maroc au Cap Vert fut l’occasion d’une vidéo dont le personnage principal était Paluch. Ce globe-trotter polonais est aussi blogueur. Son dernier billet parle de notre croisière. Je vous propose une traduction des meilleurs passages de son texte pour un regard croisé sur le bord de Loïck.

Ce billet nous raconte les impressions d’un équipier qui part pour la première fois en haute mer.

 

Le blog de Paluch et le billet intégral en anglais : The first blue

 

Par Paluch :

“Hisse la grand-voile” crie Hughes contre le vent, Caroline commence à tirer sur la drisse. “Déroule le génois” à cet ordre j’ôte la bosse d’enrouleur du taquet et je commence à border l’écoute. Hughes coupe le moteur, nos oreilles ne savourent plus que le son du vent gonflant les voiles et du clapotis de l’eau contre l’étrave.

La marina d’Agadir s’éloigne petit à petit sur notre arrière. Je suis à bord du voilier Loïck, à bord de mon premier bateau-stop, à bord de ma première aventure de haute mer. [...]

 

Hughes, le capitaine de Loïck, est un homme d’une cinquantaine d’années ressemblant un peu à Tintin dans la version filmée. Caroline, quinze ans plus jeune que son mari est une fille aux cheveux châtains habituellement attachés en queue de cheval. Ils ont décidé de quitter le stress de la vie parisienne où il était photojournaliste et elle y travaillait comme vidéaste. Cela leur a pris deux ans pour préparer le bateau qu’ils ont acheté pour faire un tour du monde. Loïck est un sloop en acier de 12 m équipé, entre autres, d’un régulateur d’allure ce qui évite de barrer tout le temps. [...]

 

Premiers pas


Je pensais éprouver un peu d’appréhension lorsque nous aurions quitté la marina, mais je ne ressens rien de tel. Le seul point noir est à propos du mal de mer que je m’apprête à subir pour la première fois. J’ai navigué en Irlande avec des amis sur le bateau de Mike, un joyeux octogénaire de Claddagh. Là-bas, j’ai beaucoup appris, mais ce n’était que des sorties à la journée dans la baie de Galway. Je n’ai donc aucune expérience de la vie en bateau, des quarts de nuit, dormir dans une bannette, cuisiner en mer où tout bouge tout le temps, où rien n’est droit. [...]

 

Quart de nuit sous la lune

Le premier quart de nuit est inouï. Je reste debout dans le cockpit pendant des heures. Debout, pas assis, hypnotisé par les bonds fous du reflet de la lune sur la surface de l’eau. Cela ressembe à des milliers d’anguilles électriques prises dans une danse nuptiale anarchique. Durant la nuit, le vent tombe et je suis réveillé au matin par la vibration du moteur. Pas facile de dormir dans la pétole, le bateau bourlingue bord sur bord, je roule comme une bouteille dans mon lit qui, heureusement, n’est pas trop large.

 

Le vent, quand nous en avons, souffle de l’ouest, c’est inattendu, nous sommes donc au près. Nous pensions avoir du portant tout le temps. Le deuxième jour, je me sens un peu vaseux et mon appétit diminue légèrement, mais je m’y fais. Hughes et Caroline sont plus affectés que moi par le mal de mer. Va-t-il me tomber dessus ou suis-je né avec un estomac de marin ? [...]

 

Un bain de bleu

 

Mon capitaine est quelqu’un de très bavard, avec une bonne expérience de la navigation, aussi je cherche à m’informer autant que possible sur la vie en mer. Caroline, au contraire, apparaît plus silencieuse, plus repliée sur elle même et ma première impression fut qu’elle suivait son mari dans ses rêves. Cela prit quelques jours pour mieux la connaître, je comprends alors que l’idée de ce voyage vient d’elle. Cette fausse impression est-elle dûe à mon début de mal de mer? Il disparaît complètement le troisième jour. C’est comme si j’étais né pour être sur l’eau. [...]

 

Pain à la cocotte

Le cinquième jour, tout l’équipage retrouve la forme. Dans la matinée le vent tombe et nous décidons d’affaler les voiles et de nous offrir un bain de mer. Nous sommes à 40 milles des côtes, il y a plus de mille mètres de fond, nous sautons à l’eau. Dingue ! Quand j’ouvre les yeux j’arrive à peine à y croire.La profondeur du bleu de haute mer ! C’est un aspect de la mer que je ne connaissais pas, brusquement l’expression de “grand bleu” prend du sens. 1 […]

 

Est-ce le sixième jour ? Je n’en suis pas sûr. S’il arrive quelque chose d’inhabituel, comme un pigeon qui reste à bord se reposer pour la nuit ou le gouvernail pris dans un filet, il est facile de distinguer et se souvenir de ces jours-là. Mais les jours qui manquent d’évènements marquants se fondent en une seule énorme journée, les quarts de nuits en un seul quart géant. Peu importe ce qu’écrivent les capitaines dans leur journal de bord.

 

Le septième jour, pendant mon quart de nuit nous passons le Tropique du Cancer, cette ligne invisible que je ne peux identifier qu’en lisant le GPS. Une sorte d’excitation me gagne. Enfant j’ai si souvent vu ce trait sur l’atlas, que ma mère utilisait dans les mots croisés. J’y suis, la zone où le soleil atteint le zénith. Je sens le soleil me brûler, malgré la nuit, à travers mon T-shirt.

 

Quart de rhum

 

Mer calme, nous pouvons manger à table.

Le jour suivant nous fêtons les 100 ans de la grand-mère de Hughes. Pour l’occasion nous ouvrons une boîte de pâté Hénaff [...] Nous buvons du rhum martiniquais à petite gorgée en philosophant, le regard fixé sur la pleine lune s’élevant lentement sur l’océan. Comme si nous étions assis sur le dos d’une géante pondant son premier œuf. Moment inoubliable !

 

Depuis le neuvième jour, nous sommes vent arrière sous spi. Le vent n’est pas très fort, mais au moins il souffle constamment dans la bonne direction. Nous réussissons enfin à cuire un pain -qui embaume- avec une belle croûte. Nous n’arrivons toujours pas à attraper le moindre poisson. Aucun dauphin autour de nous, l’océan semble abandonné. Notre menu est constitué de boîtes accompagnées de patates, de pâtes ou de riz avec du chou, tout ce qui se conserve en dehors d’un frigo. L’éolienne et le panneau solaire produisent juste ce qu’il faut d’énergie pour alimenter l’électronique pour la navigation, très utile dans ces eaux de l’Atlantique où se trouve une importante route maritime.

 

Ciel d’orage

 

Nous naviguons à la frange de l'orage

Je crois que c’est le onzième jour, le soir, qu’un orage se développe loin dans notre est, près de la côte africaine. Hughes allume le radar pour regarder si la cellule principale n’est pas trop proche de nous. La couleur du ciel est tellement lugubre, pour ne pas dire effrayante quand je pense à notre insignifiance. Trois petites créatures sur un petit bateau et des milles et des milles de mer qui peuvent tout à coup devenir un enfer. Les éclairs sont si beaux de nuit, mais ils sont loin, nous pouvons à peine entendre le tonnerre. L’orage durera deux jours, nous naviguons à sa frange par une légère brise qui nous mène consciencieusement à Mindelo.

 

Au matin du treizième jour, juste après avoir ouvert les yeux, je saute de ma bannette pour la voir. Terre ! Santo Antão, la première île de l’archipel que j’aperçois à trente degrés sur notre tribord. Son sommet émerge presque à 2 000 mètres sur l’océan. Pure beauté ! Ce moment m’évoque des sentiments que les explorateurs du passé ont dû connaître, un mélange de bonheur et de curiosité. Le vent fraîchit de plus en plus à l’approche du Canal de Sao Vicente. “Prends la barre” Hughes me regarde pendant que j’ôte le pilote automatique essentiellement utilisé pour bloquer la barre sous régulateur d’allure.

- “Quand je te le dirai, mets-toi face au vent. Nous devons amener la grand-voile. Il y aura un effet d’entonnoir entre les îles.

- Ah, je vois, augmentant la pression du vent.

- Ouais. On va aussi rouler un peu de génois.”

Je pouvais sentir la pression de l’eau sur la barre. Les crêtes blanches des vagues commençaient à moutonner autour de nous. L’adrénaline me coulait dans les veines.

 

Nous avons atteint la marina de Mindelo, protégée par un port naturel autour de midi.

Pas de problèmes, pas d’avaries, tous sains et saufs.

 

 

1 Je traduis librement une expression anglaise qu’utilise Paluch “blue water” qui désigne le large, la haute mer.

 

Pas trop taud

Par

 

Où faire le taud ? Un village de ponton. Petite chirurgie au Maroc. Mohamed c’est le souk.


Annexe ci-dessous : les ressources “bateau” d’Agadir

 

“Agadir, rien à dire.” Cette fois c’est Hassan, mon voisin de table au café, qui me lance cette plaisanterie marocaine si souvent entendue. Comme si la ville était une élève studieuse qui fait ce que l’on attend d’elle, sans génie. Cela nous va très bien, cette étape est dédiée au travail et au bateau. Caroline monte la vidéo de la  traversée du Gascogne pendant que je cours la ville pour trouver le tapissier qui va faire le taud pour couvrir le cockpit, ainsi que des prélarts.

 

“Pas de problème !”

 

Aux Tentes du Soleil, je teste l’étanchéité d’une toile grise bien épaisse avec une seringue remplie d’eau. Ma petite expérience amuse l’ouvrier qui oeillète consciencieusement une bâche sur le trottoir. Derrière sa machine installée sur la rue, le parton me regarde faire d’un air froid. L’homme ne fait aucun effort pour vendre. C’est la meilleure bâche que j’ai vue pour l’instant et le meilleur prix qu’on m’ait offert jusqu’ici. J’achète dix mètres, mais devant son air renfrogné et son français difficile je décide de ne pas faire coudre le taud chez lui. C’était une erreur.

 

Les tapissiers, couturiers sont regroupés au nord du souk

Dans la boutique mitoyenne, le volubile Mohamed m’accueille dans un français parfait. Un taud ? Pas de problème ! Les coutures avec mon fil à voile ? Pas de problème ! Les oeillets qu’il me propose collent à l’aimant comme une moule à son rocher. Je retourne voir le patron taciturne, les siens sont en alu, à moitié prix. Il m’en vend un sac sans un mot. Mohamed va me les poser, pas de problème ! Le tout dans trois jours, pas de problème !

Dans la semaine ça ira, on a un peu de temps, il faut aussi que je voie un ophtalmo. Dire que je n’étais pas pressé : autre erreur.

 

Un joli coup de scalpel

 

Je reviens à la marina en vélo, très content de ma journée. Je croise Monique qui nous invite pour l’apéro sur Cythère leur beau grand ketch. Elle vient de faire refaire tous les coussins de son carré, du beau travail.

Naïma me demande : ” Comme ça s’est passé au souk ?” Pas de problème !

Naïma, l’assistante, Samir, le maître de port, le grand et le petit Assan, et même les policiers lymphatiques qui passent leurs journées sur le banc devant la capitainerie sont en train de me faire aimer cette marina assiégée de boutiques de luxe (voir le billet Les Maroc d’Agadir). Sous la bienveillance de ce groupe, un esprit convivial souffle sur les pontons. Ce village de bateaux semble parfaitement autonome des quais qui l’entourent.

 

Je dois me faire enlever un chalazion sur la paupière qui a résisté à la pommade que m’a prescrite le médecin de Brest. Samir me donne l’adresse de son spécialiste. J’éprouve une petite appréhension chauvine à me faire opérer hors de France. Le docteur Aboulazhar Driss a senti mon inquiétude, il la dénoue par des explications complètes et des gestes précis. Le lendemain, je m’allonge sur la table d’opération sans aucune arrière-pensée. À la réflexion, ma meilleure couronne vient de Thaïlande, les médecins chinois m’ont sauvé la vie dans le Xinyang et mon problème à l’oeil a été réglé en trois jours au Maroc. La dernière fois que j’ai demandé un rendez-vous chez l’ophtalmo, c’était à Saint-Brieuc. La secrétaire médicale m’a proposé une consultation dans un an ! J’ai cru qu’elle plaisantait.

 

De vilains coups de cutter

 

 

Le souk (11 hectares) est organisé par produits. Le quartier des fruits et légumes couvre des milliers de mètres carrés.

Je rends visite presque tous les jours à l’aimable Mohamed, il remet nos rendez-vous le matin à l’après-midi et l’après-midi pour le lendemain. L’avantage de sa boutique c’est qu’elle est près du souk. Avec plus de 3000 commerces, le Souk El Had d’Agadir se prétend le plus grand d’Afrique. C’est l’endroit de la ville que je préfère. Je passe les heures perdues à apprendre ce dédale d’abondances. On m’offre le thé, je ressors avec des sacs d’épices. Je ne sais pas résister au savoir-faire des commerçants marocains.

 

“Viens lundi à 8 heures 30, je te consacre la journée” finit par me dire Mohamed. Je n’ai pas très bien compris pourquoi je devais être là, mais je préfère. J’arrive pour le petit déjeuner. Nous partageons un thé à la menthe et du pain trempé dans l’huile d’olive avant d’entamer une journée de travail où je sers d’arpète et de contrôleur qualité. Le travail ne présente pas de difficulté, ce ne sont jamais que de grands rectangles dont il faut faire des ourlets. Mohamed est probablement un spécialiste de l’aménagement intérieur, il ne semble pas à l’aise avec ce tissu lourd, sa machine n’accepte pas le fil à voile. A l’évidence il fait de son mieux, dans la bonne humeur. À la fin de la journée, il ne reste plus qu’a poser la centaine d’oeillets sur les bords du taud et des prélards. Il n’a pas d’emporte-pièce, mais me promet de l’emprunter dès que possible au patron taciturne des Tentes du Soleil. L’opération, stimulée par quelques coups de fil, prend la semaine. Livré le dimanche à 22 heures nous ne découvrons le travail le lendemain. Il manque un oeillet sur cinq, les trous dans le tissu ont été faits au cutter, coupés souvent plus grands que la taille des oeillets visiblement écrabouillés au marteau.

Un des oeillets martyrs

 

Je téléphone à Mohamed. Il a l’air surpris et désolé. Il m’explique que ce n’est pas lui qui a fait les oeillets et me dit : “Pas de problème ! “. À ma grande surprise, il propose de racheter le tissu et de tout refaire. La couture d’un galon pour cacher le massacre me suffit.

La semaine suivante, juste avant de partir, je vais récupérer le tissu. Le galon avait été cousu, les trous faits, cette fois, à l’emporte-pièce, mais Mohamed m’a expliqué qu’avec 4 épaisseurs de tissu, on ne pouvait plus poser les oeillets. J’en pose un pour lui montrer que c’était possible. Il me dit : “Oui, mais cela prend trop de temps.”

Le patron taciturne des Tentes du Soleil regarde la scène d’un air sévère. J’ai compris trop tard que l’artisan pour les bâches c’était lui.

 

Les ressources “bateau” d’Agadir.

Agadir peut être une excellente escale selon les besoins. Voici nos observations (forcément partielles).

Agadir, une escale pour l'avitaillement.

La ville est bonheur pour l’avitaillement, avant une transat par exemple. Les produits sont de première qualité et pas cher en particulier les fruits et légumes. En plus du souk, un énorme hyper (Marjane) offre tous les articles européens habituels sauf la charcuterie (même en boîte). Le vin et les alcools sont chers.

Le gasoil était à 70 cts d’euros/l en mars 2012.

Agadir n’a pas de shipchandler, ni d’infrastructure pour sortir les bateaux de l’eau, mais on peut trouver le matériel qui équipe les bateaux de pêche, y compris électronique (au port).

La livraison d’achat par correspondance à la marina prend 10 jours.

Malgré notre mésaventure la sellerie, la couture, les tissus présentent un très bon rapport qualité-prix. Mon tissu Dickson pour auvent de café était à 7,5 euros/m pour une largeur de 120.

Est-ce possible de faire une capote ? Nous n’avons pas trouvé d’artisans ayant une machine puissante faisant le point zigzag et permettant de passer du fil à voile. Pas d’oeillets inox, pas de grosses fermetures éclair pour capote.

Sur les bateaux locaux, nous avons vu de belles réalisations d’inox au TIG, mais un bateau voisin a attendu l’artisan deux semaines avant de laisser tomber.

Un artisan du souk nous a parfaitement réparé un vélo pour trois fois rien.

La médecine nous a fait le meilleur effet. (Caroline a aussi eu un petit bobo bien soigné)

La marina est une des moins chères du Maroc, pays où le mouillage est interdit, en principe.

 

 

 

 

Les Maroc d’Agadir

Par

 

Où allons-nous ? Une marina moderne. Un pas de côté. “Chez les filles”.


Maroc ou Canaries ? À la hauteur de Lisbonne, nous n’avions toujours pas décidé quelle serait notre première escale hors de France. Caroline se faisait l’avocate d’Agadir, je plaidais pour Las Palmas. Premier critère : économique. Nous savions que la marina espagnole serait moins chère que la Marocaine, mais le coût de la vie un peu plus élevé. Deuxième critère : le taud.

La plage d'Agadir s'étend sur 10 km

Nous voulions faire faire un taud pour protéger le cockpit du soleil et pouvoir récupérer l’eau de pluie. Le tissu et la main-d’œuvre sont moins chers au royaume alaouite. D’autres arguments s’ajoutaient au choix d’Agadir : notre envie de sortir de l’Europe, l’aménité de la culture marocaine et in fine le choix résolu de Caroline contre lequel j’avais perdu d’avance.

 

L’arrivée par le nord de la ville nous fait découvrir un paysage de silos, de réservoirs de gaz et de port de commerce. Trois gros cargos mouillent dans la baie. Un sardinier rentre au port couvert d’oiseaux. Ces images m’ont rassuré. J’imaginais Agadir comme un grand village vacances, c’est d’abord un port, une ville, malgré sa superbe plage.

 

Maroc mondial


La marina d'Agadir, le reflet d'un Maroc moderne.

Une petite marina nous accueille dans un bassin carré bordé d’immeubles neufs. L’ensemble constitue une opération immobilière datant de 2007 destinée aux Marocains du haut de la classe moyenne, que ce pays compte de plus en plus nombreuse. L’architecture s’inspire des traditions mauresques, mais la philosophie tient plus de l’aéroport que du port. Boutiques Zara, Lacoste, Apple, Mexx, et quelques restaurants aux prix européens, voilà pour le commerce local. Chaque fin de semaine ces Champs Élysées miniatures drainent une noria de voitures de luxe aux vitres teintées rassemblées pour participer à un embouteillage convivial où chacun a le temps de faire admirer son auto. Ce quartier appartient aux lieux hors-sol de la culture mondiale, agréable, lisse, moderne et bête. Dans une vitrine, un portrait géant de Kate Moss me regarde bouche entrouverte comme pour me dire “Tu as beau partir, tu ne m’échapperas pas”.

 

 

Maroc local


Derrière le port, des gargotes très courues.

Je suis de mauvaise humeur et la fatigue de 10 jours de mer n’arrange rien. Je bougonne dans le bureau du port, mais rien ne semble pouvoir effacer le large sourire de l’employée de la marina qui doit bien connaître le râleur français. “Va vers le port ou le souk, ce n’est pas le vrai Maroc ici”, me conseille Naïma dont le charme fait disparaître l’image du mannequin anglais.

 

Cinq minutes de marche jusqu’à la barrière gardée du lotissement et nous quittons notre univers standardisé. Un ensemble de petits restaurants vendent, derrière le port, la pêche du jour. Sous un préau de tôle, les serveurs apportent les menus aux longues tables nappées de toiles cirées fleuries, alignées en peigne. Face aux tables, une juxtaposition de petites cuisines numérotées portent le nom de leurs propriétaires ou de l’établissement. “Chez les filles”, “Chez Brahim Chamali”, “Bienvenue chez Familia” s’affichent dans un décor de poissons peint.
Malgré la simplicité des lieux, on croise aussi bien des hommes en djellaba que ceux qui portent le costume. Nous nous asseyons à côté d’une femme en foulard et de ses deux enfants. Elle nous conseille le menu de base : une petite salade de tomates, quelques olives, un assortiment de fritures de soles, merlans, seiche et crevettes, de la harissa et du pain.
Le croustillant de la friture, le fondant du poisson frais, nous ne tardons pas à poser les couverts et manger avec les doigts. Trois euros cinquante.

Côté cour, près des grillades, un bassin de faïence pour se laver les mains. Il n’y a pas de robinet. Derrière la rangée de savons, un homme me verse l’eau d’une cruche de plastique dans les paumes. Je suis un peu gêné par ce geste déférent aux réminiscences bibliques. “Combien ?” “Tu donnes ce que tu veux” dit l’homme d’une voix calme avec une moue pour me faire comprendre que rien est aussi une possibilité.
Je suis au Maroc.

 

 

Avant et après le repas, un homme vous lave les mains.

 

 

Un Gascogne qui cogne

Par

 

Rencontre d’Aurélie à Agadir. Intrépide Aurélie. Analyse météo.

 

La démarche nonchalante, un chapeau blanc galonné aux couleurs de la Jamaïque, la clef de son bateau nouée autour du cou, Pierre Olivier – dit PO – vient nous prendre les amarres à notre arrivée à Agadir. Il arrive de Concarneau, on lui dit que nous venons de Brest.

Pierre-Olivier Meunier et Antoine Vanneste, l'équipage d'Aurélie

- Votre traversée s’est bien passée ?

- Parfaite.

- Même le Gascogne ?

Je pense à mon mal de mer, mais je m’entends répondre :

- Oui, même le Gascogne.

- Nous, on s’est fait secouer.

J’ai envie de savoir. Cet animal de Gascogne, finalement si tendre avec nous, est bien aussi sauvage que nous le redoutions (sur “notre” Gascogne, voir la vidéo de Caroline : Un Gascogne d’enfer). PO nous propose de nous montrer une vidéo.
 
Coque rouge, pont blanc, l’Écume de Mer de PO s’appelle Aurélie, nous y rencontrons Antoine, son équipier. Lui aussi a 22 ans, lui aussi moniteur de voile. Nous nous installons dans un carré à la déco décontractée type : « Les parents sont en vacances ». La séance commence, bien fraîche :

 

 

 

 

Il a raison, la mer paraît toujours plus sage en vidéo que dans la réalité et nous savons que les moments les plus pénibles ne sont jamais filmés. On a autre chose à faire.
 
- Et ensuite ?

 

 

 

 

 

Analyse météo

 
Comment l’intrépide Aurélie s’est-elle fait piéger dans le golfe ? Les deux garçons ne sont pas des amateurs et ils avaient consciencieusement pris la météo. En fait, c’est un front secondaire, pas évident à déceler qui a donné ce coup de vent.
 
Nous avons contacté par mail Jean Yves Bernot, météorologue et routeur pour comprendre la situation. Voici un exposé un peu technique, mais qui peut intéresser ceux qui comme moi aiment la science des vents.

 

 

 

 

Pour être complet, voici les conclusions de Jean Yves Bernot :
 
Le 18 et le 19 , si l’on ne possède que la carte d’analyse, la prévision de vent soutenu n’est pas évidente. On peut toujours dire après coup que les centres vont se déplacer, etc., mais cela n’était pas clair a priori.
Par contre, les cartes de prévision à 4 jours des services anglais et allemands montraient bien le creusement de la dépression secondaire qui n’est pas dangereuse, mais inconfortable sur un petit bateau.

Des fichiers Grib pris à bord auraient permis de prévoir le phénomène.

Conclusion :
Le 18 et 19, la situation était tentante pour descendre dans le Golfe.
Avant de partir, une prévis à 4-5 jours auraient probablement permis d’anticiper le creusement de la dépression secondaire qui reste de toute façon modérée.
Un bon équipage sur un bateau en ordre, même petit, peut accepter d’étaler 25-35 kt de vent en se mettant à la cape comme l’on fait vos interlocuteurs.
Une fois le vent soutenu passé, on redémarre rapidement vers le sud avant le prochain tour de manège.

Bien sûr, tout cela suppose que le bateau est en état, correctement mené.


C’était le cas.
 
PO conclue sur le sentiment qu’il garde du Gascogne. J’ai bien aimé sa réponse.