Skip to Content

Monthly Archives: juin 2012

Trop cher Touga

Par

 

“C’est le règlement !”. La puissance de Touga. La seule marina du Cap Vert. Abus de pouvoir. Le clash avec Touga. La resquille des annexes s’organise. Pire que Touga. Touga, drôle de gars.

 

Antouka arrive enfin à Mindelo. Je saute sur le ponton pour lui prendre les amarres. Le vent souffle, il faut soigner les demi-clefs. Au loin, ça gueule à la passerelle de la capitainerie. L’employé de la marina se précipite vers moi : “Touga veut te voir. Maintenant !” Fâché d’être dérangé dans mes retrouvailles avec Alex, je suis curieux de savoir ce qui vaut les cris du maître de port.

« Je ne veux pas que tu t’occupes des amarres ! » me lance le petit homme d’un air froid sans un bonjour. Il doit y avoir méprise. Je lui explique qu’Alex est un ami et que mon geste témoigne de la plus élémentaire des politesses. Il répète son ordre, son employé est là pour ça. “C’est le règlement !” ajoute-t-il pour bien asseoir son autorité devant la douzaine de clients qui ne perdent pas un mot de cette délicieuse scène d’humiliation publique. Et il retourne au bar.

Le bar de la marina, sa place publique.

C’est notre première rencontre.

 

Un pensionnat disciplinaire

 

Caroline et moi mettons notre annexe à couple de Dolphin of Leith pour tourner les images de leur départ imminent de la marina. Aboiement de Touga que je rejoins de nouveau au bar entouré de sa clique d’expatriés échoués pour toujours devant leurs bières. « Les annexes doivent être parquées à leur emplacement ! » J’ai beau dire : s’il vous plaît, je ne dérange pas, la marina est presque vide, je reste à côté du dinghy, ce n’est que le temps de filmer l’appareillage de Dolphin… Rien n’infléchit l’intransigeance de mon caporal des pontons en pleine représentation devant un auditoire imbibé et ravi.

Touga mène sa marina comme un pensionnat disciplinaire. Il réveille chez moi des réflexes de cancre de combat.

 

Mon ennemi, trapu comme un taureau, ne dépasse pas le mètre soixante-cinq. Sous un casque de cheveux noirs de jais coiffés en catogan, le visage trahit son intelligence dans une note de douceur inattendue. Nez droit, lèvres ourlées, Touga a dû être un enfant magnifique dont le regard gris-vert éclaire encore son teint cuivré. Probablement quadragénaire, le temps lui a légèrement tavelé la peau des joues. Caroline lui trouve un charme bad boy latino.

Touga est handicapé, mais on ne le sait que s’il se déplace. J’ai eu l’explication de sa démarche chaloupée dans le blog de Caramel1 : lors d’une partie de foot, un tacle le laisse à terre, paralysé. Un travail acharné lui permettra de retrouver l’usage de ses jambes. Il marche sans béquilles.

 

Loïck au ponton

 

Abus de position dominante

 

Ce prince règne en despote sur une armée d’employés pour offrir 120 places aux bateaux en route pour la transat, qui ont eu la bonne idée de visiter le Cap-Vert. Ouverte en 2007, c’est la seule marina de l’archipel. Peu de critique à faire sur ce lieu aux sanitaires impeccables, parfaitement sécurisé, saufs des prix un peu chers et une ambiance que nous ne sommes pas seuls à trouver détestable (cf les évaluations des marinas sur STW). Après une semaine au ponton (111 euros, dont un abattement de 25% pour basse saison), nous partons rejoindre “la résistance” au mouillage.

 

L’inconvénient du mouillage c’est la sécurité pour l’annexe. Si l’on débarque sur la plage, le vol est à craindre. La marina offre, pour 4 euros par jour, un endroit sous la capitainerie pour parquer nos précieux dinghys. Cet emplacement serait le bout de ponton le plus rentable de l’Atlantique Nord si tout le monde payait. Sur le canal 72, qui sert de communication entre les bateaux, on apprend vite que la resquille est possible pour ce qui est ressenti par la plupart comme une arnaque. Touga veille, mais ses employés sont loin d’être aussi zélés et n’abordent jamais celui qui “oublie” de payer. Problement une réaction aux réprimandes publiques dont ils sont l’objet, eux aussi.

 

Loïck rejoint “la résistance” au mouillage

 

“Toi, tu es encore plus stupide que moi !”

 

Ce jour-là nous débarquons vers 18 h pour une course rapide en ville, nous tentons une esquive, mais Touga me hèle. Nous payons. Après le dîner au bateau, nous décidons d’aller faire un tour en ville pour amortir notre forfait. La nuit l’annexe est un peu dégonflée, nous décidons de poser Caroline et Paluch au bout des pontons avant de faire le grand tour pour garer l’annexe à l’endroit idoine. Mon instinct de potache sent venir le clash.

 

Ne rien laisser dans l’annexe sur la plage.

Lorsque mes passagers  arrivent, Touga sort du bar en trombe et se précipite sur l’employé de la passerelle en hurlant. Pas besoin de parler le créole pour comprendre que le pauvre gars était en train de se prendre un savon pour défaut de surveillance. La scène dure et commence à devenir pénible. Caroline furieuse lance “Mais c’est militaire ici !” Le butor change de cible, mais ma belle est une adversaire coriace. Le ton monte. Touga éclate : “Il est interdit de déposer des gens sur les pontons ! C’est le règlement ! Il est affiché là !” Ravi de voir mon ennemi enrager pour des vétilles, je rentre dans la danse en souriant avec cet air insolent qui rendait fou mes profs : “Touga, s’il te plaît, montre-moi la ligne où c’est inscrit.” Il élude, bien sûr, ces détails sont rarement dans les règlements. Il charge de nouveau Caroline qui fulmine. Il veut nous interdire d’aller en ville. Nous avons payé pour la journée, je me fais un plaisir de lui dire qu’il a l’obligation de garder notre annexe. Il suggère que nous puissions ne pas la retrouver si nous sortons de la marina. Une menace ? Touga sent qu’il est allé un peu loin et reprend sa colère en bride. Il se ravise et il ordonne à son employé de nous rembourser. Caroline, par fierté, prend l’argent. Il lui lance : “Toi, tu es encore plus stupide que moi !” Victoire de Touga. Nous n’irons pas en ville. Lot de consolation nous récupérons nos 4 euros.

Plus tard, l’employé viendra remercier Caroline pour son intervention.

 

Excuses officieuses

 

Le lendemain je suis dans son bureau pour lui demander des excuses. Nous passons au vouvoiement : “Parce que je dépose deux personnes que vous connaissez sur les pontons , vous insultez ma femme et menacez mon annexe ?” Perspicace, Touga a bien compris que je suis un véritable emmerdeur qui veut lui faire payer ses manières de petit chef et que je ne vais pas le lâcher comme ça. Il nie les faits, mais concède que s’il l’avait fait ça, il s’excuserait. Ce conditionnel suffit pour des excuses officieuses.

La pêche au gros, une autre clientèle de la marina

Il me parle de la France et des règles qu’il s’est astreint à respecter. “Oui, j’ai été en France ! ” me dit-il avec fierté, mais son regard trahit un léger ressentiment. Je me demande si mon pays l’a accueilli avec l’hospitalité que je rencontre au Cap-Vert.

 

Avec un adversaire de cette qualité, la resquille devient un jeu jubilatoire. Les stratégies s’améliorent, mais Touga m’a à l’oeil. Fâché quand je dois payer, mais heureux comme un élève qui a trompé son maître lors que nous avons grugé le parking. Pourquoi ne vire-t-il pas ce client qui le vole ? En fait je n’échappe pas à la puissance de Touga. Je suis le cancre. Infantilisé.

La morgue blanche

 

Devant l’entrée de la marina, j’attends que quelqu’un passe pour lui emboîter le pas. Touga a désactivé l’ouverture des portes de notre carte magnétique pour contrôler nos allers et venues. Arrive un grand Européen, la casquette vissée sur la tête et le regard caché derrière des lunettes aussi noires que son gros 4X4 qu’il a garé en plein milieu du trottoir. Il pue la morgue blanche. C’est l’un des propriétaires de la marina, un chef de Touga. Il voit ma carte.

Les pontons de la marina sont loin d’être pleins, beaucoup de voiliers préfèrent le mouillage

̶  Vous êtes à la marina ?

̶  Je suis au mouillage.
̶  Je vais laisser des instructions pour que l’on vous prenne votre carte.
̶  Mais, il me reste un crédit de 300 litres d’eau dessus.
̶  Ils sont perdus.

 

À côté de son patron, Touga est un philanthrope. Il ne m’a jamais confisqué la carte magnétique qui permet l’accès à l’eau (du coup on prend aussi des douches interdites aux bateaux au mouillage).

A notre départ, nous nous sommes salués et il m’a donné quelques conseils de nav jusqu’à Tarrafal. Il savait que nous lui devions au moins une trentaine d’euros de parking mais n’a pas pipé mot. Nous lui avons rendu nos cartes et il nous a remboursé l’eau que nous n’avions pas utilisée.

 

Nous allions prendre l’annexe et je m’aperçois que nous avons oublié  une poubelle. Les conteneurs sont à l’extérieur de la marina. Je vais revoir Touga pour qu’il m’autorise à sortir. Sans un mot, il fait signe à un de ses employés pour qu’il aille jeter mon sac. Merci; je réalise que c’est le dernier mot que je lui ai dit.

 

Quand je pense que pendant tout ce temps Alex n’a jamais payé un sou pour son annexe et que Touga le saluait gentiment. Au pensionnat-marina, le surveillant général a aussi ses chouchous.

 

 

1 Le portrait de Touga s’intitule “La première volonté de Touga“. Un texte rapide et bien écrit à l’image de cet excellent site.

 

Mise à jour / juillet 2012 : L’annexe de Tigara a été volée dans la marina de Mindelo. Cette Nautiraid  équipée d’un petit 2 cv Suzuki a disparu alors qu’elle était sous la surveillance du personnel de la marina, attachée au ponton dédié aux annexes, me rapporte Bernard Puyjalon, le propriétaire de Tigara. Le blog de Tigara

 

 

Les Oh! de Santo Antão

Par

Deux jours de tourisme sur l’île de Santo Antão.

 

Tout le monde nous disait qu’il ne fallait pas partir de Mindelo sans aller visiter Santo Antão. Une des plus belles îles de l’archipel du Cap-Vert. Nous partons pour la journée avec Alex et Paluch d’Antouka (voir la vidéo de Caroline). Cette île volcanique qui culmine à 1 700 m nous a charmés. Nous sommes restés pour la nuit et une journée supplémentaire. Trop peu, mais suffisamment pour s’inquiéter de nos bateaux laissés seuls au mouillage à Mindelo.

 

 

Santo Antão est la première île qui a émergé de l'océan lors de notre arrivée au Cap-Vert

 

Notre balade sur l’île est une des “classiques” de Santo Antão. Peu importe, dans cette île du Cap-Vert on est loin du tourisme de masse, en particulier à cette époque de l’année.
 
 

Galerie version plein écran ou pour les navigateurs (comme Chrome) qui n’affichent pas bien cette galerie

 
 

 
© Les images 17, 20, 29, 30 et 31 sont de Paluch.
 

Pour les renseignements touristiques complémentaires, le site Midelo.info est particulièrement bien fait.

 

Somewhere naufrage au Cap-Vert

Par


Voisins de mouillage. “Tu me prêtes ton annexe ?” Puces nautiques sur le pont de Valinouk. L’histoire du naufrage de Somewhere.

 

 

Sur un catamaran jaune soleil, une jolie famille. La maman donne le bain dans une bassine à deux adorables petites filles aux cheveux blond suédois. Le papa est occupé à bricoler quelque chose dans un tas d’affaires hétéroclite dont je ne distingue qu’une éolienne sans pales. Une centaine de mètres séparent nos bateaux mouillés dans la baie de Mindelo. Comme souvent en regardant un voilier au mouillage, je me demande quelle est l’histoire de cet équipage. Ils ressemblent à l’image du bonheur.

 

 

L'équipage de Somewhere dans le carré de Valinouk

 

 

Un jour, leur barque se détache du cata, le vent souffle bonne brise. L’homme rame vers Loïck, il arrive vite, aborde debout, les deux mains accrochent au liston pour stabiliser son annexe dans un geste qui marque l’habitude de la mer. “Je m’appelle Stéphane, je viens vous voir parce que j’ai du matériel. Nous avons fait naufrage le mois dernier, je vends ce que j’ai pu récupérer du bateau. Et si tu veux bien, je prendrais ton annexe pour faire le tour des bateaux. Avec ce vent, vaut mieux avoir un moteur.”

 

Lorsque vous vivez sur un bateau de voyage, ces quelques mots ressemblent à l’image de l’horreur.

 

 

Plus de bateau, plus de maison


 

Lily sur le pont où sont stockés ce qui a pu être sauvé de Somewhere. Heureusement, une bonne partie a déjà été vendue.

Stéphane, Séverine et leurs deux filles, Betty et Lily, ont trouvé refuge sur Valinouk prêté par un Français pour l’instant au pays. Depuis la perte de Somewhere, ils n’ont plus de maison. Le bateau n’était pas assuré et ils n’ont pas de quoi en acheter un autre. Mais ils ne veulent pas mettre pied à terre, encore moins rentrer en France et mettre fin à cette vie de voyage initiée par Séverine. Stéphane est convaincu qu’il y a plus d’opportunité sur l’eau.

 

Sur la plage avant du catamaran, je chine dans les restes de Somewhere, empreint d’un certain malaise. Les apparaux du bateau disparu crient la vulnérabilité des projets de grande croisière. Mon ami Alex (voir la vidéo de Caroline) est là aussi, silencieux. J’ai du mal à ne pas nous voir en charognards. Perspicace, Stéphane devait avoir anticipé ces pensées morbides en m’assurant qu’il voulait tout vendre vite avant le retour du propriétaire de Valinouk. Acheter c’est les aider. Mais quoi ? Loïck sort de chantier. Ma confusion s’apaise lorsque je tombe sur un bloqueur Nautos. Parfait pour la drisse de spi.


 

À quelques mètres près

 


 

Nous passons dans le carré pour un goûter avec les enfants et entendre l’histoire de Somewhere racontée à deux voix par Séverine et Stéphane. Sans ciller.

 

 

Ils naviguaient depuis presque 3 ans sur ce Coronado 35, un ketch américain en composite lancé en 74, qu’ils avaient remporté aux enchères sur eBay. Partis de Sète en août 2009, ils descendent lentement vers le sud tout en travaillant. Séverine fait du shiatsu, Stéphane pratique son métier de brocanteur. Les Baléares, le Maroc, les Canaries, ils s’installent un temps au Cap-Vert après la naissance de Betty dans un village de Casamance1.

 

Cette nuit de fin février 2012, Stéphane revenait en solitaire de l’île de Santiago. Séverine l’attendait sur l’île de Boavista plus au nord. À l’approche de Sal Rei qu’il connaît, il appelle un ami mouillé dans la baie : “Tu me vois ?” “Oui tu es juste derrière moi”. Confiant il abandonne la table à carte pour se mettre à la barre. Coup de fil à Séverine qui entend cette dernière phrase avant que la communication ne se coupe : “Rassure-toi, j’arrive, je suis derrière Eugène. Hop-Hop-Hop ! J’ai touché! ” Le choc démâte l’artimon. Marche arrière. Impossible. Le ketch ne bouge plus que sous les coups de la forte houle. L’eau envahit la cabine. Somewhere s’incline sur les cailloux du récif de la Chave. Cette avancée rocheuse immergée, coiffée d’une toute petite île ferme le sud de la baie sur 800 mètres. À quelques dizaines de mètres plus à l’ouest, ça passait.

 

 

“Ma vie s’est écroulée en trois minutes”

 


Somewhere échoué sur le récif de la Chave

“Je n’étais pas blessé, dit Stéphane toujours clairvoyant dans son récit, j’ai passé un gilet et j’ai commencé à chercher les papiers et l’argent, mais dans la panique, avec les affaires qui flottent, je ne trouvais rien. Ensuite je me suis demandé quoi faire : mettre la survie à l’eau ? Elle serait déchirée par les cailloux avec ces vagues qui déferlent, pareil pour l’annexe, pareil pour moi. Rester à bord tant que le bateau ne coule pas et attendre le matin. Cette évidence s’est vite imposée à moi. Je n’avais pas peur pour ma vie. Il n’y avait plus rien à faire. Je me suis calé sur une banquette du carré, les pieds en appui sur la table pour rester au sec. La tension, le stress étaient énormes. Tout m’est tombé dessus. Ma vie s’est écroulée en trois minutes. J’avais envie de mourir.”

 

Le matin la barque d’un ami s’est approché autant que possible. Stéphane a chaussé les palmes et a sauté à l’eau avec deux touques contenant les papiers, l’argent et les deux albums-souvenirs des enfants.

 

Dépecé par la mer

 

Sal Rei, à l'ouest de l'île de Boavista (Cap Vert)

Pendent dix jours Stéphane reviendra à marée basse pour désarmer Somewhere, en faisant les 100 derniers mètres à la nage ou à pied dans plus d’un mètre d’eau. Sur cette île très touristique où l’argent règne, la solidarité des gens de mer n’a pas cours. Il doit payer les pêcheurs au prix fort pour accéder à l’épave, ce qui n’empêche pas les affaires de disparaître dans les transbordements.

Un matin, le bateau a disparu, dépecé par la mer. Seul le moteur pourra être récupéré au fond l’eau.

 

Stéphane parle sans façon de la dépression, des doutes, des remises en question, de la culpabilité, des mauvais rêves de Lily, même de l’épreuve pour le couple qu’engendre ce naufrage. Je l’écoute, je le regarde, je les regarde tous les deux, tous les quatre. Je sens surtout dans cette famille, une force énorme.

 

“Et à propos, ton ami qui t’a vu derrière lui, il avait une explication à donner ?”

“Non, me répond Stéphane sans rancœur, il était très ennuyé.”

 

 

 

 

 

Note 1 : Des amis de Stéphane et Séverine ont ouvert une souscription pour aider la famille à traverser cette passe difficile. Elle est toujours ouverte sur Facebook : SosSaveTheBoat

 

Note 2 : L’histoire du naufrage et ses conséquences sur le blog de Somewhere tenu par Séverine.

 

1 Une autre histoire extraordinaire de Séverine et Stéphane qu’ils nous ont racontée un soir lors d’un dîner. Pour l’accouchement de Betty dans le village de Djiromaït , ils n’étaient que deux, lui et elle. Mais dehors “tout le village nous accompagnait”, raconte Séverine. “Le plus beau jour de notre vie”. À lire sur leur blog au paragraphe Djiromaït


 

Affaires de fille

Par

 

Tenter de ranger toute sa vie dans un bateau tient du casse-tête chinois.


Maintenant que nous sommes au soleil pour un bout de temps, la disposition imaginée à Brest ne convient plus. Nous sortons tous nos vêtements pour un grand tri. Les pulls passent au fond des coffres, comme sous-vêtements chauds. Nous gardons quelques laines polaires et les cirés à portée de main.

 

 

Voici un bout de rush déloyal et sexiste filmé pendant ces moments difficiles :
 

 

Mindelo

Par


Balade en ville. Descente de police. Nuit de fête. Meurtre de José.

 

À terre, la mer s’offre comme un rêve de liberté. En mer, la terre devient un songe sensuel. C’est le charme de la grande croisière : toujours un plaisir à venir. Après treize jours d’une belle navigation depuis Agadir, nous découvrons Mindelo avec l’oeil serein de ceux qui ont fait leur part, apaisés, l’esprit rincé par l’océan des petites souillures accumulées par le confort de notre précédente escale.

 

Rien de coquin

 

Sur les hauteurs de la ville

Loick bien amarré aux pontons de la marina – pratique mais qui gâche une partie de la magnifique baie de la capitale culturelle du Cap-Vert -, nous partons nous promener le long des jolies façades colorées du centre-ville. Autour de l’hôtel de ville, une bonne partie des bâtiments datent du XIXème dans un style colonial hérité des Portugais. Quelques arbres torturés poussent sur les bords de rues pavées de pierres noires vernissées. Mais l’agrément de l’architecture compte peu dans la séduction de la ville comparée à l’élégance des silhouettes que l’on croise. Après le Maroc où le corps se cache, ici le corps est libre, légèrement vêtu comme s’il ne trouvait pas suffisamment de tissus pour couvrir ses membres élancés. Les jeunes femmes portent invariablement des débardeurs ajustés sur des shorts courts qui ne laissent aucun doute sur l’harmonie de leurs charmes. Les hommes, souvent grands, leur répondent tout en muscles dans un style parfois rap ou rasta, souvent sport. Tout le monde marche en tong. Paradoxalement, cette sensualité naturelle n’a rien de coquin, les mœurs sont pudiques. La grâce de cette population convoque la splendeur de l’Afrique et l’âme portugaise.

 

 

Patiente arrestation

 

Vente dans la rue

Adossées à un mur bleu roi, trois jeunes filles attendent devant de grandes bassines plastiques pleines de fruits, de légumes. Lors de sa découverte en 1456, cet archipel inhabité était couvert de végétation. Le peuplement et les sécheresses ont transformé la plupart des îles en un paysage sec et minéral ne permettant qu’un modeste maraîchage. Un kilo de tomates vaut le prix d’un kilo de poisson. Nous sommes en train d’acheter des papayes et des bananes aux adolescentes lorsqu’un pick-up de la police s’arrête brusquement à notre hauteur. Un policier ouvre la porte arrière pour embarquer les vendeuses à la sauvette. Ses collègues, l’air sévère, encerclent le petit groupe matraque à la main. Je suis ennuyé, les fruits sont déjà dans mon sac, mais je n’ai pas encore payé. Je tends un billet de 1 000 à la gamine aux yeux gris vert et je m’écarte sans attendre ma monnaie. Elle me sourit, fouille tranquillement dans sa poche, demande du change à sa copine et me rend quelques pièces. La police attend sans sourire, sans impatience.

 

 

Les ninjas

 

Une belle femme

Un bel homme

Quelques jours plus tard, la ville offre un concert public à l’occasion de son 133e anniversaire. Les rues sont barrées devant Palais du Gouverneur, un superbe bâtiment rose chamallow. Sur la scène, pour le warm-up, un groupe de rap braillard ennuie tout le monde. Soudain, une ondulation parcourt la foule pour ouvrir une brèche à cinq policiers géants, cagoulés, caparaçonnés de gilets pare-balles sur un treillis noir avec le holster sanglé sur la cuisse comme les forces spéciales. Leur longue matraque de bois passée entre les omoplates et le gilet augmente encore leurs statures. Ce sont les “ninjas” m’apprendra plus tard un résident français qui m’explique qu’ils sont formés aux méthodes brutales de la police brésilienne et ils ont réussi à venir à bout des gangs qui infestait la ville il y a dix ans. Je n’ai pas enquêté sur la criminalité au Cap-Vert, mais malgré la mauvaise réputation de Mindelo, nous n’avons jamais éprouvé le moindre sentiment d’insécurité (même au mouillage). Nous nous sommes fait voler le mouillage de l’annexe laissée sur la plage, un soir à Tarrafal, sur l’île de Santiago. Un excès de confiance de ma part, cela dit le chapardage est monnaie courante.

 

La danse des éléphants

 

Sia Tolno pour le 133e anniversaire de la ville

Le public continue à boire du grog à petites gorgées (rien à voir avec notre grog, au Cap-Vert c’est une eau de vie de canne à sucre bien corsée aussi appelée aquardente). Sia Tolno monte sur la scène. Je ne savais pas qu’elle avait reçu le prix Découverte de RFI, je ne la connaissais pas. Après quelques reprises de Césaria Evora que tout le monde reprend en chœur, ses morceaux de world music commencent à faire bouger un public jusqu’ici plutôt froid. Elle catalyse ce moment magique où la foule part en fête. La ville se met à danser, les vieux comme les jeunes se défient dans des petits mouvements précis venus du zouk. Les corps ondulent, roulent, miment, jouent dans une économie de gestes ciselés impeccablement calés sur le tempo. Sourires, petites caresses sur l’épaule, et partout des saluts de connivence, pouce levé, si répandus au Cap-Vert. Un groupe de jeune ouvre leur cercle pour nous inclure. Paluch, notre équipier polonais, et moi dansons dans un style très pur emprunté aux éléphants de cirque ce qui ne nous empêche pas de répondre swing pour swing à nos artistes du rythme. Nous en serons d’une tournée de grog pour notre petit groupe. Ils partagent leurs tamarins, un fruit aux notes acidulées qui me rappelle les friandises de boulangerie. Comme une bonne partie du public, nous sommes franchement imbibés quand la musique s’arrête. Dans ces instants flottants qui marquent la fin de la fête, on croise quelques regards hagards caractéristiques de l’ivresse aux alcools blancs. Sur le trajet qui nous ramène au bateau nous sommes souvent sollicités : “Cigórre  ? Dnhér ?” -cigarettes, argent- on donne puis refuse. Si un regard se fait noir, on lève le drapeau blanc, le pouce en l’air devient un pacte de non-agression : “Tud’ fíx ?” Tout va bien ? “Fíx”. Bien.

 

Tout ne va pas bien !

 

José Pelatz

Post-Scriptum : Au moment où je publie ce billet, j’apprends le meurtre de José, notre voisin de ponton à Mindelo. Nous présentons nos sincères condoléances à sa femme et à sa fille.

José nous avait parlé d’elles pour nous dire qu’il avait hâte de les rejoindre et de leur consacrer du temps.

 

L’histoire de José raconté par ses amis de Mindelo :

Le blog de Jean Louis qui retrace le projet de José :
http://www.jeanlouisclemendot.fr/

Le blog de Gwendal qui fut témoin du drame :
http://laboiteuse.blogspot.com/2012/05/jose.html

 

Cet événement choquant relativise les impressions rassurantes sur la sécurité à Mindelo décrite dans ce billet. Malgré l’émotion, je ne crois pas qu’il faille condamner cette destination de grande croisière. Caroline et moi pouvons témoigner des pratiques suivantes :

À Mindelo : Nous nous sommes promenés souvent seuls (Caroline de son côté et moi du mien) avec le matériel photo et caméra visibles et en action, y compris dans les quartiers du marché aux poissons, sur la plage au nord, dans le haut de la ville, au chantier (Caroline seule, elle est même allée boire un verre de grog avec les ouvriers). Nous avons traîné jusqu’à 3 heures du matin dans une foule alcoolisée après un concert. Nous avons dormi bateau ouvert au mouillage. Nous avons laissé le bateau (au mouillage dans la baie) pendant 2 jours pour aller à San Antao ainsi que notre ami sur Antouka qui était au mouillage côté cargos.