Skip to Content

Monthly Archives: août 2012

Un aluguer pour Assomada

Par


Immigrés clandestins. L’aluguer 1, le taxi collectif du Cap-Vert. Entre émigrés. La porteuse d’eau. Les fruits et légumes de l’avitaillement.

 

Tarrafal, au nord de l'île de SantiagoNous sommes des immigrés clandestins au Cap-Vert depuis une semaine. Nous avons dépassé la date de notre clairance. Notre excuse officielle repose sur la pénurie d’eau à Tarrafal. La pompe qui nourrit la ville est cassée, nous ne pouvons plus faire le plein d’eau pour notre traversée de l’Atlantique. Notre situation ne semble pas gêner la police maritime qui, chaque matin, tourne autour de Loïck en nous gratifiant de chaleureux saluts. Ils s’entraînent à manier leur nouveau hors-bord. Derrière nos grands sourires, on se dit qu’il va bien falloir y aller, pas seulement parce que l’on craint pour notre peinture de coque. Demain, promis, nous faisons les courses d’avitaillement.

 

Un bon aluguer est un aluguer bondé

 

Un aluguer peut transporter jusqu’à 20 passagers.

Une semaine plus tard, nous prenons enfin l’aluguer 1 pour Assomada, la ville au centre de l’île de Santiago. Ce gros bourg n’a pas d’autre intérêt que son marché, mais c’est suffisant pour justifier une heure de route en minibus. Mais il faut compter plus. Ces véhicules qui ne pourraient transporter que 9 personnes en France permettent d’entasser jusqu’à 20 passagers. Le voyageur néophyte aura tendance à éviter le bus bondé où il ne reste qu’un strapontin. C’est une erreur. Il est prêt à partir. Les aluguers qui parcourent l’île appartiennent généralement à leur chauffeur et il n’est pas question de rouler à vide. Dès qu’un minibus trouve quelques passagers, il part faire le tour de la ville pour faire le complément. Le chauffeur ralentit au niveau des piétons corne et souvent un des passagers crie le nom de la destination.

 

Une chti capverdienne

 

Cécila, une capverdienne d’Amiens

Notre bus est vide, mais le chauffeur nous promet de ne pas tarder. Après un petit tour dans Tarrafal où l’on se fait un plaisir de crier “Assomada” par la fenêtre comme des vrais Capverdiens, nous quittons la ville presque à vide malgré nos efforts. “Vous êtes en vacances ?” nous demande une passagère d’une cinquantaine d’années dans un français teinté d’un léger accent chti. Cécilia a quitté le Cap-Vert à l’âge de six ans, elle habite Amiens. Elle est revenue pour trois semaines dans son île natale. Une pensée cocasse me vient à l’esprit : nous ne sommes pas en vacances, nous sommes des immigrés clandestins dans ton pays, toi qui as émigré dans le mien, qui est maintenant le tien. Notre conversation roule sur le Cap-Vert et la France nous faisant oublier les kilomètres. Avant de descendre, Cecilia nous fait une proposition que nous devons décliner : elle nous invite à déjeuner chez sa tante où elle se rend en visite. Je ne suis pas sûr que j’aurais eu ce geste si j’avais rencontré un couple de Capverdiens dans le bus à Paris. Ma tante aurait fait une drôle de tête.

 

Un verre collectif

 

Une manifestation électorale dansée

Assomada, comme tout le Cap-Vert, est en pleine campagne électorale pour les municipales. Du fond de mon ignorance de la politique locale, je ne vois que les camions sonos dont les murs d’enceinte hurlent peu de slogans et beaucoup de musique dans les rues de la ville. Les camions sont soit rouge soit jaune 2. Chaque force politique a arrosé la population de T-shirts et de casquettes tout neufs. Une manifestation de soutien au candidat jaune passe devant le marché en dansant. Au milieu de cette foule ondulante, une jeune fille marche avec souplesse, droite comme une danseuse classique, une bouteille de 5 litres d’eau en équilibre sur la tête. L’élégance de ses mouvements me stupéfie de beauté. Le temps que je sorte l’appareil… Raté. Je la hèle pour faire un portrait d’elle, par dépit d’avoir laissé passer cette image. La porteuse d’eau croit que je veux boire. Elle me sert dans un verre collectif qu’elle garde retourné dans une carafe en plastique où traîne un fond d’eau. Cette précaution sanitaire me paraît dérisoire, mais je ne me vois pas refuser de boire. Comme si ce petit moment de grâce qu’elle m’avait offert ne pouvait engendrer de désagréments. Je ne réussis à faire qu’une photo souvenir.
 

Une porteuse d’eau pleine de grâce

 

Surtout du chou

 
Dans ce beau marché, nous cherchons d’abord les légumes et fruits qui se conservent bien. Les choux, les oranges, les potirons entiers et autres cucurbitacées, les citrons, les oignons feront les derniers repas frais avant les boîtes. En deuxième rang, les patates et les pommes, puis les carottes, les tomates, les poivrons, les bananes (ne pas prendre un seul régime car elles mûrissent toutes en même temps), ils passent rarement les dix jours. Pour le début de la traversée tout est permis : les mangues, les courgettes, les avocats, les concombres, papayes… les commerçants sont un peu surpris de nous voir choisir tout ce qui n’est pas mûr, mais ils apprécient nos commandes : 25 citrons, 4 choux… dans ce pays qui manque d’eau, les fruits et légumes sont assez chers comparé au niveau de vie locale. Le kilo d’orange vaut plus que le kilo de poisson.
 
Pour le retour, le bus est plein de gens et de vivres alors, ça prend du temps. C’est une autre caractéristique des aluguers du Cap-Vert, ils déposent les clients et leurs bagages devant chez eux, ce qui occasionne quelques détours. Une jolie façon de voir le transport collectif, surtout quand c’est votre tour. Le bus nous dépose au bord de la plage.
La police maritime semble attendre quelque chose au bord de l’eau. Un policier vient nous voir avec Zezinho qui traduit : serions-nous d’accord pour emmener un policier en annexe jusqu’à leur hors-bord mouillé dans la baie ?
Nous allons regretter ce pays.

 

 

 
 
 
 

 

Note :

1 / Littéralement, l’aluguer signifie «à louer». Prononcer “alouguère” Il s’agit de minibus ou de pick-ups qui sillonnent les îles à la recherche de clients ou de marchandises à transporter. Le prix de la course, peu cher, dépend de la destination.
 
2/ Les “jaunes” sont du Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV, au pouvoir), les “rouges” font partie de l’opposition, ils représentent Le Mouvement pour la Démocratie ( MpD). Le MdP reportera 13 mairies sur 22. Nous n’avons pas rencontré de représentants des deux autres petits partis en lice. Source :  Un article de Afiquinfos.
 

Petit carénage en compagnie

Par

 

Un baliste sous le bateau. Carénage à l’eau. Quelques outils. Un baliste au four ?

 

Tarrafal, au nord de l'île de SantiagoLe baliste me regarde entrer dans son territoire avec des airs de vieille Anglaise qui examine un nouveau joueur dans son club de bridge. Mine de rien, mais qui n’en pense pas moins. Bientôt trois semaines qu’il habite sous la coque de Loïck. Je lui fais mes excuses sous marines et je m’attaque à la destruction de son garde-manger. Le baliste, pas farouche, me tourne autour. Le coup de brosse est nécessaire, nous partons bientôt pour trois semaines de navigation, traverser l’Atlantique. Je croise son regard, à ses yeux l’excuse n’est pas valable.

 

Crinière d’algues

 

Le baliste ponctué. Cliquer sur l’image pour voir la fiche descriptive de ce poisson © Simon Von Hoevel

Huit mois que le bateau est à l’eau, plus trois mois que nous naviguons dans des eaux au-dessus de 20 degrés et notre coque est à peu près propre(1). En revanche les pièces sans antifouling (les anodes, l’hélice et les sondes) abritent un petit monde fascinant d’algues, de poissons et de crustacés. Le speedomètre ne peut plus tourner. Il n’a fallu que deux mois de mouillage pour qu’une crinière pousse sur les cinq premiers mètres du mouillage, ses grandes mèches vertes flottent au gré du courant. Un grand tampon-jex enroulé autour de la chaîne suffit à émonder la végétation, mais c’est peut être moins pratique que le gant en cotte de mailles qu’utilise les bouchers(2). Il aurait aussi pu être utile sur la couronne d’anatifes qui a poussé sur la ligne de flottaison.

 

 

Exercice d’apnée

 

Je gratte, je frotte, mon travail produit un nuage de petites particules qui fait le régal de tout petits poissons très vifs. C’est maintenant que je suis à l’eau que je souviens de la recommandation d’un habitué des mers chaudes : mettre des bouchons d’oreilles pour ne pas risquer une otite due à l’infection par ces petits débris. Un bon rinçage à l’eau douce avec le pulvérisateur de jardin à poste sur la plateforme devrait suffire. Un geste qui devient vite un réflexe après chaque baignade dans les eaux tropicales.

 

Les balanes. Cliquer sur l’image pour voir la fiche descriptive © Wilfried Bay-Nouailhat

Je regrette de n’avoir ni bouteille de plongée ni narguilé pour faire cette corvée. À défaut,je tente d’en faire un exercice d’apnée. Plombé comme une victime de la mafia sicilienne, je m’accroche à la coque avec une ventouse de vitrier pour éviter la chute vers le fond. Faire le vide en soi, ralentir les gestes, souhaiter l’arrêt du cœur. Selon tous les manuels modernes, l’apnée c’est une question de mental. Comme un enfant qui joue à Bruce Lee, je fais des katas en nettoyant mon hélice. Je suis le samouraï qui décapite les balanes de son sabre étincelant, lorsque soudain, le baliste surgit dans mon masque pour profiter du festin. Où est-ce une charge ? Ces poissons sont connus pour ce comportement téméraire.

 

Le baliste ne fuit pas

 

Les filets de filières rendent le bateau plus sécurisant.

Chacun l’a remarqué : se faire surprendre sous l’eau décuple l’effroi. Une poussée d’adrénaline, parfaitement fatale à l’apnée, me fait passer du guerrier nippon au noyé en panique. Après une goulée d’air, je me souviens qu’Erwan m’a dit que les balistes au four font un plat délicieux. Sur le pont, le fusil attend le moment d’exprimer sa nature profonde, juste à côté de Caroline qui ravaude les filets des filières. Elle n’a qu’un geste à faire pour le jeter à l’eau.

Trois semaines que ce poisson surveille nos bains. Même lorsque je rentre de la chasse bredouille, le fusil encore armé, il ne fuit pas. Le baliste n’a peur de rien ce qui le rend, pour moi, impossible à chasser. Ce qui m’énerve c’est qu’il me regarde comme s’il le savait.

 

J’ai à peine terminé de brosser l’hélice qu’il reprend sa place à la base du safran. Il a peut-être envie de venir avec nous au Brésil ?

 

 

1/ Nous avons passé 3 couches d’un antifouling érodable qui remplit bien sa mission (Seaforce 90 de chez Jotun). Nous avons comparé avec le procédé Métagrip au zinc silicaté de la coque acier d’Alex qui a mis à l’eau en même temps que nous et qui a fait le même trajet (8 mois de mer depuis la Bretagne). Il avait beaucoup plus de flore et de faune que nous sur la coque, mais un brossage sous l’eau a suffi pour tout faire partir (une heure et demie en bouteille -voir la vidéo de Caroline Tarrafal 2). Pour notre part, nous ne pouvons pas brosser sous l’eau sans polluer le milieu et abîmer l’antifouling. Nous partirons donc dans avec une coque très correcte, mais pas complètement impeccable, car quelques algues qui ressemblent à des champignons plats apparaissent. Le flux de l’eau en navigation ne suffira pas à les ôter. Alex, comme nous, est content de son choix.

 

Procédé Meta au zinc. Avant (en haut) et après un coup de brosse (en bas).

 

Antifouling érodable Seaforce 90. Même parcours et temps à l’eau pour les deux carènes.


 

 
 

2/ Une astuce que nous a donnée un bateau Suisse-allemand. Je n’ai pas testé, mais l’objet m’a semblé utile pour un carénage sous l’eau dont on ressort souvent avec des petites coupures.

 

 

Clearance en eaux troubles

Par

 

Le mot clairance. L’exemple de la douane australienne. Les formalités à Praia. Tentations clandestines

 

Au nord de l'île de SantiagoClearance est un joli mot anglais que l’on aurait dû traduire par « cauchemar de grande croisière». Francisé en 1973, la clairance est une autorisation donnée à un navire de faire mouvement1. Ce mot résume l’ensemble des formalités d’entrée et de sortie d’un pays, l’un des sujets les plus discutés dans les carrés des bateaux de voyage. En général2, pas besoin de visas pour accoster en terre étrangère, mais le nombre d’administrations à satisfaire varie d’un pays à l’autre. Le service de l’immigration et les autorités maritimes, parfois confondues avec la douane, forment le socle minimum. Il faut souvent ajouter les autorités sanitaires dites « la quarantaine » et la capitainerie du port.

 

Direction Praia

 

 

Erwan dans le bus vers Praia

À Tarrafal, il n’est pas possible de faire la sortie du Cap-Vert. Seuls les ports de Mindelo, Palmeira et Praia offrent les services compétents. Assez logiquement, la police maritime pourrait nous demander de voir le bateau pour nous donner nos papiers, mais nous n’avons aucune envie de descendre Loïck à Praia à 60 milles au sud. Erwan sur Lohengreen se trouve dans la même situation. Après plusieurs séjours au Cap-Vert, il parle parfaitement le créole. Nous nous joignons à lui pour tenter une clairance à Praia par la route.

 

Il était une fois l’Australie

 

Dans le bus bondé qui nous emmène à travers l’île de Santiago, nous plaisantons avec Erwan sur notre arrivée en Australie en 2005 lors de notre précédent voyage. Le pays est connu pour sa sévérité douanière :

 

En bons invités prévenants, nous avions envoyé un mail aux services des douanes 96 heures avant notre arrivée (obligatoire sous peine d’amende). Le pavillon Q avait dûment été hissé sous une barre de flèche bâbord; il n’était pas question de descendre à terre avant d’y être invité par les autorités. Une escorte nous désigne le petit ponton d’accueil décoré avec soin de barbelés savamment enchevêtrés. Sans faire de manière, une jolie femme est montée à bord, suivie de deux hommes la main sur leurs armes. L’officier d’immigration nous a fait asseoir dans le carré pour nous poser des questions dignes d’une discussion avec nos meilleurs amis : drogues, armes, SIDA, etc. Pendant ce temps, son collègue de la douane, qui avait aussi envie de mieux nous connaître, ouvre tous les placards, les coffres, les planchers. Quand je l’ai vu se diriger vers le sac de linge sale de quinze jours de traversée, j’ai pensé que nous allions devenir rapidement très intimes. La jeune femme de la quarantaine s’est préoccupée de notre alimentation comme une mère, mais elle ne semblait pas apprécier notre diététique. Munie d’un grand sac poubelle noir, elle a jeté tout ce que nous avions entamé, mais aussi nos réserves d’épices, de thé, de céréales, de pâtes, nos fruits et légumes, la viande en boîte, le lait en poudre, etc

Après tant de bienveillance, nos hôtes nous ont souhaité « Welcome in Australia » en guise d’au revoir. Certaines choses sont inversées dans l’hémisphère sud.

 

Deux tampons

 

La police maritime du Cap Vert, moins sévère qu’il n’y paraît (à Mindelo lors de notre entrée)

 

 

Pour sortir du Cap-Vert, il ne faut que deux tampons, d’abord celui de la police maritime ensuite celui de l’Immigration. Arrivée à Praia nous descendons vers le port, le bord de mer est hérissé d’épaves. Erwan décide de jouer franc-jeu et explique au fonctionnaire que nos bateaux sont dans la baie de Tarrafal et que l’on aimerait quitter le territoire à partir de là. L’homme sanglé dans son treillis bleu marine prend un air préoccupé et sans un mot se met à chercher dans un placard. Après dix minutes, il nous demande de le suivre dans une autre pièce éclairée comme la précédente par un néon blafard. Nous saluons en portugais chaque policier qui passe avec des mines de bons élèves obséquieux pendant que le flic flegmatique distille tranquillement les marques de son autorité. Il finit par nous tendre les formulaires de clairance. Erwan me jette un coup d’œil en tachant de ne pas sourire.

À l’Immigration l’officier a accepté de postdater notre sortie du territoire d’une semaine pour nous laisser le temps de faire l’avitaillement.

 

Le marché aux bidons

 

 

Le marché de Sucupira à Praia. Un classique à ne pas manquer.

L’esprit serein, nous rejoignons Caroline, Alex et Paluch (l’équipage d’Antouka) au marché aux bidons de Sucupira où se vend le produit de la solidarité de la diaspora capverdienne3. Nous nous attablons dans baraque ouverte sur la rue poussiéreuse, venteuse, populeuse, chaleureuse pour manger un poulet-riz-frites.

Erwan et moi racontons notre matinée un brin fanfarons, fiers d’avoir parié sur la magnanimité des autorités capverdiennes. Alex était sûr que nous serions obligés d’emmener les bateaux à Praia et se demandait s’il n’allait pas quitter le Cap-Vert sans clairance. Une seconde raison l’orientait vers ce choix : il voulait visiter l’île de Brava, au bout de l’archipel, avant de partir.

 

Orthodoxe, fugitif ou clandestin

 

Dans ce cas classique pour les bateaux de voyage trois possibilités se présentent. L’orthodoxe : aller visiter l’île et revenir au port de clairance pour faire tamponner son visa ; il faut alors faire 100 milles, dont la moitié au près dans une région où 40 nœuds de vent sont monnaie courante. La fugitive : visiter l’île en toute légalité et partir du pays sans visa de sortie ; c’est se condamner à ne plus revenir dans ce pays et s’exposer aux soupçons de l’autorité du prochain pays visité qui va se demander pourquoi vous n’avez pas fait de sortie dans le pays précédent (pas sûr qu’un bon mensonge suffise à éviter les problèmes). La clandestine : faire sa sortie au port principal et visiter l’île ensuite en prétextant l’avarie ; un acte qui peut être lourd de conséquences financières et qui peut aller jusqu’à la saisie du bateau.

 

On peut aussi ne pas visiter ces îles en bout de pays. C’est la solution que choisira Alex.

Fort de notre expérience, il est revenu en bus à Praia pour faire ses papiers. Mais il a eu toutes les difficultés du monde à obtenir sa clairance pour son bateau resté, comme nous, à Tarrafal.

Souvent douane varie, bien fol qui s’y fie.

 

Notes :

 

1 Définition du Grand Robert de la Langue Française 2005. Mot emprunté à l’aéronautique.

 

 

2 Les formalités : les conseils de Caramel, en particulier sur le délicat problème des États Unis : . Pour la Papouasie en 2004 nous avons aussi dû faire un visa préalable. Certaines régions comme l’Antarctique nécessitent des autorisations spécifiques. Bien se renseigner avant de partir est une précaution de base.

 

3 Sur le marché aux bidons de Praia voir le paragraphe #2 La fripe au Cap-Vert : à l’usage du « bidon » dans l’article Mort de la fripe en Afrique ou fin d’un cycle ? De Sylvie BREDELOUP, Jérôme LOMBARD. in REVUE TIERS MONDE – N° 194 – AVRIL-JUIN 2008 publiée sur le site de l‘Université de Géographie de Rouen.

 

Pour naviguer au Cap-Vert : http://www.mindelo.info/_voile.php

 

 

 

Le temps de l’escale

Par

 

Douceur de vivre. Combien de temps pour une escale ? Besoin de contacts humains.

 

Au nord de l'île de SantiagoDans cette petite baie du sud du Cap-Vert, il n’est pas compliqué de connaître l’heure. L’église sonne le début du jour. Il est six heures. Lorsque les pêcheurs reviennent de la mer, on sait que l’on va bientôt déjeuner. À midi, la cloche de l’église sonne pour la deuxième fois. Quand les barques quittent la plage, il est temps d’incliner le panneau solaire vers l’ouest. Le temps de finir l’activité du jour et nous partons chasser le poisson du dîner. Tous les jours de la semaine se ressemblent, mais le dimanche est facile à reconnaître : l’église carillonne, les pêcheurs laissent la plage aux baigneurs. Au-delà de cette échéance hebdomadaire, la mesure du temps s’estompe.

 

Du temps à discrétion

 

La baie de Tarrafal, sur l'horizon, à 35 milles l'île-volcan Fogo culmine à plus de 2000m

La baie de Tarrafal. Sur l’horizon, à 35 milles l’île-volcan Fogo culmine à plus de 2000m | © Paluch

 

Je n’ai pas éprouvé ce sentiment depuis des années. La préparation de ce voyage a cannibalisé notre temps libre, englouti nos vacances. Sept ans que nous marchons au pas cadencé en nous projetant dans un avenir incertain, mais ordonné par le calendrier. Sept ans que nous avançons avec un but précis. Depuis notre départ de Brest, les obligations desserrent doucement leur étau. Nous avons du travail (les films, les articles et le bateau), mais le tempo des escales est libre. Notre projet est d’abord de vivre sur l’eau en nomades, la question de l’itinéraire est secondaire. Le temps consacré au mouillage s’offre à discrétion   ̶ devenant un sujet de débat dans le carré de Loïck. Entre le temps nécessaire pour découvrir la richesse d’un lieu qui nous suggère de rester et l’appel de la mer qui nous propose de partir, l’équilibre n’est pas simple.

 

Notre première rencontre, Nazu.

 

 

Lors de notre premier voyage, nous naviguions dans le cadre d’une année sabbatique. Une durée limitée qui pousse à une « rentabilité » du voyage. Les haltes supérieures à trois semaines étaient rares. Pour ce nouveau périple, nous voyageons sans échéance. D’autres critères commandent la durée de nos escales. En particulier, je n’avais pas anticipé le besoin que j’ai de contact humain.

 

“Affamés de relations”

 

Aujourd’hui, avec Skype, Facebook et les courriels, les proches n’ont jamais été aussi proches. Sur une année, ces outils peuvent presque suffire à combler le temps qui sépare des futures embrassades. Mais pour ceux qui sont partis vivre en bateaux plusieurs années, aussi puissantes que soient ces relations numériques, elles ne peuvent remplacer le plaisir d’un sourire, la chaleur d’un coup de main, l’agrément d’un petit commentaire matinal sur le temps ou carrément une bonne grosse discussion bavarde et arrosée sur le monde et la façon dont il tourne.

 

” Les bateaux de voyage sont affamés de relations ” affirme Gwendal1 qui voyage seul sur La Boiteuse, ” sur les pontons les amitiés vont plus vite qu’à terre ”. Et plus l’escale s’allonge plus on goûte aux plaisirs amicaux, que l’on sait pourtant condamnés par un départ inéluctable.

 

Alex prépare activement sa traversée de l’Atlantique.

 

Jusqu’ici, j’avais toujours trouvé surprenant ces bateaux qui naviguent ensemble pendant plusieurs mois et nous voici bord à bord avec Antouka depuis Mindelo (voir les billets précédents). Alex avait promis de traverser l’Atlantique au début du mois, mais il sait qu’en face, dans un premier temps, il sera seul (je ne parle pas de la solitude du temps passé en mer ou dans une nature sauvage , savoureuse pour beaucoup, bien différente de la solitude de l’étranger). Régulièrement, il parle de son départ que nous décourageons par toute sorte de stratagèmes déloyaux. Voilà trois semaines qu’il trahit sa promesse avec complaisance.

 

Ici et maintenant

 

Rencontrer les gens qui habitent à terre demande plus de temps encore. Souvent l’obstacle de la langue handicape les échanges. Un inconvénient compensé largement par la richesse de l’altérité et l’assurance de ne pas parler, pour une fois, d’histoire de bateaux. Pour les vagabonds des mers que nous croisons, la bonne compagnie prend vite le pas sur les trésors touristiques.

Badou et son chien Amiga, nos voisins de bateau sans annexe.

 

Dans notre mouillage à Tarrafal il n’y a pas de palais à visiter, mais pas un jour ne passe sans au moins, un sourire de Ména, un salut de Batu, un déjeuner chez Suzy, une discussion avec Zezihnio, une chasse avec Alex, une bière chez François, un coup d’annexe pour Badou, quelques pas avec Erwan… Ici, tous les visages portent un nom.

Quand les amitiés se nouent, le regard se détourne du calendrier, par pudeur. Le présent doit prendre ses aises dans ce temps de l’escale qui n’a ni passé ni futur, comme si notre relâche devait durer toujours.

 

 

1Le blog de Gwendal : La Boiteuse