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Monthly Archives: novembre 2012

La Patagonie en solitaire

Par

 

Un bateau pour la Patagonie. Une annexe légère. Deux fois la Patagonie. La BLU dans le sud.

 

Pier, le norvégien, est le prochain sur ma liste, mais il n’est pas facile à coincer. J’ai appris qu’il a fait les canaux de Patagonie en solitaire – ce que je considère comme un exploit – et sans Iridium. Avec une simple BLU. Deux raisons pour lesquelles je cours après ce petit homme athlétique que je dérange toujours au milieu d’une activité quelconque. « Come back. Any time ! » me dit-il à chaque fois avec un grand sourire. J’ai fini par lui proposer un rendez-vous.

"Freydris"

“Freydris”, un Maxi 130 solide

 

Le sacrifice du yawl

 

Freydis, un 43 pieds gréé en ketch, est le genre de bateau où l’on se déchausse spontanément avant de monter à bord. Pas par courtoisie envers un propriétaire tatillon, simplement par confort, pour le plaisir de sentir ce canot bien tenu sous les pieds. Ce Maxi 130 dessiné par le suédois Pelle Peterson date de 1985. Pour faire la Patagonie, Per W. Aashen, qui fut lui aussi architecte naval – de bateaux de pêche précise-t-il –, a d’abord hésité entre faire construire un Hans 43 (« trop cher »), ou acheter un Swan 40 pieds, mais il trouvait le cockpit mal placé. Pour acheter, en 2006, ce solide quillard en fibre de verre, il se sépare d’un superbe « classic », un yawl de 52 pieds dont il décroche la photo face à la table à carte. Il me monte pieusement l’image comme s’il s’agissait d’un membre de la famille disparu. Un sacrifice qui lui a permis de réaliser une aventure qu’il attendait depuis trente ans : Cap Nord – Cap Horn en solitaire.

 

Une saute de vent

 

Lorsque je suis monté à bord de Freydis, Per était en train de bricoler son annexe. « C’est grâce à elle que j’ai pu faire la Patagonie en solitaire. » La navigation dans les canaux oblige à s’arrêter la nuit dans des « caletas », des petites criques où la violence des vents et ma mauvaise tenue des fonds obligent à amarrer les bateaux aux rochers de tous cotés, « en araignée ». Cette manœuvre se fait, en général, au moins à deux : pendant qu’un équipier stabilise le bateau au moteur, l’autre va tirer les amarres à terre avec l’annexe. « Comme j’étais seul, j’attendais une saute de vent et je me jetais dans l’annexe, ramant le plus vite possible vers la terre. Elle est en dure, elle nage bien et ne risque pas de se crever sur les moules qui couvrent les rochers. Un moteur est inutile, trop long à mettre en place. Cette annexe pèse moins de 40 kilos, je l’ai fait faire au Brésil sur un modèle que j’ai vu en Afrique du sud. »

 

Une annexe de moins de 40 kg, la clef de la réussite

 

Les noms du Sud

 

Dans un carré confortable comme une maison du nord, Per m’offre un thé en parlant de son voyage. Il est descendu presque directement du Brésil à Ushuaïa, en passant par le détroit de Le Maire. « C’était entre janvier et février, je n’ai pas rencontré de vents supérieurs à 40 noeuds ». Freydis part en mars de Puerto William pour remonter les canaux de la côte chilienne jusqu’à Valdivia où il arrive en juin. Per égraine ces noms du sud que je sais maintenant situer sans regarder une carte : Beagle, Magellan, Smyth, Gulfo de Penas, Chiloé… Pour moi, ces mots dessinent un voyage imaginaire où se disputent le désir et l’appréhension. En octobre il repart de Valdivia pour redescendre vers le sud. Cette fois il passe par Magellan pour rejoindre l’Atlantique et file aux Falklands.

 

Pas d’Iridium

 

Je note scrupuleusement l’expérience de Per. Je m’étonne qu’il ait préféré l’automne à l’été : « il fait un peu plus froid, mais les coups de vent sont moins violents et moins fréquents ». On entre dans les détails : une aussière de 200 m et trois de cent mètres. Sept cents litres d’eau, mais seulement 500 litres de gasoil (« j’étais souvent à la voile, à tirer des bords »). Et pour la météo ? Ce point m’inquiète parce qu’il n’y a aucune station Winlink(1) en Amérique du Sud. Per m’assure que malgré les montagnes, il a toujours pu recevoir les GRIB et les mails en se connectant aux stations nord-américaines ou néozélélandaise dont il me donne la liste. Il existe même un réseau radio animée par un certain Wolfgang : Patagonia Cruising Net.

Per

Per, en plus, parle 5 langues dont le swahéli

 

Pas de doutes

 

Per fait parti de ces gens qui raconte la Patagonie pour sa beauté, pas pour ses difficultés. (Ah ! Si. Un échouement sur un rocher qui ne figurait pas sur la carte, mais un autre bateau a pu l’aider à se dégager. L’affaire d’une petite matinée.) Je sors de cette entrevue pressée, d’aller communiquer mon enthousiasme à Caroline.
Lorsque nous avons décidé que notre trajet passerait par la Patagonie nous étions confortablement assis dans le canapé du salon de notre appartement à Paris. Après huit mois de voyage, il faut avouer que les difficultés que peut présenter ce genre de navigation nous paraissent bien plus concrètes. Ce n’est pas qu’on a des doutes, mais… C’est pour ça que les rencontres avec des marins comme Per sont précieuses.
Caroline me demande : « À propos, quel âge a Per ? ». Soixante-dix ans.
 

Un carré confortable

Le panier suspendu, un détail bien vu


 
Note :
 
1/ Winlink est la version radio amateur de Sailmail. Le matériel est le même, mais le service est gratuit, avec des temps de connexion bien supérieurs à Sailmail. Devenir radioamateur est une solution qui offre beaucoup d’avantages en grande croisière. Cela nécessite de passer un examen qui demande du travail, mais qui est à la portée de tous. J’en ferai le sujet d’un prochain billet.
 

 

 

Un petit train jaune

Par

 

Au Brésil, le transport terrestre se fait par le bus ou le taxi. À João Pessoa il reste un petit train jaune. 

 

Le petit train jaune roule sur une voie unique qui suit le fleuve. Pour vingt centimes d’euros, prix unique, il transporte les travailleurs et les baigneurs en cahotant.
Au sud, il dessert la ville de João Pessoa et un peu au-delà. Au nord, il s’arrête à Cabedelo, vers le port, vers les plages.
J’aime prendre ce train qui corne comme un navire.
 
 
 
 
 

Voici une petite galerie d’images glanées dans le train et aux stations,
de la ville vers la plage.

 

Galerie version plein écran

 

 
Plus d’information sur le petit train jaune :
http://leportailferroviaire.free.fr
 
 

Liberté, Égalité, Fraternité, de la mer.

Par

 

La petite communauté des bateaux de voyage, loin de ses ports d’attache, tisse de jolies relations.

 

“Tu as vu le berceau qu’il s’est construit pour son annexe ?” me fait remarquer Laurent alors que l’on déjeunait dans le cockpit de Loïck. Sur Victoria, le 50 pieds à côté de nous, un petit semi-rigide est sanglé sur un conformateur accroché au balcon arrière. Deux pattes fixées au tableau arrière triangulent solidement la structure. “Il est articulé pour déposer l’annexe sur l’eau”. Je n’avais jamais vu ça, et lui non plus.

 

Il en arrive de partout

 

Un des deux pontons de la marina Jacaré-Village.

Une nouvelle astuce à noter. Encore un bateau que j’aimerais visiter. Sur les deux pontons de bois de la marina Jacaré Village, on ne croise que des voiliers de grand voyage avec plusieurs milliers de milles dans leur sillage. L’embouchure du fleuve Paraiba, sitée à la pointe est du Brésil est une escale naturelle pour les routes de l’Atlantique sud. Victoria vient de Nouvelle-Zélande par la Patagonie, Laurent et sa compagne brésilienne Ana ont navigué sur toute la côte du Brésil, Philippe (voir la vidéo de Caroline) a fait l’Antarctique, le norvégien Per arrive des Falklands en solitaire, Francesco et Michaela ont traversé l’Atlantique sur un ferro-ciment après un chantier à Cape Town (Afrique du Sud).

Cette petite communauté a l’habitude de se retrouver le soir pour un jus de mangue, une bière ou une caïpirinha. Un petit club où l’on parle bateaux et voyages dans toutes les langues. Avec une nette prédominance pour l’anglais comme langue véhiculaire et le français parce que c’est la nationalité des propriétaires, et souvent, la majorité des équipages.

 

L’argent ne peut rien

 

Petits trocs, jolis dons, récits amusants, échange d’informations, et parfois quelques confidences animent cette microsociété éphémère avec une bienveillance rare pour des gens qui ne se connaissent pas. Sans tomber dans l’angélisme, on peut observer une forme de fraternité dans les relations entre les bateaux de voyages. Non dans le sens familial, mais à la façon dont les anciens le comprenaient lorsqu’il l’ont inscrit au fronton des mairies. La grande croisière est un espace où la rareté a repris ses droits. Un jour, il vous manquera une info, un outil, de l’eau et il faudra compter sur la générosité de l’autre. Souvent, l’argent ne peut rien. Se départir de 100 litres de gasoil à 500 milles d’un avitaillement pour aider un autre bateau n’est pas une question d’argent. Cette pensée est inscrite profondément dans tous les navigateurs.

 

Un Norvégien, un Allemand, une Américaine, un Brésilien, deux Italiens, une Coréenne, deux Français attendent le bus pour aller au restaurant ensemble.


 

Trilogie poussiéreuse

 

Je ne sais pas si l’homme est fondamentalement bon, mais je suis sûr qu’il n’est pas idiot quand il s’agit de son intérêt. Cette fraternité est simplement nécessaire face au milieu.

Mais pas seulement. Cette fraternité découle aussi du respect mutuel. Tout le monde est passé par la mer, et quel que soit le bateau, on a été égaux devant la mer. Lecteur, tu me vois venir, je n’ai pas besoin de développer sur la liberté en bateau.

La Liberté de la mer, l’Égalité de la mer, la Fraternité de la mer ! Ah ! Me voilà encore grandiloquent ! Ressortir cette trilogie poussiéreuse aujourd’hui ! C’est presque une plaisanterie. Elle me fait rire jaune. J’envie cette époque, celle de Cook et de Lapérouse, où ces mots avaient un joli sens, portaient un espoir sincère.

Disons simplement ceci : en partant en bateau, on se rapproche de ces belles idées, n’en déplaise au cynisme et à la morosité ambiante.

En tout cas, nous découvrons sur l’eau des relations humaines qui feraient envie aux citadins perdus dans les grandes métropoles. Et même à ceux qui vivent dans des microcosmes où l’entraide n’a perdu ses droits, car, ces rendez-vous de voyageurs ne sont que des escales où le temps est trop court pour cristalliser les rancoeurs.

 

Avec nos six mois de voyage et une traversée de l’Atlantique enregistré au loch de Loick, nous sommes les novices dans cette assemblée. La moisson d’informations n’en est que plus abondante. Les livres se troquent un pour un. L’occasion de parler de littérature. Les clés USB se repassent pleines de films, de cartes et de guides de mouillage annotés. Nous prenons rendez-vous pour des transfusions de savoirs où il est parfois question de mouillages secrets à ne transmettre qu’avec une parcimonie choisie.

 

Un mât articulé

 

Jim et Karin dans la cuisine de Victoria

Jim et Karin nous invite à bord de Victoria. Ils commencent par nous offrir une bière et trois guides de la Patagonie. Un bel intérieur de bois clair. Ils ont construit de leurs mains, dans leur jardin, ce gros ketch en bois de 22 tonnes mis à l’eau en 88. L’équipement nécessite de faire tourner le moteur deux heures par jour, en particulier pour le congélateur. Mais le confort n’a pas ramolli ce couple de retraités bouffeurs de milles (elle de l’enseignement, lui des garde-côtes de la Nouvelle-Zélande). Ils viennent de traverser le Pacifique par les quarantièmes, doubler le Horn, ils remontent maintenant l’Amérique du Sud lentement et se dirigent vers l’Europe.

 

Jim pose pour démonter la solidité de son berceau d’annexe.

 

 

Jim m’explique, entrecoupé de rires tonitruants, le fonctionnement du berceau de l’annexe avec la drisse d’artimon. Mais ce n’est pas l’astuce dont il est le plus fier, il me suggère d’aller voir le grand mat. À un mètre de hauteur, le mat est interrompu par une grosse charnière. Grâce à ce dispositif, Vitoria peut démâter seule (chez les Anglo-saxons les bateaux sont féminins). Le tangon sert de chèvre, l’artimon prend ensuite le relais. Parce que – subtil détail! – la charnière est légèrement désaxée sur tribord pour coucher le mat à côté de l’artimon. Respect !

 

Les canaux français

 

Une manœuvre très utile lors de leur premier voyage en 1994 qui dura deux ans et demi. Une navigation qui les emmène au Japon, ils contournent le Pacifique par les Iles Aléoiennes, Alaska, descente de l’Amérique du Nord, Panama, Les Caraïbes. Ils traversent L’Atlantique pour rejoindre le nord de l’Europe, passent par les canaux de France pour descendre en

La charnière sur le mât.

Méditerranée malgré leur deux mètres de tirant d’eau. (À ce propos, Jim me raconte comment les éclusiers montaient le niveau des biefs lorsqu’ils échouaient.) Ils retraversent les deux océans pour rentrer.

Question classique : “Quels sont les endroits que vous avez préférés dans ces navigations ?” Sans hésiter Jim et Karin me répondent : “La Patagonie, mais aussi les canaux français ! On y retourne.”

Je croise le regard de Caroline qui a l’air de penser pour rire : A-t-on vraiment bien fait de partir ?

 

 

 

L’escale de Joao Pessoa en pratique :

 

L’escale de João Pessoa présente plusieurs avantages : C’est le point le plus court pour rejoindre le Brésil lors d’une transat. De là, les vents et les courants permettent de choisir une route nord ou sud dans difficulté. Cette grande ville offre tous services et ressources que l’on peut espérer au Brésil. Le coût de la vie dans cet état du Paraiba, en particulier pour les marinas, est moins cher que dans le reste du Brésil (il n’y plus de grande différence entre la France et le Brésil sur ce point).

La sécurité est excellente, l’hivernage des bateaux sans problème.

 

Trois marinas accueillent les voiliers :

La marina Jacaré-yacht-Village. 

Elle est gérée par deux voileux Français, Philippe et Francis (Philippe construit un catamaran) ce qui facilite l’atterrissage dans ce pays lusophone où peu de gens parle l’anglais. Elle offre tous les services d’une marina bien équipée (gaz et diesel livré au ponton, gaz, WiFi, lavandière, etc.). Bien située par rapport à la ville. Belle ambiance locale et convivialité entre marins. Nous y sommes restés presque deux mois.

Le ponton de la marina Ribeira Adventure Club.

La marina Centro Nautico do Jacaré.

À deux cents mètres sur la même rive, cette marina est gérée par un brésilien d’origine allemande. Il nous a présenté des prix légèrement plus chers qu’à Jacaré-yacht-Village. Un club house est en construction. Elle l’avantage de pouvoir sortir des catamarans sans démâter. C’est celle que nous connaissons le moins.

La marina Ribeira Adventure Club.

Sur la rive d’en face, Luciano et Concita offrent un ponton aux bateaux de voyage attenant à un joli jardin. Ce couple de Brésiliens très sympathiques parle l’anglais. Ils ouvrent leur maison pour les douches et la lessive. Ce lieu a l’avantage et l’inconvénient de l’isolement. Ribera est un petit village calme adossé à une belle nature. On rejoint la rive des deux autres marinas, où l’on peut s’approvisionner, en barque (lanchas) pour un prix modique. Il peut être difficile d’en trouver après la tombée de la nuit. Charmante et très économique.