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Monthly Archives: décembre 2012

Point d’actualité au 21 déc. 2012

Par

 

Chers Lecteurs,

 

J’écris ce courrier pour expliquer pourquoi la publication des billets devient erratique ce mois-ci.

Notre situation actuelle rend momentanément difficile la mise à jour de ce blog pour trois raisons.

 

Notre premier problème : nous sommes clandestins au Brésil.

 

À deux pontons de nous, le prédateur endormi.

La police fédérale nous avait prévenus : les Français, vous n’avez droit qu’à trois mois au Brésil sans extension de visas. Radio-Ponton nous assurait qu’il était possible d’avoir trois mois supplémentaires, que cela dépendait des états, voire de la mansuétude de l’officier d’immigration. Eh bien non. Le Brésil est un pays moderne où la loi est la même d’un bout à l’autre du pays, partout la réponse fut identique malgré nos diverses tentatives. Ce tour de vis est tout récent. Nous avons dû faire notre sortie en plein milieu de ce grand pays, à plus de 1300 milles de l’Uruguay. Si la météo le permettait, nous aurions fait une grande navigation jusqu’à Buenos Aires, mais, en cette saison, les coups de sud sont fréquents. Les dépressions des quarantièmes remontent le long de la cote de l’Amérique du Sud nous offrant des vents de face souvent violents (les pampéros) ou des calmes pluvieux. Alors, on cabote en évitant les uniformes. Pour cela, rester mobile.
Pas facile la vie de clandestin, je raconterai ça dans un prochain billet. Dans nos mouillages discrets, il n’y a pas toujours d’internet.

 

Deuxième problème : la panne de notre boîte d’accord et petites avaries.

 

Un accord de fortune à la pince croco

La boîte d’accord est le boîtier qui permet d’accorder l’antenne de la radio (BLU) pour pouvoir émettre. Sans elle, impossible de recevoir les GRIB ni d’envoyer ou recevoir des mails à bord (et donc de poster des billets). Tant que la réception fonctionne, nous pouvons encore écouter les bulletins et recevoir les fax météo.

Pour l’instant une réparation de fortune avec des pinces crocos autorise quelques connexions que l’on réserve aux GRIB et à l’envoi de la position de Loïck. Nous avons aussi eu une panne d’alternateur et une patte du régulateur d’allure cassée. Rien de grave, mais il faut s’en occuper. C’est la priorité.

Et nous ne pouvons plus accoster dans les villes .

Pourtant, nous avons quand même pris le risque à Rio Grande, la dernière ville du pays : une météo difficile nous empêchait de continuer et il n’y a aucun abri sur cette côte autre que ce port. Nous sommes allés à la marina, sachant qu’ils nous demanderaient les papiers d’immigration. Avec l’air le plus naturel du monde, nous avons donné nos papiers de sortie à la jeune femme de l’accueil comme s’il s’agissait de notre clearance d’entrée. Heureusement, elle n’a pas pris la précaution de les lire.

Du coup la planque nous paraît assez sûre puisque les bateaux de la marina sont censés être contrôlés, mais on ne va pas traîner. On prendra la mer dès que la météo le permet. Il nous faut trois jours de nord-est pour rejoindre l’Uruguay.

 

Loïck caché selon le principe de la lettre volée

 

Troisième problème : je suis un cancre.

 

Ceux qui suivent ce blog depuis le début savent que les billets ont deux mois de décalage avec notre position réelle. Ce décalage des billets permet d’être synchrone avec les vidéos de Caroline. Les vidéos demandent plus de temps et ne peuvent être envoyées que lorsque nous trouvons un internet haut débit. Si j’étais un garçon sérieux, j’aurais du marbre comme on dit dans le métier de journaliste, c’est à dire des billets d’avance en cas d’imprévu. Au début du voyage j’avais toujours un article ou deux sous le coude, mais le temps m’a rattrapé. Un bricolage urgent, une belle rencontre… Le temps passe vite à bord. Et déjà repartir, mais pas avant d’avoir fait quelques courses et la lessive (à la main), et trouver où bidonner de l’eau, le gasoil.

Rester furtif, ça prend du temps.

Les charbons du régulateur étaient usés

Voilà qu’il ne me reste plus rien dans ma besace. Je me retrouve comme le cancre insouciant que j’étais à l’école lorsque j’écrivais mes compositions le dimanche dans la nuit pour les rendre le lundi les yeux rouges de fatigue, au mieux. Au pire, je tuais ma grand-mère. Mais aujourd’hui, j’ai grandi et je n’oserai plus faire passer ma chère mamie de vie à trépas pour cacher ma défaillance. Elle est centenaire — donc immortelle —, on ne plaisante pas avec ces choses-là.

 

Pour résumer la situation est donc celle-ci, dans l’ordre : s’occuper du bateau, naviguer pour sortir du pays, écrire dès que possible. Cette pause ne devrait pas durer plus de trois semaines.
 
Bonnes fêtes.
 

« We have guests »

Par

 
Pour financer leur voyage, certains bateaux ont recours aux invités payants. Voici deux exemples que nous avons rencontrés au Brésil.
 
Tous ces voyageurs… D’où vient l’argent ? Je me pose la question à chaque bateau que je croise. Pour les retraités, pas de mystère. Mais les autres, quelle est leur martingale ? J’aborde le sujet dès que la bienséance me l’autorise. Assez régulièrement, on me fait cette réponse qu’il faut laisser en anglais pour garder le double sens : « We have guests ».
À l’hôtel un « guest » est un client, à la maison c’est un invité. Sur un bateau de voyage, l’ambiguïté permet de se différencier des charters professionnels et sous-entend généralement que cette activité n’est pas « commerciale ».

 

Sur Keturah

 

Keturah, un ferrociment de 54 pieds.

« J’ai travaillé sur un charter, c’est le luxe ! m’explique Francesco Silva, propriétaire d’un 54 pieds en ferrociment. Les clients n’ont rien d’autre à faire qu’attendre qu’on leur serve des cocktails au claquement de doigts. Sur Keturah, les invités doivent s’adapter au bateau et pas l’inverse. » C’est en Nouvelle-Zélande que ce Toscan de 42 ans a trouvé le ketch qui lui permettrait de voyager. Les différents métiers qu’il a exercés (iconographe, ouvrier du bâtiment, restaurateur, exportateur de soie indienne…) lui ont permis de réunir juste assez d’argent pour l’achat de cette unité de 1979. La solution des invités payants (trois maximum) s’est vite imposée pour financer cette vie sur l’eau. Depuis 2006, il voyage dans l’hémisphère sud avec Michela, sa compagne rencontrée avant de partir de Nouvelle-Zélande. Mélanésie, Micronésie, Philippines, Malaisie, Thaïlande, Sri Lanka, Chagos, Maurice, Madagascar, Afrique du Sud, Sainte Hélène, les voici au Brésil où ils attendent l’arrivée deux nouveaux « guests ». Une New-Yorkaise de 35 ans qui vient de passer six ans à Hawaï comme instructeur de plongée et qui veut changer d’air. Un étudiant carioca hésitant dans ses choix de vie à qui la famille aisée paie un petit break.
 
 

Nous sommes pas là pour vous servir

 

Francesco et Michela dans le carré confortable de Keturah


 
« Depuis le début, nous n’avons pratiquement jamais été seuls à bord, et on aime bien ça, intervient Michela. Si nous avons envie d’intimité, on va dans notre cabine ». Ils occupent la cabine arrière. Comme souvent sur les grands ketchs c’est une pièce spacieuse et bien éclairée, joliment plaquée de bois sombre. On y accède à partir du carré par une large coursive sur bâbord, mais elle a aussi un accès particulier à partir du cockpit. Beaucoup plus spartiate, l’espace invité occupe la pointe avant. Il est séparé du carré par un rideau. Sur bâbord, deux bannettes gigognes, sur tribord, voiles et cordages. Même si les invités constituent l’unique source de revenus de la caisse de bord de Keturah, Francesco veut que les choses soient claires et le dit explicitement sur son site : « Nous ne sommes pas là pour satisfaire vos envies (sic) ni pour vous servir. […] Vous n’achetez pas un voyage, vous n’utilisez pas un service, c’est une opportunité qui vous est offerte de vivre la vie d’un bateau de voyage autour du monde. Gardez toujours en tête que vous êtes venu pour connaître comment fonctionne un bateau de voyage. Vous devez vous y adapter et pas l’inverse. »
 
 

Aucune garantie sur le parcours

 

Les “guests” au travail avec l’équipage de Keturah


 
Le ton est donné et se poursuit tout au long du site. Francesco n’a pas peur de décourager ses futurs clients, au contraire, avoue-t-il en aparté. Il redoute surtout les esprits romanesques qui, à peine à bord, lui confient espérer « avoir gros temps pour vivre la mer pleinement. » En fait, la franchise brutale du site de Francesco rassemble un bon nombre de conseils et recommandations que tout équipier devrait connaître avant de monter sur un bateau de croisière. Un de ses amis lui confiait qu’il faisait lire ce site à ses équipiers avant qu’ils n’embarquent sur son bateau.

Les « guests » doivent, bien sûr, participer aux tâches de la vie à bord. Ils n’ont aucune garantie sur le parcours ou les escales. Le bateau navigue au bon vouloir de Francisco et Michela.

Alita, 48,5 pieds


En contrepartie de cette charte, le cout du voyage à bord de Keturah n’est pas cher : 20 euros / jours (un mois minimum) avec partage des frais de nourriture, diesel et marinas (5 à 10 euros / jours). Soit environ 900 euros par mois tout compris.

 

Sur Keturah, les « guests » vivent le voyage de Francisco et Michela, à leur rythme. Habituellement, c’est plus cher et les dates, les escales sont précisées comme c’est le cas sur Alita, amarré en face de nous.
 

Sur Alita

 

Michala et Marcus dans le cockpit d’ Alita

Cet OVNI Sonate 455cc de 2004, conçu pour le charter, appartient à un couple d’Allemands. Michaela Huss travaille encore comme analyste financière free-lance et doit parfois s’absenter du bord. Marcus Niedermair, 43 ans, fut scénariste pour la télévision (« le pire métier que j’ai fait » dit-il en faisant référence à la mentalité du milieu télévisuel), il a ensuite ouvert un club de plongée à Belize. Après sa destruction par le cyclone Katerina, il achète Alita en 2011 qu’il gère comme une entreprise en voyage dont il espère l’équilibre financier. « Ce n’est pas un charter. Je prends des invités qui paient une contribution aux dépenses. Je ne le fais pas pour l’argent, mais pour vivre mon rêve. Sans “guests”, ce ne serait pas possible. » Depuis les Canaries jusqu’à la Nouvelle-Zélande chaque étape est prévue, datée. Le carnet des réservations est rempli jusqu’en Mélanésie.

 

The princess suite

 

La cabine se dédouble grâce à une cloison amovible

Sur Alita c’est toute la pointe avant à partir de l’épontille qui est réservée aux hôtes payants : « the princess suite ». Cette grande cabine avec douche et sanitaire attenant peut héberger 4 personnes dans un grand lit et deux bannettes gigognes. Elle peut être dédoublée pour isoler le lit deux places. Les clients n’ont aucune obligation même si une petite vaisselle de temps en temps ou quelques heures de quart sont chaudement encouragées par l’équipage.
Les prix sont calculés sur une base hebdomadaire, dépendent du nombre de personnes et du temps passé. Pour pouvoir comparer avec Keturah j’ai calculé un prix moyen de 2500 euros par mois.
 

En haute mer pour la première fois

 
Les réactions des « guests » laissent parfois les équipages un peu perplexes. Marcus me rapportait le constat étonné, après trois jours de traversée, de sa première cliente : « Mais il n’y a que de l’eau ici ».
C’est avec une certaine curiosité que nous avons vu embarquer Zoé l’Américaine et Mathias, le Brésilien, les guests de Keturah. Deux belles personnalités. Très différentes. Zoé, discrète, toute en sourire, visiblement une habituée des voyages. Mathias, un jeune homme pétillant, bavard et drôle qui n’avait quitté sa famille que pour fréquenter une école anglaise. Les deux allaient partir en haute mer pour la première fois. Un peu avant le départ, la mine de Francesco s’est assombrie parce que Mathias a fait le difficile à table. Un crime aussi grave en Italie qu’en France.
Nous avons vu partir Keturah, un peu inquiet pour l’ambiance à bord. Quelques jours plus tard, un message de Francesco nous assurait que tout s’était passé pour le mieux : « Mathias a été malade pendant quatre jours et a décidé de quitter le bord à Recife. Zoé a adoré la haute mer. »

 

 

Le site de Keturah : http://syketurah.blogspot.com.br/

Le site d’Alita : http://sailalita.blogspot.com.br/