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Monthly Archives: février 2013

Contre toute attente

Par

 

Pourquoi aimons-nous les bleds paumés ? Tentative de questionnement sur le voyage et le tourisme.

 

Nous sommes arrivés dans une petite ville, Caravelas, un des bouts du monde.
C’est une ville de pêcheurs faite de maison
s basses qui n’a pas un grand intérêt architectural, mais pleine de jolies attentions colorées. Nous n’avons fait qu’un grand tour de ville, mais je sais déjà que c’est un endroit que j’aime. Plus on voyage, plus mes goûts se précisent. Disons-le autrement, je commence à comprendre où se situe mon plaisir de voyageur : j’aime aller là où je ne suis pas attendu. Une forêt, une ville, une baie, une usine, un bar, une île, qu’importe pourvu que l’on n’ait pas prévu de me recevoir.


Le touriste, un voyageur attendu.


Caravelas, une ville au charme discret

Il est de plus en plus de lieux sur la planète qui attendent le voyageur. On les reconnaît facilement : avant votre venue quelqu’un s’est demandé ce que vous aimerez voir, boire, manger, où vous aimeriez dormir et pourquoi pas, avec qui. Vous êtes accueilli dans un espace où on a imaginé vos besoins et vos envies à l’avance. Souvent avec la meilleure intention du monde, on a fait de vous un portrait-robot pour vous proposer un programme qui comble vos attentes. Car le touriste a des attentes assez précises — ce qui le différencie, pour moi, du voyageur — et son hôte cherche à y répondre pour leurs bénéfices communs. Les deux scénarios se rencontrent et tout se passe pour le mieux lorsque le scénario de l’hôte surpasse celui de l’invité.

 

Jeu de rôle

 

Reste que la médiation touristique n’a pas d’autre choix que de « produire », comme un film, l’objet qu’elle propose. Si je force le trait, on peut comparer cette expérience à celle d’un jeu de rôle : dans un décor défini avec des règles préconçues, le parcours de votre avatar sera singulier et personnel, mais sans jamais pouvoir avoir la moindre action qui n’a pas été imaginée par les concepteurs.

 

 

Une ville oubliée des guides touristiques.

 

Payant ou non, l’objet touristique ne peut que se consommer parce qu’il a toutes les qualités d’un produit. Que ce soit un parc naturel, une danse papoue ou une pyramide aztèque, l’attraction a déjà reçu ses adjectifs qualificatifs prêts à l’emploi — souvent le fruit d’une vraie réflexion issue d’un authentique savoir. Oui, il y a de très beaux produits sur le marché du tourisme.

 

Spectacle du monde 

 

La plupart des déplacements se font à vélo dans cette ville plate.

Angkor, la cérémonie du thé, Port Cros tout le monde est bien d’accord que ça vaut la peine d’être vu. Et c’est organisé pour. Aussi étourdissant que soit le trésor originel de l’endroit (merveilles naturelles, site historique unique, villages pittoresques, danses vernaculaires, bars à ne pas manquer, etc.), dès qu’un lieu est « produit » pour le touriste, il change de nature : nous voici au spectacle. Un spectacle volontiers pédagogique : nous voici à l’école. Enfin, la cloche sonne et il est demandé au visiteur de quitter les lieux. C’est la fin de la représentation. N’oubliez pas le guide. C’est humain, celui qui prépare la venue du spectateur espère qu’il sera applaudi. Gare à ne pas sortir du cheminement imaginé par le préparateur, ce serait décevoir ou agacer. D’ailleurs, en général, c’est interdit. Le touriste doit suivre le chemin tracé pour savourer ce qu’on lui propose.

 

Il me semble qu’invariablement, où qu’il aille, si le voyageur est attendu, il sort du voyage pour entrer dans la visite touristique. Ce n’est pas infamant, mais c’est très différent.

 

Le charpentier de marine pose devant son oeuvre.

 

Il est d’autres lieux qui ne vous attendent pas, ou pas de la façon dont on les aborde. Ici, on fait irruption dans le cours habituel des choses, imprévu. De cet imprévu seul peut jaillir l’étincelle qui éblouit -ou qui brûle. Ici, le voyage commence, le vrai voyage celui qui nous fait ou nous défait comme dit Nicolas Bouvier. Ici, la liberté s’accroît infiniment et les risques aussi.

Cela peut être n’importe où. Je me souviens d’une virée sur la Muraille de Chine après un pointage arbitraire sur la carte plutôt que la visite du lieu recommandé (et rénové) par les autorités. Nous avons failli nous casser le cou dans les ruines de cette muraille construite sur des pentes vertigineuses, mais quel souvenir !

 

La nature du voyage

 

Le quai de Caravelas mal adapté aux petits bateaux

On peut remarquer que parcourir la nature sauvage par ses propres moyens est toujours de l’ordre du voyage. On n’y est pas attendu. Tous ceux qui ont pris la mer sur un petit voilier le savent bien.

 

Caravelas ne nous attendait pas. On est accrochés à un ponton en béton trop haut avec des défenses de bois comme il en est sur la Seine pour les péniches. Pas facile avec le courant de marée. Rien n’est prévu, du coup, la place, l’eau et l’électricité sont gratuites. C’est aussi lorsque vous n’êtes pas attendu que se mesure la véritable hospitalité. Sur ce point, le Brésil est au-delà de toute attente.

 

 

 

 

Loïck comme Loïck Fougeron

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Notre bateau s’appelle Loïck comme Loïck Fougeron.  
Olivier Patou, l’ancien propriétaire l’avait baptisé ainsi en hommage à son ami.

 

À peine après avoir posé le stylo qui nous a servi pour signer l’achat de Loïck, je lance à Caroline : “Bon maintenant il ne reste plus qu’a lui trouver un nom à ce bateau”. Olivier et Stéphane le maître de port sursautent comme électrocutés.

« Non, ce n’est pas possible ! s’exclame Olivier Patou. Vous ne pouvez pas débaptiser ce bateau. Il a une histoire… Son nom est un hommage… Et puis ça porte malheur !»

 

C’est comme ça que nous avons appris qui était Loïck Fougeron. Nous avons lu ses livres et les avons aimés. Ses récits de mer sont faits de la vie quotidienne et ses aléas, au plus près, au plus simple, au plus humain. Bien qu’il soit habité l’indéfectible volonté de passer le Cap Horn, il prend aussi le temps de ce que la vie lui offre. Par exemple, Loïck pense toujours partir seul autour du monde, mais il se retrouve la première fois avec un chat, la seconde avec une équipière. Cette humanité parcourt les livres de Loïck Fougeron, et les rend si agréables à lire.

 

Nous l’avons eu deux fois au téléphone, longuement. Ce sont des souvenirs très vivants pour nous. En particulier, on n’est pas près d’oublier son conseil : « Vous allez voyager longtemps, vous ne pouvez pas partir sans avoir ouvert la quille pour voir son état ».
Cela nous a pris trois semaines pour enlever les barres de plombs, tout nettoyer et remettre en place !

 

Les bateaux de Loïck Fougeron s’appelaient Captain Browne, en hommage à un capitaine qui avait été son mentor. Il disait de lui : « … et s’il est vrai que chaque bateau est habité par l’âme d’un marin défunt, le mien l’était déjà par celle de mon vieil ami ».

 

Olivier Patou a imité cet hommage en appelant le bateau Loïck, nous sommes aujourd’hui attachés à cette tutelle.

 

Nous pensons maintenant à Loïck Fougeron comme il pensait au capitaine Browne : « Il n’est plus là, mais son esprit parcourt les mers. »

 

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L’article de Voiles et Voiliers sur la disparition de Loïck Fougeron

Une vidéo sur Loïck Fougeron

 

“Ouvre les yeux”

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Un dangereux coup de sud imprévu nous oblige à trouver un abri. Porto Seguro ou Caravelas ? Comment prévenir Gwendal ? Talonnage à réplétion

 

Un détail achoppe. J’ai de plus en plus de mal à prendre les GRIB avec la BLU. C’est la deuxième fois que je vois une petite fumée blanche sortir de la boîte d’accord. Pas besoin d’être sioux pour saisir le message de détresse. J’hésite à démonter tant que ça marche… un peu, je pourrais faire pire que mieux. Les pannes intermittentes, le cauchemar de l’amateur. Nous limitons les téléchargements de GRIB à de petits fichiers à 48 heures. Pour les prévisions plus lointaines, un ami pilote de ligne, Jérôme, s’occupe de nous faire un résumé quotidien par mail.

 

“J’ai des doutes”

 

Ce soir, un mail intitulé “J’ai des doutes” nous annonce un gros coup de sud dans 50 heures. Le coup de sud c’est LE danger de la côte brésilienne. Le vent de NE accélère à 30 nœuds tourne à 180° en moins de deux heures. Les rafales, particulièrement violentes, prennent la houle à rebrousse-poil.

À cause de l’avancée du plateau continental, les navigations le long des côtes se font souvent dans moins de 50 m d’eau. Les coups de sud lèvent une mer courte, abrupte, brutale, dangereuse, pas question de louvoyer dans ces conditions. Les habitués du Brésil nous avaient conseillé de trouver un abri et d’attendre.

 

Les premiers signes du coup de sud

 

Porto Seguro la mal nomée

 

La côte sablonneuse du Brésil offre peu d’abris. Il faut souvent attendre l’embouchure d’un grand fleuve qu’il vaut mieux embouquer avec la marée. Nous avons le choix : Porto Seguro à 100 milles ou Caravelas à 170 milles ?

 

Vitesse réduite pour une arrivée au petit matin aux Abrolhos

Porto Seguro la mal nommée offre un mouillage sans évitage et on ne peut y entrer qu’en longeant dangereusement un récif de très près. Il devait faire beau le jour où  Pedro Álvares Cabral s’est arrêté là en 1500 pour découvrir le Brésil.

L’abri sûr est à Caravelas selon le guide mouillage (1). La ville fait face à l’Archipelago dos Abrolhos où migrent les baleines à bosse. L’archipel tient son nom de l’expression “Abra os Olhos” (ouvre les yeux) vu le nombre de récifs qui entourent les cinq petites îles et l’entrée du fleuve.

 

Nous sommes lundi soir, le vent devrait bien souffler dans les 48 prochaines heures, Loïck doit arriver mercredi matin à 9 heures à l’entrée du fleuve pour le remonter avec le flot, soit une moyenne de 4,7 nœuds. Le coup de sud est prévu mercredi à 17 heures. Nous naviguons actuellement autour de 6 nœuds, nous optons pour les baleines contre les colons portugais.

 

Le conseil de Caroline

 

Appel aux cargos pour qu’ils relaient notre message.

 

Comment prévenir Gwendal de l’arrivée de ce coup de sud ? Il n’a pas de météo à bord. Je ne réussis pas à le joindre par radio et ça me tracasse.

 

La Boiteuse de Gwendal à la sortie du Paraíba

La Boiteuse et Loïck sont partis ensemble de João Pessoa. Nous avions prévu une vacation VHF à 14 heures. Nous avons perdu le contact depuis quatre jours.

La Boiteuse devrait être derrière nous, Gwendal aime naviguer tranquille et n’hésite pas à prendre deux ris pour calmer la gîte de son Konsul 37.

Il n’a pas fallu longtemps à Caroline pour me conseiller d’appeler les bateaux qui remontent vers le nord et leur demander de relayer un message pour La Boiteuse. Passé la bouffée de fierté pour ma femme, je me tire une claque mentale pour ne pas y avoir pensé tout seul.

Les “gros-culs” ont reçu notre demande avec beaucoup de sérieux et de gentillesse. Nous avons pu faire relayer le message par 4 navires avant d’arriver aux Abrolhos.

 

 

Des baleines et des bosses

 
Au petit matin, nous sommes accueillis par les chants des baleines à bosse qui viennent de l’Antarctique pour s’accoupler et mettre bas au Brésil. Elles aussi semblent apprécier la sensualité du pays. Elles élèvent leurs petits de ces fonds qui ne dépassent pas 20 mètres. Elles ne mangeront rien pendant plusieurs mois.

 

Les baleines à bosse nous accueillent aux Abrolhos.

 

On entre dans le fleuve un long chenal de 2,5 milles, large de 50 mètres. À la première bouée, la côte n’est qu’un trait noir. On est en pleine mer sauf que la profondeur est inférieure à deux mètres dès que l’on sort du chenal. Il faut suivre scrupuleusement un alignement qu’on ne voit bien qu’à la jumelle pour ne pas s’échouer sur l’immense étendue d’eau turbide. Le courant de marée, et le vent à 25 nœuds qui annonce le coup de sud, poussent Loïck par le travers. Soudain, on entend un gros choc sous la quille, les haubans se détendent, tout le gréement tremble dans un bruit zingué. Les vagues soulèvent Loïck pour le faire retomber de leurs hauteurs sur le sable dur. Bang ! Elles ne font pas plus de 50 centimètres, mais c’est douze tonnes d’acier qui martèlent le sol. Panique. Où est le chenal ? Barre à tribord. Ça tape plus fort. Tourne encore Loïck ! Moteur à fond. Bang ! La vague nous soulève, on gagne 20 degrés et nous laisse tomber. Bang ! Et encore 20 degrés. Au moins dix coups avant que les chocs faiblissent. Une joie puissante chasse la peur et une image saugrenue me vient à l’esprit : Loïck est sorti de ce haut fond en faisant des sauts de kangourou.

 

Un mort, trois disparus

 

Loïck au ponton de Caravelas

Si nous avions eu un bateau en plastique, il y aurait sûrement laissé ses varangues de quille. Vu le mauvais temps prévu, si nous n’avions pas pu nous dégager, le bateau était perdu.
 
À midi, nous nous amarrons sur un quai industriel trop haut pour nous. À 18 heures, c’est une vraie tempête de pluie et de feux qui se lève. Il faudra souquer plusieurs fois dans la nuit les amarres détendues par la marée. Le vent plaque le bateau contre le quai ce qui a fait rouler les pare-battages, la coque est griffée. Nous aurions dû choisir de rester au mouillage dans le fleuve.
 
Le lendemain, nous apprenons qu’un bateau de pêcheur n’est pas rentré pour la nuit : 1 mort, trois disparus.
 
Où est Gwendal ?

 

 

Note :

 

1/ Le guide de mouillage le plus populaire sur les bateaux français est de Michel Balette Le Brésil col. Guide de navigation ; éditions Vagnon.

 
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En ligne, la nouvelle vidéo de Caroline (qui a léger retard sur le blog) sur un couple touchant que nous avons rencontré à João Pessoa, juste avant de partir. Ils ont fait un tour du monde et ne sont pas d’accord sur la suite du voyage : Un tour du monde… et puis après
 
 

Ici et maintenant

Par

 

Voile déchirée, mal de mer, bords carrés, notre purgatoire avant le paradis

 

Une détonation sèche, suivie du claquement du tissu qui bat nous précipite sur le pont. Le génois léger n’aura pas tenu quatre heures dans cette mer courte et hachée qui nous accueille à la sortie de João Pessoa. La nuit approche, le mal de mer est déjà là, l’idée de brasser 40 mètres carrés de toile pour hisser le génois lourd m’épuise d’avance.

On envoie le solent sur l’étai largable et je vais me vautrer dans le cockpit, le cerveau éteint.

 

La nausée

 

Cette ancienne voile manquait d’une bande anti-UV


Je fixe le compas dans cette nuit sans lune qui a tout fait disparaître sauf une lueur de civilisation loin dans le sillage. Le vent refuse, refuse de me laisser tranquille. Ce n’est pas un caprice, ce suet a pris de l’Est. Depuis une heure Loïck remonte légèrement vers le nord. Bien que l’on doive faire route au sud, ce bord de près serré vers l’Est était acceptable : on s’éloigne de la côte, des pêcheurs. Mais partir vers le Nord, non. Autant dire qu’on recule.

Malgré ce que cela coûtera en nausées il faut virer de bord. J’appelle Caroline, elle a mis un scopoderme(1) et résiste mieux que moi.

 

La longue route

 

Un début de nav morose

Je paie notre escale de calme plat sur le fleuve Paraiba. Il a raison Moitessier, il ne faudrait pas s’arrêter de naviguer. Il souffrait du mal de mer ?

Maladie honteuse. Sujet tabou chez les anciens. On ne sait que pour Nelson.

Ça passera dans deux jours. Le plaisir d’être en mer s’offre après.

C’est pour ça que j’aime les longues navigations. Comme celle-ci. Nous avons quinze jours pour faire le plus de route possible vers le sud. Nous devons rejoindre deux amis qui atterrissent à Rio. Et puis notre visa s’épuise, plus qu’un mois et la frontière est encore à plus de 2000 milles devant nous.

 

Une déception ce virement de bord. On a beau faire, la trace de Loïck sur OpenCPN dessine un angle aigu de 42°. Ce qui donne (180°-42°) un cône de déventement de 138°, on remonte à 69° du vent, à peine 20° de mieux qu’au travers ! Autant dire que l’on tire des bords carrés. La mer hachée ? Du courant ? On revire deux fois pour être sûr. Pas mieux.

Bilan des premières 48 heures : 70 milles. Je voudrais être ailleurs.

 

Le baron perché

 

Au troisième jour, l’aube se lève sur un bateau heureux. Caroline a allongé son quart pour me laisser dormir, le mal de mer a disparu. Une jolie brise, installée à l’Est, nous permet de faire cap direct. Le génois, changé la veille, emmène Loïck au-dessus de 5 nœuds.

 

Petit grain à l’horizon

 

 

Mon gros pépère qui a bien du mal à caper et qui s’essouffle dans les petits airs devient le plus beau des marins dès qu’il rencontre la brise. La jolie brise, la bonne brise, la forte brise, elle sait l’émoustiller, mon bateau. Calé sur son bouchain, raide à la toile, il déploie la puissance d’un chêne. Nous vivons au pied de son tronc protecteur, sous deux grandes feuilles blanches frémissant dans le vent. Pas très maritime comme image. Il m’arrive de voir la mer comme une grande plaine ondoyante d’herbe bleue. Ces belles journées de soleil où règne l’harmonie entre les éléments, le bateau et l’équipage laissent le loisir à l’imagination de battre la campagne.

 

Géographie de l’instant

 

Trois jours sans toucher aux réglages.

Nous n’avons pas touché une écoute depuis trois jours. L’Alizée souffle maintenant sur la hanche. Il oscille entre force 4 et 5 que le bateau reçoit voiles hautes. Je relis le cahier de bord : Jour 4 : 102 milles. Jour 5 : 136 milles. Jour 6 : 123 milles. Jour 7 : 110 milles.

Au jour 6, j’ai noté : ” Nav : on ne peut pas rêver mieux”.

Sans le cahier de bord, il serait bien difficile de percevoir le fil du temps. Il n’y a plus aucune trace en moi de la misère d’il y a quelques jours. Pourquoi les beaux moments sur l’eau effacent si facilement toutes les galères du passé ? Je sais pourtant que lorsque cela se passe mal, je suis prêt à signer des deux mains qu’en toute sincérité, je ne remettrais plus jamais un pied sur l’eau. Peut-être parce qu’en mer, le présent occupe tout l’espace du temps.

 

Bien sûr, on cherche à anticiper, la route, les conditions météo, les manœuvres ou faire des bilans de l’eau consommée, des milles parcourus. Mais ces allers et retours sur le fil du temps ne servent qu’un seul maître : ce réel, bien présent que l’on est en train de vivre. Le passé nous a appris que cela peut être si dur en mer ou tellement bon. S’il l’on anticipe, ce n’est que pour bien vivre l’instant. Au-delà du plaisir, notre nature animale y voit une question de survie.

 

Le temps retrouvé

 

Du temps pour regarder les nuages

Trop souvent, à terre, le moment présent passe sans que l’on s’en aperçoive, comme ces pages de livres que l’on termine en se rendant compte que l’on ne les a pas lues. À bord d’un petit voilier en pleine mer il y a peu de place pour ces absences, il faut être à ce que l’on fait sinon la sanction vient vite. Et si l’on ne voit pas passer le temps, ce n’est pas parce qu’il file, au contraire, il se détend. Le présent envahit tout. Aujourd’hui il fait beau et je vais bien, c’est comme si le mal de mer d’hier n’avait jamais existé.

C’est une sensation très abstraite à décrire, mais que vivent très concrètement et simplement ceux qui aiment la mer. “En mer j’oublie tous mes soucis” entend-on souvent. Les soucis sont des préoccupations du passé ou de l’avenir, c’est pour ça qu’ils disparaissent en mer.

 

À la fin de l’après-midi, la brise provoque son cavalier en forçant la cadence. Sans fléchir dans son grand habit blanc, il l’emmène glisser à 7 nœuds dans la nuit, digne comme danseur de tango.

 
Note :

1/ : Scopoderme, médicament sur ordonnance qui se présente comme un patch que l’on met derrière l’oreille pendant 3 jours. Le seul remède qui ait un effet sur nous sans réussir à éradiquer complètement le mal.
 
 

Eautobus

Par

 

Juste une image : cet authentique bateau-bus croisé sur le fleuve Paraíba avant notre navigation vers le sud du Brésil (voir billet suivant : Ici et maintenant).

 

Remarquez que le timonier est à la place du chauffeur et que le volant a été remplacé par une barre à roue à l’ancienne ! Je regrette vraiment de ne pas être monté à bord de cette embarcation.