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Monthly Archives: mars 2013

La samba des visas

Par

 ACTUALISATION au 20/07/2013 : Simon, un Belge sur Juan Sa Bulan a réussi à avoir une extension de séjour à Angra dos Reis. Nous avons appris cette excellente nouvelle par un commentaire qu’il a posté sur la vidéo.

Un mail de Simon nous donnes les détails de cette extensions de séjour : voir le billet La samba des visas (actualistation)

 

Depuis juin 2012, les autorités brésiliennes ne délivrent plus d’extension au-delà de 90 jours aux Français.
Le point sur les conditions de séjour au Brésil pour les plaisanciers.

 

« Le fonctionnaire qui vous délivra une extension au-delà de 90 jours sera en faute, il n’a pas le droit de prolonger votre séjour touristique. Cette interdiction concerne les Français et les Italiens. » Pour prouver sa bonne foi, l’officier d’immigration a tourné l’écran de l’ordinateur vers moi pour me montrer la circulaire du Ministère des Relations Extérieures. En voyant mon air dépité, il ajouta : « Cela peut changer de nouveau. »

Ce dialogue a eu lieu en juillet 2012 à la Police Fédérale de João Pessoa lorsque nous nous sommes présentés pour faire notre entrée au Brésil.

 

Six mois pour Allemands, trois pour les Français

 

La police fédérale s’occupe des services d’immigration

Nous avions tout entendu avant d’arriver au pays de la samba. Certains nous assuraient que la prolongation du visa dépendait de l’état où l’on faisait la demande, d’autres affirmaient que cela dépendait du relationnel avec le policier. Tous étaient d’accord pour dire que Salvador était le pire des bureaux. Derrière ces propos traînaient le sous-entendu condescendant que la loi dépend surtout du fonctionnaire qui l’applique dès que l’on passe le tropique du Cancer. J’étais prêt à souscrire à cette demi-vérité jusqu’à ce que ce jeune policier me rappelle, en bon anglais, que son pays évoluait. (Nous avons demandé l’extension dans 4 états différents, tous ont dit non).

 

À la marina Jacare, les bateaux comparaient le sort qui leur était réservé selon les nationalités. Les Allemands et les Suisses obtenaient six mois d’affilé sur présentation de passeport alors que les Latins (français, espagnols, italiens) se voyaient demander un extrait de relevé bancaire pour prouver qu’ils ont bien R$50 par jour de séjour (soit 1800 euros pour 90 jours). Les Français habitués à être une nation désirée étaient outrés par cette discrimination, les Allemands souriaient discrètement.

 

La réciprocité avec l’Europe

 

Des uniformes à la Lara Croft à la Police Fédérale

Le policier avait raison, les choses ont changé en octobre 2012, en pire pour les Allemands. Cette fois ce sont tous les pays de Schengen qui se voient refuser l’extension au-delà de 90 jours. Les Brésiliens ont décidé de pratiquer la stricte réciprocité avec le sort qui est fait à leurs ressortissants lorsqu’ils vont en Europe. Comment leur en vouloir ?

 

À la date de ce billet, les conditions de séjour d’un bateau français au Brésil sont les suivantes :

Exemption de visa pour une période de 90 jours, avec un séjour maximum de 90 jours tous les 180 jours. Cette prose administrative signifie que l’on peut rester 3 mois au Brésil, ensuite on doit quitter le pays pour 3 mois avant de pouvoir revenir pour trois mois, et ainsi de suite…

Le bateau en revanche peut rester deux ans au Brésil, mais doit être sous la garde d’une marina lorsque son propriétaire est absent.

 

Deux ans pour le bateau

 

Cette dernière disposition permet à ceux qui ont les moyens de laisser leur bateau pour aller visiter l’Amérique Latine par la terre. Nous avons rencontré plusieurs couples très heureux d’avoir choisi cette solution, troquant une navigation inconfortable le long des côtes contre une visite en profondeur du continent.

 

Recensement des noms de bateaux par La Marinha do Brasil à la marina Jacare.

 

Ceux qui veulent rester à bord ont les choix entre un tourisme « à la japonaise » le long des 3000 milles de la côte brésilienne ou la clandestinité.

 

Conseils aux bateaux clandestins

 

À João Pessoa nous avions croisé des bateaux qui avaient passé plusieurs mois dans la clandestinité. Ils nous avaient dispensé quelques conseils au cas où.

Un officier de la Reiceta Federal

Éviter les marinas qui sont censées vous demander vos papiers, éviter les ports et les lieux touristiques où la Marinha do Brasil (marine brésilienne qui joue aussi le rôle de nos affaires maritimes) exerce des contrôles, fuir les meilleurs mouillages où les voiliers se rassemblent et qui sont parfois visités par la Receita Federal (la douane). Bien que sur cette côte soit chiche en abris, le pays est si vaste que la plupart des bateaux passent entre les mailles du filet (nous n’avons croisé qu’un voilier argentin saisi). Il faut croire aussi que la chasse aux bateaux clandestins n’est pas, pour l’instant, la priorité des autorités. Les choses pourraient changer avec l’augmentation des moyens mis à la disposition des administrations, le Brésil s’enrichit.

 

Dans un petit hors-bord tout neuf, la Marinha do Brasil venait relever le nom des bateaux tous les quinze jours à la marina Jacaré. Aucun bateau n’était directement contrôlé, mais le message était clair : « Ne jouez pas avec nous ».

Nos clandestins nous ont donné un dernier conseil : tardez à faire votre entrée (pour économiser des jours) et faites votre sortie avant la date ultime inscrite sur le passeport, pour pouvoir, en cas de contrôle, être en mesure de refaire une entrée légale dans le pays. Dans les deux cas, il faudra risquer ce gros mensonge : « Je viens d’arriver de la haute mer ».

 

Les risques de la clandestinité

 

Les services consulaires de France au Brésil et les Français qui vivent ici tiennent tous le même discours : les autorités brésiliennes sont très à cheval sur le respect des règles. La santé de leur économie permet aujourd’hui de regarder les Européens dans les yeux avec un sentiment de fierté retrouvée. Si les fonctionnaires sont généralement bien plus aimables que leurs homologues français, il ne faut pas croire que le fait de venir d’Europe nous protège.

 

En cas de problème l’amende perçue par les services d’immigration s’élève à R$8 par jour (3,2 euros) de présence illégale. Pas grand-chose, sauf que la Receite Federal vous demandera 10 % de la valeur du bateau — celle que vous avez déclarée en arrivant.

 

Mon avis

 

Les scellés sur un bateau saisi

Cette situation est parfaitement ridicule. Trois mois au Brésil en bateau c’est trop peu. Pendant que le Brésil était l’invité d’honneur du Grand Pavois de La Rochelle (2012), le Ministère des Affaires Extérieurs brésilien émetait une circulaire réduisant à trois mois le séjour des plaisanciers européens dans ses eaux. J’ai du mal à blâmer les autorités brésiliennes lorsque l’on connaît la fermeté des services français envers leurs ressortissants (assurance santé obligatoire, disposer de plus de 100 euros par jour, réservation d’hôtel, billet d’avion…).

Je crois que la France doit s’engager à donner des extensions de séjours aux plaisanciers brésiliens pour qu’ils puissent visiter l’Europe, et pour que les Brésiliens puissent appliquer cette réciprocité aux bateaux français. En l’occurrence, il faut oublier notre paranoïa pour l’immigration illégale ou le trafic de drogue, trois ou six mois ne font aucune différence pour ceux qui ont ce type d’intention.

 

Mais la route est longue, lorsque j’ai téléphoné au consulat français de Brasília, personne n’avait entendu parler des problèmes de séjour pour les bateaux français.

 

Le Brésil émergé

Par

 
Eugenio construit un bateau pour sa fille, nous l’avons filmé. Cette rencontre chaleureuse est l’occasion de comparer le mode de vie d’une famille de la classe moyenne brésilienne à la France.
 
Dans la lumière du matin, la silhouette d’un grand corps longiligne se dessine en contre-jour sur le quai. Il lève la main pour nous saluer et attend. Comme sur tous les pontons du monde la conversation commence nautique. Ce Brésilien d’une cinquantaine d’années aux allures d’étudiant parle un français coloré. Il faut peu de mots pour reconnaître les gens avec qui l’on a des affinités électives.

 

La voile : logique comme les maths

 
Pendant qu’Eugenio nous raconte comment il a failli se noyer lors d’une traversée de l’Atlantique en voilier qui l’emmenait en Europe, il est rejoint par sa femme Évelyne, française, et leurs deux enfants. Ils montent à bord pour que nous ayons le temps de vivre cet instant délicieux de la vie, en particulier, des voyages : engager une relation humaine attrayante.

Vidéo : Un bateau dans la rue

La famille n’est pas membre de ce Iate Clube hors de prix, mais elle y est admise lors les cours de voile des enfants. Davy, 9 ans, fait de l’Optimist. Cynthia, leur grande fille de 14 ans nous explique qu’elle aime la voile parce que c’est “logique comme les maths”. Elle ajoute avec un sourire gourmand -et parfaitement convaincant- qu’elle veut faire polytechnique. Son père construit pour elle un petit croiseur côtier en bois-époxy. Nous prenons rendez-vous pour filmer le petit chantier naval dans son garage.

 

Une ambiance « less is more »

 
Eugenio raconte avec plaisir qu’il a « fait la route » en Europe dans sa jeunesse, il est maintenant fonctionnaire pour l’état de l’Espirito Santo où il exerce le métier de graphiste. Évelyne, originaire du Beaujolais, donne des cours à l’Alliance Française. Après l’après-midi de tournage, ils nous invitent à dîner dans un bel appartement de 175 mètres carrés en haut d’un immeuble gardé. C’est la première fois que nous entrons chez des Brésiliens dont la vie ressemble fort aux amis que nous avons à Paris. Nous sommes surpris par la sobriété de cet espace ouvert aux murs blancs qui mettent en valeur un superbe plancher de larges lattes safran. J’avoue avoir imaginé un décor qui me soit moins familier, plus exotique ? L’ambiance « less is more » de ce lieu me fait penser aux logements des graphistes que j’ai pu rencontrés.
 

Réunion impromptue dans le cockpit de Loïck


 

Pas de bonne à demeure

 
Eugenio nous explique qu’il a tout refait lui-même, faisant sauter la chambre de la bonne à demeure qui équipe tous les appartements de l’immeuble. Une habitude encore répandue dans les foyers jouissant d’un certain niveau de vie, un anachronisme pour nos amis. La cuisine,

Des crochets dans toutes les pièces pour pendre les hamacs

bien équipée avec buanderie attenante, accueille la table familiale. Nul doute que c’est l’espace de vie collectif principal de l’appartement. Le vocabulaire français qui décrivait si bien les maisons de nos grands-parents a du mal à découper l’habitat moderne : ici pas de salle à manger ni de salon proprement dit. C’est dans la continuité de la cuisine que s’ouvre largement l’espace dégagé du living. L’ensemble traverse l’immeuble de part en part, aux fenêtres de la cuisine répondent une grande baie vitrée qui offre le spectacle de la ville. Trois détails nous rappellent que nous sommes au Brésil : dans toutes les pièces des anneaux sortent des murs pour y accrocher un hamac (à demeure dans le living), par la fenêtre, au premier plan on observe la végétation tropicale accrochée à la falaise de granit type « pain de sucre », dont semble directement issu un joli petit perroquet, l’animal domestique de la maison.(1)

 

Les villes sentaient l’alcool

 

Une calopsitte élégente

Nous prenons un repas tout simple fait d’une quiche lorraine maison, d’une bouteille de vin et de nos conversations animées. Un de ces moments chaleureux pour lesquels on voyage. Eugénio est un excellent conteur et Évelyne fait un intermédiaire précieux pour examiner les modes de vie français et brésiliens. À niveau égal, je suis surpris par le nombre de similitudes de la vie quotidienne. J’avais voyagé sac à dos, au Brésil, dans les années 80′s -quels souvenirs! À cette époque, les villes sentaient l’alcool, combustible d’innombrable « coccinelle » de Volkwagen qui disputait les rues à de nombreuses voitures à cheval utilisées pour le fret. Voilà un des nombreux détails qui avait construit mon image du Brésil. Pour faire court, c’était un pays pauvre, ce n’est plus du tout l’impression que me donne le Brésil aujourd’hui. Évelyne acquiesce, mais pondère mon sentiment :  « La classe moyenne existe bel et bien, mais elle ne jouit pas des services offerts à la population française en général, principalement en matière de santé et d´éducation. Des postes qui coûtent cher ici. Par exemple, les frais scolaires s’élèveraient à R$ 2000 (800 €) par mois pour les deux enfants si Cynthia n’avait pas gagné une bourse »(2).

 

Des modes de vie lissés

 

En chiffres la comparaison de nos deux pays est encore importante. Le Brésil affiche un PIB de 1600 milliard d’euros pour 190 millions d’habitants, il est de 2020 milliards en France pour une population trois fois moins importante. Un autre indicateur, la mortalité infantile, marque une différence notable : elle est 5 fois plus importante au Brésil. Mais dans une grande ville comme Vitória qui bénéficie pleinement du boom économique brésilien on prend conscience combien la mondialisation, en quelques années, a lissé les modes de vie. Elle est même

Vitória, une ville au cœur du boom économique brésilien.

en train d’inverser la logique de certains flux migratoires. Un patron d’une SSII brésilienne, qui a entre autres EDF comme client, nous disait que certains ingénieurs informatiques français et portugais qui travaillaient pour lui auraient aimé immigrer au Brésil où les salaires sont meilleurs dans cette branche. Mais une politique d’immigration très protectionniste ne rend pas les choses faciles. Aujourd’hui, il me semble que vivre comme prof et directeur artistique à Vitória ou à Toulouse, la différence se niche dans les détails. C’est un fait dont on n’a pas conscience lorsque l’on habite Toulouse.
Eugenio nous ramène dans la voiture de sa femme, un SUV moyen de gamme tout neuf garé dans le parking de l’immeuble. Il préfère ne pas toucher à la sienne, un bon tacot utilitaire, garé dans la rue de peur de ne pas retrouver de place en revenant. Il s’insère dans une circulation encore dense pour la fin de soirée, la plupart des voitures sont récentes.
 
Dans le carré de Loïck, la conversation continue entre Caroline et moi à propos de notre tournage, et de notre incursion dans la vie quotidienne brésilienne et du plaisir que nous avons eu à rencontrer Évelyne, Eugenio, et leurs enfants.
Péca restée seule pendant la journée vient réclamer un câlin à Caroline. Elle prend l’animal chattemite sur ses genoux : « Ma Doudou, tu as encore tout raté, on vient de passer une super journée ! ». J’aime l’air interloqué de Péca quand on lui dit des choses comme ça.


 

Notes :
 
1/ « Malgré son nom la Perruche Calopsitte fait bel et bien partie de la famille des cacatoès. À l’état naturel, on retrouve la calopsitte sur presque tout le continent australien. » Lire la suite à cette adresse : http://www.aqap-qc.com/calopsitte.asp
 
 2 / La santé et l’éducation est gratuite au Brésil, mais le secteur public est dans un tel état qu’il faut avoir recourt au secteur privé pour être éduqué et soigné correctement. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, les universités brésiliennes sont excellentes. Ainsi, le parcours d’un bon élève dont la famille a quelques moyens sera : dans le privé jusqu’à la fin du lycée puis l’université publique.

 

A propos de Vitoria et plus généralement du Brésil voici un blog intéressant Read more

Les copains à bord

Par

Jérôme et Fred viennent nous rendre une visite éclair. Un parfum d’amitié et de France à bord.

 


Tout le monde sait bien qu’il est hasardeux de donner un rendez-vous précis aux terriens quand on navigue, mais là, 500 milles de décalage, c’est beaucoup. Imaginez deux copains qui descendent de l’avion à Marignane pour retrouver le bateau à Marseille et à qui vous expliquez que, finalement, vous êtes à Naples. Heureusement mes deux amis font partie de la catégorie « meilleurs potes », celle que l’on martyrise avec le moins de mauvaise conscience.

 

Mes frères de tribu

 

Grâce à nous ils ne verront pas la touristique Parati où nous devions accoster, la « petite ville coloniale intacte » (1) que tous les Européens se doivent d’aller voir; à la place, une nuit de bus les attend pour rejoindre la bourgade ignorée de Caravelas. Je crois même avoir réussi à me persuader que ce programme est plus intéressant pour ces professionnels des voyages. Fred est photographe, Jérôme, pilote de ligne. Ils viennent passer une semaine au Brésil pour nous voir. Ils sont parisiens.

Fred, sur les voiliers depuis sa jeunesse

 

Jérôme et Fred sont mes frères de tribu, cette tribu urbaine que l’on tisse lentement dans les coulisses de la ville, à l’abri de son battage arrogant, celle qui fait de Paris notre village. Ils ont vécu avec nous (et soutenu), depuis des années, toutes les étapes du long processus qui nous a fait prendre la mer. Nous ne nous sommes pas vus depuis que nous avons quitté la France. Plus nos retrouvailles s’approchent mieux je perçois combien notre intimité me manque. Mais au-delà de la joie de les revoir, ce rendez-vous avec nos « témoins » à l’autre bout de la terre rend aussi tangible une intuition qui soulève des sentiments ambivalents, feuilletés de fierté et de perte : nous sommes bien partis.
 
 

Ils sentent l’eau de toilette

 

Jérôme à la vigie des baleines

Ils montent à bord, je les trouve en pleine forme malgré la longueur du voyage qu’ils viennent de parcourir. Le son de leurs voix, leurs rires, j’ai l’impression étonnante de les avoirs quittés la veille, ils sont là comme s’ils n’avaient jamais été loin. Un détail pourtant me téléporte en France, en ville, à Paris : ils sentent l’eau de toilette. Un produit épuisé depuis longtemps sur Loïck, parfois remplacé par l’eau de Cologne. Je m’aperçois que nous n’avons pas songé à leur demander de nous en acheter. Bien qu’il y ait une sorte d’aberration à se parfumer lorsque l’on vit en pleine nature, je me demande subitement si nous ne sentons pas le bateau. Du coup j’approfondis l’examen. Leurs T-shirts n’ont pas cette vieille tache de WD40 que les lavages à l’eau froide n’ont jamais réussi à ôter, leurs pantalons n’ont pas d’accrocs, Fred porte une paire de Vans dont le noir n’est pas délavé par le soleil, et pour cause, elles sont neuves. Nos vêtements n’ont pas résisté aussi bien que notre amitié.

 

Équipage prêt à l’emploi

 

Nous fêtons nos retrouvailles comme une cérémonie d’anniversaire. Le plus gros sac de nos compères est pour nous. Outre le matériel pour le bateau qui a fait courir Jérôme au fond de la banlieue, nous déballons les livres, les DVD et les magazines raflés dans l’avion avec la fringale qu’ont les enfants pour les cadeaux. À peine sorti du sac, je planque directement le précieux whisky de caviste au fond d’un coffre avec un égoïsme assumé et nous sortons la cachaça pour la caïpirinha.

 

Les Abrolhos. Interdit de débarquer sans la compagnie des gardiens qui délivrent une foule de conseils utiles.

Jérôme et Fréd forment un équipage prêt à l’emploi, nous avons déjà navigué ensemble. Pendant l’apéro nous préparons la nav. Nous sommes lundi, dimanche nos amis prennent l’avion à Rio. Départ demain après midi pour une petite nuit en mer. Nous irons plonger 40 milles à l’est de Caravelas dans l’Archipagos dos Abrohlos, un parc marin où se reproduisent les baleines à bosse. Ensuite, nous mettrons le cap au sud pendant 200 milles pour rejoindre la grande ville de Vitora où nous devrions arriver vendredi. Il leur restera 10 heures de bus et une nuit à Rio avant d’embarquer pour la France. La météo prévoit du NE à 15 nœuds pour toute la semaine. C’est faisable.
 

Les frégates nichent en masse aux Abrolhos.

 

Le bonheur n’a pas d’histoire

 

C’est incroyable comme les animaux sauvages sont familiers lorsque l’Homme ne se présente pas comme un prédateur. Nous nous offrons une apnée chatoyante encerclée de poissons. Un plaisir rare sur les côtes du Brésil où les superbes plages brassées par une mer peu profonde rendent l’eau trouble. On ne peut pas tout avoir.
 

Abrolhos : une plongée rare au Brésil où l’eau est souvent trouble.


 
La navigation à quatre c’est vraiment confortable. Et puis on a plein de trucs à se raconter. La caïpirinha à l’apéro, un tazar qui mord pour nous faire le dîner, les confidences sous les étoiles pendant les quarts de nuit. Et même un léger mal de mer pour le nouvel équipage lorsque le vent s’est mis à fraîchir : la petite touche d’authenticité. Encore des baleines. Une fausse manœuvre, on déchire le spi dont l’état général n’attendait que la mise à la retraite. Deuxième et dernière voile légère de foutue, je grogne.

Après une nuit éclairée par les torchères des plateformes pétrolières, nous slalomons entre les cargos (Vitoria est le plus grand port de minerai du monde) pour embouquer une très belle baie dont la côte sud-est rehaussée de “pains de sucre”, comme à Rio.

 

 

Gwendal retrouvé

 

L’accostage se fait au Iate Clube Espirito Santo.

Gwendal retrouvé !

“Regarde ! C’est Gwendal !” me lance Caroline. Quel soulagement de le voir sain et sauf. Nous nous étions dit que si nous n’avions pas de nouvelles de lui à Vitoria, il serait temps de prévenir la Marinha do Brasil (la marine brésilienne). Il nous raconte qu’il a cassé le régulateur d’allure, déchiré sa grand-voile, et qu’il est arrivé ici sous foc seul. Pour faire de l’électricité, il a fait tourner le moteur, mais la fatigue lui a fait oublier d’ouvrir la vanne d’eau de mer : surchauffe. Il a pété le joint de culasse. Nous sommes désolés pour lui, mais heureux de le voir.

 

Au Iate Clube Espirito Santo on est chez les riches. Le ticket d’entrée est de plus de 10 000 euros par an, la place de port en sus. Pour vingt euros par jours le club nous tolère sur un bout de ponton houleux. Le regard méprisant de l’employée de l’accueil est éloquent : nous sommes les bonnes œuvres de la belle société dont cette jeune femme épouse le rêve dans sa nuit d’esclave ignorante et dévouée.

 

Jérôme et Fred débarquent. Ils montent dans un taxi pour la gare routière. Il est 9 heures du matin. Je ne sais pas quoi faire de cette journée de blues.

Je traîne à la piscine, parcours quelques magazines apportés de France, ils me tombent des mains. Je tente un sauna, une douche froide. J’attends que la fraîcheur du soir tombe sur la marina.

 

130 kilos de chair morte

 

Vitória, une marina essentiellement consacrée à la pêche au gros

Pour dîner je pille sans vergogne le buffet offert par les navigantes du dimanche qui se rassemblent autour de la balance pour commenter les trophées du jour. Chaque week-end, les équipages accumulent les points pour le concours annuel de pêche au gros. Les arrogantes vedettes hérissées de cannes rutilantes déchargent les majestueux poissons de haute mer et les boîtes de bières vides. Les cent trente kilos de chair morte d’un grand marlin bleu font ahaner une armée d’employés aux T-shirts siglés Marina Espirito Santo. Ils traînent le fuselage brillant de l’animal sur le béton jusqu’aux équarrisseurs qui le transforment en une vingtaine de sacs plastiques redistribués aux fiers capitaines finissant une autre bière. Le soir, les BBQ fleurissent et distribuent les brochettes de viande. Ces pêcheurs ne mangent pas de poisson.
Gwendal porte Touline dans les bras. Il fulmine d’une rage froide contre un groupe en casquettes Lacoste qui vient de se plaindre aux gardiens de la marina de la présence de son chat sur les pontons. Touline se dégage pour jouer avec un gros cafard qu’elle nous ramène à moitié étourdi.

 

Une chemise Prada, une paire de Vans

 

Les capitaines ont emporté le poisson découpé, leurs femmes à bijoux et leurs enfants bien blancs dans leurs grands pick-up. Les caméras de contrôle de la marina filment maintenant des pontons vides. J’ai installé l’ordinateur dans le cockpit éclairé par la lampe à pétrole. Le chat me regarde écrire. Il vient sentir mon verre de whisky Hudson, mix mash single barrel avec un air désapprobateur. Visiblement, l’arôme de chêne et de vanille n’évoque rien à Péqua, elle ne comprend rien à ma promenade olfactive dans les  sous-bois de nos forêts. Pauvre petit chat ne connaît pas la saudade (2).

Une parade ?

Comment peut-elle apprécier ce parfum qu’ils m’ont laissé ? Elle ne peut pas se figurer la course moderne d’une paire d’amis à travers les airs et les terres pour un rendez-vous de quelques jours sur l’eau, dans un autre monde. Moi non plus, à peine. Il nous a fallu neuf mois pour venir ici. Nous vivons un autre temps. Au milieu des cadeaux de mes furtifs Rois Mages, je lis les traces de leur passage. Fred m’a donné ses Vans, Jérôme sa chemise Prada, la cabine bâbord sent encore l’eau de toilette.
 
Qu’elle était courte cette bouffée amicale ! Sacré tempo de citadins ! Juste le temps d’un peu de chaleur, de se dire trois mots et me voilà rendu à la solitude, réveillée par le manque.
 
Nous sommes partis en laissant famille et amis sur le quai. Le voyage avance et l’on s’habitue à faire une souille du substrat autour de soi. Et voilà que tombent du ciel deux vieux copains pleins d’ondes vibrantes et chatoyantes qui vous blastent les récepteurs en sommeil. Le temps de cligner des yeux pour s’accommoder à l’éclat, le flash a disparu, vous laissant ébloui.

C’est tout sombre, vous n’y voyez plus rien.

Reste un parfum d’amitié que je hume au fond ce vieux whisky. L’odorat est le sens de la mémoire.


La vidéo de Caroline sur Vitoria

Note :

(1/) « Petite ville coloniale intacte, à 280 km au sud-ouest de Rio, Paraty est un des hauts lieux du tourisme historique brésilien ». Guide du Routard, Brésil. Éd. Hachette 2013

(2/)  “La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain”. Ref Wikipedia: Saudage
 

Un couple de poisson-anges français ou demoiselles chiririte (Pomacanthus paru).