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Monthly Archives: avril 2013

Dura lex, sed lex

Par

 
Selon le cours normal de ce blog, vous devriez lire un article sur le Brésil que j’ai été incapable d’écrire jusqu’ici. Récits d’un échec très bateau.

 


Les embêtements n’arrivent jamais seuls. Comme les vagues, ils se groupent en train pour déferler les uns derrière les autres jusqu’à la submersion complète du sujet par sa sombre destinée. Cette dérivée de la loi de Murphy (“Tout ce qui peut mal tourner va mal tourner”) connue comme la Loi de l’Emmerdement Absolu semble avoir été conçue pour ceux qui ont un bateau (1).

 

 L’eau dans l’huile moteur

 

Je pensais écrire le prochain billet de ce blog en arrivant en Uruguay, à Montevideo. C’était un gentil petit billet sur notre rencontre avec Jackson. Nous n’avions que quelques mots en commun avec ce marin brésilien pourtant nous communiquions facilement jusqu’à avoir de véritables conversations. Je voulais raconter comment, malgré Babel, les hommes de bonne volonté peuvent se comprendre et rire ensemble.

 

Un vidange juste avant de partir

Les premiers signes de la Loi de Murfy sont apparus le jour de notre départ du Brésil, à Rio Grande lors du contrôle du niveau d’huile pour une nav de 250 milles qui allait nous emmener en Uruguay. Il y avait de l’eau dans l’huile du moteur. Ce n’était pas la première fois. Les batteries sont à changer et les difficultés de démarrage ont fait entrer de l’eau par l’échappement. Il suffisait de remplacer l’huile sauf que l’on est dimanche et qu’il m’a fallu la matinée pour trouver 6 litres de 15W40.

 

Silentbloc cassé net

 

En faisant la vidange je m’aperçois que le goujon d’un silentbloc du moteur est cassé net. Bien sûr nous n’avons pas de silentbloc de rechange, mais nous réussissons à faire une réparation de fortune avec un gros boulon. L’alignement est déréglé, l’arbre tape à fendre l’âme à bas régime, mais passer 1800 tours, il retrouve son doux ronron. Faut-il rester pour réparer ? Nous avons fait notre sortie du pays, nous sommes à la fin de notre visa. Rester voudrait dire entamer une procédure d’avarie avec l’administration brésilienne et rater une très belle fenêtre météo. Après tout nous sommes un voilier, avec ce temps le moteur ne sera pas beaucoup sollicité. On part.

 

 Les batteries à plat

 

La panne en plus, le même jour

Après une nav de rêve nous croyons avoir échappé aux dents de l’engrenage bien huilé des ennuis en cascades nous arrivons devant le port de Montevideo. Là, je vais pouvoir écrire mon billet, réparer le silentbloc et acheter de nouvelles batteries. Je tourne la clef de contact, préchauffe les bougies en écoutant le bruit familier de l’alarme moteur, et… rien. Le vilebrequin ne bouge pas d’un pouce. Je couple les batteries, pas mieux. Dans cette aube grise, fatigués par une nuit de slalom entre les cargos stationnés dans le Rio de la Plata, nous commençons à vide le coffre bâbord pour en extirper le groupe électrogène. Il refuse de démarrer. Démontage de la bougie, nettoyage, remontage : il part, il cale. Cette foutue essence brésilienne contient de l’alcool et si les moteurs ne tournent pas régulièrement l’essence s’évapore en laissant un dépôt gluant qui bouche tout. Redémontage, cette fois il cahote, tousse, mais tient. Je ruisselle d’une reconnaissance absurde pour ce groupe acheté à un pizzaiolo. Alimenté en électricité par la vaillante petite machine qui a nourri tant de monde, le diesel part au quart de tour.

 

Rafales à 62,5 noeuds

 

Avant toute chose, il faut faire les papiers d’entrée dans le pays. Viennent les nécessités du bord : faire de l’eau, les courses, trouver un goujon pour le moteur. Ce serait dommage de ne pas profiter de cette recherche pour ne pas se renseigner sur le prix des batteries. Et pour l’anti-fouling qu’il va falloir faire bientôt vaut-il mieux l’acheter ici ou à Buenos Aires ? Les bateaux de voyage que nous croisons dans le port sont des sources d’informations précieuses pour connaître les ressources de la région. Nous devons faire des travaux pour préparer la descente dans le sud de Loïck, nous devons rencontrer les équipages avant qu’ils ne reprennent la mer. Avec tout ça je n’ai pas eu le temps d’écrire une ligne.

 

50 nœuds synoptique

Le temps justement. Hier soir, nous téléchargeons les GRIB. Je fais glisser machinalement le curseur vers les jours suivants lorsque s’affiche tout à coup un monstre rouge sang pour vendredi dans la nuit. À trente milles de Montevideo, une barbule en triangle indique 50 nœuds synoptiques venant du sud, rafales à 62,5 nœuds. Décidément on ne peut pas être tranquille deux minutes !

 

Dans ce port bondé et mal abrité des vents du sud, la dernière tempête a occasionné de gros dégâts. Il existe de meilleurs abris sur cette côte, mais ils sont à plus de 60 milles d’ici. Partir ou rester ? En tout cas il faut s’occuper à se préparer pour accueillir le phénomène. C’est-à-dire se renseigner auprès des autorités du port pour savoir s’il faut changer de place, faire les papiers pour être prêt à partir, préparer le bateau… en priant que les prévisions météo changent.

Ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais pouvoir écrire mon article sur Jackson, alors je profite de cette insomnie maudire Murphy. En vain. Dura lex, sed lex (2).

 

Note :
1/ Le Captain Edward A. Murphy Jr. était ingénieur aérospatial, il faisait bien parti de la famille des navigants.

 
2/ Locution latine signifiant : Dure est la loi mais c’est la loi.
 

Planche de salut (actualistion)

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En octobre 2012, nous avions rencontré Valdi grâce à la complicité de Marta Rebillard, une journaliste brésilienne, et de son mari français Cyril. Valdi le protecteur des tortues de la plage de João Pessoa avait fait de son bar une école de surf pour les enfants de la rue. Pour donner de l’ampleur à son action sociale, il se présentait au conseil municipal de Cabadelo.
Marta et Cyril viennent de nous envoyer le mail ci-dessous qui actualise le reportage que nous avions fait. Il n’y a pas que de bonnes nouvelles.

 

Le mail de Marta

 

Valdi et Fininho

De : “marta&cyril”
Date : 16 avril 2013 17:07:28 HAEC
À : “Caroline
Objet : Valdi, Bar do surfista, Fininho: suites
 
Bonjour Caroline, bonjour Hughes,

[...]

On a eu récemment plusieurs nouvelles en rapport avec votre reportage sur le Bar do Surfista, certaines bonnes, d’autres moins bonnes :

Valdi a terminé en 19ème position (sur 177 candidats) aux élections, il n’est pas vereador mais suppléant : Résultat du vote
 

Le bar est démoli

 
Finalement le Bar do Surfista a été démoli vendredi dernier (alors que l’IBAMA, le plaignant, était d’accord pour accorder un sursis supplémentaire de 180 jours, mais la prefeitura de Cabedelo, coaccusée avec le Bar do Surfista, a décidé d’exécuter la décision judiciaire quand même) :  article de Globo.com sur la démolition du Bar do Surfista

 

Fininho cherche un sponsor

 

La biologiste Rita Mascarenhas, la mère adoptive de Fininho lors d’une séance de sensibilisation sur les tortues de mer. | © Sergio Aguirar

Fininho, l’un des jeunes protégés de Valdi (et le plus prometteur niveau surf), vient pour la première fois d’être sélectionné pour intégrer l’équipe nationale du Brésil et participer aux prochains championnats du monde amateurs à Panama en mai. Principal problème, la fédération brésilienne de surf ne paie pas les dépenses des athlètes (vol, hébergement), et la mère adoptive de Fininho (la biologiste de l’ONG Tartarugas urbanas) a lancé un appel aux bonnes volontés (dons, voire dans l’idéal sponsors) pour réunir la somme nécessaire (environ 2.000 US$) : un portrait de Fininho, un article sur la recherche de financement par sa mère adoptive
[...]
En vous souhaitant une bonne continuation dans votre voyage, à bientôt,
 
Marta et Cyril.

 
 

Espérons que Fininho trouvera les moyens pour poursuivre sa passion.| © Sergio Aguirar

 

 

“Vamos a la praia oh-oh-oh-oh !”

Par

 

La plage où débarque le plaisancier n’est pas celle des estivants, en particulier des estivants brésiliens.

 

Fini les marinas, fini l’eau courante, fini l’électricité au ponton, fini le WiFi dans le bateau, fini les villes, notre avons épuisé notre crédit de 90 jours au Brésil et l’extension de séjour nous a été refusée. Il reste 1200 milles pour rejoindre l’Uruguay. La curiosité et la prudence météo nous font opter pour le cabotage. La descente des côtes du Brésil se fera dans la clandestinité. Loïck part à la recherche des mouillages discrets et des plages désertes.

 

Plage de débarquement

 

Quelques milles au sud de Vitória, l’Enseada do Peroção offre un bon abri à tous les vents. Loick mouille son ancre au centre d’une crique circulaire à peine plus grande que son rayon d’évitage. Une plage fine comme un cil se prolonge de chaque côté en un enclos de roches de granit arrondies par l’érosion. Personne à l’exception des quelques couples romantiques qui traversent le paysage main dans la main et les statues des pêcheurs solitaires le regard fixe sur les flots. C’est un mouillage parfait pour se faire oublier. Ce lieu s’appelle simplement Tres Praias (trois plages) en raison des deux autres plages qui répliquent, presque à l’identique, cet écrin de nature.

 

Tres Praias, un mouillage où il y a plus de tortues que de baigneurs

 

Plage touristique

 

À 15 minutes de nos baies dépeuplées, les touristes brésiliens s’entassent sur une longue bande de sable en contrebas de la promenade de la station balnéaire de Guarapari. L’estivant, quelle que soit sa nationalité, pratique la plage comme il pratique la boîte de nuit. La qualité du décor n’est que secondaire, l’important est de pouvoir jouer de son corps en public dans une ambiance de séduction sous-entendue. Qui souhaite fréquenter les night-clubs déserts ?

 

Les brésiliens ne vont pas à la plage, ils y déménagent.

“Les Brésiliens n’ont besoin que de trois choses pour être heureux : la plage, le foot et le carnaval” m’assurait un ami brésilien, qui bien sûr ne goûtait aucune des trois activités.

Cette promenade un samedi après-midi sur le littoral de Guarapari ne pouvait que lui donner raison. Les Brésiliens ne vont pas à la plage, ils y déménagent. L’équipement de base, en plus des bouées, jeux, matelas, comprend systématiquement les chaises pliantes, le parasol et la glacière. En option, le barbecue portatif ou la tente de mariage du genre de celle qui sert à protéger le buffet du vin d’honneur donné dans le jardin. Mais l’étourdi qui a oublié son congélateur à piles n’a rien à craindre, une noria de vendeurs ambulants arpente la grève inlassablement pour proposer une variété impressionnante de malbouffe à laquelle les corps rendent généreusement hommage.

 

Le culte du corps

 

 

Barbecue portatif pour la plage

 

Une noria de vendeurs ambulants

À ce propos, on entend souvent dire que les Brésiliens ont le culte du corps. Je pensais qu’il s’agissait d’un culte de la beauté. Après quelques mois passés sur les côtes de ce pays, je pense maintenant que je me trompais. La tyrannie des formes paraît bien moins contraignante que chez nous. La belle sylphide cohabite avec la “femme pastèque”  un avatar funky de la venus callipyge que rien ne décrit mieux que l’image. Pour saisir ce phénomène, il faut taper « mulher melancia » dans une recherche image de Google (et effacer immédiatement l’historique du navigateur pour préserver un vernis de dignité aux yeux de votre conjoint). Une des stars, Valesca Popozuda, a assuré son cul siliconé pour 2 millions d’euros ce qui donne une idée de la valeur donnée à l’hypertrophie fessière.

Outre la chirurgie esthétique, l’orthodontie et le tatouage font florès dans ce pays. Un nombre impressionnant d’adultes portent des appareils dentaires, rares sont les jeunes qui ne sont pas tatoués. Une jeune femme que je questionnais à ce sujet m’a répondu : “notre corps, on ne l’emporte pas avec soi” (à notre mort), comme pour m’expliquer qu’il ne faut pas en faire un sanctuaire. Le culte du corps brésilien semble plus ludique que normatif. Comme si ces artifices servaient plus à marquer une intention sensuelle qu’à s’approcher de la perfection d’un modèle esthétique. L’exposition de tous ces corps sur les plages brésiliennes me laisse une impression étrange de liberté à la fois enviable et effrayante.

La plage de notre mouillage

 

Ces plages touristiques sont finalement bien peu maritimes, la mer sert de bain de pied, de jacuzzi ou de piscine géante.

 

En rentrant de notre promenade éthologique, Caroline et moi énumérons toutes les raisons pour lesquelles on n’aime pas la plage : les petits grains de sable qui s’insinuent partout, les coups de soleil, l’ennui, le voisin qui engueule son gamin, les sandwichs qui craquent sous la dent… Un comble pour des gens qui ne cessent de chercher du sable pour mouiller. Nous avons rarement vu les habitués de la grande croisière prendre leur annexe pour aller dérouler leur serviette sur le sable. Au mouillage nos voiliers sont des rochers émergés solitaires qui offrent un si bel accès à l’eau. On se demandait : les plaisanciers vont-ils vraiment à la plage ?

 

Pour conclure, vous connaissez cet interview de Fabrice Luchini contre la plage ? Vraiment drôle sur la fin.