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Monthly Archives: juin 2013

Radioamateur/MM

Par

 

Pour ce voyage, je suis devenu radio amateur. Dans ce billet, j’aimerais convaincre ceux qui partent en grande croisière d’équiper leurs bateaux de BLU et de passer leur licence.

 
Mise à jour 2/2/2016 : Vous trouverez sur notre site des docs pour passer la licence et installer une BLU. Ce materiel est en majorité une agrégation de documents trouvés sur Internet. Merci aux auteurs.
 

Alors que nous étions en train de recevoir nos courriels par la BLU, une jolie petite fumée blanche sort de la boite d’accord en se tortillant comme pour annoncer l’apparition d’un génie. C’est la panne : plus de GRIB à bord. Pourtant, même si j’avais trois vœux à faire, je ne demanderais pas un Iridium ou un Mini-M.
 
Les mots radio amateurs dégagent un parfum poussiéreux et complexe. L’opérateur radioamateur masculin se désigne comme OM « Old Man » — c’est dire ! Mais son équivalent féminin, malheureusement trop rare, se désigne par le joli YL « Young Lady ». Les abréviations viennent de la télégraphie. L’univers de la radio adore les acronymes et les codes, par souci d’économie, mais aussi pour le plaisir de jargonner. Un volapük qui fait passer cette activité pour plus complexe qu’elle n’est et qui ne devrait pas effrayer les utilisateurs de SMS. Lol.

Le commutateur rotatif de la boîte d’accord.

 

Je ne vais pas faire le détail des différentes façons de communiquer à bord — je n’ai pas les compétences, il existe un hors série de Voiles et Voiliers pour cela. Je veux vous parler de la petite expérience d’un radioamateur néophyte en grande croisière après deux ans de pratique.

 

Le prix à l’usage

 

Nous voulions avoir le courrier électronique et les GRIB en mer, et nous en sommes de gros consommateurs. Il nous paraissait stupide de se rationner de météo ou de relations affectives. Nous souhaitions aussi un positionnement du bateau. Selon nos calculs, les Mini-M, Standard C et autres Iridium nous coûteraient autour de 1000 euros par an. Trop cher.
 
Avec la BLU (un Pactor et une boite d’accord), l’abonnement à SailMail coute 190 euros par an. C’est gratuit si vous êtes radioamateur.
La technologie, même avec un poste non marinisé, est fiable. Non seulement nous avons toujours pu nous connecter lorsque nous étions en mer, mais je me suis aperçu que les bénéfices étaient bien supérieurs à l’économie de l’abonement. Les radioamateurs sont une communauté, une communauté internationale solidaire. Et beaucoup d’entre eux routent les bateaux pour le plaisir.

 

Un poste HF (BLU), un Pactor, un ordinateur. La boîte d’accord s’installe au plus près de l’antenne. C’est la même installation pour Sailmail (sans licence amateur) ou Winlink (avec licence amateur).

 

Prix de l’installation

 

Comparée aux prix de plus en plus attractifs du téléphone satellite (plus ou moins 500 euros), l’installation nécessaire pour avoir le courrier électronique et les GRIB par BLU coute plus cher. Sur Loïck nous avons tenté de tirer les prix au maximum, mais nous avons tout acheté neuf : une radio Yaesu FT857D très compacte

Une boite d’accord automatique étanche.

capable d’émettre sur la HF (max 100 watts), la VHF et l’UHF (800 €), un Pactor III USB (859 €) et une boite d’accord manuelle MFJ 971 (moins de 200 €), plus du câble coaxial, des isolateurs pour les antennes (nous en avons deux, un long fil et un dipôle sur 14 MHz), des connecteurs, un balun, et menu matériel. Disons moins de 2500 euros et trois jours pour tout installer et faire les antennes. Nous aurions bien opté pour un pataras isolé, mais c’était cher.
Nous sommes très satisfaits de ce matériel, sauf… de la boite d’accord. Une boite manuelle, c’est instructif, mais parfois fastidieux. Aujourd’hui, j’aimerais une boite d’accord automatique.

Vu l’investissement, c’est une technologie qui intéresse d’abord ceux qui partent pour plus d’un an de voyage. L’Iridium est surement mieux adapté pour une année sabbatique, la rupture technologique avec le portable est moins franche et il se revend mieux.

 

Un monde « Low tech »

 

Des antennes…

…à trois sous.

La radio c’est un autre monde, une autre « philosophie ». Un monde « low tech ». Je me souviens de l’air réjoui de mon professeur Alain (F8ANT) devant un montage fait de composants, précisait-il “tous récupérés sur de vieilles télés”. Ici, l’économie est une qualité et c’est pour cette raison que la télégraphie continue d’exister, avec peu de watts elle porte plus loin. Per (LA7FAA), le norvégien que nous avons rencontré à João Pessoa m’expliquait comment il faisait ses antennes HF avec des cannes à pêche en fibre de verre pour moins de 60 euros. Il revenait de Patagonie en solitaire, sans Iridium bien sur.
 
À l’heure où beaucoup d’entre nous s’inquiètent de l’appropriation des communications par quelques grandes entreprises, la technologie de radio continue à appartenir à tout le monde. Et si les fréquences sont rigoureusement régies par les États, nombre de fréquences sont réservées aux amateurs. Il est théoriquement interdit de parler sur les ondes sans licence même si l’on a Sailmail. C’est dans cette même logique que l’on passe le CCR pour la VHF. Mais c’est un domaine où l’on trouve beaucoup de pirates.
 
 

Sailmail et Winlink

 

Le commutateur cramé

Si vous choisissez la BLU, il serait dommage de ne pas profiter des avantages qu’offre la communauté radio amateur. Le temps de connexion dédié par les stations des OM est supérieur au temps qu’offre SailMail et les stations sont beaucoup plus nombreuses dans l’hémisphère nord. Au sud, l’Indien et le Pacifique sont bien couverts. Mais au sud de l’Amérique du Sud, SailMail offre un meilleur contact avec une station au Chili alors qu’il n’y a pas de station Winlink sur ce continent. De toute façon, mon but n’est pas de mettre en concurrence les deux systèmes. SailMail est une association et mérite bien sa cotisation. Bien que Pier m’ait assuré avoir fait la Patagonie avec seulement Winlink, nous prendrons SailMail pour pouvoir nous connecter à toute heure (au sud le 14 MHz ne passe que le soir).
L’intérêt de devenir radio amateur c’est aussi de comprendre l’outil que l’on utilise. Sauf qu’il faut passer le fameux examen.

 

Passer sa licence

 

Sigle radioamateur

Avec mon bac littéraire et mes études de sciences humaines, j’avais le mauvais profil pour cet examen fait d’électricité et d’électronique. Heureusement, beaucoup de clubs de radioamateurs dispensent des cours, le programme est facilement trouvable en ligne et un logiciel très utile permet de s’entrainer pour les QCM de l’examen. En fait, il existe trois examens, le premier sur la réglementation, le second sur la technique, le troisième sur la télégraphie (la CW dans le langage des OM). Il faut avoir les deux premiers pour obtenir votre indicatif et pouvoir avoir le mail et les GRIB à bord gratuits grâce à winlink.org. La connaissance du morse n’est plus obligatoire pour trafiquer.
 

L’étude de la réglementation m’a pris deux mois (1/2 heure par jour) de bachotage par cœur sur des questions pas toujours très utiles dans la pratique (« Qui délivre les licences de radio amateur aux Comores ? »). Pour la technique, vu mon niveau de départ, cela m’a pris 6 mois à raison d’une heure par semaine et une bonne révision le dernier mois. Là, j’ai véritablement appris des choses utiles pour nos bateaux qui sont de plus en plus bourrés d’électronique et d’antennes. Aujourd’hui, je n’aurais aucune difficulté à faire une antenne VHF de secours avec n’importe quel bout de ferraille.

 

Des accords à la  pince croco

 

Réparation de fortune avec deux pinces croco

Alors quand j’ai vu la fumée sortir de la boite d’accord, je l’ai démontée. Le commutateur rotatif avait cramé. Grâce à une soudure au fer à gaz et une bonne pince à linge, j’ai pu envoyer un mot aux gars de mon club (F5KTR). Alain (F6BSV) m’a expliqué comment faire les accords sur la self avec des pinces crocos, ce qui était vraiment plus malin. Pendant ce temps-là, Philippe (F8DAE) cherchait la pièce dans tous les coins de France et d’ailleurs pour l’envoyer à une amie qui venait nous rejoindre.
Débrouille et solidarité, les deux qualités sont à l’honneur dans le monde radioamateur.
Gens de mer, ça vous parle ?
 
73
F4GFQ/MM, terminé.

 

PS : 73 signifie « salutations », un emprunt à la CW (la télégraphie, dire « cédouble ») très courant à l’écrit chez les radioamateurs.
F4GFQ est mon indicatif : F est le code de la France, le 4 signifie que j’ai le droit d’émettre sauf en CW car je n’ai pas passé l’examen qui me hisserait à F8 ou F6, les trois dernières lettres sont données lors du premier examen.
/MM signifie que j’opère d’un maritime mobile. D’un bateau en clair.

 

PPS : Je tiens à la disposition de tous ceux qui m’en feront la demande à travers un commentaire (pour que je récupère l’adresse mail) du matériel pédagogique qui m’a permis de réussir l’examen.

 

PPPS : Si l’on dédiait des billets de blog, je dédirais celui-ci à André (ON5FS) qui vient de nous quitter. Il opérait  la station ON0FS (ON est le code de la Belgique). Nous nous sommes connectés à lui pendant toute notre descente de l’Atlantique. Il avait ouvert une connexion sur les 14 mètres spécialement pour les bateaux en Atlantique Sud.

 

 

Mon bateau, ma tribu

Par

 

Cela faisait plus de trois semaines que nous étions en escale. C’est un grand plaisir de retrouver la mer.

 

Aussi agréable que soit une escale, arrive toujours le moment où il faut partir. Comment se prend cette décision ? Je n’en sais rien. Dans la vie de bateau, ce n’est pas l’échéance d’un billet d’avion ou la fin des vacances qui nous font lever l’ancre. Il se met à flotter un parfum d’air du large dans le carré que Caroline est souvent la première à sentir. Si j’étais superstitieux, je dirais que c’est Loïck qui nous pousse à partir.

 

L’univers se simplifie

 
Une fois en mer, la question se pose plus. Je suis toujours sidéré et heureux de voir comment la vie en mer efface la vie à terre. Non pas que je n’aime pas la terre. Je suis même un peu niaisement amoureux du règne animal, et en particulier du genre humain dont les individus vivent en majorité sur le littoral. Mais cette espèce nous pose bien du souci ma bonne dame et il n’est pas désagréable d’oublier qu’elle existe. La mer, tant qu’elle n’est pas couverte par Internet, est l’espace-temps parfait. L’horizon fait vite disparaître l’ailleurs pour ne laisser que le ciel occuper le lointain. Le temps s’étire entre les quarts. L’univers se simplifie : le ciel, la mer, mon bateau, ma tribu.

 

Arrive le moment où il faut quitter la terre

 

Mais je ne crois pas que le plaisir d’être en mer est fait du bonheur de quitter la terre. C’est un instant agréable, mais passager. En mer on retrouve son bateau. Il cesse d’être une maison muette et redevient un voilier qui dialogue. C’est comme lorsque l’on retrouve un bon copain que l’on n’a pas vu depuis un bout de temps, la conversion peut directement embrayer sur l’intime sans la moindre gêne, comme si l’on s’était quitté la veille. “Pourquoi sommes-nous restés toutes semaines sans nous voir ?” Comment lui expliquer que la vie à terre passe si vite ?
 

Le ciel occupe tout le lointain


 

Merci mon vieux

 
Je profite de cette nav pour relire La Longue Route (1) dans la première édition d’Arthaud que j’ai empruntée à la bibliothèque de La Boiteuse. Cela fait combien de temps que vous n’avez pas lu cet hymne à la joie d’être en mer ? N’en faites rien, vous risquez de tout plaquer pour un embarquement immédiat.
Pourtant je ne résiste pas à en citer trois phrases prises dans les trois premiers paragraphes. Il commence la livre par : « Le sillage s’étire, blanc et dense de la vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d’étoiles.» [...] «Vent, Mer, Bateau et Voiles, un tout compact et diffus, sans commencement ni fin, partie et tout de l’univers, mon univers à moi, bien à moi.» (J’aurais dû relire ça avant d’écrire le paragraphe précédent… Cela montre combien nous sommes tous touchés par ces sentiments.)

 

Alors, le bateau se remet à parler

 

Voici le troisième paragraphe du livre, où je m’aperçois de nouveau que ne fais que paraphraser le grand marin, mais peu importe : «Je regarde le soleil,se coucher, je respire le souffle du large, je sens mon être s’épanouir et la joie vole si haut que rien ne peut l’atteindre. Quant aux autres questions qui me troublaient parfois, elles ne pèsent pas un gramme face à l’immensité d’un sillage tout près du ciel et plein du vent de la mer, que ne peuvent perturber les petits mobiles habituels.»

 

Loïck et moi veillons pendant que la tribu dort

C’est un brin lyrique non? J’aime bien. C’est la mer qui fait ça. Elle nous change la sensibilité. Et il suffit d’être au large pour que ces phrases s’accordent parfaitement à ce qui est.
Alors après quelques pages, j’ai fait comme lui, je suis allé à l’avant. J’ai passé une heure assis sur le tambour de l’enrouleur à regarder devant moi. Merci mon vieux.

 

Équipage rime avec sauvage

 

Encore une chose que l’on perçoit lorsque l’on navigue un peu longtemps, les rapports humains changent. Je ne parle pas de l’aspect “L’enfer c’est les autres” si souvent évoqué en bateau. Au contraire. Je m’aperçois que Caroline et moi changeons de relations en mer. À terre, nous sommes un couple banal, ensemble depuis 14 ans. Nous nous aimons avec nos hauts et nos bas, nos agacements, nos ravissements. En mer, nos liens deviennent plus organiques, plus tribaux, plus originels. L’attachement à l’autre devient plus instinctif, plus animal. Je crois que cela est dû à l’environnant et au fractionnement du sommeil. Le grand singe qui est en nous perçoit l’imminence possible du danger, et si l’on n’est pas trop exalté, notre conscience fait de même. Peut-être qu’en nous aventurant délibérément dans un univers “hostile”, où le sommeil doit rester léger, nous réveillons des vigilances et des attachements viscéraux au groupe dont la vie moderne à terre nous a coupées. Quelle que soit la raison, cette petite finesse raffermit les liens entre les équipiers. La mer fait passer de l’équipe à l’équipage. Mon équipage. Quand j’entends ce mot qui rime avec sauvage, j’entends battre le cœur de ma tribu.

 

Et un matin, on arrive

 


 

1/ La longue route. Bernard Moitessier. Éd. Arthaud 1971.