Ce billet aurait pu s’intituler grandeur et servitude de la grande croisière. Après trois mois de travaux en Argentine je dois écrire cet article que j’aurais aimé lire avant d’arriver dans le Rio de la Plata. Autant le dire tout net : c’est un texte pas sexy pour un sou sur les ressources locales pour nos bateaux. Mais j’ai bon espoir que me pardonnent ceux qui ont eu un jour à s’occuper d’un bateau.

 

 Un haut lieu de la voile

 

Le Yacht Club de Montevideo, un club centenaire particulièrement agréable.

Lorsque l’on vient d’Europe et que l’on va vers la Patagonie, le Rio de la Plata est une escale naturelle pour faire un bilan technique du bateau. Cela fait généralement un bout de temps que la coque n’a pas reçu un coup de peinture et elle garde les stigmates des eaux chaudes de l’équateur. Cet estuaire géant est un haut lieu de la voile en Amérique du Sud. Sur ses côtes, on trouve tout ce dont un voilier à besoin : des chantiers composites, des soudeurs d’aluminium, des moyens de levage, des compétences, les shipchandlers, les voileries, les magasins de peintures nautiques, etc.

Pour un bateau européen, il manque souvent la pièce détachée idoine… Un peu comme chez nous… sauf qu’elle est un peu plus compliquée à commander.

 

Dollar bleu

 

Dans cet article, tous les tarifs sont datés de la fin de l’année 2013. Les taux de change utilisés sont ceux en cours à cette période. Un mot sur le « dollar bleu » en Argentine : le contrôle des changes du peso argentin a donné lieu à un marché noir toléré par les autorités. Le change se fait sans risque dans des officines qui ont pignon sur rue pour un taux 30% supérieur au taux officiel. Ces commerces n’acceptent que du liquide, en grosses coupures de préférence. Le taux du dollar bleu s’affiche sur le net ou dans les journaux. (http://dolarblue.net/)

 

Piriapolis en Uruguay

 

Le club de Barlovento où se retrouvent la plupart des bateaux étrangers

Le bateau qui cherche à faire des travaux doit d’abord choisir un pays : l’Uruguay au nord, l’Argentine au sud du Rio de la Plata, en sachant que l’on peut passer de l’un à l’autre en moins de 24 heures. Un gros avantage par rapport au Brésil(1), en particulier sur le plan des visas.
 

En Uruguay c’est à Piriapolis que l’on peut sortir de l’eau avec un travelift de 90 tonnes. Le port a très bonne réputation et il faut parfois attendre pour lever le bateau. Gwendal sur La Boiteuse y a fait escale après un séjour à Barlovento en Argentine, ce qui lui permet de comparer : « L’avantage de Piriapolis, pour moi, c’est que c’est une petite ville où tout est proche. Je n’ai pas à marcher longtemps ou prendre des transports en commun quand je veux quelque chose. Mais l’Argentine était moins chère, je payais 7,5 euros par jour alors que je paie 10 euros ici. Et en haute saison à Piria, c’est 30 euros pour mon Konsult 37» (2)

Si l’on ne doit pas sortir le bateau de l’eau, il existe des ports comme Puerto Sauce où l’amarrage n’est pas cher en particulier sur corps mort.

 

Le damper de notre Nanni, une pièce introuvable en Argentine.

Le problème douanier

 

Un autre point pourrait faire la différence entre l’Uruguay et l’Argentine serait la question de l’envoi de pièce détachée depuis l’Europe. Selon plusieurs témoignages, il semble que l’opération soit plus simple et plus fiable en Uruguay qu’en Argentine. Les anecdotes que l’on peut rapporter avec certitudes sont celles-ci : un ami s’est fait envoyer d’Europe un pilote chez un Français de Montevideo et l’a récupéré sans problème. Un bateau s’est fait envoyer une hélice au port de Piriapolis, mais a dû aller à Montevideo pour la faire dédouaner. Nous nous sommes fait envoyer des livres chez un ami en Argentine, certains sont arrivés d’autres non. Nous avons pu remarquer que les Argentins étaient plus tatillons sur les questions administratives que les Uruguayens.

Visiblement, pour importer du matériel, le bon conseil m’a été donné par un français qui vit en Argentine, mais il est valable pour les deux pays : il faut passer par un transitaire en douane.

 

En revanche, l’Argentine, forte d’une activité nautique très importante, est souvent mieux achalandée en matériel nautique que l’Uruguay.

 

Sur le Rio Lujan en Argentine

 

Les “lanchas” de transport publique que l’on peut croiser sur le Rio Lujan


 
Nous avons choisi de faire les travaux en Argentine pour une question de budget. L’essentiel de l’activité nautique se concentre au nord de Buenos Aires sur le Rio Lujan  (34°26.3S/58°32W) sur les municipalités de Tigre, San Fernando et San Isidro. Un train de banlieue permet de rejoindre le centre de Buenos Aires en une heure, plus ou moins. Il accueille les bicyclettes, un moyen de locomotion indispensable pour faire les multiples courses qu’impliquent toujours les travaux.

 

MercadoLibre.com

 

Il est possible acheter un de ces vélos à grand guidon à la mode ici pour une cinquantaine d’euros sur MercadoLibre.com, un site d’annonce qui ressemble beaucoup au BonCoin.fr sauf qu’il héberge aussi des annonces de professionnels. C’est par ce biais que nous avons trouvé nos batteries Trojan au meilleur prix (640 euros pour quatre T105). Ce site permet aussi se faire une bonne idée de la valeur des choses avant d’aller chez un artisan. Il existe aussi en Uruguay.
 

Un vélo sound-system que nous avons croisé dans le train de Mitre

 

Choisir son Yacht Club

 

Loïck au Club de San Fernando

Sur le Rio Lujan, le beau club de Barlovento accueille habituellement la majorité de bateaux étrangers. Sa grue de 20 tonnes permet de faire le carénage sur place. Il a l’inconvénient d’être un peu loin des commerces. Nous lui avons préféré le Club de San Fernando qui avait par chance une place côté « continent » (300/mois). La marina cotée « île » n’est pas pratique et ne reçoit propose pas le WiFi. Nous avons sorti le bateau dans ce même club grâce à un berceau tiré par des câbles (300 € l’aller et retour, 16 €/jours à terre). Une technique lente, mais bien rodée par un personnel qui connaît son affaire. Sur ce même canal, le prestigieux Yacht Club Argentino dispose d’un travelift. Dans cette région tous les chantiers interdisent de dormir dans un bateau à terre, mais la plupart des équipages que nous avons rencontrés ont pu, comme nous, discrètement rester à bord.

 

Les voileries

 

Outre le carénage pour lequel nous avions le choix entre les marques Hempel et International (32€/l pour l’antifouling, époxy à 18€/l), les grosses dépenses furent le remplacement des batteries, dont j’ai parlées, et les voiles.

Nouveau génois fait par North Sail

Nous avons fait faire un génois chez North Sail et réparer nos vieilles voiles chez Hood, une voilerie qui avait réalisé une GV pour La Boiteuse. Les deux voileries ont fait un très bon travail, livré dans les temps convenus au départ, ce qui n’est pas toujours le cas ici. North Sail s’est occupé très efficacement de la détaxe de ce génois de 45 m2 en 8,5 oz sur enrouleur devisé à 2100 euros. La facture finale a été très correctement allégée à cause – disons plutôt – grâce à une erreur du jeune métreur qui a positionné la bande UV du mauvais côté.

 

Liste en vrac

 

La liste des travaux et des achats comprend un bon nombre d’items que je vais lister pour donner une idée de la diversité des ressources locales. Tous les fournisseurs étaient à moins de 5 kilomètres de notre club :

Feuille d’inox (2x1m par 0,8mm 60€), de CP (1,5×2,5m par 6mm 25€ – mauvaise qualité) pour installer le poêle que nous avions emporté. Ici les shipchandlers vendent des chauffages de type Webasto (1500€ premier prix) . Changement des matelas mousse du carré et de la pointe avant (200 €). Nouvelles housses en skaî des mousses du cockpit (2 x 190x50x10, 50€), changement de la toile du bimini (180€), équilibrage hélice 20€, nettoyage de la coque à l’acide chlorhydrique (30€), ponçage de la coque (50€), haussière de 200 m de 16mm polypropène tressé (180€), remplacement du PMMA d’un panneau de pont 60x60cm en 10mm transparent pose comprise (60€). Remplacement de deux filières avec ridoirs (160€). Nous avons pu recharger les bouteilles de camping-gaz de 3 kg et la bouteille de 12 kg (en coupant une lyre).
 
Deux sites de shipchandler :
Baron : http://www.baron.com.ar/
Trimer : http://www.trimer.com.ar/
 
Lorsque nous ne pouvions pas transporter les objets en vélo, nous louions une « remise » moins de 10€/heure pour les petits trajets.

 

Le centre de Buenos Aires est à une heure de train


 

Téléphonie et Internet

 

De façon générale les artisans ont fourni un travail très satisfaisant, mais pas toujours dans les temps. Nous avons dû souvent les relancer au téléphone dont les cartes prépayées sont très abordables. La recharge pour Internet en 3G ne vaut que 3€ pour un mois. Pour fonctionner, les téléphones doivent être les quadribandes sur le réseau téléphonique, mais aussi sur le réseau 3G pour fonctionner (c’est le cas des iPad et iPhone acheté en Europe, mais pas de notre smartphone Huawei. Il peut téléphoner mais pas recevoir la 3G ici). Le WiFi est disponible gratuitement dans tous les cafés et restaurants.

En Uruguay les prix sont légèrement plus élevés mais l’usage aussi facile.

 

Mesures impériales et métriques

 

Les mesures métriques ne sont pas les plus courantes en Amérique du Sud

Nous avons eu du mal à trouver certaines pièces pour deux raisons principales : les difficultés d’importation et les systèmes de mesures. L’Argentine et l’Uruguay fonctionnent avec le système métrique et les mesures impériales américaines. On peut acheter des outils et de la boulonnerie dans les deux systèmes, mais l’offre est moins importante dans le système métrique. Par exemple nous aurions bien acheté un joint tournant pour en avoir un d’avance, mais il n’y avait des modèles compatibles qu’avec des arbres en pouces, comme pour les anodes, les clips de sécurité de l’hélice et les bagues hydrolubes. De même toutes les chaînes de mouillage sont sur des mesures DIN et ne fonctionnent pas dans les barbotins ISO courants en France.

 

Pour ce qui est des importations c’est compliqué. Une chose toute bête comme un jeu de joint de carburateur pour le hors-bord Honda, ou un jeu pour la pompe de levage Lavac demandait un mois d’attente alors que ces modèles sont vendus en Argentine. Plus embêtant, après trois mois de travaux on vient de comprendre que le bruit que l’on prenait pour un défaut d’alignement vient en fait du damper. Une pièce introuvable ici. Heureusement un cousin qui vient renforcer l’équipage pour descendre dans le sud va pouvoir nous apporter toutes les pièces que nous n’avons pas trouvées ici. Il est attendu comme le Messie. C’est le moyen le plus simple pour importer les pièces détachées, mais ce n’est pas Noël tous les jours.

Les Argentins sont très fans de la belle plaisance, pour les tous les types de bateaux.

 

Des relations chaleureuses

 

Si vous avez lu cet article jusqu’à ce point c’est que vous avez sûrement eu à entretenir un bateau dans votre vie. Alors vous savez aussi que derrière ces problèmes techniques il y a des histoires humaines. Se retrouver en bleu de travail les mains couvertes de cambouis ou les cheveux pleins de copeaux de bois dans un chantier change assez radicalement le contact avec les gens même si, comme moi, on parle la langue locale comme un enfant de 3 ans. Au Brésil, en Uruguay, les Argentins n’ont pas toujours une très bonne réputation. Avant d’arriver à Buenos Aires nous avons entendu pas mal de critiques sur ces « Parisiens de l’Amérique Latine » comme nous les avait décrits avec humour un Brésilien qui connaissait bien la France. On nous avait promis des artisans volontiers filous, un fond d’arrogance, et une crise économique qui engendrait de la violence.

Le pays est bien en crise et il ne règne pas l’inimitable allégresse brésilienne ou l’ambiance paisible de l’Uruguay, mais nous n’avons rencontré aucun des désagréments promis. Nous avons été généralement séduits par Buenos Aires, cette capitale cultivée et curieuse qui accueille les Français avec une hospitalité toute particulière.
 

Notes
 
1/Voir l’article “La samba des visas
 
2/ La haute saison court du 16 démembre au 15 mars. Le prix de 10 euros que cite Gwendal comprend l’abattement de 40% est offert pour deux mois de présence dans les ports gérés par Direccion Nacional de Hidrografia d’Uruguay. Tous les tarifs de chaque port sont disponibles sur ce site très bien fait http://www.puertosdeportivos.com.uy/

 

Avec les travaux les gars du chantier ont cessé de nous voir comme des touristes, ils nous demandaient juste de quelle planète on arrivait !