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Monthly Archives: février 2014

Le baptême des 40 nœuds

Par

 

En Patagonie, on change d’échelle, on apprend le vent.

 

Les GRIB annoncent 30 nœuds établis, avec des rafales à 45 devant la péninsule de Valdes. On y va ou pas ? La question hante l’équipage de Loïck en escale à Bahia San Blas.
Pour dire vrai, bien que nous cumulions plus de 3 années sur l’eau, je ne me souviens pas d’avoir navigué avec beaucoup plus que 35 nœuds en rafale.

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? »

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? » nous demandent régulièrement les Argentins quand on leur dit que nous sommes arrivés chez eux en bateau. Bien que tenté par le haussement d’épaules modeste du vieux loup de mer pour continuer à voir briller l’admiration dans l’œil de mon interlocuteur, l’honnêteté me fait avouer que je n’ai jamais rien vécu en mer au-dessus du coup de vent (force 8, 34-40 nœuds). Et ce n’était surement pas durant notre traversée de l’Atlantique où la plus grosse rafale doit à peine avoir dépassé 30 nœuds.
 
Le plus gros temps que nous ayons eu à affronter fut une dépression tropicale dans la Mer de Corail pendant notre traversée entre les iles Salomon et l’Australie. Le vent soufflait autour de 30 nœuds et la mer levait des vagues de plusieurs mètres, les plus hautes que n’avons jamais eu (5 ou 6 m max). Nous ne portions qu’un petit Yankee qui s’est déchiré.
Pour le reste, on a vu l’anémomètre grimper sous les grains ou dans les effets Venturi des îles du Cap-Vert, mais ces effets locaux n’ont souvent pas le temps de soulever la mer. On ne peut pas parler de gros temps.

 

Le vent sera portant

 

Les GRIB que nous avions avant de partir.

En revanche naviguer dans un flux régulier autour de 25 nœuds avec des rafales autour de 30 nous est arrivé très régulièrement. Dans mon esprit, il y a une marche abrupte entre 25 et 30 nœuds synoptiques. Grâce aux prévisions météo, nous avons toujours pu éviter de nous retrouver dans les trois griffes des barbules des GRIB.

En Patagonie, si l’on veut avancer, il va nous falloir changer notre échelle des possibles.

 

En regardant le flux rouge sang du logiciel météo, Caroline, Florent et moi discutons de cette fenêtre dans le confort du mouillage. Aucun de nous n’a jamais pris la mer avec des prévisions aussi musclées. Nous décidons rapidement que c’est le bon moment pour tenter le coup. Le bateau est bien préparé, nous sommes trois avec 10 jours de nav derrière nous, l’équipage connait bien son boulot, et surtout, le vent sera portant.

 

Nettement sous-toilés

 

Nous quittons l’abri de Bahia San Blas le samedi matin avec 25 nœuds d’est. Notre cap est pile au sud. Le travers est l’allure ou Loïck est le plus ardent. Le jusant qui nous sort de ce Rio à 4 nœuds se lance à la rencontre du vent par moins de dix mètres de fond. Il faut endurer 2 heures de cette mer mal peignée avant que le sondeur veuille bien afficher deux chiffres. Il est inutile de regarder la carte pour parer le grand banc de sable que nous devons laisser sous le vent, les déferlantes créent une île blanche d’écume.

Avant d’entamer ce que devait être notre nuit de baptême de rafales à 40 nœuds nous avons descendu la grand-voile à bas-ris et laissé la moitié du génois tangonné en ciseaux. Nous sommes nettement sous-toilés pour les 25 nœuds, mais nous tenons nos 5 nœuds.

 

« Comment se comporte le bateau ? »

 

À 5 heures du matin, Florent me réveille pendant son quart :
« Je viens de voir passer 34 nœuds plusieurs fois, nous naviguons entre 6 et 7 nœuds. J’ai roulé un peu de foc. Je me demande s’il faut affaler la GV, dit-il tranquillement. Il n’a pas l’air inquiet une seconde.
— Comment se comporte le bateau ?
— Bien, » me répond-il dans son style volontiers laconique.

 

Cette image a été prise un peu après le pic de vent, nous avions peut-être déjà déroulé un peu de génois.

 

Il a bien fait de me réveiller, je veux voir Loïck prendre 40 nœuds réels (34+6 de vitesse) et voir comment il passe la mer.

 

Il est toujours difficile d’estimer la hauteur des vagues, mais elles ne sont pas énormes, les plus hautes ne doivent pas dépasser 3,5m. Elles cassent facilement, parfois des petits paquets d’eau s’invite dans le cockpit. Florent me fait remarquer un fond houle de sud-est dans cette mer du vent de nord.

 

Le régulateur d’allure Atlas est gouverné par un fletner actionné par l’aérien.

Le régulateur d’allure Atlas

 

Loïck, 3 ris dans le GV, génois roulé au deux tiers, sous régulateur d’allure semble tout à son aise. Lorsqu’une vague un peu abrupte le pousse au cul et menace de le mettre en travers, il accompagne un temps l’impudente et se remet dans l’axe. Je suis étonné de l’efficacité du régulateur d’allure.
Lorsque l’on a acheté Loïck, il était équipé d’un beau WindPilot Pacific que l’on a finalement démonté pour installer cet Atlas. Nous avions utilisé ce régulateur avec une grande satisfaction pendant un an dans le Pacifique Sud sur un Sun Fizz. Il fonctionne avec un safran auxiliaire qui gouverne le bateau. Le safran principal est tenu fixe (avec un peu de « trim » si besoin, très utile). Sa spécificité consiste en une biellette de rappel d’effort dès que l’aérien a donné son impulsion ce qui diminue l’effet de lacis. Il est plus précis que le WindPilot Pacific et nous permet d’avoir une plateforme arrière.

 

Eau de baptême

 

Nous sommes restés dans le cockpit à regarder la mer, les voiles et l’anémomètre et le lever de soleil. Heureux de passer notre baptême des 40 nœuds dans de si bonnes conditions. « On a de la chance que la mer ne soit finalement pas trop forte. Et puis l’acier, ça rassure mine de rien, » me lance Florent.

 

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, une vague est entrée dans le cockpit me trempant jusqu’aux os.

Bien sûr, j’ai gueulé ! — comme tous les nouveaux-nés sous l’eau de baptême. Confiant, je n’avais pas enfilé ma veste de quart.

 

 

Vers le sud

Par

 

Premières impressions de navigation lors de la descente de Loïck vers la Patagonie

 

La nav vers le sud est lancée.
Mon cousin Florent nous a rejoints, nous sommes trois.
Je connais peu Florent.
Caroline traite la morsure de chien de notre chat par des cataplasmes au miel et ça marche.
Amarinage difficile pour Caroline et moi, Florent se porte comme un charme.
Le ciel est bleu azur, sans nuages.
À la sortie du Rio de la Plata nous avons péché un beau saumon, mais il paraît que ce n’est pas un saumon.
Le vent ne cesse de changer de force et de direction.
En quatre jours, nous avons déjà utilisé tous les types de voiles. Du spi au tourmentin, pour une cape.
Nous avons pas mal de maintenance à faire sur le bateau. Nous avons déjà réparé : le hublot de la cuisine, un coulisseau de GV, l’antenne de la radio, la poubelle, le cadran de la gazinière.
L’eau est froide et très transparente.
Les albatros aux ailes noires nous suivent, des dauphins aux ventres blancs nous précédent.
La nuit, le bateau glisse sur la phosphorescence.
L’eau est vivante.
Pêche de trois maquereaux, moins un, volé par un albatros sur la ligne.
J’aime le plaisir que Florent prend à naviguer.
Hier soir, j’ai dansé sous les étoiles pendant mon quart.
Nous consommons trop d’eau, dire à l’équipage de rincer les brosses à dent à l’eau de mer.

La cape c’est magique.
Réparer le montant du bimini.
Après 6 jours de mer, relâche à San Blas pour parer un coup de sud.
Malgré le vent tournant et le courant, la seconde ancre alu a bien fait son travail, comme toujours.
J’ai dormi 12 heures.

 

L’instant dauphin. Fréquent, jamais lassant.