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Monthly Archives: août 2014

Le non, tu l’as déjà !

Par

Loïck navigue vers l’ouest dans le canal du Beagle. Rive droite, la grande d’île de la Terre de Feu, l’Argentine, Ushuaïa. Rive gauche, l’île de Navarino, le Chili, Puerto Williams. Quelle escale choisir ? En fait, sauf avarie, il n’y a pas le choix.

 

Après des jours dans l’Atlantique, une escale sauvage à l’île des États, la contemplation du vol sans fin des albatros, Loïck avait fini par croire à sa liberté d’oiseau de mer et pensait pouvoir choisir où se poser. Mais dans le monde des hommes, il y a un concept fondamental sans lequel l’humanité ne croit pouvoir vivre : La Frontière.

 

La logique administrative

 

Présence militaire chilienne dans le Beagle.

En 1978, l’Argentine et le Chili marchaient vers la guerre pour la souveraineté sur trois petites îles à l’entrée du canal. L’intervention de Jean Paul II a évité in extremis que ces deux grandes filles de l’église se chamaillent. Aujourd’hui, malgré le « Traité de Paix et d’Amitié » signé en 1984, les deux marines surveillent le canal avec attention. Le 16 crépite de demande d’informations sur la destination, l’ETA, le nombre de membres d’équipage, etc.

 

 

Puerto Williams est plus près de nous qu’Ushuaïa mais il nous est interdit de nous arrêter au Chili. Nous n’avons pas fait notre sortie de l’Argentine. La logique administrative suppose que nous allions à Ushuaïa avant de revenir à Puerto Williams. Un détour de 50 milles alors que nous avons le Micalvi par le travers.

 

Le canal du Beagle

 

L’appel du pisco-sour

 

Le Micalvi, c’est la marina de Puerto Williams. Un ancien transporteur de munitions échoué sert de quai où les voiliers s’amarrent à couple dans une version « familles recomposées » de 5 ou 6 unités. Son bar sert de repaire pour les marins et montagnards du Grand Sud. On n’y boit pas d’eau. La tradition c’est le pisco-sour,  un cocktail à base d’eau de vie de Pisco, de citron et blanc d’oeuf. (Le Micalvi sera le sujet d’un prochain billet).


« El no, ¡ya lo tenés! » lance Schuss (1). « Le non, tu l’as déjà ! » sous-entendu, on ne perd rien à poser une question. À ne pas oser demander, on reste avec le non que l’on a déjà, en soi. J’y vois une petite maxime qui prône l’audace et d’ouverture envers les autres. Un mantra de voyageur.

 
 

Puerto Williams, ville fondée en 1953 autour de la base navale

 

L’accent local

 

L’idée de rater Puerto Williams, le Micalvi et le pisco-sour ne convient pas du tout à Schuss. Il empoigne le micro de la VHF et commence à négocier avec les autorités chiliennes pour qu’elles nous accueillent bien que nous n’ayons pas nos tampons de sortie d’Argentine. Un ami argentin me disait qu’il était impossible de dire que Schuss était français quand il parlait l’espagnol. Il vit depuis près de 20 ans à Buenos Aires. Mais ce choriste basse est aussi marié avec une Chilienne. À la radio avec les autorités de Puerto Williams, il gomme son accent argentin, remplace tous les « che » typique du Rio de la Plata pour le double L mouillé du Chili, et y ajoute quelques formes locales comme le « caballero » à la place du « señor ». Voilà que l’autorisation tombe. Nous sommes acceptés au Chili. Le pouvoir de la musique des langues…

 

Schuss et Caroline trinquent au pisco-sour dans le bar du Micalvi

Épilogue :
Une semaine plus tard à Ushuaïa, les services de l’immigration argentine s’apercevront que nous n’avons pas de tampon de sortie de territoire. Pendant un bon quart d’heure nous n’avons pas su s’il cela ne nous vaudrait pas une belle amende. Les Argentins sont très à cheval sur les formalités administratives. Mais l’officier nous a rendu nos passeports avec un sourire voulant dire « je vous fais une fleur ». Comparé à d’autres ports d’Argentine, Ushuaïa est une ville accommodante pour les papiers.
 
 
 
 
1/Les hispanophones remarqueront la forme argentine et uruguayenne de la deuxième personne du singulier : le voseo. La phrase se prononce ici El no cha lo ténésse
 

Maté et gants Mapa

Par

 

Loïck quitte l’île des États pour s’engager dans le canal Beagle. Récit de navigation.

 

Tous les appareillages lâchent un vol de papillons dans ma poitrine. C’est un mélange d’excitation, d’attention, mais aussi d’appréhension. Je ne suis jamais certain d’être à la hauteur de ce que la mer me réserve. Alors lorsque nous levons l’ancre pour passer le détroit de Le Maire et longer le sud de La Terre de Feu, j’ai le trac !

 

Caroline, qui n’hésite pas à partager ses craintes depuis que nous avons passé les quarantièmes, cette fois se prépare tout simplement au pire. Quant à l’inoxydable Schuss, il se réjouit de cette belle partie de mer qui a l’avantage de nous emmener à Ushuaïa où il nous imagine déjà à table, dégustant le fameux mouton de Patagonie.
 

Notre dernière nuit dans l’Atlantique

 

Nous avons 130 milles à faire, dont 100 « à l’extérieur », avant la protection du Beagle. Les GRIB prévoient des petits airs de sud-ouest s’orientant au sud dans la nuit. On profite du passage d’une toute petite dèp pour faire de l’ouest.

La petite passe de Puerto Hoppner, seule ouverture d’un bassin de plusieurs hectares. À passer autour de l’étale de marée haute.


 

Le sondeur montre la voie

 

10:00 — Nous attendons que la mer monte pour prendre la passe qui permet de sortir de notre plan d’eau. Elle fait dix mètres de large et cinq mètres de fond à marée haute. Nous avons un sondeur qui « regarde » devant le bateau (1). Un petit coup de barre à droite et à gauche permet trouver la meilleure profondeur facilement en regardant le graphique. L’instrument ne répond pas avec une grande rapidité, mais nous avons deux heures d’avance sur la pleine mer, un courant à contre de deux nœuds nous permet de manœuvrer avec précision dans ce passage étroit.

 

Les oiseaux du ciel

 

Sur le papier nous devions arriver à l’étale au cap de San Antonio, mais nous rencontrons un flux de 2,5 nœuds portant vers l’ouest. Quant au vent ce n’est pas le sud-est prévu, mais un gentil souffle du nord-nord-ouest de 15 nœuds qui emporte Loïck, avec son ami le courant. Suave ! Nous commençons la traversée du détroit au bon plein à sept  nœuds de demie.
Il faut se rendre à l’évidence : mes anticipations pour passer ce fameux détroit sont complètement fausses, mais les âmes des marins qui protègent ce bateau ont encore fait du bon boulot.

 

Un fulmar géant et des albatros à sourcils noirs décollent dérangés par le bateau

 

14:00 — Moteur. Le vent nous abandonne avant que nous ayons rejoint la Terre de Feu. Nous avançons sur une mer dodelinante où tous les oiseaux du ciel se sont posés. Albatros, puffins, fulmars, observent des distances de sécurité d’une vingtaine de mètres avant d’entamer la course de décollage. Contrairement à ce que peuvent faire un cygne ou un canard, les Albatros n’interrompent pas leur décollage quand ils sont suffisamment loin de nous. Quand ils ouvrent les ailes et courent sur l’eau, c’est pour finir dans les airs. Nous passons des heures à regarder ce ballet.

 

Jeune albatros.


 

Loin de la côte

 

18:00 – Arrêt moteur. La brise de sud-sud-ouest a du mal à nous emmener contre le courant maintenant contre nous. Trois nœuds, au prés. Avec cette petite dèp qui va faire souffler du sud dans la nuit, je ne veux pas suivre la côte. Si le vent devait rentrer plus fort que prévu, je veux avoir de l’eau à courir pour une cape ou une fuite, alors tant pis pour le chrono et le confort, on descend vers le sud en espérant que cette précaution sera inutile.

 

22:00 — La nuit était tombée depuis deux heures lorsque Schuss descend dans le carré avec un grand sourire aux lèvres violacées  : « Il neige ! » dit-il, heureux de tenir la preuve que nous naviguons bien dans le Grand Sud. Nous montons sur le pont, le vent a forci autour de 20 nœuds, chargé de neige fondue. Il a aussi adonné. Nous passons en voilure de nuit en nous aidant du moteur comme souvent. Les deux ris sont pris face au vent, le solent endraillé sur l’étai largable et le génois légèrement déroulé en dragon, pour donner de la puissance. Loïck aime cette configuration de cotre, du bon plein au largue, ça le rend aussi moins ardent. Les GRIB prévoient 20 nœuds, la brise devrait augmenter encore.

Le maté, boisson de quart.


 

L’herbe des Guaranis

 

01:00 — Je me prépare pour mon quart. Sous le ciré un caleçon long en polyester et un autre en laine polaire, une stratégie trois couches sous la veste de quart, un tour de cou, un bonnet polaire, une paire de gants en laine sous des gants Mapa Harpon(2), une paire d’après-skis décathlon à 14 euros (3), voilà ma tenue grand froid en mer.

 

Depuis le sud du Brésil, l’arsenal contre le froid et le sommeil a reçu l’arme absolue : le maté. En plus de contenir plusieurs types de caféine pour soutenir la vigilance, c’est surtout la façon de déguster l’infusion des indiens Guaranis qui en fait le parfait allier des quarts en mer.

 

On prépare un gros thermos d’eau frémissante. À chaque fois que l’on veut boire, on mouille l’herbe qui remplit le maté (le récipient), puis on aspire cette eau presque brulante par la “bombilla” (le chalumeau) en deux ou trois goulées amères et longues en bouche. Le rituel est proche de celui du cigare.

 

Ultime nuit en Atlantique

 

02:00 — Le vent est monté à trente nœuds. Il refuse, probablement un effet de l’ile Nueva que nous allons passer sous le vent. Le régulateur a du mal à retenir le bateau de partir au lof. Le temps d’abattre la GV et de rentrer le bout de génois, j’attrape l’onglet. Il faut dire qu’avec les gants, les couches de vêtement, le gilet, les deux sangles de sécurité -que je ne n’utilise pas si souvent, la manœuvre prend du temps. Moins un dehors, mais avec ce vent je mœurs de froid. Je rentre dans le carré où il fait chaud en comparaison, 6 degrés. Un trait de maté.

 

Le Beagle. La neige de la nuit a poudré les sommets de Navarino.

 

04:00 — Je laisse le bateau à Caroline un peu avant l’entrée du Beagle. La mer est mauvaise, l’aube blafarde, mais je n’ai pas le courage d’attendre que l’on soit complètement dans le canal pour lui donner son quart.

 

Dans mon sommeil, j’entends le cliquetis du winch du mat. Elle est en train de monter la grand-voile. Le bateau roule à peine. On doit être dans le Beagle.

 

10:00 — Loïck glisse entre les montagnes capées de blanc. Il laisse l’Atlantique derrière lui et entre dans l’univers des canaux de Patagonie. J’ai le sentiment que quelque chose se termine, autre chose commence.

Notes :

 

(1)/ Nous avons un Echopilot FLS Bronze. Le moins cher du marché dont nous n’avons pas à nous plaindre. Il est installé dehors sans protection et fonctionne bien depuis 3 ans. Nous avons aussi navigué avec un Interphase. Le display est bien meilleur, mais il avait des problèmes d’étanchéité (c’était en 2004 les choses ont pu bien changer depuis).
Cette techno me paraît particulièrement utile en grand voyage, elle nous a déjà évité de gros soucis.
 
(2)/ Le lien pour voir à quoi ressemble les Mapa Harpon. Merci à Kotick pour ce conseil.
 
(3)/ Une trouvaille que je tiens à partager: l’après-ski Weasy. Très laides, mais chaudes, légères, pratiques à mettre et enlever, avec chaussons amovibles pour les sécher (acheter 2 paires pour avoir les chaussons de secours). Les Crocs du froid. Existe en rose ;-)