Skip to Content

Monthly Archives: juillet 2015

Capitaine, une garde partagée

Par

[Comme je l'expliquais dans le billet précédent, le blogue revient en Terre de Feu pour livrer quelques billets que nous n’avions pas eu le temps d'écrire sur place.]
 
Sur beaucoup de bateaux, la vie en grande croisière semble accentuer la différence homme/femme pour revenir à des formes traditionnelles de la distribution des tâches. Plus nous descendions vers le Sud moins cette idée se vérifiait. Quand la mer se fâche, les femmes montent sur le pont.

 

On sait qu’en haute mer, la femme est l’égale de l’homme. La course au large a même montré qu’une femme peut être meilleure qu’un homme à dompter un monstre mécanique dans des vents tempétueux.
Pourtant, sur les voiliers de grande croisière, la plupart des équipages mixtes semblent figés dans un schéma homme/femme datant des années 50.
Aux hommes le bateau-machine, aux femmes le bateau-foyer.

 

« Pas besoin de Capitaine »

 

La division des tâches techniques et ménagères selon le sexe fait de la grande croisière, soyons francs, un des bastions tranquilles du sexisme. L’âge moyen des équipages accentue certainement le phénomène.
 
Sous le prétexte utile du capitanat ̶ soi-disant vital à la bonne marche d’un bateau, Monsieur peut légitiment goûter aux prérogatives de l’ancien régime dès qu’il a réussi à s’emparer de la place de skipper. S’il est en plus le seul propriétaire du navire, le pouvoir est absolu.

 

Aussi, il est assez curieux et rafraîchissant d’entendre Max déclarer : « Dans notre cas précis on sait maintenant qu’il n’y a pas besoin de capitaine. L’initiative revient à celui qui est dehors. »

 

Flores, un Damien 40 que Max et Fanny ont emmené dans le Beagle depuis Tahiti.

 

Pile ou face ?

 

Fanny et Max se sont rencontrés sur le Bel Espoir, où ils naviguaient comme équipiers. Elle terminait l’Hydro à Marseille, lui au Havre. Tous les deux sont moniteurs fédéraux de voile. Alors, lorsque le couple acheta un Damien 40 pour naviguer dans le Grand Sud, la question se posa : qui serait le capitaine ? Elle, la Bretonne ou lui le Normand ? Ils jouèrent à pile ou face. Max gagna.

 

C’est pourtant Fanny qui tient la barre pour amarrer Flores juste derrière Loïck, et c’est elle qui signe les rôles d’équipages qu’exigent la Prefectura argentine ou l’Armada chilienne.
Max poursuit : « Quand il y a du monde sur le quai, j’aime que ce soit elle qui manœuvre. Je me délecte des réactions des “vieux mâles”. À Puerto Williams, une jeune femme aux commandes, cela a beaucoup étonné les Chiliens, tant et si bien que le chef de l’Armada voulut un selfy avec La Capitana. »

 

Fanny, les mains dans le moteur

La confiance en soi

 

Comme un peu gênée de la déclaration de Max, Fanny intervient : « Je n’ai pas confiance en moi, en état d’urgence la décision revient à Max. »

Mais Max ne veut rien lâcher, il se tourne vers moi : « Fanny a une tendance à se déprécier », Fanny hoche la tête, il se tourne vers elle : « Ce projet te donne une meilleure perception de toi même… Non, c’est toi la plus rigoureuse. »
Max rappelle que la dernière vidange a été faite par Fanny « et on n’y a pas pensé plus que ça ».

 

Cette discussion avec Max et Fanny touche un point régulièrement évoqué dans le rapport homme/femme en grande croisière : la confiance en soi.

 

Le manque de confiance en soi en bateau est plus facilement avoué par les femmes que par les hommes que nous avons rencontrés. La culture masculine tire dans l’autre sens : l’excès de confiance en soi des hommes dès qu’il s’agit de conduire un engin.

 

Max et Fanny : « L’initiative revient à celui qui est dehors. »

Coup de griffe

 

Laissons la discussion sur les causes de ces différences, force est de constater que généralement, en bateau, comme en voiture, c’est monsieur qui conduit. Aussi ne faut-il pas s’étonner que beaucoup de compagnes boudent les sorties en mer tant les garçons s’accaparent vite et entièrement le jouet bateau.

 

Bon nombre de skippers masculins me demandent : « Qu’est-ce qu’il TE reste à faire sur TON bateau ? Quand est-ce que TU pars ? » Cela en présence de Caroline qui boue de rage de se voir niée, elle et 50 % de ses parts du bateau.
 
Ou encore : « Hughes est là ? J’aurais besoin d’un tournevis. »

Une habitude tellement bien ancrée que mes interlocuteurs tombent des nues quand ils sentent la piqure du coup de griffe de rappel.

 

Fanny s’agace aussi lorsque Max est systématiquement choisi comme interlocuteur des sujets techniques et remarque que même dans son métier, on a tendance à lui proposer la passerelle plutôt que la machine.
Elle avoue ne pas avoir un goût immodéré pour le bricolage, c’est pourtant en la voyant dans le mât avec la perceuse sans fil que j’ai eu l’idée de cet article, et c’est de nouveau elle qui déposait l’alternateur pendant que Max cuisinait les lasagnes que nous allions tous déguster le soir.

 

Une grande polyvalence dans le couple pour préparer le bateau pour l’Antarctique.

 

Polyvalence dans les mers difficiles

 

Pour les besoins de l’article, j’insiste sur les capacités techniques de Fanny, mais la réalité du couple est plus équilibrée. Comme souvent dans les bateaux que nous avons croisés dans le Sud.

 

Le fait dont je veux parler ne repose sur aucune statistique, mais j’ai le sentiment que plus nous avons descendu les latitudes australes, plus la ligne de parage sexué des tâches à bord avait tendance à s’estomper.
Ce qui est assez logique : naviguer en équipage réduit dans des conditions difficiles pousse à la polyvalence.

 

En proportion, nous avons plus souvent rencontré des femmes skippers ou des bateaux commandés à deux comme le décrit ce billet du blogue de Skol « Skipper à deux ».
Beaucoup de femmes aiment les navigations australes, elles sont nombreuses à courir ces mers, et lorsqu’elles ne sont qu’équipières, ce sont des marins de premier plan.

 

Skol en Patagonie, skippé à deux.

 

Aux Malouines, nous avions rencontré Kirsten, équipière sur Pelagic, une jolie blonde qui se présentait toute souriante : « Habituellement, je suis skipper. Mon métier, c’est de livrer des catamarans Léopard entre l’Afrique du Sud et l’Australie.

— Plutôt en été, non ?
— Je l’ai fait qu’une fois en hiver. Les bateaux arrivent souvent endommagés.»

 

 

Loïck, le non-retour

Par

Mise à jour du 21/10/2015 en forme de droit de réponse :
À la lecture de ce billet, les personnes en charge de notre petit port n’ont pas été très heureuses que l’on puisse penser que ce lieux fut toujours “un port pirate”.
Les responsables m’ont expliqué qu’ils avaient passé 5 ans d’efforts, engageant avocats et comptables pour payer une redevance à la Province de Buenos Aires afin de donner à cet espace un cadre légal. Cela a permis de sanctuariser une marina aux prix modiques pour des gens à revenus modestes.
En effet, mon billet manquait de clarté sur ce point. Si cette partie du port fut bien surnommé Puerto Pirata, elle est maintenant un club officiel nommé Club Puerto San Isidro. La partie où nous sommes n’est donc plus squattée mais louée à la Province de Buenos Aires.
J’ai donc corrigé quelques mots du texte pour soit en adéquation avec la réalité que je connais mieux aujourd’hui, en particulier en remplaçant Puerto Pirata par Puerto San Isidro lorsque cela était pertinent.
Au-delà de notre quai, la description que je fais dans ce billet reste valable pour le reste du port.

 

Sur un coup de tête, Loïck reporte son départ pour l’hémisphère nord.

 

« C’est n’importe quoi… », me murmure Caroline avec un sourire dans la voix.
— Il y a deux jours tu me disais que tu aimais ce coin, lui dis-je, que tu resterais bien ici, que tu n’avais pas envie de rentrer en France…
— Oui. Mais tu sais bien ce que je veux dire… »

 

Oui, je sais bien ce que tu veux dire Mon Amour, ce n’est pas sérieux de changer d’avis, de vie à la dernière minute. Chez moi aussi, notre choix fait naître un fond d’inquiétude mélangé à une douce exaltation pour ce qu’il va arriver. Ce sentiment double, c’est la marque du désir.

 

Une ombre tristounette

 
Carénage terminé, arbre contrôlé, hélice équilibrée, gréement et voiles vérifiés, les bocaux de ratatouille et de compote maison s’entassaient dans les coffres, même les moulinets de pêches étaient armés de leurres. Loïck était prêt pour remonter dans l’Atlantique Nord, prendre la route du retour.
Une soirée avec Jorge a tout changé. Nous restons à Buenos Aires.

 

Mise à l’eau après un carénage au Club Barlovento

 

Il planait une ombre tristounette sur l’idée de rentrer. Trois ans et demi que nous sommes partis de France, cinq ans que nous vivons à bord. Pas de regrets, ni d’envie de terminer notre vie nomade. C’est le réalisme économique qui traçait la route du retour.

 

“Puerto Pirata”

 

Pour cette escale à Buenos Aires nous avions réussi à trouver une place dans un petit port que les gens d’ici surnomment “Puerto Pirata”. Un squat de bateaux, voiliers pour la plupart, amarrés aux rives de l’ancien bassin d’une sablière abandonnée. Les silos servent d’habitations précaires. Les quais sont publics et populaires. Toute la zone, au cœur d’une banlieue chic de Buenos Aires, a mauvaise réputation. Un membre distingué du Yacht Club de Barlovento nous assurait qu’un ketch s’y était fait voler ses deux mâts.

 

Le Club Puerto San Isidro, un petit port populaire et sympathique au nord de Buenos Aires.

 

Notre sentiment est à l’opposé de ces rumeurs. Les quais de “Puerto Pirata” vivent sous la vigilance discrète des habitués. Riverains et propriétaires de bateaux ont organisé la régularisation des amarres. Les places sont comptées. Pour pouvoir amarrer Loïck il nous a fallu promettre, jurer, de ne pas rester plus d’un mois et payer un petit loyer de 90 euros/mois. Pour cette somme, pas de douches ni même d’eau au ponton, mais une place et de l’électricité.

Les habitués se retrouvent tous les soirs sur les marches du quai.

 

Buena onda

 
Une aubaine ce lieu. D’abord parce qu’il y règne une vie de village débonnaire loin du côté guindé des Yacht Clubs, ensuite parce que l’emplacement le moins cher que nous avions trouvé avant celui-ci coûtait 400 euros/mois. Une somme trop lourde pour imaginer rester à Buenos Aires à tenter de renflouer la caisse de bord — un projet pas très réaliste, mais qui nous tentait.

 

Mais voilà qu’hier soir, Jorge qui vit à quelques bateaux de nous passe pour l’apéro. La discussion roule jusqu’à ce qu’elle aborde notre départ. « Pourquoi vous ne restez pas un peu à Buenos Aires ? » demande-t-il ingénument ?
- Parce que l’on ne peut pas rester à Puerto San Isidro et que les autres clubs sont trop chers.
- On vous fera de la place, vous êtes buena onda.

 

Daniel et Géronimo gèrent les quais avec bienveillance.


 
 

« C’est la mer »

 

Buena onda. Cette jolie expression nous a poussé à faire de nouvelles extrapolations beaucoup plus exaltantes que rentrer-et-trouver-du-travail. Sûrement moins payantes sur le plan économique.

Travailler dans un pays qui subit encore les contrecoups de la faillite de 2001 avec un statut de travailleur clandestin, en effet, c’est « n’importe quoi ».
Mais, c’est encore de l’inconnu, encore du voyage.

 

De toute façon, nous en avons du travail, avec la France. Écrire et monter le matériel que nous avons moissonné dans le Sud peut parfaitement se faire ici. Nous avons donc décidé de reporter notre départ à la saison prochaine, en mars 2016.

 

Caroline a trouvé un réparateur pour sa précieuse caméra, le devis, vient de lui être donné par téléphone : 280 dollars. Très correct. C’était le stabilisateur d’image. « Je ne m’en sers jamais », s’est-elle défendu.
« C’est la mer », lui a répondu le technicien.

Beaucoup de « classiques » dans notre port comme dans la flotte des bateaux argentins.

 

« Tu veux le faire ? »

 

Ainsi nous avons fait notre demande officielle à Daniel et Géronimo, les responsables de ce quai anciennement squatté. Ils nous ont demandé une semaine pour nous répondre, le temps de consulter les voisins.
Nous avons finement été cooptés.

 

 

Jorge est revenu boire l’apéro au bateau, il était avec un ami surnommé Ruso (Russe). Après avoir célébré avec enthousiasme notre non-départ, la conversation vagabonde jusqu’à ce que Caroline s’aperçoive que Ruso, sous ses faux airs de mafieux, est cameraman.
 
On a beau être née chacun d’un côté de la Terre, on a toujours beaucoup de points communs avec les gens qui exercent le même métier que vous. À tel point qu’avant de partir Ruso se tourne vers Caroline et lui propose :
« Il y a un petit spectacle à filmer pour l’Académie du Tango, je ne peux pas le faire et j’ai trouvé personne. Cinq cents pesos pour deux heures… sans montage, tu leur donnes les rushs. Tu veux le faire ? »

 

À dix minutes de Puerto San Isidro commencent les splendeurs du delta du Paraná.