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Monthly Archives: septembre 2015

Le ponton de bois d’Ushuaïa

Par

[De retour à Buenos Aires, en longue escale, nous travaillons sur le matériau 
glané dans le Sud que nous n’avions pas eu le temps de traiter pendant nos
navigations. Cette série de billets dans les canaux accompagne quatre vidéos
de Caroline, à paraître.]


Trois Yachts Club accueillent les voiliers dans le Beagle. Notre départ dans les canaux fuégiens est l’occasion de faire le tour des ressources locales.

(lien vers le paragraphe d’infos pratiques)
 
Nous quittons Ushuaïa avec soulagement et excitation. La ville nous a échappé, dévorés par la fièvre de la prochaine navigation. Comme pour la plupart des bateaux de passage en été, ce fut une escale technique. Neuf jours pour préparer deux mois d’autonomie dans les canaux fuégiens. Dans une ville inconnue, c’est peu.
Toujours la même routine. Liste des besoins du bateau, localisation des ressources locales — les moins chères possible, puis ce sont les corvées de courses, de rangements, de réparations, de vidange, de pleins, entrecoupées de pauses au café pour envoyer les courriels. L’internet du club ne fonctionne pas.
 

Pare-battages explosés


Le ponton de bois de l’AFASYN (infos) où la plupart des bateaux accostent fait face à la ville. Le club nautique rallie le centre par une grande virgule de terre poussiéreuse dont les vents dominants saupoudrent la baie.

 

Au milieu de la baie d’Ushuaïa, le Saint Christopher échoué fait partie du paysage.


Ushuaïa s’étend sur 10 km entre mer et montagne. Trois longues rues bien achalandées courent le long des courbes de niveau. La petite chaine de sommets à pointe blanche qui entoure la baie semble avoir été dessinée par un enfant appliqué. Malgré une circulation dangereuse, j’aime parcourir en vélo ce panorama grandiose ― quand la lutte contre les rafales ne transforme pas la balade en ascension du Ventou. L’autre ponton appartient au club Nautico, où nous avons passer l’hiver à découvrir le charme discret de la vie à Ushuaïa,  j’en parlerais dans un autre billet (infos).

 

Les voiliers de charters et privés s’arriment à couple les uns des autres, souvent sur trois ou quatre rangs de part et d’autre du ponton de l’AFASYN.

 

Loïck au ponton de l’AFASYN, jour de calme. Casier paré sur la plateforme.

 

Bagages, fûts de diesel, caisse de vins, cageots de légumes et autres victuailles, tous sont tirés à bras d’homme sur les madriers disjoints dans une noria de chariots cahotants. Les équipiers de toutes les nationalités embarquent ou débarquent sous le regard envieux des trekkeurs, bourlingueurs et globe-trotters en tous genres qui arpentent l’appontement dans l’espoir d’un embarquement pas cher. En été, l’atmosphère industrieuse de ce « ponton nodal » du Grand Sud n’est pas toujours détendue ; le vent du nord, le plus furieux, souffle travers à la structure. Au vent, on compte plus les pare-battages explosés.

 

Une arme de gros calibre

 

Vent, neige, mer, montagnes, forêts, une nature omniprésente en ville.

 

Rencontrer les bateaux habitués des lieux n’est pas seulement un plaisir, mais une nécessité pour glaner les infos sur la ville et la route à venir. Malgré leurs agendas serrés, les professionnels trouvent toujours un moment pour s’assoir autour d’une carte de la région et distiller les conseils indispensables aux nouveaux arrivants.

 

Loïck est plus que plein. Une kyrielle de petits bidons de 5 litres, récupérés dans les pressings, courent sur le pont. Même le plus simple des jerricans de 20 l était hors de prix. Une demi-tonne de diesel : de quoi se chauffer pendant un mois et faire les 320 milles au moteur pour arriver à destination, Punta Arenas ; s’il le fallait.

Caroline a trouvé un pécheur qui nous a vendu un grand piège à centollas. Un mètre vingt de diamètre, 60 cm de haut. Une arme de gros calibre impossible à ranger, mais qui devrait nous fournir en chair fraiche dans les canaux. Ici, la traine ne donne rien.

 

Par sud-est, ne pas hésiter sur la taille des pare-battages.

« Les Français, c’est comme les Chinois… »

 

La grosse ambiance entre bateaux est sur l’autre rive du Beagle, à 25 milles de là, sur le Micalvi à Puerto Williams (infos), une ville de garnison sur l’ile chilienne de Navarino. Ici, la plupart des voiliers reviennent de mer ou bien attendent une fenêtre pour partir. Les équipages ont le temps.
Le Micalvi est un cargo des années trente, échoué pour servir de Yacht Club. Son carré et sa timonerie à l’étage abritent un bar au plancher en dévers, fameux pour sa tendance à la fête. Les drapeaux de tous les pays qui fond la décoration du bar sont à l’image de la faune de voileux et de trekkeurs qui sifflent des canettes bière « Austral » et des flutes de piscos sour. On y parle toutes les langues du monde, et souvent le français. « Les Français, c’est comme les Chinois, ils sont partout », me faisait remarquer un Argentin.
Ici, il y a largement plus de Français que de Chinois.

 

L’escale à Puerto Williams est obligatoire tant pour aller au cap Horn que dans les canaux. Les autorités chiliennes surveillent la zone avec attention et demandent aux bateaux une clearance pour naviguer dans leurs eaux. Au-delà des problèmes de frontière avec les Argentins, il se dit que les Chiliens aimeraient concurrencer Ushuaïa en matière de tourisme nautique dans la région. Un port est en projet.

Nous quittons la chaleur humaine de Puerto Williams après une belle fête avec des alpinistes québécois de retour d’Antarctique. Face à nous, les fameux canaux de Patagonie, une nature sans hommes.

 

(lien vers haut de page)

 

Infos Pratiques :

Trois clubs nautiques accueillent les voiliers dans le Beagle :

Ushuaïa (Argentine)

Ville bien approvisionnée.
Deux types de gasoil : l’Eco, pas cher de moindre qualité (ne pas mettre dans le poêle, gèle facilement), l’Euro à peine plus cher, meilleur, mais pas toujours disponible.
Une entreprise de gaz charge les 13kg françaises.
Envoi de marchandises à partir de l’Europe compliqué et peu sûr (préférer les Malouines).
Argent : Comme partout dans le monde pour le taux officiel.
Uniquement avec des dollars en billets pour le taux officieux (pas avantageux pour les euros) – le choix du marché parallèle fait débat.

 

Le club propose l’échouage ou la sortie d’eau

1/ Club AFASYN, Ushuaïa.

clubafasyn[at]speedy.com.ar,
tel +54 2901 437842
Club préféré de la plupart des bateaux à Ushuaïa.
Confort : Eau, électricité (payée en sus, chère), douches, toilettes, machine à laver à dispo, bibliothèque, salle commune, internet ne fonctionne pas au ponton et mauvais au « club-house ».
Technique : amarrage au ponton ou à couple, corps-mort (à faire vérifier par un plongeur) pour laisser le bateau, sortie d’eau jusqu’à 14m ou échouage au ponton avec la marée. Petit chantier avec équipe technique aguerrie. Récupération des fluides moteurs usagés.
Gasoil : Prêt de fûts de 200 litres à charger sur une camionnette louée en siphonnant le fût à partir du ponton (une mission). Ou bidonnage en traversant la baie avec l’annexe pour se rapprocher d’une station un jour de beau temps.
Prix moyens.

 

Coup de nord dans la baie vu du Nautico

2/ Club Nautico, Ushuaïa:

Tel du trésorier en 2014 :
Livio +549 2901 61 7007 (mobile et WhatsApp)
Juste un beau ponton près du centre accessible aux bateaux calant moins de 2 m
Confort : Eau, électricité, bon internet (tout compris). Pas de sanitaires.
Technique : Amarrage au ponton très sûr sauf par fort vent E et SE. Une seule bonne place pour laisser un bateau calant moins 1,6 m.
Prix : Le moins cher des trois.
 
 
Puerto Williams (Chili)

Gasoil de bonne qualité à quai avec accord de l’Armada, prix européen.
Gaz : uniquement les bouteilles chiliennes.
Internet lent dans toute la ville.
Avitaillement : Peu de frais et en général plus cher qu’à Ushuaïa, mais certains produits sont meilleurs et moins chers comme les pâtes ou de délicieuses moules séchées et fumées -pour les risottos.
Argent : un distributeur de billets.
Mise à jour du 29 sept 2015 Un travel lift de 35 T devrait entrer en fonction en novembre 2015, le port ouvre le 25 oct. Info selon une source locale qui m’a conseillé de ne pas être trop précis sur les dates… Donc à vérifier pour cette saison.

 

Le Micalvi, le club généralement choisi pour l’hivernage

3/Le Club Micalvi, Perto Williams:
 
Page Facebook : Micalvi Yacht Club
Excellente ambiance.
Confort : Eau, électricité (en sus), douches, toilettes. Faible internet au bar en WiFi. L’ordinateur du club à disposition avec un débit un peu meilleur, mais ce n’est pas là que vous regarderez un film en streaming…
Technique : Bateau à couple ou sur corps-morts. Très bon lieu d’hivernage. Pas de chantier
Prix moyens.
 

Les nomades de l’extrême

Par

 

 

Une famille dans un Open40 en carbone démâte à 300 milles du Cap Horn. La plus âgée des trois enfants n’a que 6 ans. Cela nous a rendus curieux.

 

(cliquer pour agrandir)

En revenant de notre promenade au Cap Horn, si facile, si fortunée, nous attendait l’image de la malchance. À couple d’un patrouilleur de Puerto Williams, git démâtée une de ces luges pélagiques, sans davier, qui semble armée pour glisser sans fin sur les vagues de l’océan. Sauf quand elle casse.

 

Ce n’est pas le nom d’une banque ni d’une lessive que l’on peut lire sur l’Open 40. Il n’arbore aucun sponsor. De l’étrave au pied de mat, une grande flamme hard rock piquée de dessins naïfs décore ses francs-bords. Anasazi Girl sent le rêve brisé.

 

¡ Una locura !

 

Le sous-officier de l’Armada [marine chilienne] qui établit notre entrée de port nous apprend que ce voilier a démâté à 350 miles au sud-est de Puerto Williams. À bord, une famille avec trois enfants de six, trois et un ans. « ¡Una locura! » [une folie] conclue le militaire avec une mimique effarée  ̶  il fait trainer le son « ou » avec emphase pour montrer sa réprobation.

 

Anasazi Girl a été remorquée à plus de 10 nœuds, la condition pour que l’Armada ne l’abandonne pas en pleine mer.

 

Dans le bar du Micalvi, ce transporteur coulé pour servir de marina à Puerto Williams, il y a débat. D’un côté, ceux qui pensent qu’il faut être parfaitement inconscient pour emmener des enfants en bas âge dans un Class 40 dans une navigation dans les 50èmes, de l’autre, en général des anciens coureurs qui comprennent et argumentent que ces bateaux de courses off-shore sont construits pour naviguer dans ces latitudes. « L’échantillonnage n’a généralement pas beaucoup de gras, me confie un ami régatier, mais toi-même que sais-tu du gréement de ton vieux bateau ? ».

Comme s’il fallait mettre tout le monde d’accord, le coup de vent qui démâta Anasazi Girl a aussi, le même jour, cassé le mat d’un robuste bateau de voyage en acier, l’Elsi Arrubun

 

Elle s’appelle Tormentina

 

Reste la question des enfants. Nous sommes allés poser la question à la famille de l’Open 40 en carbone.
James, Somira et les enfants ont trouvé refuge dans un petit appartement de plain-pied mise à disposition par l’armée chilienne.
James nous accueille avec la cordialité sans chichi des Américains. On passe directement à la cuisine où Somira tente de protéger la petite Pearl des agressions fraternelles de Raivo. De guerre lasse, l’enfant de trois ans entreprend une escalade des meubles de la cuisine pour se jeter d’un mètre cinquante de haut. Il se relève tout fier et part à l’assaut d’un nouveau tour de manège. La plus grande, dans une robe de princesse de satin rose, dessine allongée sur la seule table de la pièce. Au calme de son beau visage eurasien, on comprend que ce chahut n’a rien d’exceptionnel.
Elle s’appelle Tormentina [tourmentin en italien], au cas où l’on douterait de l’engagement sur la mer de cette famille qui cumule plus de 20 000 miles ensemble.

« Elle a été conçue pendant une tempête, lance James en riant, quand ça souffle très fort, on est enfermé le bateau avec rien à faire… »

 

La famille a d’abord été hébergée par l’armée contre un loyer. Elle a dû revenir à bord de leur voilier dont la coque en carbone n’est pas isolée. À l’entrée de l’hiver, un bateau français, La Cardinale, leur a proposé de les héberger.

 

Un rêve de voyageur

 

Ils venaient de Nouvelle-Zélande, ils allaient à Lorient. Sans escale. James aime la France et sa culture nautique (Anasazi Girl est un plan Finot-Conq). Ce bourlingueur volubile a plus de 200 000 milles dans son sillage, mais il est aussi guide de montagne (son CV). Après son deuxième tour du monde par les trois caps en solitaire, James voyage avec Somira tout en agrandissant la famille.

 

Quand Tourmentina n’a qu’un an, ils tentent le tour d’Islande en vélo, puis les canaux de Patagonie en kayak, entre autres, car ils ont aussi parcouru cette région en bicyclette et en fourgonnette Peugeot. Leurs pages Facebook aux milliers d’amis racontent un rêve de voyageur sublimé par des photographies réellement magnifiques des quatre coins du monde. Somira est photographe.
Je n’utilise généralement pas l’adjectif « magnifique » pour qualifier les jolies photos que font tous les voyageurs devant une nature sublime. Je parle ici du travail d’une professionnelle inspirée qui a forcé mon admiration.

 

Anasazi Girl ne pourra quitter le port que dûment remâté. Une opération complexe dans ce bout du monde.

« Prisonniers » de Navarino

 
Ces nomades de l’extrême vivent leur sédentarisation avec philosophie, parlant même « d’un joli tour que leur a fait la vie. Une pause », sur une des îles habitées les plus sud du monde. Rien ne semble entamer leur optimisme.

 
Bien sûr, ils n’étaient pas assurés pour les 100 000 euros de dégâts qu’a engendré la perte de ce mat en carbone. Ils n’ont pas non plus les 30 000 euros nécessaires pour acheter et acheminer un nouveau mât, ici aux confins du Chili. Et l’Armada chilienne interdira toute sortie du port d’Anastazi Girl tant qu’elle ne sera pas dûment en état de naviguer, il n’est pas question de quitter Puerto Williams avec un gréement de fortune. Tant que le voilier n’a pas de nouveau mât, il ne peut pas sortir du port. Voilà un an et demi que la famille est bloquée sur Navarino. Ils cherchent de l’aide pour continuer leur voyage.

 

Haut risque, faible occurrence

 

Nous avons d’abord posé la question du danger pour les enfants à James. Il nous a lancé un regard étonné qui semblait dire : quel genre de marins êtes-vous ? « Les mers du Sud sont sûres pour moi » dit-il comme désolé de ne pas pouvoir s’expliquer mieux.

 

On se tourne vers Somira qui nous avoue que le bateau n’a pas beaucoup de vaisselle, mais qu’il est bourré de tout ce que la sécurité moderne peut offrir en mer. « Nous suivons les routes classiques des océans, nous ne sommes pas des explorateurs. Pourtant, certaines personnes sont inquiètes. Il est bien difficile de leur expliquer ce que c’est de vivre avec un danger “à haut risque et à faible occurrence”. Nous faisons ce que les gens pensent être une pratique risquée, mais nous pratiquons un “risk management” quasi exagéré à bord concernant tous les aspects de la vie avec nos enfants. »

 

Comme parfaite illustration de ces propos, la photo de présentation de la famille de leur site montre deux bouts de choux suspendus par des cordages le long du mât à la hauteur de l’antenne radar. L’image ferait frémir la plupart des mamans même si, en effet, les enfants sont bien équipés de casques et de harnais à leur taille.

Somira, elle, photographie leur exploit.

 

— Et qu’en pensent tes parents ?

 

— Mes parents ont fui le Camboge de Pol Pot par la forêt quand j’étais bébé. Nous avons été réfugiés dans un camp en Thaïlande. Pour eux, tant que la famille est heureuse, il n’y a pas de problèmes.

 

James et Somira ne nous parleront pas du démâtage, car ils ont promis l’histoire à un autre magazine. À ce propos, Somira, écrit juste cette phrase dans son blogue :
 
« Comme le dit James : La vague portant son nom l’a finalement rattrapé, mais elle l’a épargné parce que sa famille était à bord. »

 

Puerto Williams conteste à Ushuaïa le titre de ville la plus australe du monde, mais elle ne compte que 1600 habitants selon le recensement de 2012. Pour l’INSEE, il faut au moins 2000 habitants pour faire une ville.

 

L’adresse du blogue de Anasazi Girl : anasaziracing.blogspot.com