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Monthly Archives: octobre 2015

“Cap Horn Tour”

Par

Je vous propose un billet sous une forme différente des articles habituels. Une lettre à mon père. Elle aborde de façon éclectique et spontanée des observations qui ne valaient pas un article, mais qui éclaire un peu différemment notre tour au Cap Horn, donne quelques détails sur notre équipier Fabian qui ne sont pas dans les vidéos, et une divagation esthétique comme cela arrive quand on reste trop longtemps devant de belles choses.
Cette lettre fonctionne comme une sorte de off des vidéos sur les canaux que vous avez pu voir récemment.

Lien vers les vidéos de Caroline

 

 ¡Hola Padre!

 

Notre Cap Horn ce fut tout à fait cela : une balade dans les calanques un dimanche de pétole. Il y avait si peu de vent que nous l’avons passé au moteur ! Pas marrante et pas confortable, une grosse houle faisait claquer la grand-voile, un des bruits les plus détestables en bateau.

 

Le Cap Horn dompté par la technologie

Baleines de Minke dans la baie de Nassau. Au fond, le sévère archipel de Wollaston

 
Le « Cap Horn Tour » comme le nomme l’Armada chilienne est un circuit de 4 jours très surveillé par l’armée. Il part de Puerto Williams et y revient. Après une nuit dans « le village le plus sud du monde », Puerto Toro un port sympathique où on est sûr de manger des centollas, il faut traverser la baie de Nassau où a eu la chance de voir des baleines de Minke.
Arrivés dans l’après midi, on s’est planqué dans une caleta Martial dans un archipel d’une sévère beauté. L’archipel Wollaston serait superbe à visiter mais aucun autre mouillage n’était autorisé quand nous y sommes allés. Le matin, on appelle la station sur l’île Horn qui donne une observation immédiate et la prévision pour les 12 h et si tout va bien… Hop ! Il suffit de bien choisir son jour pour aller narguer le géant, la caleta Martial est à trois heures du Horn. De nos jours, les météos à quatre jours sont assez sûres, en particulier dans ces coins où les dépressions viennent de loin, sans obstacle. Pas étonnant que certains passent le Horn en planche à voile, en jet ski et autres objets flottants…
La technologie a dompté le grand mythe des marins.

 

Loïck jouant les culbutos devant un cap Horn sans vent

 
J’avais un peu honte de passer devant cette légende au moteur sur un bateau qui porte le nom de Loïck (Fougeron), lui qui a consacré sa vie de marin à défier ce cap.
Malgré la beauté de ce tour, j’ai ronchonné devant un skipper argentin de ne pas avoir passé le Cap Horn à la voile.

Fabian prend la pose.

« Va pas te plaindre ! C’est mieux comme ça ! » m’a-t-il lancé, avant de nous raconter l’histoire d’un couple d’Allemands, qui déçus par leur virée trop pépère au Cap Horn, ont voulu le repasser en sortant du Beagle par l’ouest. Ils ne sont jamais revenus.
En substance, au Cap Horn, il faut goûter le sublime amer sans faire la fine bouche.
En tout cas, même si cette balade écrit un joli point final à notre descente vers le sud, elle est loin de faire de nous des cap-horniers.
À ce propos, un habitué du Sud, Jean du Boulard, nous a cité cette phrase d’Isabelle Autissier : « Un cap-hornier c’est un marin qui passe le cap Horn d’un trait du 40º sud au 40º sud ».

 

Notre Woody Allen argentin

 
Nous sommes ensuite allés à Ushuaïa pour débarquer notre équipier Schuss, faire l’avitaillement et embarquer Fabian, un ami argentin. Il nous accompagne dans les canaux. Nous l’avons rencontré sur un bateau au Brésil. Il a été d’une gentillesse confondante pendant notre passage à Buenos Aires. Une partie de nos affaires est restée chez lui pour alléger le bateau pour la descente vers le Sud.

 

La vie à bord se passe bien. Fabian commence à se faire à l’idée de ne pas prendre une douche par jour. Les blagues vont bon train. Pour les Argentins, Les Français ont la réputation d’être sales — depuis le XVIIe siècle — ce qui n’est pas complètement faux quand on parle des gens qui vivent en bateaux, en particulier comparés à une bonne partie des Argentins qui se pomponnent toute la journée.
Ce garçon est un pur citadin de la capitale, un Porteño, une figure qui n’est pas loin de la figure du Parisien pour les Français.
Il s’habille comme un cosmonaute dès qu’il s’agit de mettre le pied dehors. Il fait semblant d’avoir peur des centollas, joue, ou pas, à pousser des petits cris quand quelque chose le surprend et se gave de sucreries. Il commente toutes les situations de façon drolatique, ce qui nous fait beaucoup rire.

Fabian, jamais où on l’attend

J’ai le sentiment d’avoir un Woody Allen argentin à bord.
Sur le plan marin, il a son brevet de patrón, comme la plupart des Argentins qui naviguent. Les Argentins ont besoin d’un permis pour prendre la barre d’un voilier. Le timonel de yate pour es eaux intérieures et rivières, Le patrón de yate jusqu’a 12 miles, enfin piloto pour toutes les navigations, ce dernier demande un an d’étude plus de la pratique.
 
Les journées sont des cours intensifs d’Espagnol. Fabian parle vite avec des traits d’humour permanents et plein d’expressions idiomatiques. Pas facile et fatiguant tenter de comprendre et de parler toute la journée une langue que l’on maitrise mal, mais, il boude si l’on passe en Français. Le niveau de Caroline s’envole, alors que j’ai l’impression de piétiner. Bien que je sache que l’on apprend par palier, j’ai la sensation d’avoir de vieilles méninges verrouillées où les mots ne rentrent que frappés à grands coups répétés.

 

Présentation de l’imprésentable

 
Aujourd’hui dimanche, nous avons tenté notre chance malgré le flux d’ouest, les GRIB marquaient 10 nœuds sur le Beagle. On est donc sorti de la grande baie de Yendegaia. Tu parles ! Il y avait 30 nœuds dans le canal, de 5.5 on est passé à 2 nœuds au moteur. La mer est courte, mais creuse. La stratégie pour passer est de tirer des bords en alliant voile et moteur. C’est le conseil que nous a donné Vahire (une belle goélette de 22 m, bien connue ici) que nous avons croisé à ce moment-là sur le Beagle allant vers Puerto Williams sous trinquette seule. Mais bon, le plus simple et le moins cher en gas-oil, c’est d’attendre. Nous nous sommes réfugiés dans la petite caleta Borracho, très bien protégée comme son nom le laisse entendre (bourrée), pour ne pas avoir à naviguer contre le vent.

 

Caleta Borracho, un abri très sûr au bord du Beagle

 

Les paysages sont magnifiques. Tu sais comment certaines géographies élèvent l’âme. C’est le cas ici. Je me souviens de mes cours d’Esthétique sur le Sublime : une présentation de l’imprésentable… Voilà une définition comme on les aime en philo, mais pourtant bien vue. Le Beau se voit, mais le Sublime donne le sentiment de montrer ce qui ne peut pas se voir. Le Sublime est une grandeur qui dépasse l’extraordinaire que l’on a sous les yeux. Le Sublime n’est pas forcément de l’ordre du Beau d’ailleurs, il est une sidération. Il montre ce que l’on sait pertinemment être en dehors de notre entendement. La puissance de la nature, par exemple, en voyant un orage. Pour le croyant, c’est Dieu que l’on ressent dans le Sublime. La théologie a si bien analysé ce sentiment qu’il se décrit particulièrement bien avec le vocabulaire du religieux. Mais pas besoin de croire pour éprouver la transcendance et prendre un plaisir vertigineux devant le paysage.
 
Il pleut beaucoup depuis une semaine, nous on trouve ça normal pour la Patagonie, mais les gens d’ici disent que c’est un été pourri. Il est plus froid et pluvieux que d’habitude. Il y a un côté Vaucottes(1) en hiver, on s’habitue vite.
Un grand abrazo.
 
Hughes
 
Note
 
1/ Une valleuse en Normandie, près de Fécamp où ma famille passait les vacances quand j’étais enfant.

 

Des tableaux naturels qui rappellent l’expressionnisme abstrait.


 
 

Premier mouillage : entre inquiétude et émerveillement

Par

Ce billet vient en complément de la vidéo de Caroline : Canal de Beagle 1

 

Yendegaia est notre premier mouillage dans les canaux de Patagonie. La civilisation est derrière nous, nous entrons dans un domaine dominé par la nature. Et quelle nature !

 

Nous glissons sur l’eau calme, entourés de montagnes enneigées. De Puerto Williams, il faut remonter le Beagle sur 45 milles pour arriver dans la baie de Yendegaia. Un petit groupe de lions de mer joue dans les remous formés par la nage indolente d’un couple de baleines à bosse et leur petit. Inutile de dire que le paysage est à couper le souffle.

 

Une nature toute jeune

La baie de Yendegaia vue du sud, la Cordillère Darwin dans le fond


 
Mais l’expression est impropre dans un pays où le vent mène la danse des éléments, décide du soleil ou de la pluie, fâche l’eau de mer ou l’apaise, gèle l’eau douce en venant du pôle ou lui rend sa course en passant au nord. C’est lui qui pousse des nuages à la fuite en faisant tourbillonner leurs traines de pluie et de neige, et quand il cesse, les masses grises tombent au sol comme mortes, ensevelissant tout de tristesse. Puis, de nouveau, son souffle chasse ce linceul rendant aux fleurs leur couleur, aux oiseaux leur chant. Le tempo est si vif que la nature paraît toute jeune à valser sur ce rythme.

 

Curieux, les lions de mer délaissent les baleines pour s’approcher de Loïck

 

La baie se termine par une large vallée traversée par une rivière nourrie par la fonte du glacier Serka. Face à une modeste estancia, nous jetons l’ancre dans une anse bien protégée excepté des vents de Sud-Est, rares dans la région.
Les voiliers que nous avons interrogés sur cette caleta, appelée Ferrari, assurent qu’il n’y a pas de danger à rester à l’évitage. Le fond, entre 4 et 7 mètres selon la marée, est de très bonne tenue.

 

Un barbotin ISO

 
Un vent de Nord-Est puissant, tournant Ouest, est prévu pour les prochains jours. Les 14 tonnes de Loïck sont retenues par une FOB Rock de 24 kg, 45 mètres de chaîne de 10 mm vieillissante, épissée à 50 mètres de câblot de 22 mm.
Si les navigateurs sont à peu près d’accord sur la longueur de mouillage nécessaire en Patagonie, disons entre 80 et 100 mètres en tout, la plupart des bateaux choisissent un mouillage entièrement fait de chaîne.
Pour faire comme tout le monde, nous avons tenté d’acheter de la chaîne à Buenos Aires, mais les normes étaient en DIN, il aurait donc aussi fallu changer le barbotin ISO de notre guideau. Introuvable. Comme nous n’allions pas changer de guideau, nous avons fait confiance à cette ligne de mouillage mi-chaîne mi-textile qui n’avait pas démérité jusque là.

 

Câblot doublé en prévision de la prochaine dep, on n’est jamais trop prudent…

 

Mi-chaîne, mi-textile

 

Marcel dans le potager.

Aujourd’hui, après avoir essuyé des conditions sérieuses au mouillage, j’ai toute confiance en cette configuration. Nous larguons toujours toute la chaîne, et au-dessus de 25 nœuds nous commençons à lâcher du câblot (plus tôt dans le clapot). Ces conditions venteuses font que le câblot ne touche jamais le fond, le préservant ainsi de sa seule faiblesse, le ragage. Le câblot complètement largué, le mouillage devient très élastique. À Puerto Madryn, par exemple, nous avons affronté une houle de 2 mètres, déferlante, et 40 nœuds de vent, mouillé par 12 mètres de fond. Nous n’avons pas dérapé d’un pouce. J’aimerais 55m ou 60m de chaîne plutôt de 45, bien que mon expérience ne le justifie pas. Je suis un naturel inquiet — j’avoue, il m’arrive même de doubler le câblot.
 
Quelle que soit la solution choisie, le mouillage du bateau dans le Sud est une préoccupation permanente. Salvatore Illaleno, marin expérimenté, descendu vers Ushuaïa en solitaire sur son 64 pieds, nous a envoyé un mail à son retour au Brésil qui disait ceci : « J’ai retrouvé ici une légèreté que je n’avais pas eue depuis six mois. Je m’aperçois que le souci du bateau, dans le Sud, avait créé une tension permanente au fond de moi. »

En effet, c’est toujours avec précaution que nous laissons le bateau pour descendre à terre.

José nous offre de la viande pour notre casier.

 

« La sagesse commence par l’émerveillement »

 

Près d’une petite serre, nous rencontrons Marcel, un Flamand qui vient là chaque année pour la belle saison depuis 8 ans avec le voilier bleu que nous avons vu en arrivant, solidement amarré entre la rive et un rocher. Nous avons pensé un moment à nous mettre à couple, mais nous avons eu peur de déranger. Quand on lui dit que nous sommes inquiets du mauvais temps à venir, il nous propose ses amarres, mais nous rassure aussi sur la qualité du fond. « Habituellement, les bateaux de passage restent au mouillage sans problème, dit-il. »


 
Le grand gaillard aux mains larges et au sourire facile nous détaille le jardin dont il s’occupe et, en bon jardinier, se plaint de l’été : trop froid. Il nous raconte que la ferme est menée par José, un gaucho chilien qui vit avec Annemie, une Flamande, elle aussi. Ce sont les seuls habitants de la vallée (1).
Naïvement, je lui demande comment elle est arrivée là. Il me répond en riant : « Avec moi, c’était ma compagne. »
Je ris avec lui de bon cœur, car sans le savoir, Marcel vient de faire surgir un souvenir lointain et agréable : un déjeuner familial, sous une tonnelle en Provence, où mon père, ma mère et son nouveau mari, mon beau-père bavardaient joyeusement. Un de ces moments curieux et intelligents qu’aiment les enfants.
 
En observant la nature qui entoure les trois amis de cette vallée, on ne doute plus de la pensée de Socrate : « La sagesse commence par l’émerveillement ».

 

Annemie nous raconte la vie dans la baie.

Du cheval pour les crabes

 

Nous rejoignons José qui découpe de gros morceaux de viande pour une meute de chiens. « C’est du cheval, nous dit-il », il l’a chassé dans la montagne. Il nous offre un bout de viande pour appâter notre casier. Il nous fait aussi cadeau d’un poisson pour diner.

Des chevaux et des vaches vivent dans cette vallée à l’état sauvage. Certaines voix pensent que l’empreinte écologique de cette population d’ongulés pèse trop lourd sur la flore locale. Une des missions de José est de limiter l’expansion de ces troupeaux sauvages. Une partie des chevaux est domestiquée, Annemie a créé un petit haras.

Pour l’instant, nous appâtons sans trop de succès avec des boites de sardines percées pour qu’elles laissent échapper leur huile, mais la viande de José s’avère beaucoup plus efficace. Du premier coup, nous avons pêché huit centollas (2) — cinq sont reparties à l’eau, car elles ne faisaient pas les 12 cm réglementaires.
 

 

Cruel gaspillage

 

Le casier est resté toute la nuit par trente mètres de fond. Ces grands crabes prennent un goût délicieux cuits dans l’eau de mer, mais, vu leur taille, ils demandent une grande marmite et beaucoup d’énergie pour faire bouillir l’eau. La tête contient peu de chair, certains pêcheurs conseillent d’arracher les pattes de l’animal vivant et ne cuire que celles-ci pour ne pas gâcher le gaz du bord. Cruel gaspillage. Nous avons décidé de faire un feu sur la plage pour faire bouillir les cinq litres d’eau de mer. Cela nous a pris la matinée.

Cuisson des centollas à la caleta Borracho

 

Hier, il faisait bon, nous nous sommes lavé les cheveux et on a fait la lessive dans un torrent glacé. Nous ne sentions plus nos doigts.
Aujourd’hui, la dépression prévue passe. Il n’a soufflé que 35 nœuds dans la caleta (60 au cap Horn), maintenant il pleut. On lit et on cuisine dans le bateau, au coin du poële.
Ici, c’est Dame Nature qui décide de l’emploi du temps.

 
 
Notes

 

1/ Telle était la situation en avril 2014 quand nous y sommes passés la première fois. Depuis le terrain a été donné au gouvernement chilien pour en faire un parc national. Annemie et José ont dû quitter les lieux au grand dam de bien des voiliers qui aimaient cette escale que le couple rendait toujours conviviale.
Nous y sommes repassés fin 2014, leur maison était ouverte aux quatre vents. Un triste spectacle.

 

2/ Centollas : Crabe royal de Patagonie Lithodes santolla

 

Un ruisseau glacé pour la douche et la lessive.