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Monthly Archives: décembre 2015

Les dangers de la chasse

Par

 

 

Une histoire classique : Une ancre qui chasse, une grosse frayeur et un bateau au milieu du Beagle en pleine nuit.

 

« Comment ça se passe pour vous ? Ici, c’est complètement calme. À toi, intervient Laurent qui a capté notre appel inquiet sur le 16 à Alcamar Yamana pour une demande de bulletin météo.
— On a de l’est, en plein dans l’entrée de la caleta Sonia, 20nds, ça lève. On est sur ancre avec une amarre, le cul à la côte. J’ai allumé OpenCPN pour voir si on chasse… pour l’instant ça… Euh… Non ! je crois qu’on bouge… Merde ! On chasse ! Je te laisse !

 

Loïck dérive

 

— Caroline ! On chasse ! Le moteur ! Le projo ! Le guideau ! »
Elle ouvre le coupe-circuit de la batterie moteur pendant que je me jette sur la clef restée à poste dans le cockpit. Sur le fond de la nuit parfaitement noire, les flocons humides d’aguanieve s’allument en entrant dans la lumière du bateau. Leur mouvement empêche d’apercevoir la réflexion de la moindre luisance sur les rochers. Ils sont là, à quelques dizaines de mètres. Loïck, que la dérive met doucement travers au vent, pointe maintenant son étrave vers eux.
Les pensées se bousculent sans ordre : « Pourvu qu’il y ait la place pour virer », le Rêve d’Antilles avec son petit safran accroché derrière un aileron, n’est pas le genre de bateau à virer sur sa quille.
« Pourvu que le moteur démarre », la côte est si proche que nous n’aurons pas le temps de deux préchauffages. Je compte les secondes comme on me l’a appris en chute libre : commandé un, commandé deux, commandé trois… commandé dix… Loïck dérive… encore cinq pour être sûr. Le moteur démarre immédiatement. Barre sous le vent. Avant toute en attendant le bruit, le choc…
Rien.
On est face au vent.

 

La dangereuse manœuvre pour sortir de Caleta Sonia. En blanc : l’amarre

 

¡Larga la amara!

 

Tout à coup, le bateau s’incline sur tribord, face au petit ilot qui encadrait le mouillage. Une poussée de panique me sort d’un tunnel mental. J’entends de nouveau le vent, Caroline hurler que le guideau ne marche pas, et Fabian crier en espagnol des choses que je ne comprends pas.
Avant de partir à l’avant, Caroline a donné le projecteur à iode à Fabian, notre équipier argentin, il éclaire le rocher qui s’approche, déterminé.
Je comprends soudain que l’on n’a pas largué l’amarre arrière frappée à un gros câble installé par les pêcheurs en travers de la caleta

Loïck, ne pouvant avancer repart vers bâbord. Avec cette laisse au cul qui annule la puissance du moteur, je n’arrive pas à le garder face au vent. L’étrave poussée par les vagues part d’un côté ou l’autre et embarque le bateau, aidé cette fois par le moteur, comme on tire des bords à l’ancre.

 

Au hasard, je tente un « ¡Larga la amara! » à Fabian qui comprend immédiatement – heureuse fraternité des langues latines !
Fabien a réussi à filer les 100 m de polypropylène par-dessus bord, que l’on abandonne. Un dernier flirt avec les rochers de tribords et nous voilà dans le Beagle, avec 70 mètres de chaine et de câblot qui pendent à l’étrave. C’est là que l’on est très content d’avoir pris l’option radar.

 

 

Au pire, une langue de sable

 

Honnêtement, on ne l’avait pas acheté de gaité de cœur, et il n’a pas beaucoup servi jusqu’ici. Pour quelques grains et deux trois bateaux de pêche.
En pleine nuit au milieu du Beagle, où nos cartes ont souvent plusieurs dizaines voire centaine de mètres de décalages, cela nous a paru 1600 euros très bien dépensés.
Caroline revient de l’avant, trempée, glacée, mais l’ancre est à poste.

 

Les GRIB prévus pour 21h. Pas malin d’avoir fait confiance aux 5 nœuds locaux.

Nous rappelons Laurent sur Basic Instinct pour donner des nouvelles. Il est à 8 miles de nous, à Olla avec une dizaine d’autres bateaux. Cette caleta très bien protégée de tous les vents au début du bras nord-ouest du Beagle, sert généralement de première escale aux bateaux en partance pour les canaux de Patagonie.
Pierre de Tangaroa intervient sur le 68 pour nous assurer qu’une entrée au sondeur ne pose pas trop de problèmes « et, au pire, c’est une langue de sable » qui sert de digue à ce port naturel… Il allumera un spot pour nous guider et propose de nous prendre à couple de leur ketch de 14 m.

 

Comme dans un jeu vidéo

 
Vingt nœuds en poupe pour aller à la Caleta Olla, il y a de quoi faire des envieux ! Il souffle très peu d’est dans le canal du Beagle. Les prévisions de la nuit ne donnaient que quelques heures de 5 nœuds dans cette direction. L’oeil d’une petite basse pression nous passait rapidement sur la tête. En effet, en mer à 60 miles au sud les GRIB donnaient bien 20 nœuds d’est. Belle erreur de ne pas avoir anticipé que cette petite dep puisse se promener un peu vers le nord.

La caleta Olla, un des meilleurs abris du Beagle. Basic Instinct au premier plan.
 
 
 

Deux petits feux glauques annoncent le goulet entre l’île du Diable et l’île Gordon. Nous le passons comme dans un jeu vidéo, les yeux rivés sur l’écran du radar… avec une pensée pour les Anciens. Même chose pour la caleta Olla, dont le balayage de la machine dessine parfaitement la digue basse.

 

Bien qu’il soit minuit passé, on se retrouve nombreux sur Tangaroa pour boire un coup et sacrifier à l’autre passion des gens de bateaux : raconter l’anecdote qui en entraine une autre, et une autre…
 
Et comme il se doit, l’histoire se termine sur une note morale : le lendemain, jour sans vent, il nous a coûté quatre heures de moteur pour aller chercher l’amarre. Et trois heures dans l’annexe, avec Fabian, à jouer du couteau pour ôter le kelp entortillé avec l’amarre autour du câble des pêcheurs.
La punition de notre légèreté.

 

Le beau glacier Holanda de la caleta Olla. Au premier plan : la digue naturelle qui ferme la caleta

 

 

La petite maison dans le Beagle

Par

Comme au Cap Horn, les canaux chiliens sont surveillés par des militaires qui vivent en famille dans des postes de garde extrêmement isolés.

 

À Alcamar Yamana, toute la famille a pris un an ferme. Même le petit Javier, 4 ans, ne recevra aucune visite de ses proches. Les seuls visages qu’il verra seront les militaires du bateau ravitailleur et quelques pécheurs. Peut-être l’équipage d’un bateau de voyage, comme nous. « Depuis huit mois, vous êtes les premiers à vous arrêter », nous dit son père, Ricardo.
Le vent et la pluie offraient une trêve dont nous avons profité malgré la vulnérabilité de l’abri. Nous étions curieux de la vie de ces gardiens du Beagle.

 

Isolés sans bateau

 
L’Alcamar Yamana est le premier poste de contrôle de la marine chilienne (Armada) dans les canaux de Patagonie après que l’on a quitté la civilisation. La maison blanche est construite sur une petite pointe dans une partie étroite du canal du Beagle. Derrière elle s’élève la cordillère de Darwin, traversée pour la première fois 2011, par des alpinistes chevronnés. Autant dire qu’il n y’a pas d’issue vers cette terra incognita.
Quand les cinquantièmes hurlants ne sculptent pas de courtes lames d’acier sur les eaux glacées du Beagle, la promenade jusqu’à Puerto Williams ne dure qu’une journée à six nœuds. Il n’en faudrait que la moitié pour aller à Ushuaïa, mais les frontières dessinent des routes absurdes que les humains doivent suivre comme du bétail dans un corral.
Et peu importe en fait, le poste de garde n’a pas de bateau. Le père, la mère, l’enfant et le chien sont complètement prisonnier de leur petit promontoire pour un an.

 

Alcamar Yamana, la famille qui l’occupe ne peut quitter le poste qu’avec une aide extérieure. | ©Axèle Dumas

 

Une mission nuit et jour, chaque jour de l’année

 

La famille a demandé cette affectation de longue date. C’est un bon moyen de gagner la prime aux postes affectés dans le Sud et faire des économies. Il n’y a même pas internet, juste la télé qui semble allumée en permanence. Si notre présence rend hystérique le petit chihuahua habillé d’un sweat à capuche rose, elle ne parvient pas tout à fait à décoller le jeune Javier de ses dessins animés.
Devant un café et quelques gâteaux, les parents nous racontent le parcours nécessaire pour prétendre à ce poste.
Chacun a dû se soumettre à une longue batterie de tests psychologiques, accepter de se faire enlever l’appendice et, pour elle, apprendre le métier de radio. L’armada privilégie les couples avec un jeune enfant pas encore scolarisé.

 

Leur mission perdure vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque jour de l’année. Dans leur chambre face au Beagle, où est installée la radio, ils notent tous les passages de navires dans le canal devenu entièrement chilien depuis quelques milles. Ils les appellent, si ceux-ci en le font pas spontanément, pour demander les informations maritimes habituelles (nom du bateau, nationalité, effectif, route, prochaine escale, ETA). Lui ou elle émettent un point météo deux fois par jour en VHF. Ils offrent tous les renseignements à leurs dispositions et peuvent se charger de relayer des informations aux autres postes les plus proches grâce à leur antenne puissante. C’est leur seul moyen de communication, ils n’ont pas d’Iriduim. Karine avoue une vague inquiétude au cas où le petit tomberait malade.

 

Karine, Ricado et le petit Javier. La marine chilienne choisit des familles pour résister à l’isolement.

 

Les pêcheurs fournissent le frais

 

Après le goûter, la visite de la station se termine rapidement. En dehors de l’indispensable groupe électrogène dont Ricardo énumère quasiment chaque soupape par son prénom, il n’y a pas grand-chose à voir. On s’arrête un moment sur les gros bidons de 100 litres qui récupèrent l’eau du toit, il désigne un petit apprenti aux vitres brisées comme étant la serre qu’il faudra réparer un jour. Mais l’hiver arrive.

 

Pour les vivres, un bateau de l’armada vient tous les deux mois ravitailler le poste, mais ce sont surtout les pêcheurs qui fournissent le frais. Dans une encoignure de la côte, au bas de la maison, un gros câblot de polypropylène est tendu au cabestan entre la terre et un ilot. Les pêcheurs s’y accrochent pour y passer la nuit, comme nous aujourd’hui.

Pas facile d’accoster avec un enfant: rochers glissants, végétation dense.

 

L’enfant hurle

 
À notre tour de faire faire la visite, Karine veut voir le bateau, elle ne connaît pas l’intérieur d’un voilier alors qu’il en est passé plusieurs centaines sous ses fenêtres cet été. Nous faisons monter la mère et le fils dans l’annexe. La petite baie est obstruée de kelp, de grandes algues extrêmement robustes qui poussent sur plusieurs mètres jusqu’à la surface et qui nous empêchent de mettre le moteur. Nous sommes cinq dans cette petite Caribe de 2,4 m, c’est trop.
Et d’un coup, le vent se met à souffler, une pluie de flocons mouillés réduit immédiatement la visibilité. L’enfant hurle de peur sans que sa mère puisse le calmer. « Il a peur parce qu’il en voit plus son père ». Notre simple fartage nous empêche de retourner vers la maison, contre le vent. Il nous faut trouver un autre endroit pour accoster. Nous tentons un amas de rochers, la mère et l’enfant débarquent, mais ils patinent tellement que le risque de tomber à l’eau est trop grand. L’enfant ne comprend pas pourquoi nous repartons dans l’annexe. Nous sommes tous confus et fâchés de lui imposer cet effroi. Nous finissons sur une petite plage où il faudra affronter les griffures de la végétation dense pour rejoindre l’arrière de la maison.

 

Les choses se compliquent vite sous ces latitudes, et nous ne savions pas encore ce que nous réservait la nuit…