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Monthly Archives: juillet 2016

La souveraineté des Malouines, un terrain miné

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Comment, trente ans plus tard, une guerre absurde continue d’empêcher de se promener et de naviguer sereinement.

 

Équipage au complet, il était urgent de quitter le maudit FIPASS (voir épisode précédent). Depuis que nous sommes arrivés, les 40 nœuds de nord ou d’ouest n’ont jamais pris plus d’une journée de repos. Aucune fenêtre ne nous permet d’aller au nord-ouest des Malouines où vit une grande diversité d’oiseaux rares, dont Jérôme Poncet (1). Modestement, nous déménageons pour Sparrow Cove, en face de Port Stanley. Cette petite baie circulaire est un bon point de départ pour aller voir les manchots de la côte nord-est.

 

Un vent incessant

 

Les Malouines sont une suite de propriétés privées. Il faut demander l’autorisation aux maîtres des lieux pour descendre à terre ou traverser ces grands espaces sauvages. Les heureux propriétaires de colonies de manchots ou de mammifères marins en font du coup le commerce aux touristes. L’appropriation du rivage est d’ailleurs un phénomène général dans toute l’Amérique du Sud. Par contraste, les voiliers français peuvent mesurer combien la loi littorale est précieuse.
 
 

D’ondulation en ondulation

 

Comme un doux clapot géant, figé.

 

Nous grimpons en pente douce jusqu’à la crête pour couper le cap. Au sommet, le regard ricoche d’ondulation en ondulation jusqu’à l’horizon. La marche rend songeur. Le paysage serait un doux clapot géant, figé, où l’herbe folle aurait poussé. Les petits sommets où perce la roche grise de quartzite seraient la crête des vagues à l’écume pétrifiée. Les rapaces dessinent des arabesques contre la voûte du ciel comme des oiseaux de mer.

Soudain, la descente vers le rivage s’arrête à une barrière de barbelés que cette fois nous ne franchirons pas. Un petit triangle rouge où figure un unijambiste alerte les visiteurs : Mines !
Trois mois de guerre ont suffi pour rendre des kilomètres de littoral impraticable pour des dizaines d’années.

 

Durant l’occupation, les Argentins ont disposé des champs de mines en prévision du débarquement britannique.


 

La bêtise de mon espèce

 

À force de vivre sur un bateau — que l’on approche ou éloigne du monde des humains à volonté —, à force d’être un étranger, on croit gagner en liberté. Une liberté de mouvement, une liberté de penser.
Ce champ de mines dans cette nature sauvage me sort de ce rêve-éveillé.
Trente ans après, cette guerre populiste de la dictature argentine, elle m’interdit le passage, me met en danger. Je n’ai pas échappé à la bêtise de mon espèce.
Cela me met toujours en colère quand le réel vient briser mes petites icônes d’humanisme naïf. J’aime me bercer de l’illusion que les Hommes sont intelligents et fraternels. Une réalité, qu’en fin de compte, on rencontre souvent en voyage.

 

Et tout à coup je m’en veux d’avoir été légèrement perméable aux arguments argentins sur les Malouines. Durant cette année que nous avons passée à Ushuaïa, l’Argentine m’a tellement séduit que j’ai attrapé le syndrome de l’immigré, celui qui le fiance au nationalisme du pays qui l’accueille avec générosité.

 

Les crêtes de quartzite


 

“Ushuaïa, capitale des Malouines”

 

Ushuaïa est un mausolée à la mémoire de la guerre des Malouines. Impossible de rater l’énorme sculpture en bronze de la carte des îles Malouines sur la promenade de bord de mer où une flamme éternelle brûle à la mémoire des soldats, ni l’Union Jack barré de rouge accompagnant la grande inscription « Prohibido el amarre de los buques piratas ingleses » à l’entrée du port de commerce — que personne n’a jugé bon d’effacer trente ans après les hostilités. Impossible d’échapper aux slogans “Ushuaïa capital de las Islas Malvinas”, ou le simple “Malvins Argentinas”, collés sur les vitres des maisons, sur les pare-brises de voitures, sur les mugs… ni les noms des places et des avenues évoquant les héros de la guerre. (2).
À l’aéroport Malvinas Argentinas d’Ushuaïa, un petit dépliant est offert en plusieurs langues : « Malouines argentines. Pourquoi ? Les arguments d’une juste revendication. »
Lorsqu’un Argentin cherchait à connaître ma position sur les Malouines, je répondais en plaisantant qu’en fait, elles étaient françaises. Pourtant, sans emporter ma conviction, leur ferveur avait fini par avoir ma sympathie. Et puis, il y a eu les morts, dont beaucoup de conscrits, comment ne pas comprendre au moins l’honneur à leur mémoire ?

 

Kidney Cove, une baie que les mines réservent aux manchots

 

Histoire de la souveraineté des Malouines
Bouguainville les colonise, à ses frais!

 


Les Malouines ont été redécouvertes par Amerigo Vespucci au début du XVIème siècle après le probable passage des Indiens Yagan dont on a retrouvé des pointes de flèches et des restes de canoës. Différentes expéditions de plusieurs nationalités les visitent et les nomment différemment jusqu’à ce que John Strong les baptise à son tour Falkland Islands, en 1690. Guoin de Beauchêne y mouille en 1700 et les popularise aux près des chasseurs malouins. C’est Bouguainville qui les colonise, à ses frais, en 1764. Ce qui n’est pas du goût des Espagnols, car elles se situent dans leur zone d’influence. Pour les Français, l’important est qu’elles ne soient pas anglaises afin de laisser ouverte la route vers le Pacifique. La France les cède en 1767, à la condition qu’elles soient habitées, à la couronne d’Espagne qui les rebaptise Malvinas. En 1810, l’Argentine conquiert son indépendance et naturellement s’arroge la souveraineté sur les îles et les occupe en 1822. En 1833, deux navires anglais chassent les Argentins. (3)

 

 

“Obligés de rouler à droite”

 

Aujourd’hui, l’Argentine réclame les Malouines au titre de la décolonisation alors que les Anglais s’appuient sur le référendum local qui a unanimement voté le rattachement au Royaume-Uni. « Sauf un ! Le seul Argentin vivant encore sur l’île », s’amuse un îlien qui se souvient : « Pendant les trois mois d’occupation, les Argentins ont été très corrects, ils nous ont juste obligés de rouler à droite ! » et regrette : « avant la guerre nous allions à l’université à Buenos Aires, on apprenait l’espagnol, les Argentins géraient notre pétrole, on se soignait dans leurs hôpitaux… »

 

Beaucoup de rapaces. Une buse tricolore

Combien de temps faut-il pour construire un sentiment d’appartenance à un pays ?
La plupart des Argentins que nous avons rencontrés, m’expliquaient, suivant leur âge, que c’est leur grand-père qui a immigré en Argentine, ou leur arrière-grand-père, rarement le trisaïeul. En général, au début du XXème.
Un petit siècle a suffi pour faire d’eux de fervents patriotes, encore plus amoureux de leur bannière nationale que des couleurs de leur club de foot.
Un siècle de présence sur les îles, c’est aussi la réponse que nous ont faite la plupart des familles des Malouines.

 

Une autorisation argentine
pour naviguer aux Malouines

 

Aujourd’hui je vois la réclamation argentine comme aussi sensée que de réclamer Jersey aux Anglais. Et la ferveur pour ces îles m’apparaît comme une mauvaise religion populiste attisée par les politiciens. C’est une folie de penser pouvoir passer outre l’avis des gens qui vivent sur ces îles depuis plus de cent ans, même s’ils ne sont que 2000.

 

L’Argentine continue de rêver aux Malouines comme son territoire. Les voiliers qui s’y rendent doivent demander une autorisation pour éviter une amende substantielle lors du retour sur le sol argentin. Ce document absurde prend un bon mois à obtenir et deux bonnes heures à remplir. L’administration est si tatillonne que beaucoup de bateaux, quittant les Malouines, prennent le risque de rejoindre directement l’Uruguay en se privant de l’abri de la côte.
 

Une délégation de manchots papous vient à notre rencontre.


 

Les manchots papous nous regardent derrière les barbelés. Ils se foutent pas mal de mes considérations. Au fond, ces champs de mines ont un avantage : les milliers de touristes vomis par les bateaux de croisière, de plus en plus grand et de plus en plus nombreux, ne viendront pas les déranger.
Une petite délégation quitte la colonie pour venir à notre rencontre. Dans leur attitude guindée d’enfants endimanchés, ils semblent nous dire : « On vous prie de ne pas entrer notre colonie installée là depuis des millénaires. Ici, c’est chez nous. »
Allongés dans l’herbe, nous passons un long moment face à face, dans une curiosité réciproque.

 

 

Notes :

 

1/ Jérôme Poncet fut le capitaine du célèbre Damien. Gérard Janichon, son complice, écrivait les voyages de ce petit bateau de bois, très épris d’une liberté marquée par l’esprit des années 70. Un ton qui faisait le délice de l’adolescent que j’étais. Plus que tous les autres, « les Damiens » m’ont donné envie de naviguer.

 

2/ Traductions : « Amarrage interdit aux navires-pirates anglais » ; « Ushuaïa, capitale des Malouines » ; « Malouines argentines »

 

3/ Mon résumé est trop concis et passe sous silence une grande part du rôle de Bougainville. Vous trouverez des détails dans les articles de Wikipédia : Occupation française des îles Malouines (article court et intéressant)  et Histoire des îles Malouines (article long et bon début d’arborescence pour d’autres articles)

 

Chat pose problème

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La perte de notre chat aux Malouines (alors qu’il n’était pas censé, descendre du bateau) nous a fait réviser notre jugement sur les autorités de quarantaine du Commonwealth.

 

Aborder une île du Commonwealth avec un animal domestique, c’est des soucis. Je ne suis pas près d’oublier notre arrivée en Australie en 2004. Nous n’avions alors à bord qu’une innocente petite colonie de fourmis, dont ils ont prélevé Jeanne, ma préférée. On ne l’a jamais revu.

 

En Australie

 

Ils sont venus à trois sur ce quai dédié à la « clearance », clos de grands grillages hérissés de barbelés, où l’on nous avait obligés d’accoster. L’officier d’immigration nous donna l’ordre de ne pas bouger de la table du carré où il entreprit un questionnaire détaillé. Pendant ce temps-là, le fonctionnaire de la douane fouillait l´équipet des dessous de Caroline avec une lampe de poche et la dame de la quarantaine, armé d’un sac de 150 litres, vidait toute la cuisine et les coffres. Elle emmenait tout le frais et une partie de nos réserves comme le riz, les légumes secs, le miel, à la crémation. L’ambiance ne s’est vraiment détendue que lorsque nous leur avons spontanément présenté un objet qui leur était familier : l’arme du bord, un fusil à pompe.

 

Aux Malouines

 

Le FIPASS, un quai et des docks flottants de 300 m de long amarrés à 100 m de la côte.

 

La seule place pour un voilier au FIPASS (Loïck au fond)

Bien que nous n’ayons plus de fusil à pompe pour divertir les douaniers, notre arrivée aux Malouines fut beaucoup moins stressante, nous avions anticipé le cas de notre chat Péca. Curare, un voilier canadien voyageant avec leur chien nous avait expliqué qu’il fallait contacter un vétérinaire malouin qui établissait une liste d’examens et de vaccin à faire dans le pays précédent les îles anglaises. Dans le cas d’un chat, c’était encore plus simple, il n’y avait rien à faire. Péca a tout simplement l´interdiction de quitter le bord.

 

Péca disparaît

 

Après trois ans de voyage au quotidien, du Cap-Vert au Cap Horn, les routines de cette chatte nous sont aussi familières et nécessaires que les bruits du bateau. Après la promenade de l’aube sur le pont, qu’elle finit par faire seule, malgré la distribution de coups de patte pour nous réveiller, elle revient dormir avec nous. C’est un chat peureux, casanier, piètre chasseur, parfait pour le bateau. Ses quelques disparitions du matin ont toujours été synonymes d’incidents.

Distribution d’affichettes

Notre vie symbiotique avec cet animal a produit une communication assez sûre malgré la nature capricieuse de son espèce. Péca répond à son surnom « Doudou » et à un trille sifflé particulier ou aux notes aiguës de l’harmonica, si on insiste, elle vient, en particulier quand nous sommes tous en dehors du bateau. Si elle est en danger, comme le jour où elle se réfugia dans un arbre encerclé par des chiens ou encore quand elle fut coincée sur un bateau, ses réponses sont particulièrement sonores. Mais, cette fois-ci, nous n’avons pas entendu de miaulement lors de notre recherche du matin, ni du soir, ni de la nuit lorsque tout était calme, ni le lendemain matin à l’aube. Il est temps de prévenir les autorités.
Nous espérons aussi pouvoir nous faire ouvrir les recoins du FIPASS (Falkland Interim Port and Storage System), les docks flottants où nous sommes amarrés.

 

La beauté sinistre du FIPASS

 

Une semaine à errer sur le quai en espérant apercevoir le chat

 

Nous commençons par le capitaine de port qui, à notre grand étonnement, ne saute pas sur son téléphone pour prévenir les services vétérinaires de l’île. Au lien de cela c’est plein d’empathie pour notre malheur qu’il nous dévoue son contremaître chilien pour nous ouvrir les énormes hangars.

 

Le FIPASS, c’est trois longues barges rouillées, arrimées à un quai flottant de 300 mètres de long. Il est desservi par pont dont les camions font claquer les tôles épaisses dans un carillon sinistre et dissonant. Le sol rubigineux luit d’une fine couche de gras et d’embruns qui ne semble jamais pouvoir sécher. Face au quai chaque barge abrite un grand hangar de 8 m de haut et trente mètres de large occupant toute leur longueur. Trois immenses cathédrales industrielles que de grands crabes mécaniques peints en jaune remplissent ou vident, dans un va-et-vient incessant avec les bateaux à quai.

 

Les marchandises hétéroclites du hangar nº 1


 
Le premier fait penser à un grenier géant, il regorge de marchandises disparates. Le second sent le suin, il y règne un silence étouffé par les balles de laine de mouton stockées jusqu’au plafond. Le troisième sert de nid aux machines avec un atelier, dans le fond, pour les soigner.

L’énorme masse flottante d’acier oxydé du FIPASS est d’une beauté brutale.

 

Pas de puces aux Malouines

 

Nous revenons plusieurs fois. Les dockers nous lancent des regards désolés en entendant nos sifflets résonner dans les hangars. « Il a pu être attaqué par les rats, ils sont nombreux et gros comme des chats, ici ! » suggère le contremaître avec un ton paternel qui veut nous encourager à nous résigner. Nous avions pensé aux lions de mer, mais pas aux rats. Il ne mesure pas l’horreur de l’image qu’il vient de faire éclore dans nos cerveaux.
 

Les petits bateaux cherchent refuge où ils peuvent.

 

Quatrième jour. Nous nous rendons aux services sanitaires habités par la crainte d’un savon, d’une grosse amende ou d’une expédition punitive de leur fourrière. À notre grande surprise, les employés de la douane et de la quarantaine nous accueillent, de nouveau, pleines de compassion. Personne n’évoque la faute d’avoir laissé le chat se sauver, sauf nous. La vétérinaire propose même de faire passer une annonce sur le groupe Facebook fermé, réservé aux habitants de l’île.
Elle ne nous pose qu’une seule question : « Votre chat a-t-il des puces ? » Car, aussi extraordinaire que cela paraisse, il n’y a pas de puces aux Malouines, sur aucun animal. Nous la rassurons.

 

Promenade autour de Port Stanley au cas où le chat se serait noyé.

 

Retour de Péca.

Un miaulement désaccordé

 
La profonde sympathie des gens de l’île ne nous empêche pas d’errer les jours suivants, comme des âmes en peine. Nous traînons notre sentiment de vide autour des rives de Port Stanley au cas où l’eau nous rendrait un cadavre qui nous permettrait de quitter le funeste amarrage au FIPASS.

 

Jour sept. Je n’y crois plus et commence à regarder les prévisions météo pour partir, mais, je n’arrive pas à convaincre Caroline. C’est cette nuit-là que nous avons été réveillés par un miaulement désaccordé.

Peka mourrait de soif. Maigre, fourbue, la voix cassée, le poil terne et maculé de pellicule ; elle sentait la cale. Ses griffes tout usées montraient qu’elle avait dû être enfermée quelque part.
On ne saura pas, comme le dit une citation anglaise célèbre « If cats could talk, they would’nt » (1)
 

Notes
1/ « Si les chats pouvaient parler, ils se tairaient »
Nan Porter