Insomnie. Les copains sont là. En passant par la Horaine. Mal de mer d’enfer. La lumières des phares.

 

 

Je me tourne et retourne dans la bannette. Ce serait bien que je dorme. Demain, nous sortons à la marée de 5h40. Nous allons naviguer jusqu’à Brest où on se tiendra à l’affût d’une bonne fenêtre météo pour passer le Gascogne. Ce Gascogne, comme il m’inquiète. Hier, c’était Noël, on ne s’en est même pas aperçu. Un an et demi que nous sommes en travaux à Saint-Brieuc. Cette fois, on est prêt. La BLU ne fonctionne toujours pas, mais ça ne veut ne rien dire, on est dans une vallée ici. Demain, on prend la mer. Ce serait bien que je dorme. Je presse le bouton de ma vieille Suunto, celle que mes collègues de Challenges m’avaient offerte pour le précédent voyage comme c’est loin tout ça. 1:34. Quitter Le Légué. Je ne sais pas ce qu’il l’emporte, l’excitation ou l’appréhension ? La joie ou la tristesse ? Pourquoi j’aime quitter ce que j’aime ?

Clément, Jérôme et Nicolas

 

 

5:00. Jolie surprise. Nicolas, Jérôme et son fils Clément1 se sont arrachés du lit au petit matin pour venir nous larguer les amarres. Sacrés Bretons ! Un lendemain de Noël ! J’ai une boule dans la gorge, mais je ne craquerai pas ! Les portes de l’écluse s’ouvrent. Je fais sonner la corne de brume pour couvrir l’émotion.

 

Bréhat, des Heaux et des bas

 

11:30. Nous choisissons de passer l’île de Bréhat par le passage de la Horaine, bien que je ne sois pas très à l’aise dans ces jeux de rase cailloux. Et on ne rase pas tant que ça, le passage fait un demi-mille. Le courant de jusant nous fera gagner du temps.

Le bateau glisse d’un remous à l’autre en changeant de cap sans raison, comme dirigé par la main d’un enfant géant. Plus Loïck s’engage dans le passage plus la mer se creuse et déferle, mais cela ne ressemble pas à la houle. La mer est juste en train piquer une crise d’hystérie.


 

Le passage de La Horaine, le chaudron !

15:00. Depuis les Heaux de Bréhat, on le sentait ramper. Bellement, goût acide dans la bouche, la tête prise dans un étau, ce bon vieux mal de mer nous infecte lentement. Je vais payer ma nuit blanche, le froid n’arrange rien. Caroline et moi sommes très sensibles à ce trouble de l’oreille interne. Je suis toujours étonné que les marins en parlent si peu. Bernard Stamm, que nous rencontrerons à Brest (voire la vidéo de Caroline), m’a rassuré « les gens qui me disent qu’ils n’ont jamais le mal de mer, c’est qu’ils n’ont jamais été en mer. » Le corps médical lui donne raison à l’exception des 10% des gens qui « bénéficient » d’un handicap de l’oreille interne. Mais le seuil auquel se déclare le mal et l’adaptation, qui finit toujours par venir au bout de quelques jours ̶ au pire, sont assez différents pour chacun. Pour notre part, aucune méthode ne fonctionne. Même le patch sur ordonnance, hors de prix, que l’on met derrière l’oreille, ne fait que légèrement améliorer la situation. Une seule fois, aux Fiji, nous avons trouvé LE médicament miracle. Pendant cinq jours nous avions une pêche d’enfer. Arrivé au Vanuatu nous nous précipitons dans une pharmacie pour une nouvelle dose. La pharmacienne nous a répondu : « Monsieur, ce médicament est interdit ici, ce sont des amphétamines » et elle nous a donné un calmant pour nous aider à nous décoincer les mâchoires.

 

La nuit des morts-vivants

 

Le tribut à la mer

21:00. La nuit tout devient plus dur. Le vent est passé à 20 nœuds, le froid s’intensifie, le mal règne en maître. La fatigue grandit, j’ai mal à une dent et ma paupière droite enfle. Caroline, pas mieux. Extrait du journal de bord : « on se soutient, écrasés par la mer. »

Nous sommes partis épuisés par les préparatifs. Classique : la course ultime des départs. Maintenant il faut payer. Cette petite nav le long des côtes bretonnes demande un peu d’attention, les cailloux guettent les assoupis. Dans l’état dans lequel nous sommes, je ne nous fais aucune confiance. On pourrait s’endormir, ou ne plus avoir envie de se lever. J’abats pour nous éloigner de la côte. La route sera plus longue.

 

03:00. Sur Loïck, deux zombis embouquent le chenal du Four. Comment ça marche ces feux d’alignement ? Ah ! Oui. Ca y est on le tient. Le courant nous pousse, nous ne nous sommes pas ratés sur le tempo des marées, au moins ça. Nous avançons au milieu des rochers comme un insecte hypnotisé par l’éclat du phare de Kermorvan. Et dire qu’il y a des petits bureaucrates qui veulent éteindre les lumières de nos côtes ! Je te foutrais tout ça à la baille par une nuit sans lune, rien que pour voir !

 

Fiat lux

 

06:00 Le sémaphore de Saint-Mathieu lance des appels pour identification aux navires sur le 16. C’est une voix masculine, jeune, calme et professionnelle. J’écoute ce rituel qui me fait du bien, cette nuit noire est habitée. C’est notre tour : « Voilier faisant route au 173 à 6 nœuds pour le sémaphore Saint-Mathieu, identifiez-vous. » Je n’ai pas encore trop l’habitude de la précision de ces communications radio que tout le monde entend, je m’éclaircis la voix « Voilier Loïck pour le sémaphore Saint-Mathieu, nous faisons route vers Camaret, nous venons de Saint-Brieuc. » Le jeune homme nous souhaite bonne route. Merci mon gars, c’est bien que tu sois là. « Terminé. »

 

9:30 Caroline amarre Loïck au ponton d’accueil de Camaret. Nous allons dormir quelques heures avant que la marée nous permette d’entrer dans la rade de Brest. Le soleil brille, un air léger souffle du sud-ouest, nous ôtons nos cirés et nos bottes, il fait tellement bon. Les cauchemars de la nuit disparaissent sans laisser de traces, effacés par la beauté du jour. La lumière ranime nos têtes de spectres et notre plaisir de vivre. Une bonne petite nav. Voilà ce que c’était !

Une ombre passe et me chuchote à l’oreille : « La prochaine, c’est le Gascogne ! »


1Voir le billet précédent : On file à l’anglaise