Où allons-nous ? Une marina moderne. Un pas de côté. “Chez les filles”.


Maroc ou Canaries ? À la hauteur de Lisbonne, nous n’avions toujours pas décidé quelle serait notre première escale hors de France. Caroline se faisait l’avocate d’Agadir, je plaidais pour Las Palmas. Premier critère : économique. Nous savions que la marina espagnole serait moins chère que la Marocaine, mais le coût de la vie un peu plus élevé. Deuxième critère : le taud.

La plage d'Agadir s'étend sur 10 km

Nous voulions faire faire un taud pour protéger le cockpit du soleil et pouvoir récupérer l’eau de pluie. Le tissu et la main-d’œuvre sont moins chers au royaume alaouite. D’autres arguments s’ajoutaient au choix d’Agadir : notre envie de sortir de l’Europe, l’aménité de la culture marocaine et in fine le choix résolu de Caroline contre lequel j’avais perdu d’avance.

 

L’arrivée par le nord de la ville nous fait découvrir un paysage de silos, de réservoirs de gaz et de port de commerce. Trois gros cargos mouillent dans la baie. Un sardinier rentre au port couvert d’oiseaux. Ces images m’ont rassuré. J’imaginais Agadir comme un grand village vacances, c’est d’abord un port, une ville, malgré sa superbe plage.

 

Maroc mondial


La marina d'Agadir, le reflet d'un Maroc moderne.

Une petite marina nous accueille dans un bassin carré bordé d’immeubles neufs. L’ensemble constitue une opération immobilière datant de 2007 destinée aux Marocains du haut de la classe moyenne, que ce pays compte de plus en plus nombreuse. L’architecture s’inspire des traditions mauresques, mais la philosophie tient plus de l’aéroport que du port. Boutiques Zara, Lacoste, Apple, Mexx, et quelques restaurants aux prix européens, voilà pour le commerce local. Chaque fin de semaine ces Champs Élysées miniatures drainent une noria de voitures de luxe aux vitres teintées rassemblées pour participer à un embouteillage convivial où chacun a le temps de faire admirer son auto. Ce quartier appartient aux lieux hors-sol de la culture mondiale, agréable, lisse, moderne et bête. Dans une vitrine, un portrait géant de Kate Moss me regarde bouche entrouverte comme pour me dire “Tu as beau partir, tu ne m’échapperas pas”.

 

 

Maroc local


Derrière le port, des gargotes très courues.

Je suis de mauvaise humeur et la fatigue de 10 jours de mer n’arrange rien. Je bougonne dans le bureau du port, mais rien ne semble pouvoir effacer le large sourire de l’employée de la marina qui doit bien connaître le râleur français. “Va vers le port ou le souk, ce n’est pas le vrai Maroc ici”, me conseille Naïma dont le charme fait disparaître l’image du mannequin anglais.

 

Cinq minutes de marche jusqu’à la barrière gardée du lotissement et nous quittons notre univers standardisé. Un ensemble de petits restaurants vendent, derrière le port, la pêche du jour. Sous un préau de tôle, les serveurs apportent les menus aux longues tables nappées de toiles cirées fleuries, alignées en peigne. Face aux tables, une juxtaposition de petites cuisines numérotées portent le nom de leurs propriétaires ou de l’établissement. “Chez les filles”, “Chez Brahim Chamali”, “Bienvenue chez Familia” s’affichent dans un décor de poissons peint.
Malgré la simplicité des lieux, on croise aussi bien des hommes en djellaba que ceux qui portent le costume. Nous nous asseyons à côté d’une femme en foulard et de ses deux enfants. Elle nous conseille le menu de base : une petite salade de tomates, quelques olives, un assortiment de fritures de soles, merlans, seiche et crevettes, de la harissa et du pain.
Le croustillant de la friture, le fondant du poisson frais, nous ne tardons pas à poser les couverts et manger avec les doigts. Trois euros cinquante.

Côté cour, près des grillades, un bassin de faïence pour se laver les mains. Il n’y a pas de robinet. Derrière la rangée de savons, un homme me verse l’eau d’une cruche de plastique dans les paumes. Je suis un peu gêné par ce geste déférent aux réminiscences bibliques. “Combien ?” “Tu donnes ce que tu veux” dit l’homme d’une voix calme avec une moue pour me faire comprendre que rien est aussi une possibilité.
Je suis au Maroc.

 

 

Avant et après le repas, un homme vous lave les mains.