Une entrée compliquée dans le port de Montevidéo.

 

Si l’on veut avoir l’air d’un bateau sérieux, il y a des traces d’OpenCPN que l’on ne devrait pas montrer. Mais l’on s’ennuierait bien sur les pontons si l’on passait sous silence ces moments où la Nature s’ingénie à tourner notre orgueil de marin en ridicule. Comme lors de cette entrée dans le
port de Montevideo dont la trace ressemble à une signature d’un médecin sous amphètes.

 

Toutes voiles dehors

 

Le courant, une panne moteur, le vent qui tourne : voici notre plus vilaine trace.

 

Comme toutes les histoires qui tournent mal, les choses avaient bien commencé. Nous avions avalé 70 miles dans la nuit, au largue (car notre bateau à nous ne fait pas de reaching, il est vieux et ne connaît que le largue), le long de la côte nord du Rio de la Plata. Le vent chaud venait de la terre d’Uruguay chargé d’odeur d’eucalyptus.
Nous savions que cela allait tourner à l’Est, pile dans le nez, après la molle de midi, mais on serait presque arrivé. Il ne resterait plus qu’à passer la Punta Brava, le petit cap le long desquels courent les majestueux Ramblas de Montevideo. Quelques petites heures de prés dans un vent prévu entre 13 et 16 nœuds, c’est exactement ce que Loïck préfère à cette allure. Toutes voiles dehors.

 

“Les choses avaient bien commencées…”

Méprise nº 1

 
Alors, lorsque le vent s’est arrêté, au lieu de finir la route par deux heures de moteur, nous avons jeté l’ancre devant le chenal du port commercial. Nous nous sommes baignés en regardant passer les bateaux. Il était midi. Nous avons aussi déjeuné dans le cockpit et tendant un drap attaché avec des grosses pince à la bôme. Cela ne valait pas la peine de sortir le taud pour si peu de temps. Au café, le vent soufflait timidement de l’est. Le temps de ranger le déjeuner, il avait atteint 15 nœuds et les vagues déferlaient de toutes parts.
 
Après tout, le Rio de la Plata n’est jamais que le plus large fleuve du monde et lorsque le courant de la marée montante rencontre le flot descendant d’eau douce, il y a bataille. On nous avait prévenus… Je dois maintenant confesser un péché d’orgueil : avec un bateau qui a remonté, dans 30-40 nœuds, la mer hachée des Malouines sans broncher, on n’allait pas se mettre la rate au court-bouillon pour quelque vingt nœuds dans une rivière. Non ? (Méprise nº 1)

 

Cataractes dans le cockpit

 
Et puis le vent ne devait pas dépasser 16 nœuds, alors je n’avais pas mis la trinquette à poste. Et maintenant que l’étrave était à moitié sous les eaux, armer l’été largable, amener la voile sur la pointe avant, l’endrailler, trouver les poulies volantes et les écoutes (« À propos tu les as mises où les poulies ? — Moi ? Mais je ne les aie pas touchés ces poulies ! »)… Pour deux petites heures ? Est-ce que ça vaut la peine ? (Erreur nº 2, si tu poses la question, ça vaut la peine)
 
Nous avons tous été d’accord avec la suggestion de Caroline d’aller dans la baie ouest de Montevideo à l’abri du vent. Mais pas des courants.
Comment peut-il y avoir autant de mer dans une baie ? Après qu’une vague a sauté sur l’étrave, couru sur le pont, grimpé sur le roof pour finir en cataractes dans le cockpit, nous avons trouvé sage de ne pas mouiller dans cet « abri ». (Tort nº 3, manque de prise en compte des courants)

 

La baie Est de Montevideo, à l’abri du vent mais pas des courants.

 

Méthode Beagle

 
Voiles souquées à plat Loïck s’élança contre vent et courant à l’assaut de la Punta Brava. La Pointe Dure/Forte/Compliquée a mérité son nom. Après deux bords de 3 miles chacun, le bateau avait parcouru 800 m vers l’est. VMG : 0,6 nœud. Nous venions de dessiner notre plus beau bord carré, il fallait employer les gros moyens : la méthode Beagle. L’appui du moteur aller pourvoir braver la brave petite pointe.
Quand, tout à coup, le moteur baissa de régime et s’étouffa ! Je le redémarrai sans souci et l’éteignis. Disons qu’il n’aimait pas cette forte gîte doublée du tangage de ces petites vagues courtes et creuses formées sur un fond d’à peine 7 mètres. Peu importe. Le courant semblait faiblir, notre bord adonnait. (Erreur 4 du ça-ira-bien, il fallait vérifier le moteur immédiatement)

Avec l'obstination d'un cheval de trait


Avec l’obstination d’un cheval de trait, Loick luttait contre un vent qui avait lâchement profité de la nuit pour forcir à 25 nœuds, 30 apparent. J’adore l’entêtement de ce bateau au près dans la brise, il remonte mal, mais calé sur son bouchain, il semble prendre plaisir à faire voler la plume. Ce qui n’est pas toujours le cas de l’équipage, et nous fûmes heureux de voir s’approcher les feux vert et rouge de l’entrée du port.
Affalage de la grand-voile et abatée pour décrocher de ce bord serré qui nous a amenés au vent de l’entrée. Moteur. À peine à 2000 tours, il s’étouffa dans une vilaine quinte de toux. Je n’ai pas eu le temps de me demander si l’on pouvait tirer des bords pour entrer au port que Caroline, devant mon hésitation, me dit : « on part en mer ». (Ça pour le coup c’était une bonne décision)

 

Un monstre écumant

 
Il a fallu une heure pour débarrasser la couchette arrière et le coffre des pièces détachées qui permet l’accès au robinet du réservoir. Puis j’ai mis du gasoil partout en tisonnant la sortie bouchée de bactéries et boue. Un mois que nous préparons ce bateau pour la mer et j’ai oublié de purger le réservoir après la chaleur torride de l’été porteño (de Buenos Aires). (Bourde nº 5)
Au moins, le diagnostique a été facile à faire : la pompe à main, de type hors bord, installée sur le circuit de gasoil était complètement écrasée, preuve certaine que c’était bouché en amont.

 

Le lendemain matin, la purge du réservoir : Tous sur la bôme pour (tenter de) faire gîter Loïck !

 

C’était presque terminé lorsque j’entendis Caroline crier : « Hughes ! » En passant la tête par la descente, je vis une énorme étrave sortir de la nuit pour venir sur nous dans un ralenti implacable et silencieux. Il n’y avait rien à faire. Loïck était déjà engagé de plus de la moitié de la largeur de la gueule du monstre salivant d’écume blanche. À combien de mètres est-il passé du tableau arrière ? 150 ? 50 ? En tout cas il fallait lever la tête pour voir l’étrave en entier. J’avais arrêté l’alarme de l’AIS dans cette zone encombrée. (Faute nº 6, je pouvais la régler à 1 mille) Ils étaient pourtant deux dehors. (Double faute nº 7)
Nous étions tous fatigués, cela faisait 5 jours que nous faisions du près dans le Rio de la Plata. L’incident nous a laissés livides et sans voix.

 

Malgré l’aide du moteur, il nous a fallu trois bonnes heures pour remonter au vent l’heure que nous venions de passer au portant avec un tout petit peu de foc roulé. Dans sa grande sagesse, la Nature avait décidé d’une dernière avanie pour assécher notre orgueil en faisant refuser le vent jusqu’à le positionner exactement dans l’axe du port. La framboise sur le gâteau.