Paluch, 31 ans

 

Notre traversée du Maroc au Cap Vert fut l’occasion d’une vidéo dont le personnage principal était Paluch. Ce globe-trotter polonais est aussi blogueur. Son dernier billet parle de notre croisière. Je vous propose une traduction des meilleurs passages de son texte pour un regard croisé sur le bord de Loïck.

Ce billet nous raconte les impressions d’un équipier qui part pour la première fois en haute mer.

 

Le blog de Paluch et le billet intégral en anglais : The first blue

 

Par Paluch :

“Hisse la grand-voile” crie Hughes contre le vent, Caroline commence à tirer sur la drisse. “Déroule le génois” à cet ordre j’ôte la bosse d’enrouleur du taquet et je commence à border l’écoute. Hughes coupe le moteur, nos oreilles ne savourent plus que le son du vent gonflant les voiles et du clapotis de l’eau contre l’étrave.

La marina d’Agadir s’éloigne petit à petit sur notre arrière. Je suis à bord du voilier Loïck, à bord de mon premier bateau-stop, à bord de ma première aventure de haute mer. [...]

 

Hughes, le capitaine de Loïck, est un homme d’une cinquantaine d’années ressemblant un peu à Tintin dans la version filmée. Caroline, quinze ans plus jeune que son mari est une fille aux cheveux châtains habituellement attachés en queue de cheval. Ils ont décidé de quitter le stress de la vie parisienne où il était photojournaliste et elle y travaillait comme vidéaste. Cela leur a pris deux ans pour préparer le bateau qu’ils ont acheté pour faire un tour du monde. Loïck est un sloop en acier de 12 m équipé, entre autres, d’un régulateur d’allure ce qui évite de barrer tout le temps. [...]

 

Premiers pas


Je pensais éprouver un peu d’appréhension lorsque nous aurions quitté la marina, mais je ne ressens rien de tel. Le seul point noir est à propos du mal de mer que je m’apprête à subir pour la première fois. J’ai navigué en Irlande avec des amis sur le bateau de Mike, un joyeux octogénaire de Claddagh. Là-bas, j’ai beaucoup appris, mais ce n’était que des sorties à la journée dans la baie de Galway. Je n’ai donc aucune expérience de la vie en bateau, des quarts de nuit, dormir dans une bannette, cuisiner en mer où tout bouge tout le temps, où rien n’est droit. [...]

 

Quart de nuit sous la lune

Le premier quart de nuit est inouï. Je reste debout dans le cockpit pendant des heures. Debout, pas assis, hypnotisé par les bonds fous du reflet de la lune sur la surface de l’eau. Cela ressembe à des milliers d’anguilles électriques prises dans une danse nuptiale anarchique. Durant la nuit, le vent tombe et je suis réveillé au matin par la vibration du moteur. Pas facile de dormir dans la pétole, le bateau bourlingue bord sur bord, je roule comme une bouteille dans mon lit qui, heureusement, n’est pas trop large.

 

Le vent, quand nous en avons, souffle de l’ouest, c’est inattendu, nous sommes donc au près. Nous pensions avoir du portant tout le temps. Le deuxième jour, je me sens un peu vaseux et mon appétit diminue légèrement, mais je m’y fais. Hughes et Caroline sont plus affectés que moi par le mal de mer. Va-t-il me tomber dessus ou suis-je né avec un estomac de marin ? [...]

 

Un bain de bleu

 

Mon capitaine est quelqu’un de très bavard, avec une bonne expérience de la navigation, aussi je cherche à m’informer autant que possible sur la vie en mer. Caroline, au contraire, apparaît plus silencieuse, plus repliée sur elle même et ma première impression fut qu’elle suivait son mari dans ses rêves. Cela prit quelques jours pour mieux la connaître, je comprends alors que l’idée de ce voyage vient d’elle. Cette fausse impression est-elle dûe à mon début de mal de mer? Il disparaît complètement le troisième jour. C’est comme si j’étais né pour être sur l’eau. [...]

 

Pain à la cocotte

Le cinquième jour, tout l’équipage retrouve la forme. Dans la matinée le vent tombe et nous décidons d’affaler les voiles et de nous offrir un bain de mer. Nous sommes à 40 milles des côtes, il y a plus de mille mètres de fond, nous sautons à l’eau. Dingue ! Quand j’ouvre les yeux j’arrive à peine à y croire.La profondeur du bleu de haute mer ! C’est un aspect de la mer que je ne connaissais pas, brusquement l’expression de “grand bleu” prend du sens. 1 […]

 

Est-ce le sixième jour ? Je n’en suis pas sûr. S’il arrive quelque chose d’inhabituel, comme un pigeon qui reste à bord se reposer pour la nuit ou le gouvernail pris dans un filet, il est facile de distinguer et se souvenir de ces jours-là. Mais les jours qui manquent d’évènements marquants se fondent en une seule énorme journée, les quarts de nuits en un seul quart géant. Peu importe ce qu’écrivent les capitaines dans leur journal de bord.

 

Le septième jour, pendant mon quart de nuit nous passons le Tropique du Cancer, cette ligne invisible que je ne peux identifier qu’en lisant le GPS. Une sorte d’excitation me gagne. Enfant j’ai si souvent vu ce trait sur l’atlas, que ma mère utilisait dans les mots croisés. J’y suis, la zone où le soleil atteint le zénith. Je sens le soleil me brûler, malgré la nuit, à travers mon T-shirt.

 

Quart de rhum

 

Mer calme, nous pouvons manger à table.

Le jour suivant nous fêtons les 100 ans de la grand-mère de Hughes. Pour l’occasion nous ouvrons une boîte de pâté Hénaff [...] Nous buvons du rhum martiniquais à petite gorgée en philosophant, le regard fixé sur la pleine lune s’élevant lentement sur l’océan. Comme si nous étions assis sur le dos d’une géante pondant son premier œuf. Moment inoubliable !

 

Depuis le neuvième jour, nous sommes vent arrière sous spi. Le vent n’est pas très fort, mais au moins il souffle constamment dans la bonne direction. Nous réussissons enfin à cuire un pain -qui embaume- avec une belle croûte. Nous n’arrivons toujours pas à attraper le moindre poisson. Aucun dauphin autour de nous, l’océan semble abandonné. Notre menu est constitué de boîtes accompagnées de patates, de pâtes ou de riz avec du chou, tout ce qui se conserve en dehors d’un frigo. L’éolienne et le panneau solaire produisent juste ce qu’il faut d’énergie pour alimenter l’électronique pour la navigation, très utile dans ces eaux de l’Atlantique où se trouve une importante route maritime.

 

Ciel d’orage

 

Nous naviguons à la frange de l'orage

Je crois que c’est le onzième jour, le soir, qu’un orage se développe loin dans notre est, près de la côte africaine. Hughes allume le radar pour regarder si la cellule principale n’est pas trop proche de nous. La couleur du ciel est tellement lugubre, pour ne pas dire effrayante quand je pense à notre insignifiance. Trois petites créatures sur un petit bateau et des milles et des milles de mer qui peuvent tout à coup devenir un enfer. Les éclairs sont si beaux de nuit, mais ils sont loin, nous pouvons à peine entendre le tonnerre. L’orage durera deux jours, nous naviguons à sa frange par une légère brise qui nous mène consciencieusement à Mindelo.

 

Au matin du treizième jour, juste après avoir ouvert les yeux, je saute de ma bannette pour la voir. Terre ! Santo Antão, la première île de l’archipel que j’aperçois à trente degrés sur notre tribord. Son sommet émerge presque à 2 000 mètres sur l’océan. Pure beauté ! Ce moment m’évoque des sentiments que les explorateurs du passé ont dû connaître, un mélange de bonheur et de curiosité. Le vent fraîchit de plus en plus à l’approche du Canal de Sao Vicente. “Prends la barre” Hughes me regarde pendant que j’ôte le pilote automatique essentiellement utilisé pour bloquer la barre sous régulateur d’allure.

- “Quand je te le dirai, mets-toi face au vent. Nous devons amener la grand-voile. Il y aura un effet d’entonnoir entre les îles.

- Ah, je vois, augmentant la pression du vent.

- Ouais. On va aussi rouler un peu de génois.”

Je pouvais sentir la pression de l’eau sur la barre. Les crêtes blanches des vagues commençaient à moutonner autour de nous. L’adrénaline me coulait dans les veines.

 

Nous avons atteint la marina de Mindelo, protégée par un port naturel autour de midi.

Pas de problèmes, pas d’avaries, tous sains et saufs.

 

 

1 Je traduis librement une expression anglaise qu’utilise Paluch “blue water” qui désigne le large, la haute mer.