Je vous propose un billet sous une forme différente des articles habituels. Une lettre à mon père. Elle aborde de façon éclectique et spontanée des observations qui ne valaient pas un article, mais qui éclaire un peu différemment notre tour au Cap Horn, donne quelques détails sur notre équipier Fabian qui ne sont pas dans les vidéos, et une divagation esthétique comme cela arrive quand on reste trop longtemps devant de belles choses.
Cette lettre fonctionne comme une sorte de off des vidéos sur les canaux que vous avez pu voir récemment.

Lien vers les vidéos de Caroline

 

 ¡Hola Padre!

 

Notre Cap Horn ce fut tout à fait cela : une balade dans les calanques un dimanche de pétole. Il y avait si peu de vent que nous l’avons passé au moteur ! Pas marrante et pas confortable, une grosse houle faisait claquer la grand-voile, un des bruits les plus détestables en bateau.

 

Le Cap Horn dompté par la technologie

Baleines de Minke dans la baie de Nassau. Au fond, le sévère archipel de Wollaston

 
Le « Cap Horn Tour » comme le nomme l’Armada chilienne est un circuit de 4 jours très surveillé par l’armée. Il part de Puerto Williams et y revient. Après une nuit dans « le village le plus sud du monde », Puerto Toro un port sympathique où on est sûr de manger des centollas, il faut traverser la baie de Nassau où a eu la chance de voir des baleines de Minke.
Arrivés dans l’après midi, on s’est planqué dans une caleta Martial dans un archipel d’une sévère beauté. L’archipel Wollaston serait superbe à visiter mais aucun autre mouillage n’était autorisé quand nous y sommes allés. Le matin, on appelle la station sur l’île Horn qui donne une observation immédiate et la prévision pour les 12 h et si tout va bien… Hop ! Il suffit de bien choisir son jour pour aller narguer le géant, la caleta Martial est à trois heures du Horn. De nos jours, les météos à quatre jours sont assez sûres, en particulier dans ces coins où les dépressions viennent de loin, sans obstacle. Pas étonnant que certains passent le Horn en planche à voile, en jet ski et autres objets flottants…
La technologie a dompté le grand mythe des marins.

 

Loïck jouant les culbutos devant un cap Horn sans vent

 
J’avais un peu honte de passer devant cette légende au moteur sur un bateau qui porte le nom de Loïck (Fougeron), lui qui a consacré sa vie de marin à défier ce cap.
Malgré la beauté de ce tour, j’ai ronchonné devant un skipper argentin de ne pas avoir passé le Cap Horn à la voile.

Fabian prend la pose.

« Va pas te plaindre ! C’est mieux comme ça ! » m’a-t-il lancé, avant de nous raconter l’histoire d’un couple d’Allemands, qui déçus par leur virée trop pépère au Cap Horn, ont voulu le repasser en sortant du Beagle par l’ouest. Ils ne sont jamais revenus.
En substance, au Cap Horn, il faut goûter le sublime amer sans faire la fine bouche.
En tout cas, même si cette balade écrit un joli point final à notre descente vers le sud, elle est loin de faire de nous des cap-horniers.
À ce propos, un habitué du Sud, Jean du Boulard, nous a cité cette phrase d’Isabelle Autissier : « Un cap-hornier c’est un marin qui passe le cap Horn d’un trait du 40º sud au 40º sud ».

 

Notre Woody Allen argentin

 
Nous sommes ensuite allés à Ushuaïa pour débarquer notre équipier Schuss, faire l’avitaillement et embarquer Fabian, un ami argentin. Il nous accompagne dans les canaux. Nous l’avons rencontré sur un bateau au Brésil. Il a été d’une gentillesse confondante pendant notre passage à Buenos Aires. Une partie de nos affaires est restée chez lui pour alléger le bateau pour la descente vers le Sud.

 

La vie à bord se passe bien. Fabian commence à se faire à l’idée de ne pas prendre une douche par jour. Les blagues vont bon train. Pour les Argentins, Les Français ont la réputation d’être sales — depuis le XVIIe siècle — ce qui n’est pas complètement faux quand on parle des gens qui vivent en bateaux, en particulier comparés à une bonne partie des Argentins qui se pomponnent toute la journée.
Ce garçon est un pur citadin de la capitale, un Porteño, une figure qui n’est pas loin de la figure du Parisien pour les Français.
Il s’habille comme un cosmonaute dès qu’il s’agit de mettre le pied dehors. Il fait semblant d’avoir peur des centollas, joue, ou pas, à pousser des petits cris quand quelque chose le surprend et se gave de sucreries. Il commente toutes les situations de façon drolatique, ce qui nous fait beaucoup rire.

Fabian, jamais où on l’attend

J’ai le sentiment d’avoir un Woody Allen argentin à bord.
Sur le plan marin, il a son brevet de patrón, comme la plupart des Argentins qui naviguent. Les Argentins ont besoin d’un permis pour prendre la barre d’un voilier. Le timonel de yate pour es eaux intérieures et rivières, Le patrón de yate jusqu’a 12 miles, enfin piloto pour toutes les navigations, ce dernier demande un an d’étude plus de la pratique.
 
Les journées sont des cours intensifs d’Espagnol. Fabian parle vite avec des traits d’humour permanents et plein d’expressions idiomatiques. Pas facile et fatiguant tenter de comprendre et de parler toute la journée une langue que l’on maitrise mal, mais, il boude si l’on passe en Français. Le niveau de Caroline s’envole, alors que j’ai l’impression de piétiner. Bien que je sache que l’on apprend par palier, j’ai la sensation d’avoir de vieilles méninges verrouillées où les mots ne rentrent que frappés à grands coups répétés.

 

Présentation de l’imprésentable

 
Aujourd’hui dimanche, nous avons tenté notre chance malgré le flux d’ouest, les GRIB marquaient 10 nœuds sur le Beagle. On est donc sorti de la grande baie de Yendegaia. Tu parles ! Il y avait 30 nœuds dans le canal, de 5.5 on est passé à 2 nœuds au moteur. La mer est courte, mais creuse. La stratégie pour passer est de tirer des bords en alliant voile et moteur. C’est le conseil que nous a donné Vahire (une belle goélette de 22 m, bien connue ici) que nous avons croisé à ce moment-là sur le Beagle allant vers Puerto Williams sous trinquette seule. Mais bon, le plus simple et le moins cher en gas-oil, c’est d’attendre. Nous nous sommes réfugiés dans la petite caleta Borracho, très bien protégée comme son nom le laisse entendre (bourrée), pour ne pas avoir à naviguer contre le vent.

 

Caleta Borracho, un abri très sûr au bord du Beagle

 

Les paysages sont magnifiques. Tu sais comment certaines géographies élèvent l’âme. C’est le cas ici. Je me souviens de mes cours d’Esthétique sur le Sublime : une présentation de l’imprésentable… Voilà une définition comme on les aime en philo, mais pourtant bien vue. Le Beau se voit, mais le Sublime donne le sentiment de montrer ce qui ne peut pas se voir. Le Sublime est une grandeur qui dépasse l’extraordinaire que l’on a sous les yeux. Le Sublime n’est pas forcément de l’ordre du Beau d’ailleurs, il est une sidération. Il montre ce que l’on sait pertinemment être en dehors de notre entendement. La puissance de la nature, par exemple, en voyant un orage. Pour le croyant, c’est Dieu que l’on ressent dans le Sublime. La théologie a si bien analysé ce sentiment qu’il se décrit particulièrement bien avec le vocabulaire du religieux. Mais pas besoin de croire pour éprouver la transcendance et prendre un plaisir vertigineux devant le paysage.
 
Il pleut beaucoup depuis une semaine, nous on trouve ça normal pour la Patagonie, mais les gens d’ici disent que c’est un été pourri. Il est plus froid et pluvieux que d’habitude. Il y a un côté Vaucottes(1) en hiver, on s’habitue vite.
Un grand abrazo.
 
Hughes
 
Note
 
1/ Une valleuse en Normandie, près de Fécamp où ma famille passait les vacances quand j’étais enfant.

 

Des tableaux naturels qui rappellent l’expressionnisme abstrait.