Skip to Content

Category Archives: Argentine

Fin del mundo, principio de todo

Par

 


Naviguer en Terre de Feu : il faut le reconnaître, en fait, c’est une expérience indicible.

 

Cliquer pour agrandir

Que dire de notre vagabondage dans les canaux fuégiens ? Je ne trouve pas les mots.

J’aimerais être Franscico Coloane (1) pour transmettre la splendeur brutale que nous avons éprouvée en flânant dans le Beagle. Alors plutôt qu’abuser de superlatifs extatiques et attendus à longueur d’articles sur les reflets bleutés des glaciers et les mouillages spectaculaires, nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix.


Ce billet et le suivant (fait d’images seulement) vont donc clore notre voyage en Terre de Feu. Ensuite le blogue passera aux îles Malouines.
Au fond, le silence est aussi une bonne façon d’exprimer le sentiment qu’on éprouve à vagabonder en bateau sur Onashaga (2).
 

“Nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix”. Caleta Coloane.

 

Une flânerie contemplative

 

Cette dérobade demande quelques explications :
L’angle pratique de nos navigations dans le Sud a été traité dans plusieurs articles et vidéos avec ses mouillages en araignée, ses williwaws, le kelp, l’enjeu de l’annexe, la pêche, le chauffage, les papiers, les cartes, les bateaux

Ces petites choses : boire l’eau d’un torrent qui coule du glacier

Les quelques rencontres dans ces déserts humains ont aussi fait l’objet de billets et vidéos. Nous avons même tenté de passer par écrit la magnificence de la faune, la flore et du paysage – un exercice toujours frustrant tant on sait le peu que l’on transmet de ce qu’on a reçu.
Après notre frayeur à la caleta Sonia, nous avons été prudents et nos navigations ne présentent plus d’anecdotes particulières. La dernière vidéo sur les canaux de Caroline résume bien notre flânerie contemplative.

 

Une épiphanie diffuse

 

En résumé, entre le blogue et les vidéos nous avons le sentiment d’avoir « couvert » honnêtement notre navigation en Patagonie. Ce vilain mot du jargon journalistique trahit bien l’insuffisance que j’éprouve face aux comptes-rendus de notre voyage dans le Sud. Dans le verbe « couvrir »,  j’entends aussi le sens d’« occulter ».
Au fond, aucun de nos reportages ne traite de l’essentiel de ce voyage, car il est informe et intime : c’est une épiphanie diffuse qui nous envoûte lorsque l’on se retrouve seuls dans la nature primordiale de la Terre de Feu.

 

Même les images ont parfois du mal à d’écrire les ambiances du Sud, comme l’omniprésence du vent.

 

Pour rire

 
Essayons quand même d’en dessiner le contour, pour rire, comme disent les enfants :
La beauté des paysages ne suffit pas à expliquer ce qu’on ressent. Splendeur. Il faut ajouter l’aspect virginal. Émerveillement. Et la violence de cette nature insoumise. Stupeur. Elle lave nos petites têtes de l’arrogance humaine. Humilité. Ici, on n’est pas grand-chose, un peu comme en pleine mer. Et si les choses tournaient mal ? Effroi. Un sentiment qui renforce les liens avec le bateau. C’est lui qui nous offre le privilège d’être là. Harmonie. Pour arriver ici, le bateau et l’équipage ensemble ont traversé les mers. Fierté. On est au bout du monde. Solitude. Face à soi-même. Existence.
« Fin del mundo, principio de todo » la grandiloquente devise d’Ushuaïa n’est pas mal trouvée.(3)

 

Un jour de mauvais temps.


 

Si je n’avais pas peur de vous lasser en déviant vers un lyrisme ampoulé, on pourrait jouer à ce jeu pendant un bout de temps sans épuiser le plaisir paradoxal de vivre en bateau au sein de cette nature sauvage.

 

L’émerveillement ou l’ennui

 

Au fond, le vagabondage dans le Beagle est une expérience intime et sérieuse. Une grande partie du plaisir est contemplatif. Les caletas offrant des possibilités de grandes balades ne sont pas si nombreuses, la végétation est vite impénétrable. Et quand le mauvais temps s’annonce avec ses trombes d’eau glacées, on ne peut quasiment plus sortir du bateau.
À moins de grosses dispositions pour la lecture, les jeux de société et la méditation, l’ennui guette. Certains bateaux malchanceux avec la météo nous l’ont avoué carrément.

 

Parfois, on se sent loin du monde d’aujourd’hui.

La question s’est posée pour nous lorsque, plus tard, j’ai invité ma famille à bord. Quand ma sœur à proposer de venir avec sa fille de treize ans, nous nous sommes sérieusement demandé si c’était une bonne idée. L’ado a plaidé sa cause et les quinze jours que nous avons passés avec elle nous ont montré notre erreur. Quel plaisir de lire l’émerveillement dans ses jeunes yeux !

 

Demi-tour !

 

Trêve de discours sur la fascination qu’exerce le Sud, voici juste un fait :
Deux mois après être arrivé en Terre de Feu, nous sommes partis d’Ushuaïa dans le but de rejoindre Punta Arenas pour revenir dans l’Atlantique par Magellan et remonter vers le nord avant l’arrivée de l’hiver.
Comme c’est la route, nous avons commencé par caboter dans le Beagle.
Un mois est passé, si vite, malgré la pluie incessante et la neige.
À la fin de l’île Gordon, il aurait fallu prendre tout droit.
Ce jour-là, il faisait très beau. Mais comment c’est en hiver ?
Nous avons décidé de faire demi-tour et prendre Ushuaïa comme porte d’attache pour une année entière.

 
Notes :

 

1/ Franscico Coloane (1910-2002) est un auteur chilien qui est à la Terre de Feu ce que Jack London est au Grand Nord. Gaucho et marin avant de devenir journaliste et écrivain, l’essentiel de son œuvre conte les terres et les mers australes. Le recueil de nouvelles « Cap Horn » est à lire absolument.
 
2/ « Le canal des Onas » ou « canal des chasseurs » tel que l’appelaient les Indiens Yagáns avant que les blancs le rebaptisent Beagle. Ceux qui utilisent ce mot de Onashaga pour désigner le Beagle induisent l’idée d’un devoir de mémoire envers les Indiens autochtones massacrés par les colons.
 
3/ La phrase se traduit par « Bout du monde, commencement de tout », mais on pourrait aussi lire « Fin du monde, principe de tout », car les mots « fin » et « principio » en espagnol recouvrent les sens de bout et de fin en français pour le mot « fin » et début et principe pour « principio ».

 

“Un sentiment intime”

 

Le ponton de bois d’Ushuaïa

Par

[De retour à Buenos Aires, en longue escale, nous travaillons sur le matériau 
glané dans le Sud que nous n’avions pas eu le temps de traiter pendant nos
navigations. Cette série de billets dans les canaux accompagne quatre vidéos
de Caroline, à paraître.]


Trois Yachts Club accueillent les voiliers dans le Beagle. Notre départ dans les canaux fuégiens est l’occasion de faire le tour des ressources locales.

(lien vers le paragraphe d’infos pratiques)
 
Nous quittons Ushuaïa avec soulagement et excitation. La ville nous a échappé, dévorés par la fièvre de la prochaine navigation. Comme pour la plupart des bateaux de passage en été, ce fut une escale technique. Neuf jours pour préparer deux mois d’autonomie dans les canaux fuégiens. Dans une ville inconnue, c’est peu.
Toujours la même routine. Liste des besoins du bateau, localisation des ressources locales — les moins chères possible, puis ce sont les corvées de courses, de rangements, de réparations, de vidange, de pleins, entrecoupées de pauses au café pour envoyer les courriels. L’internet du club ne fonctionne pas.
 

Pare-battages explosés


Le ponton de bois de l’AFASYN (infos) où la plupart des bateaux accostent fait face à la ville. Le club nautique rallie le centre par une grande virgule de terre poussiéreuse dont les vents dominants saupoudrent la baie.

 

Au milieu de la baie d’Ushuaïa, le Saint Christopher échoué fait partie du paysage.


Ushuaïa s’étend sur 10 km entre mer et montagne. Trois longues rues bien achalandées courent le long des courbes de niveau. La petite chaine de sommets à pointe blanche qui entoure la baie semble avoir été dessinée par un enfant appliqué. Malgré une circulation dangereuse, j’aime parcourir en vélo ce panorama grandiose ― quand la lutte contre les rafales ne transforme pas la balade en ascension du Ventou. L’autre ponton appartient au club Nautico, où nous avons passer l’hiver à découvrir le charme discret de la vie à Ushuaïa,  j’en parlerais dans un autre billet (infos).

 

Les voiliers de charters et privés s’arriment à couple les uns des autres, souvent sur trois ou quatre rangs de part et d’autre du ponton de l’AFASYN.

 

Loïck au ponton de l’AFASYN, jour de calme. Casier paré sur la plateforme.

 

Bagages, fûts de diesel, caisse de vins, cageots de légumes et autres victuailles, tous sont tirés à bras d’homme sur les madriers disjoints dans une noria de chariots cahotants. Les équipiers de toutes les nationalités embarquent ou débarquent sous le regard envieux des trekkeurs, bourlingueurs et globe-trotters en tous genres qui arpentent l’appontement dans l’espoir d’un embarquement pas cher. En été, l’atmosphère industrieuse de ce « ponton nodal » du Grand Sud n’est pas toujours détendue ; le vent du nord, le plus furieux, souffle travers à la structure. Au vent, on compte plus les pare-battages explosés.

 

Une arme de gros calibre

 

Vent, neige, mer, montagnes, forêts, une nature omniprésente en ville.

 

Rencontrer les bateaux habitués des lieux n’est pas seulement un plaisir, mais une nécessité pour glaner les infos sur la ville et la route à venir. Malgré leurs agendas serrés, les professionnels trouvent toujours un moment pour s’assoir autour d’une carte de la région et distiller les conseils indispensables aux nouveaux arrivants.

 

Loïck est plus que plein. Une kyrielle de petits bidons de 5 litres, récupérés dans les pressings, courent sur le pont. Même le plus simple des jerricans de 20 l était hors de prix. Une demi-tonne de diesel : de quoi se chauffer pendant un mois et faire les 320 milles au moteur pour arriver à destination, Punta Arenas ; s’il le fallait.

Caroline a trouvé un pécheur qui nous a vendu un grand piège à centollas. Un mètre vingt de diamètre, 60 cm de haut. Une arme de gros calibre impossible à ranger, mais qui devrait nous fournir en chair fraiche dans les canaux. Ici, la traine ne donne rien.

 

Par sud-est, ne pas hésiter sur la taille des pare-battages.

« Les Français, c’est comme les Chinois… »

 

La grosse ambiance entre bateaux est sur l’autre rive du Beagle, à 25 milles de là, sur le Micalvi à Puerto Williams (infos), une ville de garnison sur l’ile chilienne de Navarino. Ici, la plupart des voiliers reviennent de mer ou bien attendent une fenêtre pour partir. Les équipages ont le temps.
Le Micalvi est un cargo des années trente, échoué pour servir de Yacht Club. Son carré et sa timonerie à l’étage abritent un bar au plancher en dévers, fameux pour sa tendance à la fête. Les drapeaux de tous les pays qui fond la décoration du bar sont à l’image de la faune de voileux et de trekkeurs qui sifflent des canettes bière « Austral » et des flutes de piscos sour. On y parle toutes les langues du monde, et souvent le français. « Les Français, c’est comme les Chinois, ils sont partout », me faisait remarquer un Argentin.
Ici, il y a largement plus de Français que de Chinois.

 

L’escale à Puerto Williams est obligatoire tant pour aller au cap Horn que dans les canaux. Les autorités chiliennes surveillent la zone avec attention et demandent aux bateaux une clearance pour naviguer dans leurs eaux. Au-delà des problèmes de frontière avec les Argentins, il se dit que les Chiliens aimeraient concurrencer Ushuaïa en matière de tourisme nautique dans la région. Un port est en projet.

Nous quittons la chaleur humaine de Puerto Williams après une belle fête avec des alpinistes québécois de retour d’Antarctique. Face à nous, les fameux canaux de Patagonie, une nature sans hommes.

 

(lien vers haut de page)

 

Infos Pratiques :

Trois clubs nautiques accueillent les voiliers dans le Beagle :

Ushuaïa (Argentine)

Ville bien approvisionnée.
Deux types de gasoil : l’Eco, pas cher de moindre qualité (ne pas mettre dans le poêle, gèle facilement), l’Euro à peine plus cher, meilleur, mais pas toujours disponible.
Une entreprise de gaz charge les 13kg françaises.
Envoi de marchandises à partir de l’Europe compliqué et peu sûr (préférer les Malouines).
Argent : Comme partout dans le monde pour le taux officiel.
Uniquement avec des dollars en billets pour le taux officieux (pas avantageux pour les euros) – le choix du marché parallèle fait débat.

 

Le club propose l’échouage ou la sortie d’eau

1/ Club AFASYN, Ushuaïa.

clubafasyn[at]speedy.com.ar,
tel +54 2901 437842
Club préféré de la plupart des bateaux à Ushuaïa.
Confort : Eau, électricité (payée en sus, chère), douches, toilettes, machine à laver à dispo, bibliothèque, salle commune, internet ne fonctionne pas au ponton et mauvais au « club-house ».
Technique : amarrage au ponton ou à couple, corps-mort (à faire vérifier par un plongeur) pour laisser le bateau, sortie d’eau jusqu’à 14m ou échouage au ponton avec la marée. Petit chantier avec équipe technique aguerrie. Récupération des fluides moteurs usagés.
Gasoil : Prêt de fûts de 200 litres à charger sur une camionnette louée en siphonnant le fût à partir du ponton (une mission). Ou bidonnage en traversant la baie avec l’annexe pour se rapprocher d’une station un jour de beau temps.
Prix moyens.

 

Coup de nord dans la baie vu du Nautico

2/ Club Nautico, Ushuaïa:

Tel du trésorier en 2014 :
Livio +549 2901 61 7007 (mobile et WhatsApp)
Juste un beau ponton près du centre accessible aux bateaux calant moins de 2 m
Confort : Eau, électricité, bon internet (tout compris). Pas de sanitaires.
Technique : Amarrage au ponton très sûr sauf par fort vent E et SE. Une seule bonne place pour laisser un bateau calant moins 1,6 m.
Prix : Le moins cher des trois.
 
 
Puerto Williams (Chili)

Gasoil de bonne qualité à quai avec accord de l’Armada, prix européen.
Gaz : uniquement les bouteilles chiliennes.
Internet lent dans toute la ville.
Avitaillement : Peu de frais et en général plus cher qu’à Ushuaïa, mais certains produits sont meilleurs et moins chers comme les pâtes ou de délicieuses moules séchées et fumées -pour les risottos.
Argent : un distributeur de billets.
Mise à jour du 29 sept 2015 Un travel lift de 35 T devrait entrer en fonction en novembre 2015, le port ouvre le 25 oct. Info selon une source locale qui m’a conseillé de ne pas être trop précis sur les dates… Donc à vérifier pour cette saison.

 

Le Micalvi, le club généralement choisi pour l’hivernage

3/Le Club Micalvi, Perto Williams:
 
Page Facebook : Micalvi Yacht Club
Excellente ambiance.
Confort : Eau, électricité (en sus), douches, toilettes. Faible internet au bar en WiFi. L’ordinateur du club à disposition avec un débit un peu meilleur, mais ce n’est pas là que vous regarderez un film en streaming…
Technique : Bateau à couple ou sur corps-morts. Très bon lieu d’hivernage. Pas de chantier
Prix moyens.
 

Capitaine, une garde partagée

Par

[Comme je l'expliquais dans le billet précédent, le blogue revient en Terre de Feu pour livrer quelques billets que nous n’avions pas eu le temps d'écrire sur place.]
 
Sur beaucoup de bateaux, la vie en grande croisière semble accentuer la différence homme/femme pour revenir à des formes traditionnelles de la distribution des tâches. Plus nous descendions vers le Sud moins cette idée se vérifiait. Quand la mer se fâche, les femmes montent sur le pont.

 

On sait qu’en haute mer, la femme est l’égale de l’homme. La course au large a même montré qu’une femme peut être meilleure qu’un homme à dompter un monstre mécanique dans des vents tempétueux.
Pourtant, sur les voiliers de grande croisière, la plupart des équipages mixtes semblent figés dans un schéma homme/femme datant des années 50.
Aux hommes le bateau-machine, aux femmes le bateau-foyer.

 

« Pas besoin de Capitaine »

 

La division des tâches techniques et ménagères selon le sexe fait de la grande croisière, soyons francs, un des bastions tranquilles du sexisme. L’âge moyen des équipages accentue certainement le phénomène.
 
Sous le prétexte utile du capitanat ̶ soi-disant vital à la bonne marche d’un bateau, Monsieur peut légitiment goûter aux prérogatives de l’ancien régime dès qu’il a réussi à s’emparer de la place de skipper. S’il est en plus le seul propriétaire du navire, le pouvoir est absolu.

 

Aussi, il est assez curieux et rafraîchissant d’entendre Max déclarer : « Dans notre cas précis on sait maintenant qu’il n’y a pas besoin de capitaine. L’initiative revient à celui qui est dehors. »

 

Flores, un Damien 40 que Max et Fanny ont emmené dans le Beagle depuis Tahiti.

 

Pile ou face ?

 

Fanny et Max se sont rencontrés sur le Bel Espoir, où ils naviguaient comme équipiers. Elle terminait l’Hydro à Marseille, lui au Havre. Tous les deux sont moniteurs fédéraux de voile. Alors, lorsque le couple acheta un Damien 40 pour naviguer dans le Grand Sud, la question se posa : qui serait le capitaine ? Elle, la Bretonne ou lui le Normand ? Ils jouèrent à pile ou face. Max gagna.

 

C’est pourtant Fanny qui tient la barre pour amarrer Flores juste derrière Loïck, et c’est elle qui signe les rôles d’équipages qu’exigent la Prefectura argentine ou l’Armada chilienne.
Max poursuit : « Quand il y a du monde sur le quai, j’aime que ce soit elle qui manœuvre. Je me délecte des réactions des “vieux mâles”. À Puerto Williams, une jeune femme aux commandes, cela a beaucoup étonné les Chiliens, tant et si bien que le chef de l’Armada voulut un selfy avec La Capitana. »

 

Fanny, les mains dans le moteur

La confiance en soi

 

Comme un peu gênée de la déclaration de Max, Fanny intervient : « Je n’ai pas confiance en moi, en état d’urgence la décision revient à Max. »

Mais Max ne veut rien lâcher, il se tourne vers moi : « Fanny a une tendance à se déprécier », Fanny hoche la tête, il se tourne vers elle : « Ce projet te donne une meilleure perception de toi même… Non, c’est toi la plus rigoureuse. »
Max rappelle que la dernière vidange a été faite par Fanny « et on n’y a pas pensé plus que ça ».

 

Cette discussion avec Max et Fanny touche un point régulièrement évoqué dans le rapport homme/femme en grande croisière : la confiance en soi.

 

Le manque de confiance en soi en bateau est plus facilement avoué par les femmes que par les hommes que nous avons rencontrés. La culture masculine tire dans l’autre sens : l’excès de confiance en soi des hommes dès qu’il s’agit de conduire un engin.

 

Max et Fanny : « L’initiative revient à celui qui est dehors. »

Coup de griffe

 

Laissons la discussion sur les causes de ces différences, force est de constater que généralement, en bateau, comme en voiture, c’est monsieur qui conduit. Aussi ne faut-il pas s’étonner que beaucoup de compagnes boudent les sorties en mer tant les garçons s’accaparent vite et entièrement le jouet bateau.

 

Bon nombre de skippers masculins me demandent : « Qu’est-ce qu’il TE reste à faire sur TON bateau ? Quand est-ce que TU pars ? » Cela en présence de Caroline qui boue de rage de se voir niée, elle et 50 % de ses parts du bateau.
 
Ou encore : « Hughes est là ? J’aurais besoin d’un tournevis. »

Une habitude tellement bien ancrée que mes interlocuteurs tombent des nues quand ils sentent la piqure du coup de griffe de rappel.

 

Fanny s’agace aussi lorsque Max est systématiquement choisi comme interlocuteur des sujets techniques et remarque que même dans son métier, on a tendance à lui proposer la passerelle plutôt que la machine.
Elle avoue ne pas avoir un goût immodéré pour le bricolage, c’est pourtant en la voyant dans le mât avec la perceuse sans fil que j’ai eu l’idée de cet article, et c’est de nouveau elle qui déposait l’alternateur pendant que Max cuisinait les lasagnes que nous allions tous déguster le soir.

 

Une grande polyvalence dans le couple pour préparer le bateau pour l’Antarctique.

 

Polyvalence dans les mers difficiles

 

Pour les besoins de l’article, j’insiste sur les capacités techniques de Fanny, mais la réalité du couple est plus équilibrée. Comme souvent dans les bateaux que nous avons croisés dans le Sud.

 

Le fait dont je veux parler ne repose sur aucune statistique, mais j’ai le sentiment que plus nous avons descendu les latitudes australes, plus la ligne de parage sexué des tâches à bord avait tendance à s’estomper.
Ce qui est assez logique : naviguer en équipage réduit dans des conditions difficiles pousse à la polyvalence.

 

En proportion, nous avons plus souvent rencontré des femmes skippers ou des bateaux commandés à deux comme le décrit ce billet du blogue de Skol « Skipper à deux ».
Beaucoup de femmes aiment les navigations australes, elles sont nombreuses à courir ces mers, et lorsqu’elles ne sont qu’équipières, ce sont des marins de premier plan.

 

Skol en Patagonie, skippé à deux.

 

Aux Malouines, nous avions rencontré Kirsten, équipière sur Pelagic, une jolie blonde qui se présentait toute souriante : « Habituellement, je suis skipper. Mon métier, c’est de livrer des catamarans Léopard entre l’Afrique du Sud et l’Australie.

— Plutôt en été, non ?
— Je l’ai fait qu’une fois en hiver. Les bateaux arrivent souvent endommagés.»

 

 

Loïck, le non-retour

Par

Mise à jour du 21/10/2015 en forme de droit de réponse :
À la lecture de ce billet, les personnes en charge de notre petit port n’ont pas été très heureuses que l’on puisse penser que ce lieux fut toujours “un port pirate”.
Les responsables m’ont expliqué qu’ils avaient passé 5 ans d’efforts, engageant avocats et comptables pour payer une redevance à la Province de Buenos Aires afin de donner à cet espace un cadre légal. Cela a permis de sanctuariser une marina aux prix modiques pour des gens à revenus modestes.
En effet, mon billet manquait de clarté sur ce point. Si cette partie du port fut bien surnommé Puerto Pirata, elle est maintenant un club officiel nommé Club Puerto San Isidro. La partie où nous sommes n’est donc plus squattée mais louée à la Province de Buenos Aires.
J’ai donc corrigé quelques mots du texte pour soit en adéquation avec la réalité que je connais mieux aujourd’hui, en particulier en remplaçant Puerto Pirata par Puerto San Isidro lorsque cela était pertinent.
Au-delà de notre quai, la description que je fais dans ce billet reste valable pour le reste du port.

 

Sur un coup de tête, Loïck reporte son départ pour l’hémisphère nord.

 

« C’est n’importe quoi… », me murmure Caroline avec un sourire dans la voix.
— Il y a deux jours tu me disais que tu aimais ce coin, lui dis-je, que tu resterais bien ici, que tu n’avais pas envie de rentrer en France…
— Oui. Mais tu sais bien ce que je veux dire… »

 

Oui, je sais bien ce que tu veux dire Mon Amour, ce n’est pas sérieux de changer d’avis, de vie à la dernière minute. Chez moi aussi, notre choix fait naître un fond d’inquiétude mélangé à une douce exaltation pour ce qu’il va arriver. Ce sentiment double, c’est la marque du désir.

 

Une ombre tristounette

 
Carénage terminé, arbre contrôlé, hélice équilibrée, gréement et voiles vérifiés, les bocaux de ratatouille et de compote maison s’entassaient dans les coffres, même les moulinets de pêches étaient armés de leurres. Loïck était prêt pour remonter dans l’Atlantique Nord, prendre la route du retour.
Une soirée avec Jorge a tout changé. Nous restons à Buenos Aires.

 

Mise à l’eau après un carénage au Club Barlovento

 

Il planait une ombre tristounette sur l’idée de rentrer. Trois ans et demi que nous sommes partis de France, cinq ans que nous vivons à bord. Pas de regrets, ni d’envie de terminer notre vie nomade. C’est le réalisme économique qui traçait la route du retour.

 

“Puerto Pirata”

 

Pour cette escale à Buenos Aires nous avions réussi à trouver une place dans un petit port que les gens d’ici surnomment “Puerto Pirata”. Un squat de bateaux, voiliers pour la plupart, amarrés aux rives de l’ancien bassin d’une sablière abandonnée. Les silos servent d’habitations précaires. Les quais sont publics et populaires. Toute la zone, au cœur d’une banlieue chic de Buenos Aires, a mauvaise réputation. Un membre distingué du Yacht Club de Barlovento nous assurait qu’un ketch s’y était fait voler ses deux mâts.

 

Le Club Puerto San Isidro, un petit port populaire et sympathique au nord de Buenos Aires.

 

Notre sentiment est à l’opposé de ces rumeurs. Les quais de “Puerto Pirata” vivent sous la vigilance discrète des habitués. Riverains et propriétaires de bateaux ont organisé la régularisation des amarres. Les places sont comptées. Pour pouvoir amarrer Loïck il nous a fallu promettre, jurer, de ne pas rester plus d’un mois et payer un petit loyer de 90 euros/mois. Pour cette somme, pas de douches ni même d’eau au ponton, mais une place et de l’électricité.

Les habitués se retrouvent tous les soirs sur les marches du quai.

 

Buena onda

 
Une aubaine ce lieu. D’abord parce qu’il y règne une vie de village débonnaire loin du côté guindé des Yacht Clubs, ensuite parce que l’emplacement le moins cher que nous avions trouvé avant celui-ci coûtait 400 euros/mois. Une somme trop lourde pour imaginer rester à Buenos Aires à tenter de renflouer la caisse de bord — un projet pas très réaliste, mais qui nous tentait.

 

Mais voilà qu’hier soir, Jorge qui vit à quelques bateaux de nous passe pour l’apéro. La discussion roule jusqu’à ce qu’elle aborde notre départ. « Pourquoi vous ne restez pas un peu à Buenos Aires ? » demande-t-il ingénument ?
- Parce que l’on ne peut pas rester à Puerto San Isidro et que les autres clubs sont trop chers.
- On vous fera de la place, vous êtes buena onda.

 

Daniel et Géronimo gèrent les quais avec bienveillance.


 
 

« C’est la mer »

 

Buena onda. Cette jolie expression nous a poussé à faire de nouvelles extrapolations beaucoup plus exaltantes que rentrer-et-trouver-du-travail. Sûrement moins payantes sur le plan économique.

Travailler dans un pays qui subit encore les contrecoups de la faillite de 2001 avec un statut de travailleur clandestin, en effet, c’est « n’importe quoi ».
Mais, c’est encore de l’inconnu, encore du voyage.

 

De toute façon, nous en avons du travail, avec la France. Écrire et monter le matériel que nous avons moissonné dans le Sud peut parfaitement se faire ici. Nous avons donc décidé de reporter notre départ à la saison prochaine, en mars 2016.

 

Caroline a trouvé un réparateur pour sa précieuse caméra, le devis, vient de lui être donné par téléphone : 280 dollars. Très correct. C’était le stabilisateur d’image. « Je ne m’en sers jamais », s’est-elle défendu.
« C’est la mer », lui a répondu le technicien.

Beaucoup de « classiques » dans notre port comme dans la flotte des bateaux argentins.

 

« Tu veux le faire ? »

 

Ainsi nous avons fait notre demande officielle à Daniel et Géronimo, les responsables de ce quai anciennement squatté. Ils nous ont demandé une semaine pour nous répondre, le temps de consulter les voisins.
Nous avons finement été cooptés.

 

 

Jorge est revenu boire l’apéro au bateau, il était avec un ami surnommé Ruso (Russe). Après avoir célébré avec enthousiasme notre non-départ, la conversation vagabonde jusqu’à ce que Caroline s’aperçoive que Ruso, sous ses faux airs de mafieux, est cameraman.
 
On a beau être née chacun d’un côté de la Terre, on a toujours beaucoup de points communs avec les gens qui exercent le même métier que vous. À tel point qu’avant de partir Ruso se tourne vers Caroline et lui propose :
« Il y a un petit spectacle à filmer pour l’Académie du Tango, je ne peux pas le faire et j’ai trouvé personne. Cinq cents pesos pour deux heures… sans montage, tu leur donnes les rushs. Tu veux le faire ? »

 

À dix minutes de Puerto San Isidro commencent les splendeurs du delta du Paraná.


 

Servitudes volontaires

Par

 

Le point sur le voyage et les publications du blog.

 

Le Blog boude. Le Voyage lui avait promis que l’on s’occuperait de lui dès que l’on arriverait près d’une source d’internet, mais les priorités ont encore changé. C’est le Bateau qui, comme toujours, passe en premier. Cette fois encore, le Moteur accapare l’attention.
Ils sont nos nouveaux Maîtres.

 

Un grand pas vers la Liberté

 

Lorsque nous sommes partis en bateau, nous avons cru faire un grand pas vers la Liberté. Ce n’était pas complètement faux. Nous nous sommes affranchis du pire des maux : l’Ennui et sa copine la Routine et toute leur marmaille de Petites Habitudes. Non pas que l’on souffrait beaucoup, ce cancer n’est pas douloureux. Il hypnotise lentement avant d’étouffer définitivement le patient — bien nommé — dans une attente interminable.

 

Les images d’illustration de ce billet sont autant de sujets pendants. Ici : notre apprentissage des nav. du Sud.

 

Voyager est une cure radicale à cette famille de maladie, un remède bien connu. Mais en partant sur la mer, avons-nous bien mesuré combien notre nouvelle Liberté serait en fait de nous soumettre à de nouveaux Maitres que nous avons choisis ? Faut-il les citer ? Dans quel ordre ?

Autre histoire : Le chat perdu aux Malouines

 

Avide de sacrifices

 

Difficile de savoir qui est à la tête de ce nouveau royaume. Il est souvent impossible de comprendre lequel il faut servir en premier. Le Bateau demande beaucoup de soin, c’est un seigneur exigeant parfaitement capable d’entraver durablement son suzerain, le Voyage. Tapie dans l’ombre, modeste, la Caisse de Bord fait croire qu’elle ne décide de rien, mais tous en dépendent. Fragile, elle doit être manipulée avec une extrême précaution. La Nature, elle aussi commande à toute une troupe de demi-dieux turbulents comme la Mer et le Vent que l’Équipage, sujet soumis, doit sans cesse supplier de ne pas se mettre en colère.

 

En partant sur la mer nous avons quitté le monde moderne pour vivre, comme les anciens, à la merci d’un Olympe versatile avide de sacrifices.

 

Échouage ou échouement ?

Un autre petit tyran

 

Encore une fois nos Princes se chamaillent.
Le Voyage doutait. Atlantique ou Pacifique ? La Caisse de Bord a été très claire : il n’est pas question de passer dans le Pacifique avant d’avoir nourri son petit corps maigre et affamé.
Le Voyage encore jeune — il n’a que trois ans — ne veut pas rentrer et trouve les exigences de la Caisse de Bord sans intérêt, limite sordide. Un compromis a été trouvé. Loïck, malgré son envie naviguer ne passera pas dans le Pacifique, mais pourrait rentrer par la route des écoliers : la Mer des Caraïbes. Dans son for intérieur, le Voyage espère encore qu’il se trouvera sur la route de quoi calmer la faim de la Caisse de Bord.

 

Le Blog, un autre petit tyran, trépigne. Cette situation confuse lui a déjà assez porté tort. Il considère que ces derniers mois de navigation dans l’Atlantique Sud, sans pouvoir se connecter à Internet, constituent un cas de maltraitance caractérisé. Maintenant que nous sommes arrivés à Buenos Aires, il exige l’attention de l’Équipage — ce qui lui vaut une remarque aigre du Voyage pour lui faire remarquer qu’il lui pique déjà pas mal de temps et qu’il faudrait voir à ne pas inverser les priorités. Les Vidéos prennent le parti du Blog en rappelant qu’il contribue à la Caisse de Bord. La caméra est cassée, les Vidéos savent qu’il faut flatter l’avaricieuse pour la faire réparer.

 

Mécanique des femmes à bord

La mer, jusqu’au plancher

 

Pour gagner notre panthéon à sa cause, le Blog égraine nos dernières histoires de voyage comme autant d’arguments ; par exemple : la rencontre de ce couple de jeunes marins si également qualifiés qu’ils doivent tirer à pile ou face pour savoir lequel des deux sera le skipper du bateau qu’ils viennent d’acheter ; ou bien cette jeune femme qui convoie des catamarans entre l’Afrique du Sud et l’Australie, y compris en hiver ; ou encore ce couple de Chine Populaire qui achète un 50 pieds pour se marier en Antarctique alors qu’ils n’ont jamais navigué ; et va-t-on enfin parler des navigations de Loïck dans les canaux chiliens ? Aux Malouines ? Et le long de la côte argentine ? Il y a pourtant de quoi faire : la manche des légumes chez les jardiniers de Port Stanley, les fils de l’éolienne qui crament sous la furie des vents, la mer qui envahit Loïck jusqu’au plancher…

 

Des tatous braqueurs au pique-nique

La Caisse de Bord blêmit

 

Loïck frémit d’orgueil à cette idée qu’on parle de lui, mais son capricieux rejeton, le Moteur, a reçu un coup dans l’hélice et demande une sortie d’eau pour un équilibrage. Là dessus la Nature vient rappeler que si l’on veut remonter les côtes du Brésil, il faut passer avant fin juillet. Carénage, passage de l’arbre chez le tourneur, équilibrage, avitaillement, adieux aux amis argentins, 2500 milles de navigation, les deux prochains mois devraient être bien occupés. La Caisse de Bord blêmit devant ces nouvelles dépenses pendant que le Blog, son seul allié objectif, se voit bâillonné.

 

Afin de ne froisser personne, L’Équipage veut terminer ce mot d’allégeance au Blog, en lui demandant d’être patient. Nous sommes toujours ses serviteurs dévoués, mais les maîtres de notre maître nous ont fait mander.

 
Ainsi va la Liberté en mer, faite d’une multitude de servitudes volontaires.
 

Le Phare du Bout du Monde, tout un symbole

Par

mise à jour le 18/05/2015 ajout des images

 

Une lueur d’espoir dans un monde hostile.

 

« Le phare du bout du monde » est construit au bout de l’Amerique du Sud : à l’est de l’île des États, une ile au sud-est de la Terre de Feu. Un Ouessant austral à 54 degrés sud. Il ne sert plus à la navigation. En fait, il n’a jamais vraiment servi à la navigation, il est mal placé sur la Punta Lassère, trop enfoncé dans la baie San Juan de Salvamiento.
Il est pourtant utile : il éclaire un monde hostile d’une lueur d’espoir.

 

L’île est désertée en 1902

 

Ce modeste édifice octogonal tient plus de la baraque que du phare. Huit mètres de diamètre, six mètres de haut. Sur le toit en tôle en pente douce est planté un globe de 40 centimètres de rayon qui donne à l’ensemble un air de yourte persane sortie de l’imagination de Tim Burton. À l’origine, en 1884, ce globe devait être placé en haut d’un mât pour servir d’amer remarquable. La puissance des vents a calmé les ambitions des ingénieurs. (1)

 

“Le phare du bout du monde” est situé au nord-est de l’île des États


 
En 1902, la sous-préfecture argentine abandonne cette ile hostile et se replie sur Ushuaïa.
C’est Jules Vernes qui lui a donné ce titre : « Le phare du bout du monde » dans un roman éponyme.

 

Un vrai refuge

 

Le livre d’or et son tampon accueillent le visiteur

 

Il faut un bateau pour aller voir ce phare dans cette ile désertée.
Le phare est fermé par deux loquets qu’il suffit de tirer, sur la porte que l’on pousse est sculptée une baleine blanche. La quête symbolique d’Achab rôde dans ces eaux.

Sous la solide charpente, à gauche, une grande table en bois, c’est la première chose que l’on voit. Dessus, juste un grand livre, deux stylos un tampon et un encrier. Le livre est ouvert à la dernière page écrite par le précédent voyageur.
Au fond, une petite cuisine avec tout le matériel. Le réchaud à gaz fonctionne, une bouilloire est posée sur le bruleur. Les placards sont pleins : de soupe, de pâtes, de boites, de maté… En haut, sur l’étagère, une bouteille de cachaça, plusieurs de vin rouge et une de mousseux.

 

Matelas, couvertures, réchaud, nourriture : le phare est un vrai refuge

 

Le phare baigne dans une pénombre éclairée par huit toutes petites fenêtres carrées distribuées autour de la pièce comme des meurtrières. Une fois les yeux habitués à cette lumière, on comprend que c’est un refuge très équipé. On furète avec un plaisir de gamin dans un grenier. Beaucoup d’outils, lampes à pétrole, bouteilles de kerdane, mais aussi de quoi dormir, matelas gonflable, gonfleur, couvertures et se laver, savon, miroir… À l’extérieur, deux futs de 80 litres récupèrent l’eau de pluie de la toiture.

 

Des naufragés pourraient vivre longtemps ici avant d’être secourus.

 

Sur la porte, un autre mythe : Moby Dick

Mais, comme nous, la plupart des visiteurs n’ont pas besoin de cet attirail. Certains objets ont de la valeur, nous avons remarqué cette très belle lampe à pression. Mais personne ne prend rien. Au contraire, il semble que chacun veuille y donner quelque chose : nourriture, boisson ou babiole. Une valise en cuir est pleine de fanions, de pavillons ou d’objets au nom des bateaux de passage.
 
Alors chacun laisse un mot et repart avec le souvenir d’avoir trouvé un peu d’humanité au bout du monde.
 
 
 
 
 

 
Note :
1/ La construction d’aujourd’hui est une réplique à l’identique en lieu et place du phare. Le projet financé par la France est né de l’utopie de André Bronner dit « Yul » qui a reconstruit l’édifice en 1999. Aujourd’hui, derrière l’une des petites fenêtres carrées, une lentille de Frenel diffuse un faisceau vers le large, alimenté par des panneaux solaires.

 

Le phare brille de nouveau grâce à « Yul » et aux dons de la France


 

Sondage aux pontons d’Ushuaïa

Par


Quel type de cartographie utilisent les voiliers qui naviguent dans le Sud ?
Suite de l’article sur les tablettes à bord.

 

Pour faire l’article sur les tablettes à bord, j’ai rencontré 23 voiliers amarrés à Ushuaïa pour les fêtes.
Au-delà de l’usage des tablettes,  j’ai pensé que les chiffres de ce mini-sondage sur des bateaux de grands voyages pourraient vous intéresser.

 

Je suis entré en contact avec presque tous les bateaux hauturiers présents, il doit m’en manquer 5 ou 6 (sur corps morts), ce qui donne une idée de la fréquentation d’Ushuaïa à un temps “T” en pleine saison. Le taux de renouvellement est important. Les voiliers restent souvent moins de deux semaines. Le temps de faire l’avitaillement et de partir en Antarctique ou dans les canaux de Patagonie.
Il doit y avoir environ le même nombre de bateaux à Puerto Williams, en face, au Chili. Je ne compte pas les voiliers locaux, plus petits, caboteurs, au moins aussi nombreux.

 

La baie d’Ushuaïa en été, une importante rotation de bateaux.

 

Quelles nationalités ?

 

Le club Nautico où est amarré Loïck

Commençons par les nationalités. Les pavillons n’étant pas toujours représentatifs des équipages, j’ai pris en compte la nationalité des skippers : 2 Italiens, 2 Espagnols, 2 Argentins, 1 Hollandais, 1 Suisse, 2 Australiens, 1 Anglais, 1 Polonais, 11 Français.
Quasiment un voilier sur deux est français .
Si l’on croise ces chiffres en séparant les voiliers de plaisance (12) et ceux de charter (11), les Français sont encore plus représentés : 60 % des bateaux en plaisance.

 

La taille importe-t-elle ?

 

Selon la même distinction pro/non pro, la moyenne de la taille des bateaux est de 15,30 m pour les charters et 12,50 m pour les voiliers en plaisance. Le plus petit mesure 10,5 m, le plus grand 22,5 m, la moyenne générale est de 13,80 m.

 

Une question d’âge ?

 

Les bateaux qui naviguent dans le Sud ont un certain âge, seuls 6 sur 23 ont été construits après l’année 2000. L’âge moyen du groupe nés au XXe siècle est l’année 1986 (6 dans les années 90, 7 dans les années 80, 4 dans les années 70).
Et à propos d’âge, le chiffre pour les skippers est de 51 ans avec beaucoup de monde au-delà de 60 ans, mais aussi quelques skippers de 30 ans qui font bien baisser la moyenne.

 

Quelle cartographie ?

 
Treize voiliers déclarent avoir la carte papier sortie et y reporter les positions GPS. La moitié d’entre eux ont aussi un ordinateur ou un traceur allumé « pour la trace » disent-ils en général, mais aussi pour le cap et la vitesse. Pas vraiment pour la carte. Les dix autres voiliers naviguent en majorité au traceur (6/10), les quatre restants avec OpenCPN, comme nous. Même ceux qui utilisent les écrans ont des cartes papiers à bord au cas où.

 

Le club AFASYN, le club le plus important d’Ushuaïa

 

Les tablettes pour quoi faire ?

 
Seulement onze skippers ont aussi une tablette à bord, moins de la moitié. Surtout des iPad (que deux Samsung), tous chargés de cartes Navionics sauf un (SEAiq). Deux iPad ont aussi iSailor. Personne n’utilise les tablettes pour naviguer, mais trois bateaux disent l’avoir dans le cockpit pour les arrivées.
 
L’usage de la tablette est avant tout pour l’Internet, car l’objet est léger et facile à transporter au café où les réseaux sont souvent de meilleure qualité que dans les marinas. Viennent ensuite la lecture, en particulier des PDF, le visionnage de films et le confort d’avoir des cartes marines avec soi pour s’y référer lors d’une discussion de ponton. Chacun envisage la tablette comme un bon outil de navigation de secours.
 
Avant de commencer ce sondage, je n’imaginais pas une telle persistance du papier sur les tables à carte. Et ce n’est pas une question d’age. Les deux équipages trentenaire utilisent le papier. Mais plutôt une question de temps sur l’eau. Les marins récents ont tendance à privilégier les écrans.
Peut-être que la toxicomanie numérique diminue avec la longueur des voyages ?

 

À Ushuaïa aussi, todos somos Charlie


 

Jouets numériques à bord : la tablette [2/3]

Par

 

Avec notre iPad (et iTunes, son avatar monstrueux), nous entretenons une relation ambigüe du type : Je t’aime, moi non plus.

 

Lorsque l’iPad est arrivé à bord, j’étais heureux. Nous allions pouvoir débarquer l’ordinateur, mais aussi le GPS, les compas et autres boussoles, la règle CRASS, les cartes nautiques et routières, les montres, le réveil, mon appareil photo, le vieux lecteur MP3, le minuteur de la cuisine, les livres dont les lourds dictionnaires, la collection de Voiles et Voiliers, la calculette, le niveau à bulle, l’accordeur de guitare, le métronome, le piano (c’est juste pour voir si vous suivez, nous n’en avons pas à bord, nous), le jeu d’échecs, la documentation technique, la caméra de Caroline, le dictaphone, le calendrier, l’annuaire des marées, et ne garder que le vieux Nokia 1616.
Car bêtement, cet appareil ne sait pas téléphoner. Il ne fait pas lampe de poche non plus.

 

L’iPad et sa protection étanche atteignent un kilo. C’est lourd mais on ne l’enlève jamais, le tour en caoutchouc donne un bien meilleur grip que l’objet d’origine.

 

La tablette : ultime outil de navigation ?

 


Les atouts de la tablette à bord sont incontestables : faible consommation, énorme économie sur le prix des cartes, aucune installation, aucun soudage minutieux de fil NMEA, étanche… Aucun ne doute que ce couteau suisse numérique soit bientôt aussi courant que le GPS à bord. C’est la solution la moins chère et la plus simple pour naviguer avec des cartes électroniques à jour…
En plus des routiers papier (1).

 

En bon radin de voyage, j’ai d’abord acheté iSailor qui offre un beau navigateur facile à prendre en main. Les lots de cartes sont plus découpés géographiquement, ils sont moins chers individuellement.

 

Apple Store rembourse

 

Le logiciel iSailor aurait pu nous suffire si le jeu de cartes était plus riche en cartes de détail. Pour l’Amérique Latine (seul jeu que nous avons testé jusqu’ici), il ne peut pas soutenir la comparaison avec le jeu de cartes Navioncs. À notre grande surprise, cet argument a suffi pour que l’on puisse se faire rembourser par l’Apple Store.

 

Navionics : un bon rapport qualité/prix

 
Nous avons donc choisi le classique iNavX avec les cartes Navionics. Comme beaucoup de voiliers, nous naviguions avec les BSB et les CM93 que l’on se refile de bateau en bateau. On s’est aperçu que ce n’était pas désagréable d’avoir des cartes à jour, en particulier sur le Rio de la Plata qui est moucheté d’épaves. Dans cet estuaire, les cartes de l’iPad étaient meilleures que tout ce que nous avions à bord y compris le papier.
 
La cartographie s’est révélée en revanche très décevante en Patagonie où beaucoup de cartes sont franchement décalées quand elles ne sont pas complètement fausses.

 


Le jeu de cartes Navionics (à gauche) est en général plus précis que les cartes de iSailor (à droite)
Détail de l’ile Flores en face de Montevideo.
Cliquer sur l’image pour agrandir

 

iNavX : un programme complet

 
iNavX est un lecteur de carte très complet, il sait tout faire. En contrepartie, il réagit un peu paresseusement sur notre iPad4. Difficile de se plaindre si on pense qu’il y trois décennies on avait juste le choix entre quelques sextants hors de prix. Tempus Fugit. Néanmoins, sans avoir tout exploré, je ne lui connais trois défauts :
1/ L’excellente alarme de mouillage (bien meilleure que sur OpenCPN ou sur notre vieux GPS Furino) ne fonctionne pas si l’application n’est pas un premier plan de la tablette ou si l’appareil est en veille. Dans la vraie vie, elle est donc inutilisable… (même problème pour les autres applications)
2/ iNavx ne peut pas lire les cartes BSB (.KAP), il faut pour cela avoir recours à SEAiq ou à NaviPadFree.
3/ Le compte X-Traverse à payer tous les ans. Hier, j’ai tenté de réactiver mon compte pour faire une mise à jour des cartes que j’avais achetées. La mise à jour était au prix des cartes neuves.

 

L’AIS par le WiFi

 

Pour l’instant l’indispensable AIS ne peut figurer sur l’iPad qu’au prix (cher) d’un répétiteur WiFi qui inonde le bateau de ses ondes délétères. Je sais que cette dernière affirmation est sujette à débat. Nous utilisons d’ailleurs le WiFi régulièrement dans Loïck, reste qu’il nous a semblé de l’ordre de l’hygiène de ne pas avoir de WiFi 24 heures sur 24 en mer dans un bateau en acier.

 

En Patagonie, la justesse de la carte est en faveur d’iSailor (à droite).
Il n’y a pas de coudes dans le Brazo Sudoeste du canal du Beagle comme le montre la carte Navionics (à gauche).
Les pointillés (en rose à gauche) représentent notre trace.
Cliquer sur l’image pour agrandir

 

La météo en haute mer

 

Les noces des tablettes et de l’Iridium sont consommées, des routeurs WiFi permettent des liaisons directes. Les utilisateurs de la BLU continuent d’avoir besoin d’un ordinateur ou d’une tablette sous Windows (architecture x86) pour récupérer les fichiers GRIB (et les mails). Ils peuvent ensuite être transférés vers les logiciels de nav ou vers le très bon logiciel Weather4D Pro.
 
Il faut noter que transférer un fichier vers l’iPad n’est pas vraiment simple. Si on n’est pas connecté à Internet, il faut passer par iTunes, logiciel complexe et lourd qui ne peut agir qu’à partir d’un ordinateur choisi une fois pour toutes. Il faut parfois une application de transfert de fichier en plus sur l’iPad.
Je me pose parfois la question si nous n’aurions pas dû acheter une tablette sous Androïd ou Windows, malgré l’excellence du matériel Apple. Ils offrent plus de souplesse pour les échanges de fichiers.
 
Près des côtes, à portée d’un réseau 3G, la tablette s’ouvre et devient un outil d’une grande puissance pour une bonne météo, sauf qu’en grande croisière on a rarement la puce locale adéquate.
 


La tablette nous permet d’avoir un lecteur de carte numérique à l’extérieur.


 

L’iPad dans la bannette

 

Finalement nous avons gardé notre ancien matériel pour naviguer. La tablette ajoute du confort. Pour certains endroits délicats (rail, ports, chenaux) nous l’utilisons comme répétiteur de l’écran de l’ordinateur (liaison WiFi) ce qui nous permettait d’avoir une cartographie électronique ET l’AIS dans le cockpit à moindre cout. Au mouillage elle dort avec moi au cas où je voudrais vérifier si l’on ne chasse pas.
 
Un dernier point me fait reléguer les tablettes au rang — très utile — d’outil d’appoint pour la navigation : je ne suis guère convaincu par la navigation informatique avec les doigts. Pour moi, rien ne vaut la précision chirurgicale de la souris ou du stylet et la rapidité des raccourcis clavier. Je mets beaucoup plus de temps à faire une route sur iNavX que sur OpenCPN.
Je vois d’un bon œil la fusion des tablettes et ultraportables (dites « pablettes »). Espérons que les OS feront de même pour simplifier les échanges entre nos objets numériques que systèmes portables ont singulièrement compliqués.


 
 
Note :
 
1/ En 2005 dans la Mer de Corail, nous avons failli percuter un récif qui n’était pas indiqué sur la carte électronique à l’échelle où nous la consultions (pourquoi zoomer en plein milieu de la mer?).
L’échouement de Team Vestas montre que la carto véctorielle n’a pas fait de progrès sur ce point.
Nous vérifions nos routes sur un routier papier avant de faire confiance l’électronique. Pour les cartes de détail, c’est moins utile, car la vigilance est toujours plus grande sur le pont. Nous atterrissons généralement de jour quand nous ne connaissons pas la zone.
 
______________________________
 

Note techniques :

 
Pour apprendre et comprendre la navigation numérique (sur matériel Apple),
je conseille le très bon blog de Francis Fustier 

 
Armement de notre iPad :

  • Protection étanche Lifeproof. C’est celle que nous avons rencontrée la plus fréquemment sur les bateaux.
  • iNavX avec cartes Navionics. Le choix de tous les bateaux que nous avons rencontrés. Il est aussi possible de bénéficier des cartes Navionics sans acheter iNavX à travers l’application Boating.
  • iSailor  : Belle interface pratique, mais les cartes manquent de détails. Mises à jour gratuites.
  • SEAip Open   : Pour lire les .KAP
  • TeamViewer  : Pour afficher l’écran de l’ordinateur sur la tablette. Fonctionne sous Linux.
  • Weather 4D Pro   : Mon logiciel préféré pour lire les GRIB et le temps.
  • iTransfer : Pour transférer les fichiers GRIB vers Weather4D Pro et faciliter les échanges de fichiers en général dans l’univers bunkerisé de l’iPad.
  • HF Fax  : Une application qui « écoute » et produit des WeatherFax avec une petite radio SEAGAN par exemple. Peut être utile en cas de panne d’Iridium ou la BLU principale, pour faire une météo.
  • TidePlaner  : marée du jour en version gratuite.
  • GoodReader  : pour les PDF, en particulier les fiches techniques et les manuels (et l’édition numérique de V&V) ;-)

Pour le voyage en général :

  • PoketEarth  : plans de villes utilisables hors ligne.
  • Evernote  : pour les contacts et les notes en photos, sons, textes, capture web synchronisés sur tous les appareils numériques, y compris les systèmes Linux grâce à EverPad.

 

Un vélo et des palmes

Par

 

En grande croisière, quel équipement est encore plus utile qu’une paire de palmes ? Réponse : un vélo.

 

La paire de palmes permet de se déplacer plus rapidement dans l’eau, la bicyclette permet de se déplacer plus rapidement sur terre. À moins que vous ne passiez plus de temps dans l’eau que sur terre, c’est le vélo qui est le plus utile des deux. CQFD.
Au cas où vous auriez des doutes, je propose cette comparaison absurde non pas pour vous dissuader d’emporter une paire de palmes, mais pour vous suggérer d’emporter un vélo. Autant que ce soit clair ; c’est le sujet de ce billet.

 

 

Quand on pense à la grande croisière, ce sont des images de mouillage dans des lagons qui surgissent. De belles matinées où l’on s’immerge, le corps et l’âme, dans l’eau claire pour retrouver les sensations perdues du liquide amniotique. Une paire de palmes au pied. Ce fantasme n’est pas un songe, n’oubliez pas vos palmes.

 

Le vélo, l’outil parfait pour découvrir les escales et faire les formalités administratives

 

Cela dit, avant de partir, on imagine moins le temps que l’on devra consacrer au Ravitaillement, à l’Administration et à la Maintenance. Appelons cela les RAM pour faire court. Les corvées de RAM se font à terre et engendrent un nombre de kilomètres impressionnants. Supermarché, laverie, café internet, mais il y a aussi le joint bizarre de cette pompe dont j’aimerais avoir le concepteur devant moi juste une minute pour lui ruiner sa journée comme il est en train de ruiner la mienne. Ou encore ce fonctionnaire de la douane qui nous explique qu’après avoir fait viser l’importation temporaire du bateau par la préfecture maritime à l’autre bout de la ville, il faudra lui en rapporter une copie signée.
« Et pour les bureaux de l’immigration ?
- Le mieux, c’est de prendre un taxi. »

 

Les RAM sans la galère

 

Prévoir un bon porte-bagage.

Le vélo est une grande source d’économie d’argent et de temps. Au moins quatre fois plus rapide que la marche à pied, il multiple donc aussi au moins par quatre le territoire accessible. Sans compter qu’il est moins fatigant de pédaler que de marcher. En général les vélos de bateau se plient et peuvent donc être mis dans les transports en commun, ou dans un taxi pour économiser une partie de la course ou de la fatigue, selon.

 

L’autre grand avantage du vélo c’est sa capacité de charge. Le gaz par exemple. Dès que l’on sort des sentiers battus, c’est un des coups de RAM fastidieux. Il faut souvent aller à la limite de la ville où l’usine qui remplit les bouteilles acceptera votre bonbonne française (si vous avez le raccord). Un bon vélo doit avoir un porte-bagage solide.

 

Comparaison Brompton / Dahon

 

Sur Loïck, nous avons deux bicyclettes : un Brompton et un Dahon en alu. Après trois ans de voyage, nous n’avons pas à nous plaindre d’aucune des deux marques. Le Brompton est un excellent vélo, plus facile à ranger que le Dahon et de meilleure finition. En plus du gros sac à l’avant, bien solide, nous aurions dû lui acheter un porte-bagage. La seule maintenance en trois ans fut deux rayons cassés à la roue arrière. Bien qu’il soit en acier, il n’a pas de trace de rouille. Le gros inconvénient du Brompton c’est son prix et la peur de se le faire voler qui va avec.

 

Il est parfois assez risqué de faire du vélo dans des pays où règne la toute puissance de la voiture, comme ici au Brésil.

 

Le Dahon est plus léger, plus grand, plus rapide, avec un bon porte-bagage. Un peu plus encombrant, il vieillit plus vite. Les tenseurs de câbles n’ont plus de filetages (ils sont en alu!), le skaï de la selle laisse sortir de la mousse par endroits, j’ai changé le câble des vitesses, l’attache du guidon et je ne donne plus très cher des pédales pliantes. Seule la réparation du moyeu du pédalier au Maroc était un peu délicate, mais il existe de bons mécanos pour vélos partout dans le monde. Il faut penser à prendre des pneus et chambre à air de rechange, les petites roues ne sont pas courantes.

Facile a conjuguer avec le train ou le taxi.

 

 Acheter sur place.

 

Le Bompton valait 1100 euros sans les accessoires, le Dahon 600 euros et nous l’avons trouvé à 300 sur le Bon Coin. Quel que soit le vélo, nous sommes contents d’avoir choisi de bons rouleurs (respectivement 6 et 7 vitesses) et capables de porter lourd. Il nous est arrivé de faire de grosses courses en les chargeant comme des ânes puis en les poussant comme des caddies.

 

Ces objets paient amplement leur place à bord, nous les utilisons tout le temps, même ici, à Ushuaïa. Ceci dit, pour les longues escales, nous avons croisé des bateaux qui préféraient acheter un vieux biclou sur place et le revendre — ou le donner — au moment du départ.

 

Acheter un vélo local, une bonne solution pour les longues escales.

 

Slogan de la Masse Critique

 

Notre engagement pour la petite reine avait déjà commencé à Paris. À Buenos Aires nous avons participé à une Masa Critica. Ce rassemblement de militants pro-velo dans cette ville encore trop dédiée aux voitures nous a permis de faire une belle balade et de jolies rencontres. La plupart des bicyclettes portaient un petit panneau : un auto menos (une auto de moins).
 
 

Maté et gants Mapa

Par

 

Loïck quitte l’île des États pour s’engager dans le canal Beagle. Récit de navigation.

 

Tous les appareillages lâchent un vol de papillons dans ma poitrine. C’est un mélange d’excitation, d’attention, mais aussi d’appréhension. Je ne suis jamais certain d’être à la hauteur de ce que la mer me réserve. Alors lorsque nous levons l’ancre pour passer le détroit de Le Maire et longer le sud de La Terre de Feu, j’ai le trac !

 

Caroline, qui n’hésite pas à partager ses craintes depuis que nous avons passé les quarantièmes, cette fois se prépare tout simplement au pire. Quant à l’inoxydable Schuss, il se réjouit de cette belle partie de mer qui a l’avantage de nous emmener à Ushuaïa où il nous imagine déjà à table, dégustant le fameux mouton de Patagonie.
 

Notre dernière nuit dans l’Atlantique

 

Nous avons 130 milles à faire, dont 100 « à l’extérieur », avant la protection du Beagle. Les GRIB prévoient des petits airs de sud-ouest s’orientant au sud dans la nuit. On profite du passage d’une toute petite dèp pour faire de l’ouest.

La petite passe de Puerto Hoppner, seule ouverture d’un bassin de plusieurs hectares. À passer autour de l’étale de marée haute.


 

Le sondeur montre la voie

 

10:00 — Nous attendons que la mer monte pour prendre la passe qui permet de sortir de notre plan d’eau. Elle fait dix mètres de large et cinq mètres de fond à marée haute. Nous avons un sondeur qui « regarde » devant le bateau (1). Un petit coup de barre à droite et à gauche permet trouver la meilleure profondeur facilement en regardant le graphique. L’instrument ne répond pas avec une grande rapidité, mais nous avons deux heures d’avance sur la pleine mer, un courant à contre de deux nœuds nous permet de manœuvrer avec précision dans ce passage étroit.

 

Les oiseaux du ciel

 

Sur le papier nous devions arriver à l’étale au cap de San Antonio, mais nous rencontrons un flux de 2,5 nœuds portant vers l’ouest. Quant au vent ce n’est pas le sud-est prévu, mais un gentil souffle du nord-nord-ouest de 15 nœuds qui emporte Loïck, avec son ami le courant. Suave ! Nous commençons la traversée du détroit au bon plein à sept  nœuds de demie.
Il faut se rendre à l’évidence : mes anticipations pour passer ce fameux détroit sont complètement fausses, mais les âmes des marins qui protègent ce bateau ont encore fait du bon boulot.

 

Un fulmar géant et des albatros à sourcils noirs décollent dérangés par le bateau

 

14:00 — Moteur. Le vent nous abandonne avant que nous ayons rejoint la Terre de Feu. Nous avançons sur une mer dodelinante où tous les oiseaux du ciel se sont posés. Albatros, puffins, fulmars, observent des distances de sécurité d’une vingtaine de mètres avant d’entamer la course de décollage. Contrairement à ce que peuvent faire un cygne ou un canard, les Albatros n’interrompent pas leur décollage quand ils sont suffisamment loin de nous. Quand ils ouvrent les ailes et courent sur l’eau, c’est pour finir dans les airs. Nous passons des heures à regarder ce ballet.

 

Jeune albatros.


 

Loin de la côte

 

18:00 – Arrêt moteur. La brise de sud-sud-ouest a du mal à nous emmener contre le courant maintenant contre nous. Trois nœuds, au prés. Avec cette petite dèp qui va faire souffler du sud dans la nuit, je ne veux pas suivre la côte. Si le vent devait rentrer plus fort que prévu, je veux avoir de l’eau à courir pour une cape ou une fuite, alors tant pis pour le chrono et le confort, on descend vers le sud en espérant que cette précaution sera inutile.

 

22:00 — La nuit était tombée depuis deux heures lorsque Schuss descend dans le carré avec un grand sourire aux lèvres violacées  : « Il neige ! » dit-il, heureux de tenir la preuve que nous naviguons bien dans le Grand Sud. Nous montons sur le pont, le vent a forci autour de 20 nœuds, chargé de neige fondue. Il a aussi adonné. Nous passons en voilure de nuit en nous aidant du moteur comme souvent. Les deux ris sont pris face au vent, le solent endraillé sur l’étai largable et le génois légèrement déroulé en dragon, pour donner de la puissance. Loïck aime cette configuration de cotre, du bon plein au largue, ça le rend aussi moins ardent. Les GRIB prévoient 20 nœuds, la brise devrait augmenter encore.

Le maté, boisson de quart.


 

L’herbe des Guaranis

 

01:00 — Je me prépare pour mon quart. Sous le ciré un caleçon long en polyester et un autre en laine polaire, une stratégie trois couches sous la veste de quart, un tour de cou, un bonnet polaire, une paire de gants en laine sous des gants Mapa Harpon(2), une paire d’après-skis décathlon à 14 euros (3), voilà ma tenue grand froid en mer.

 

Depuis le sud du Brésil, l’arsenal contre le froid et le sommeil a reçu l’arme absolue : le maté. En plus de contenir plusieurs types de caféine pour soutenir la vigilance, c’est surtout la façon de déguster l’infusion des indiens Guaranis qui en fait le parfait allier des quarts en mer.

 

On prépare un gros thermos d’eau frémissante. À chaque fois que l’on veut boire, on mouille l’herbe qui remplit le maté (le récipient), puis on aspire cette eau presque brulante par la “bombilla” (le chalumeau) en deux ou trois goulées amères et longues en bouche. Le rituel est proche de celui du cigare.

 

Ultime nuit en Atlantique

 

02:00 — Le vent est monté à trente nœuds. Il refuse, probablement un effet de l’ile Nueva que nous allons passer sous le vent. Le régulateur a du mal à retenir le bateau de partir au lof. Le temps d’abattre la GV et de rentrer le bout de génois, j’attrape l’onglet. Il faut dire qu’avec les gants, les couches de vêtement, le gilet, les deux sangles de sécurité -que je ne n’utilise pas si souvent, la manœuvre prend du temps. Moins un dehors, mais avec ce vent je mœurs de froid. Je rentre dans le carré où il fait chaud en comparaison, 6 degrés. Un trait de maté.

 

Le Beagle. La neige de la nuit a poudré les sommets de Navarino.

 

04:00 — Je laisse le bateau à Caroline un peu avant l’entrée du Beagle. La mer est mauvaise, l’aube blafarde, mais je n’ai pas le courage d’attendre que l’on soit complètement dans le canal pour lui donner son quart.

 

Dans mon sommeil, j’entends le cliquetis du winch du mat. Elle est en train de monter la grand-voile. Le bateau roule à peine. On doit être dans le Beagle.

 

10:00 — Loïck glisse entre les montagnes capées de blanc. Il laisse l’Atlantique derrière lui et entre dans l’univers des canaux de Patagonie. J’ai le sentiment que quelque chose se termine, autre chose commence.

Notes :

 

(1)/ Nous avons un Echopilot FLS Bronze. Le moins cher du marché dont nous n’avons pas à nous plaindre. Il est installé dehors sans protection et fonctionne bien depuis 3 ans. Nous avons aussi navigué avec un Interphase. Le display est bien meilleur, mais il avait des problèmes d’étanchéité (c’était en 2004 les choses ont pu bien changer depuis).
Cette techno me paraît particulièrement utile en grand voyage, elle nous a déjà évité de gros soucis.
 
(2)/ Le lien pour voir à quoi ressemble les Mapa Harpon. Merci à Kotick pour ce conseil.
 
(3)/ Une trouvaille que je tiens à partager: l’après-ski Weasy. Très laides, mais chaudes, légères, pratiques à mettre et enlever, avec chaussons amovibles pour les sécher (acheter 2 paires pour avoir les chaussons de secours). Les Crocs du froid. Existe en rose ;-)