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Category Archives: Brésil

Malédiction au paradis

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Nous étions partis de Buenos Aires pour revenir en France. Au Brésil, une hernie discale nous a obligés à une escale d’un an. Quand le voyage prend des allures d’exil.

 

« Il ne manquerait plus que le chat meurt » disions-nous pour rire de l’accumulation de nos vicissitudes. Et voilà que le chat meurt. On a arrêté de rire. Un an que le mauvais sort nous traquait. Trop. Péca s’est-elle sacrifiée pour rompre cette malédiction ? Absurde ! Pourtant, nous aurions tellement eu besoin d’une explication. Nous avions perdu la boussole.


 

À notre arrivée en avril 2016, dans la baie d’Ilha Grande, il fallait faire quelque chose pour le mal de dos de Caroline. Le médecin de l’hôpital public (gratuit) a diagnostiqué une hernie si grosse qu’il lui a interdit de voyager, même par avion. Piqûres, repos total, puis kiné et RPG (1).

 

Notre mouillage pendant les 6 premiers mois.
Une escuna (goélette de travail bahianaise servant aujourd’hui pour le tourisme) et la petite église de Bonfim.

 

Malgré le mot du docteur, l’affaire n’a pas du tout plu aux services d’immigrations locaux. Le temps du rendez-vous pour l’IRM, et diverses entrevues avec les médecins, nous avions déjà cramé les trois mois de visa touristique, théoriquement non renouvelable.

 

« Não tem jetihno, a lei é a lei ! Têm que ir embora ! »

 

Une des équipes remonte-moral. Amanda, Rainer et Anthony.

« Il n’a pas de petits arrangements, la loi c’est la loi ! Vous devez partir ! » a tenté la policière fédérale malgré l’avis médical. Mais elle a dû céder devant notre réclamation d’une lettre manuscrite de sa part à présenter à notre consulat et sa hiérarchie.

Les trois mois suivants furent entièrement consacrés aux tracasseries administratives, productions de preuves, demandes de visas médicaux (impossible à obtenir), déclarations sur l’honneur et mille et un papiers à recommencer tous les trente jours (plus la douane et la marine brésilienne pour le bateau) dont un aller et retour à Rio, appels au consulat.

Face à un fonctionnaire en émois qui craint de faire une boulette entachant sa carrière, rester un immigré légal est un job à plein temps.

 

Si la Police Fédérale nous mettait des bâtons dans les roues, les Brésiliens que nous croisions dans la petite baie de Bonfim où nous avions jeté l’ancre faisaient tout pour aider. Le boulanger nous servait de boîte aux lettres, un couple de mormons écrivait nos courriers en portugais, kiné et médecins produisaient attestation sur attestation pour calmer la fringale administrative. Tous nous offraient leur amitié autour de repas joyeux. Nous apprenions le portugais et l’infinie résilience brésilienne dont nous tentions de nous inspirer.

 

Le paradis du plaisancier indolent

 

Ilha Grande ou le bonheur d’avoir un bateau (qui fonctionne).


 
En octobre, le médecin a levé l’avis médical et nous sommes devenus des immigrés clandestins. L’hiver commençait en Atlantique Nord. Vers le sud, repartir pour les coups de vent du Cap Santa Marta et la côte difficile de Rio Grande do Sul ne nous faisait pas envie. Qui aime faire demi-tour ? Nous avons décidé de rester dans la baie d’Ilha Grande malgré la perspective d’une amende de plusieurs milliers d’euros si nous nous faisions prendre.

 

Des plages superbes, mais aussi pas mal de déchets plastiques. Le monde tel qu’il est.


 
La baie d’Ilha Grande ressemble au paradis du plaisancier indolent (combien de fois j’ai eu cette appréciation sur mes bulletins scolaires !) Un plan d’eau de 65 × 25 milles, bien protégé, pas de houle, peu de vent sauf le thermique de l’après-midi et un petit coup de sud à 30 nœuds de temps en temps, 15 m de fond en moyenne, 250 plages et 187 îles et îlots couverts de forêt primaire avec de nombreuses sources d’eau potable. Mer relativement transparente vers le large, bonne pêche, pas de délinquance maritime.

 

La meilleure eau potable du voyage.

Sûrement un des meilleurs plans d’eau de la côte sud-américaine pour passer les six mois qui nous séparaient du printemps de l’hémisphère nord. Et de nombreuses criques pour éviter la Marinha do Brasil pourtant bien présente dans cette zone qui abrite aussi un pipeline pour pétrolier et une usine nucléaire. Des vacances clandestines !

 

La malédiction

 
Mais le sort en a décidé autrement. Une série de petites pannes et maintenances urgentes se sont mises à éclore à un rythme tel que nous en venions à appréhender d’allumer l’ordinateur, démarrer le moteur ou mettre les feux. Ce fut d’abord l’écran du portable, puis le clavier, puis l’alimentation, un câble dans le mât, le démarreur, le contacteur, de l’eau dans le moteur, les antennes BLU impossibles à accorder, des trous d’oxydation dans la baille à mouillage, la chaîne, la batterie de démarrage, le groupe électrogène neuf (4 pannes en 6 mois, finalement abandonnés chez le réparateur faute de pièces livrées à temps), les toilettes qui fuient, la perte d’une carte bleue envoyée de France, multiples interventions sur l’annexe

Sonde anémo “tout temps” : moins de 5 ans pour que les films d’étanchéité explosent. Et je ne parle pas des boulons du HB Honda bouffés par la rouille etc. Pfff!

qu’il faut encore regonfler à chaque utilisation, fuite d’huile et d’essence dans le hors-bord, et la mort de l’anémomètre, du smartphone, de l’appareil photo, du deuxième iPod racheté récemment, le vice caché dans le nouvel ordinateur, l’antifouling qui desquame obligeant à nettoyage quotidien d’une partie de la coque en apnée et une odeur de soufre récurrente dans le circuit d’eau de mer du lavabo malgré de multiples nettoyages et remplacement des tuyaux. J’en oublie. Malédiction, quand tu nous frappes !

 

Incapables de reprendre la mer ?

 

Pour bien comprendre notre harassement, il faut convertir chaque item de cette liste en heures de travail dans un bateau en acier chauffé à blanc et baigné par la moiteur tropicale. Après nos problèmes de santé (moi aussi j’ai eu ma part, moindre) et administratifs, nous en avions marre d’être incapables de profiter un peu de cette escale imposée, mais superbe.

Insidieusement, la malédiction affectait notre moral, et bien sûr nos relations, rendant chaque nouveau surgissement de problème plus difficile à supporter. Je me suis mis à perdre l’attention, sens indispensable en bateau. Le Kindle : oublié dans le bus, les lunettes : au fond de l’eau trouble, la deuxième paire aussi, la couette : envolée dans un coup de vent, etc.

 

Sommes-nous encore réellement capables de prendre la mer ? Voilà la question qui me hantait la nuit. Problèmes de santé, usure du bateau, infortune, clandestinité, tout à coup notre vulnérabilité m’engloutissait. On ne peut pas voyager déprimé, sûrement pas en voilier (ni écrire un blogue). Avoir le moral est une nécessité cardinale.

 

Péka adorait son bac d’herbe. Sous ces latitudes, ça pousse tout seul,
comme notre basilic et notre aloe vera emporté d’Argentine.

 

La mort du chat

 

Un chat qui préférait le poisson à la viande. Elle ne descendait que rarement à terre.

Dans ce cadre atone, la mort du chat fut très triste, et nous dessilla. Elle nous a permis vraiment de pleurer, et sur autre chose que notre propre sort. La mort proche, concrète, présente, réelle change les perspectives. Au-delà de la tristesse et du manque insondable, elle a produit sur moi un « effet Montaigne ». Un relativisme qui oblige à prendre chaque problème à son tour et nettoyer le drame qui colle aux ennuis comme du cambouis. C’est ainsi que la petite Péka aura été une valeureuse équipière jusqu’au bout, en aidant encore le bateau dans son agonie. Sous la chaleur, ses reins ont lâché, probablement la conséquence de sa semaine de claustration aux Malouines pendant laquelle elle n’aura pas pu boire.

 

Si la mort de Péka nous a permis de regarder chaque panne comme autant de problèmes que nous n’avons pas eus en pleine mer, elle a aussi mis en relief toute la sympathie de la petite communauté de la baie de Tarituba, un village de pêcheur et de vacances populaires où nous avons pu cacher Loïck pendant plusieurs mois, avec leur complicité. Ils nous prévenaient quand le semi-rigide de la Marine approchait et emportaient notre annexe afin que Loïck paraisse inoccupé.
 
Cette année d’escale forcée nous aura appris le portugais et offert la « saudade » (2) d’un Brésil bienveillant et généreux, pas si facile à comprendre de prime abord.
 
Aujourd’hui nous naviguons vers le nord du pays avec une sérénité retrouvée même si le dos de Caroline reste fragile. Peut-elle traverser l’Atlantique ? Nous avons encore un bon mois pour répondre à cette question.



 
NOTES
 

1/ RPG : Rééducation Posturale Globale un soin commun au Brésil, développé par un français Ph. E. SOUCHARD depuis 1980.

 

1/ Saudade : Notion complexe que l’on résume un peu vite à une nostalgie heureuse ou un bonheur mélancolique. Lire le wiki sur le sujet.

 

Saudade

 

Quelques mots pour 2017

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Bonjour amis lecteurs,

 

Un trou d’oxydation dans la baille à mouillage

D’abord, quelques mots d’usage pour vous présenter nos meilleurs vœux pour l‘année à venir, en espérant, pour notre part, qu’elle ne ressemble pas à 2016. Nous ne sommes sûrement pas les seuls à penser cela.
 
 

Ensuite, quelques mots d’excuse pour vous présenter mes regrets de ne pas écrire plus souvent ces derniers temps. Depuis le début 2016, une longue liste de pépins de santé, de visas, d’informatique, d’annexe, d’oxydation et, maintenant, de moteur ont croqué l’essentiel de notre temps. Il faut bien l’avouer, aussi, un peu de notre allant nécessaire à la rédaction du blog et des vidéos.

 

Le plus important est derrière nous, en particulier la mauvaise hernie discale de Caroline a été soignée. Pour le moteur, s’il y a des diésélistes parmi vous, une discussion est en cours sur Hisse et Oh.
En passant, je salue la très belle entre-aide et le soutien que l’on trouve sur La Toile, ils sont tellement utiles aux voyageurs esseulés que cela mérite un article qui pourrait s’intituler “L’équipier virtuel”.
 
 
 

Le Brésil, tranquille.

Enfin, quelques mots sur notre actualité pour comprendre les décalages de ce blog. Les derniers billets se situaient aux Malouines. Nous avons été surpris combien ces petites îles nous ont inspirées. Si je n’avais pas peur de vous lasser, je ferais bien un dernier texte sur le foyer Seamen’s Club : nous y avons rencontré des marins philippins qui s’étaient jetés à l’eau pour s’échapper de leur bateau de pêche austral.
Loïck est un bateau qui aime voyager lentement, néanmoins, il avance plus vite que je n’écris. Nous sommes actuellement au Brésil, dans la baie d’Ilha Grande
Cette petite année d’escale forcée dans la douceur brésilienne a formé un excellent remède aux problèmes de dos, et dès que le moteur arrêtera de danser la samba, nous reprendrons notre route vers la France.

 

Bonne année et à bientôt.

 

L’équipage de Loïck : Caroline, Hughes et Péka, le chat.

 

Bon le moteur est en panne mais le mouillage n’est pas mal…

 
 

La plaine-mer

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Le Lagoa Mirim sur un micro toner. Pour compléter les vidéos de Caroline sur les mers intérieures de cette région.

 

Nous avions navigué une partie de la nuit sur Guapo, le dériveur de Roberto, avant de mouiller au milieu de l’eau, à plus d’un mille de la côte. Le matin, nous avons sauté par-dessus bord pour prendre un bain. Nous avions pied, l’eau nous arrivait à la taille. Cela donne cette image insolite :
 

Ancré au patrimoine naturel de l’humanité

Le Lagoa Mirim un privilège pour les dériveurs et les catamarans

 

C’est un très bon souvenir, d’abord parce que ce fut une belle rencontre.
Un jour, Roberto vient amarrer son micro toner de 18 pieds à côté de Loïck. Ce jeune brésilien vient de Porto Alègre. Il a parcouru les 130 milles du Lagoa dos Patos. Le week-end prochain il compte suivre le canal São Gonçalo pour rejoindre et traverser le Lagoa Mirím, jusqu’à la frontière Urugauyenne.
J’ai très envie de naviguer sur cette lagune déclarée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, mais il est impossible d’y aller avec Loïck. À l’embouchure du Canal São Gonçalo, les sondes affichent plus ou moins 1,2 m selon les vents. Je demande à Roberto de m’embarquer comme équipier. Le jeune homme a (aussi) fait l’école Centrale de Lyon, il parle parfaitement français comme on peut le voir dans l’interview de la première vidéo.

 

« Je veux ! Je veux ! »

 
Voici la carte, pour visualiser cette navigation qui a duré deux jours :

 

 

Nous sommes partis vers 10 h de Pelotas. Vers 17 h nous étions dans le lagon. Nous avons navigué une partie de la nuit avant de mouiller pour attendre le jour. Le lendemain nous avons remonté le Rio Yaguaron jusqu’à la ville frontière de Jaguarão.

 

Dans le canal, notre passage près des rives fait décoller un grand nombre d’oiseaux que je n’ai jamais vus. Les plus communs sont les vanneaux téro nommés « quero quero » au Brésil (qui signifie « je veux je veux »). Ces oiseaux bruyants, que je n’ai pas réussi à photographier correctement, servaient de sentinelles aux militaires du XIXème. Le quero quero est un oiseau emblématique de cet état de Rio Grande do Sul.

 

Les Kamachis à collier ressemblent à de gros dindons, impressionnants en vol.

 

Gare aux aides à la navigation !

 

Outre son faible tirant d’eau, la lagune est dangereuse pour ses anciennes aides à la navigation. Ces structures en fer plantées dans le fond ont parfois complètement perdu leur partie aérienne, mais les armatures de fer subsistent sous l’eau. Nous avons talonné deux fois, dérive basse (1,6m), à l’approche du Rio Yaguaron et dans le Rio lui-même.

 

Les anciens amers représente un des dangers du Lagoa Mirím

 

Les gens d’ici parlent d’une mer intérieure pour désigner les lagunes qui sont en fait des lacs. L’eau est douce sauf dans la partie sud du Logoa dos Patos ouvert par une passe d’à peine deux cents mètres de large sur la mer. Il est difficile de rendre l’aspect grandiose de ce paysage plat par la photographie. Le sentiment qui domine tient en un mot : immense. La plaine et l’eau s’enlacent sous le ciel infini. Une sensation de plaine-mer.

 

Un bouquet d’eucalyptus marque où se trouve la terre.

 

Que l’on soit en mer ou dans cette navigation dans les terres, cette région est connue pour ces changements de temps brusques et violents. Un grain menace, Roberto échoue Guapo en « mouillant » une ancre à terre.

 

Oiseaux rares

 

Voyant venir un grain, Roberto s’échoue et enlève la GV.
Il se méfie de la violence des phénomènes météo de la région.

 

Nous arrivons dans un petit yacht-club charmant qui compte une vingtaine de bateaux autour de 20 pieds. Il faut marcher deux petits kilomètres pour rejoindre la ville.
Le commodore (président du yacht-club) nous propose de nous emmener en voiture.
Les étrangers venant d’Europe visitent rarement cette ville. Les Brésiliens de cette région aiment particulièrement les Français. Au XIXème siècle, le commerce de la viande salée a enrichi une bourgeoisie qui envoyait ses fils en France pour leurs études. Ils revenaient habillés plein de rubans et de dentelles — complètement efféminés selon ce peuple de gauchos. Les plaisanteries vont bon train sur l’homosexualité naturelle des Français.
Le commodore reste de bonne humeur quand je lui apprends les Français ont aussi quelques préjugés dans ce domaine à propos des Brésiliens. Mais il est un peu surpris.
Il nous invite à diner.
Caroline a voyagé en bus, je la rejoins dans le centre-ville. Elle est accompagnée d’un couple d’une cinquantaine d’années. Elle aussi s’est fait inviter.
C’est toujours agréable ces endroits où, simplement parce qu’on vient de loin, on est un oiseau rare.

 

Jaguarão, une ville connue pour la beauté de ses portes anciennes.

 

 

Enfant gâté

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Loïck surfe sur la vague médiatique? Réflexion sur un commentaire de Facebook.

 

La dernière publication vidéo de Caroline sur le Lagoa Dos Patos au Brésil, a donné lieu à ce commentaire sur la page Facebook de Voiles et Voiliers :

« Vraiment, à moins de se rabattre sur une Page d’Art (et encore!) on ne plus rien regarder qui ne parle du Brésil… d’un rasoir!!! ».

 

Cette petite phrase nous a surpris, et nous a fait réfléchir. Ces quelques mots, nous ont fait mesurer combien notre voyage nous a emmené loin de chez nous.

 

Le Lagoa Dos Patos offre des paysages à la fois lacustres et maritimes

 

Je vois bien de quoi parle l’auteure de ce commentaire. De façon cyclique les médias déclinent un thème majeur de cent façons différentes. Aujourd’hui le Brésil, hier le débarquement en Normandie, demain les vacances, après-demain la rentrée. Même si le journaliste que je suis se demande parfois pourquoi les publications qui ne suivent pas le flux général ont du mal à survivre, je dois reconnaître que le quidam, que je suis aussi, a déjà poussé le même soupir que cette internaute devant la taille de certaines vagues médiatiques. Mais c’était avant, quand j’habitais Paris.

 

Depuis nous sommes partis en bateau, nous vivons dans un monde où le battage médiatique a cessé.

 

Aucun média en mer sauf quelques lignes de mail et quelques vacations vaillamment reçues par la BLU. Guère mieux au mouillage où l’on ne comprend rien à la FM locale. Pour le net, on a le choix entre quelques connexions WiFi indigentes dans les marinas ou le temps compté des “LAN house”. Pas de télé. Voilà notre luxe en matière d’information.

 

À vrai dire, ce Mondial brésilien est une aubaine pour nous. Nous sommes actuellement à Ushuaïa depuis un mois et demi. C’est l’hiver, nous restons le seul voilier habité de la baie. Nous sommes plutôt en quête de sociabilité. Les matchs de l’Argentine et de la France sont l’occasion de conversations et d’invitations bien venues.

 

Caroline en tournage à Colonia Z3, un village de pêcheur sur le Lagoa Dos Patos

 

C’est un lieu commun de rappeler que le bateau propose un univers de la rareté. Tout le monde s’imagine assez bien presser sa dernière orange lors d’une traversée de l’Atlantique avant d’alterner les boites et le lyophilisé. On pense moins à la paucité des produits intellectuels et culturels.
À Buenos Aires la télé, image et son, s’invite sur les quais du métro. Partout où la 3G est disponible, la technologie des smartphones amplifie, à coup de notifications, la conversation générale — qui, souvent, ne diffère guère des sujets de la presse (qui de l’oeuf et de la poule ?). Sur ce point, la mer est un désert. Un sanctuaire ?

 

On finira probablement par tous avoir l’internet en haute mer. Avant que cela n’arrive, je voudrais témoigner du plaisir que l’on éprouve à vivre dans un univers de rareté, y compris de l’information. Entre l’envie et la consommation s’intercale l’attente, donc le désir — ou l’oubli.

 

Le Lagoa dos Patos, une mer intérieure dont les sondes dépassent rarement 5 m

 

C’est donc en toute naïveté que, du fond de notre carré, Caroline a monté cette vidéo pendant que le vent rugissait dehors. Notre hivernage au bout du monde nous laisse le temps qui nous a manqué jusqu’ici pour traiter ce matériau. Nous n’avons pas cherché à surfer sur une vague brésilienne, ni à l’éviter. Pour nous ce n’est qu’un petit clapot. Nous avons juste pensé qu’il valait la peine de partager notre découverte du Lagoa Dos Patos et du Lagoa Mirim : des plans d’eau grands, beaux et injustement méconnus des voiliers de voyage.

 

Trois ans de voyage à la voile nous ont fait oublier ces nausées d’enfant gâté qui repousse, l’air dégouté, la nourriture que l’on dispose gracieusement devant lui. Désolés.
 

Ilha Grande : une page de l’album

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Avant que quitter cette escale, quelques images glanées dans notre vie de tous les jours à Ilha Grande. Des images prises ici et là qui font notre carnet de voyage.

 
 

 

 

Loïck électrique (pour les nuls)

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Électricité à bord. L’exemple de Loïck après un an de voyage sous les tropiques.

 

Si mon bateau était une bête, les voiles seraient ses muscles, les bouts ses tendons et son réseau électrique serait son système nerveux. De la centrale de navigation aux capteurs, il sent la force du vent, il voit dans la nuit, il s’oriente sur la mer grâce au flux d’électrons qui lui coulent dans les câbles. Après un an de navigation, dont six mois de mouillage nous pouvons regarder notre installation avec un peu de recul. Je vous propose une visite branchée de Loïck, suivez le fil.

 

En préambule, comme pour tous mes articles techniques, je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’un article de spécialiste, mais le retour d’expérience d’un usager sur un bateau de voyage à petit budget.

 

Plein tous les soirs

 

Je vois l’installation électrique d’un bateau comme un lac de barrage (les batteries service) avec une retenue attenante manœuvrée par une écluse (la batterie moteur). Les pièces d’eau sont nourries par de multiples affluents aux noms poétiques comme Alternateurs, Éolienne, Paneaux, Chargeur de Quai, Groupe, Hydrolienne, Pile à combustible, Vélo d’appartement (projet de Caroline), Roue de Hamster (proposition de notre chatte Péca), etc. En aval, de jour comme de nuit, le lac irrigue les ressources électriques et électroniques qui rendent la bête intelligente.

Sur Loïck nous avons un principe : le lac doit être plein à la fin du jour.

 

Un objectif : les batteries pleines avant que la nuit tombe.

 

En grande croisière, il existe trois états bien distincts du bateau : la nav, le mouillage, le port. Une bonne installation électrique de voyage doit être complètement autonome dans les trois états du bateau, indéfiniment. L’objectif d’un parc de batteries plein à 100 % tous les soirs a plusieurs avantages : c’est simple, c’est sûr et c’est surtout économique. À courant délivré égal, des batteries qui se déchargent peu et se rechargent souvent durent plus longtemps que si elles ont été déchargées profondément.

 

L’outil indispensable

 

Le gestionnaire de batteries, indispensable.

Les ignorants, comme moi avant de partir, croient volontiers que les batteries sont pleines lorsque le voltmètre affiche 13,7 volts. Dans un réseau où l’électricité entre et sort en permanence, cela ne signifie rien. Le réseau affichera une belle tension si l’éolienne tourne ou si les panneaux donnent, même si les batteries sont à moitié vides. J’ai appris cela grâce au gestionnaire de batteries que m’a obligé d’installer mon ami Simon avant de partir (un électronicien avec 6 ans de voyage derrière lui).

Une batterie pleine est une batterie qui a reçu autant d’ampères qu’elle en a donné, il faut donc un engin pour compter les ampères qui entrent et sortent : l’indispensable gestionnaire qui fait le bilan énergétique du bateau en temps réel.

J’espère sincèrement que ce paragraphe ne vous apprend rien et que vous êtes en train de vous moquer de mon incompétence passée. Dans le cas contraire, dites merci à Simon et courez offrir un contrôleur à votre voilier, c’est une dépense indispensable (env. 150 euros) pour économiser sur le renouvellement du parc. Dès que nous quittons le port, c’est un instrument que nous regardons aussi souvent que le GPS.

 

Un cas concret

 

Il existe de savantes feuilles de calcul pour faire le bilan énergétique d’un bateau. C’est bien joli, mais trop d’inconnues entrent dans l’équation. Quel ensoleillement ? Quel vent ? Combien de temps de nav ? Pour quelle conso ? Comment réellement connaître ses besoins en grande croisière si l’on part pour la première fois ? C’est pourtant en France au moment d’équiper le bateau que tout se joue. Ensuite, c’est beaucoup plus compliqué et plus cher. Le but de ce billet est de décrire un cas concret, qui, avec d’autres sources d’informations, pourrait aider celui qui veut partir, mais qui n’a jamais vécu longuement à bord d’un voilier sous les tropiques.

 

Les producteurs

 

Un groupe 2000w d’occase… pour bricoleur.

Pour produire de l’énergie, Loïck est équipé d’un grand panneau solaire de 180watts, d’une éolienne de 380 watts, d’un alternateur moteur de 90 A, d’un chargeur de quai de 30 A, d’un groupe électrogène portatif de 2000 watts. En 6 mois de mouillage, nous avons fait tourner le groupe 2 x 4 heures pour deux jours de panne de vent et de soleil où nous devions travailler sur les ordinateurs. Le moteur n’a jamais tourné pour ne faire que de l’électricité. Je considère donc cet équipement comme un minimum suffisant par rapport à notre usage. Sauf pour le groupe où 900 watts seraient suffisants.

Dès que le vent souffle au-dessus de 20 nœuds ou qu’il fait beau toute la journée nous avons de l’électricité en excès.

 

Le stockage

 

Connecteur : un barrette de cuivre sur silentbloc (pulvérisée d’un vernis en bombe pour éviter l’oxydation)

Le parc service compte 330 Ah en 3 batteries au plomb ouvert bas de gamme type démarrage. La batterie moteur fait 70 Ah. Nous avons donc ce qu’il se fait de pire en terme de batteries de service. Nous ne déchargeons jamais ce parc à plus de 30 % (au-delà on met le groupe). Nous avons acheté ces batteries en juin 2008. Elles nous ont lâchés en juin 2013 (voir le billet Dura lex, sed lex). Cinq ans : un score très honorable pour des batteries bas de gamme, rendu possible grâce au contrôleur de batteries. Cependant nous avons fait une erreur en emportant ces vieilles batteries, car c’est un produit cher en Amérique Latine. Nous aurions dû acheter des batteries au gel en France avant de partir.

 

L’usage

 

Tous ces petits ampères, ils vont où ? La réponse n’a de sens que si l’on distingue les trois états du bateau de croisière :

 

Au port : C’est le chargeur de quai qui fait le boulot. L’éolienne est stoppée. Au début, nous couvrions même les panneaux, mais un ingénieur en électricité m’a dit que c’était inutile. Je n’ai rien compris à sa démonstration, mais je l’ai cru. Vu que l’on passe au moins 24 heures en marina lorsque l’on s’arrête le chargeur de 30 A pourrait en faire 20 sans problème.

Un mot sur le circuit 220v : Un tableau de 6 lignes (1,5 carré) distribue 8 prises de courant. C’est insuffisant. Sur les 3 prises du carré, 2 ont des multiprises, comme celle de la table à carte.

 

Au mouillage : nous perdons le frigo. Cette grosse glacière antique consomme 8 A en une heure sur le 12v. Nous n’avions pas eu le courage de construire un nouveau frigo avant de partir, et de rallonger ainsi les travaux. C’est un confort dont on se passe plus facilement que l’on pourrait croire.

En revanche, travail oblige, nous sommes de gros consommateurs de courant pour les ordinateurs. Il n’est pas rare d’avoir deux portables allumés (4-5 A) pendant 6 heures avec un disque dur externe pour la numérisation des vidéos de Caroline. Sous les tropiques, dans la journée le panneau solaire orientable sur 1 axe donne les 10 A nécessaires pour les ordis.  C’est bien le panneau solaire qui fait l’essentiel de la production électrique au mouillage. Il faut 15 nœuds de vent pour une production effective de l’éolienne. Dans un bon abri, ce n’est pas si souvent (sauf au Cap Vert).

 

Le cadre panneau solaire est monté sur 3 fixations d’échafaudage professionnel pour gagner en rendement.

 

En navigation :Là encore pas de frigo, mais un ordinateur allumé en permanence (qui fonctionne sous Linux pour diminuer sa consommation). Nous utilisons OpenCPN. Ce n’est pas tant pour avoir le GPS et la trace du bateau que le portable tourne, c’est pour l’AIS. Le logiciel libre OpenCPN améliore singulièrement le traitement des données transmises par notre VHF/AIS. En plus d’une vision synoptique des navires et de leur vitesse reportée sur la carte, il offre différents types d’alarmes et des calculs de route collision (un autre instrument sans lequel nous ne naviguerions plus – aujourd’hui, j’opterais pour un AIS émetteur.). À l’approche des côtes nous mettons le radar la nuit avec une veille de 5 minutes et une alarme pour ne pas nous faire surprendre par les pêcheurs. Nous n’hésitons pas à utiliser le projecteur de pont (3 A) pour les manœuvres sur le pont ou pour se rendre visible. Les feux de nav sont à LEDs (un feu tête de mat classique avec une “ampoule” LED de feux stop de voiture) comme l’éclairage intérieur du bateau.

Les SMD 5050 ont l’avantage de supporter la surtension

 

Les LEDs

 

Un mot sur les diodes électroluminescentes (ou LEDs). Lorsque l’on passe 45 ans, on voit moins bien dans le noir. Les diodes doivent être nombreuses pour bien éclairer. Prendre “blanc chaud” pour éviter l’ambiance bloc opératoire. Sur Loick les points lumineux sont faits de tube de 70 diodes (conso 0,4 A), et 2 x 90 diodes pour le carré… C’est Versailles ! Pour la table à carte : une réglette 5 diodes types SMD 5050 (les plus puissantes : plates, jaunes avec 3 soudures), elles sont tellement fortes qu’on peut même les filtrer en rouge pour apaiser la nuit.

 

70 Ah par nuit

 

Peindre les pales avec une PU pour les protéger du soleil.Un autre conseil de Simon.

La BLU est une grosse consommatrice de courant en émission. Entre les mails et les GRIB, elle fonctionne une bonne demi-heure par jour, ce qui nous coûte entre 10 et 15 Ah, souvent de nuit malheureusement.

À la fin de la nuit, nous avons généralement dépensé 70 Ah soit 21 % du stockage des batteries.

Côté production, en mer, l’éolienne joue un rôle plus important qu’au mouillage. Elle tourne souvent même au portant, Loïck est un bateau lent et souvent sous toilé (en particulier la nuit), sa vitesse laisse du vent pour l’éolienne. Les batteries retrouvent généralement leur charge avant 15 heures. Cela dit, il nous reste un souvenir cuisant : dans le pot au noir par temps gris, nous avons dû économiser sur le ventilateur. Mon regret est de ne pas avoir la place d’installer un alternateur d’arbre.

 

On peut conclure cette visite en disant que Loïck est à l’équilibre pour la zone tropicale, mais nous sommes trop juste pour les zones tempérées où la grisaille sans vent est plus fréquente. Pour être parfaitement à l’aise, il faudrait rajouter deux panneaux 80 watts, un sur chaque filière du cockpit. Et fini la bière tiède…

 

Le Conseil papou

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Un village papou décide de se lancer dans l’écotourisme. Nous avons été leurs premiers clients

 

 L’interview dure depuis une demi-heure. Ce que dit le jeune homme est intéressant, mais il parle un portugais rapide. J’ai du mal à suivre. Ma concentration commence à fléchir. Mon écoute devient flottante, une sensation qui me rappelle l’école. Je le regarde, mais mon esprit s’échappe vers la Papouasie Nouvelle Guinée. Je repense à cette histoire amusante d’écotourisme qui nous est arrivée sur l’île de Nouvelle-Bretagne.

Tavalo 6°01′S 150°55′E


 

Les enfants hurlaient de peur à notre approche

 

En 2005 nous avions pris une année sabbatique dans le Pacifique sur un bateau prêté par mon oncle, Le Somoa, un Sun Fizz basé aux Fiji. Pour éviter les mauvaises surprises de l’été austral qui compte une dizaine de cyclones par an, nous remontions vers l’équateur. Après une navigation dans l’archipel des îles Salomon, le Samoa poussa vers l’ouest pour atterrir sur l’île de la Nouvelle-Bretagne en Papouasie Nouvelle Guinée. Une côte hostile habituellement battue par l’Alizée, mais en février, la mousson venue de l’ouest inverse le régime des vents dominants.

 

Nous avons mouillé devant le village de Tavalo sur la suggestion d’un jeune Australien chevelu, rencontré à 100 milles au nord dans un modeste bureau d’une association sans moyen pompeusement siglé ONG. Mais le conseil était bon. Ce village d’une centaine d’habitants est enclavé par trois jours de marche à travers les montagnes couvertes la forêt équatoriale et une mer habituellement démontée. Ils étaient contents de nous voir et nous aussi. D’après le chef, le Samoa était le premier voilier à s’arrêter dans cette baie de mémoire d’homme. Flatterie ou réalité ? En tout cas, il était évident que cela faisait longtemps que ce village n’avait pas vu de blancs : les petits enfants hurlaient de peur à notre approche et les femmes touchaient les cheveux de Caroline avec un plaisir curieux.

 

Le premier voilier devant le village de mémoire d’homme, nous dit-on.


 

Un coup de machette, une plaie bien nette

 

Après la coutume où nous avons reçu un beau coquillage en échange des présents traditionnels (tabac, argent, pièce de tissu), nous nous sommes lentement insérés dans la vie du village. Pêche, promenade, visite du bateau et sortie à la journée jusqu’à l’île en face, longues discussions. Comme souvent dans ce type d’archipel, le bateau qui vient de la ville fait office d’épicerie et d’infirmerie. Troc de riz, de savon, d’hameçons, etc. contre des légumes et des fruits frais, ou quelques soins basiques sur des plaies infectées.

 

Simon à la pêche avec son fils et son frère dans la rivière de Tavalo


 

C’est comme ça que nous avons rencontré Simon. Il nous a fait appeler pour une coupure sévère au genou. Le coup de machette avait fait une plaie bien nette de 4 cm de largeur qui laissait percevoir la rotule. Il n’a fallu qu’une semaine de poudre antibiotique appliquée localement pour que la plaie de Simon fût suffisamment fermée pour ne plus risquer l’infection. Dans ce climat équatorial, nos blessures duraient souvent plus de deux semaines pourtant traitées avec des antibiotiques autrement plus forts.

 

Une facture : pour vous être promenés dans le village…

 

Pour avoir nagé dans la rivière…

Simon devint notre référent dans le village. La communication n’est pas difficile en Papouasie, la langue véhiculaire est le pidgin english et ceux qui ont été à l’école parlent anglais. Un jour, Simon nous apporte un peu gêné deux feuilles prises d’un cahier d’écolier écrit au bic bleu. C’était une facture de 250 kinas (80 euros), un montant pas négligeable pour le lieu. Les postes étaient détaillés avec précision :

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

Malgré le côté comique, nous avons été surpris et fâchés. Nous en parlâmes à Simon qui nous dit qu’il ne pouvait rien pour nous. Pour discuter de cette facture, je devais demander une audience au Conseil du village (instance exclusivement masculine, il était clair que Caroline n’était pas invitée). Pour préparer la réunion et peut être soucieux de ne pas paraître « primitif » ou arbitraire, le chef du village tint à m’expliquer comment fonctionnait les institutions papoues. Le Conseil réunit les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire pour le village, il prend ses décisions à l’unanimité. Un appel était toujours possible au Conseil Régional (où chaque village est représenté par deux délégués). Je lui promis de nous soumettre à la décision du conseil une fois qu’il m’aurait entendu.

 

Jeunes filles prostituées aux ouvriers

 

Une jeune fille papoue la bouche rougie par le bétel

Nous étions une dizaine autour de la table d’une case ouverte, assis sur des bancs de bois dans une ambiance très formelle. Après de longues politesses, le chef prit la parole pour raconter, avec une grande franchise, l’histoire récente du village.

 

Pour gagner de l’argent, le village avait cédé des droits d’exploitation forestière sur une partie du territoire à une entreprise chinoise. Les conséquences avaient beaucoup déçu les villageois. Une colline rasée, des bagarres à cause de l’alcool facilement disponible, plusieurs jeunes filles prostituées aux ouvriers du chantier. Le Conseil du village avait décidé de ne pas renouveler la concession.

 

Mais où trouver l’argent ? (Nécessaire en particulier à la scolarisation payante des enfants.) C’est à ce moment-là que le jeune Australien chevelu leur a conseillé de faire de l’écotourisme. Bien qu’aucun touriste ne passait jamais à Tavalo, le village avait construit une petite guesthouse de 6 lits de bois. Et leurs efforts étaient visiblement récompensés puisque nous étions venus. Nous, leurs premiers clients. Mais malheureusement nous n’avions pas besoin de la guesthouse. Le conseil avait donc décidé de facturer d’autres commodités.

 

Taxe de déchets ?

 

Une habileté étonnante à cet age.

Lorsque vint mon tour de parler j’ai expliqué que nous avions été pris au dépourvu par cette facture parce que personne ne nous avait prévenus que toutes ces activités seraient payantes et qu’habituellement elles ne le sont pas. Le chef, avec une grande politesse, me pria d’excuser leur ignorance. « Nous n’avons pas l’habitude de ces choses-là. Mais vous qui avez voyagé dites-nous ce que l’on peut facturer à des gens comme vous qui viennent en bateau. » Comment répondre ? Avec un art consommé de la dialectique, le petit bonhomme à la barbe poivre et sel venait de retourner toute la discussion. Moi qui étais venu plaider l’incongruité de cette facture, je me retrouvais à énumérer toutes les dispositions qui permettraient de l’alourdir. En 2005, dans le Pacifique certaines îles comme la célèbre Tikopia faisaient payer une taxe de séjour. En Mélanésie le platier en face du village est considéré comme une propriété commune, un droit de pêche ne paraissait pas illégitime, une taxe de déchets ?

 

Des écotaxes discriminantes

 

C’était il y a 8 ans. Depuis l’idée de faire payer les espaces naturels remarquables a fait son chemin. Sous prétexte de préservation « les écotaxes » font florès sous toutes les formes (avec cette nouvelle idée sous-jacente : on doit réparation à la nature que nous souillons par notre intrusion — l’écotaxe originale du rapport de Kyoto est une contrepartie aux dégâts environnementaux). Droit de passage, de mouillage, guide obligatoire, taxe de séjour, droit de visite… Citons les Iles Scily, la Georgie du Sud, les parcs naturels québécois, un nombre de plus en plus important de mouillages, etc. Vu le nombre croissant d’humains sur cette planète et la diminution des espaces naturels, on peut bien imaginer que cette tendance va s’accroître. Peut-être est-ce un mal nécessaire, il faut avouer qu’il s’agit souvent de taxes raisonnables de gestion. Mais il existe aussi une tendance plus élitiste qui a pour principe d’augmenter significativement la pression financière pour diminuer la pression démographique comme à Fernando de Noronha par exemple : entre la taxe de mouillage et la taxe d’environnement (par personne) c’est presque 100 euros par jour qu’il faut débourser. Cette tendance discriminante m’inquiète. Je préfère de loin le principe du numerus clausus de bouées de mouillage comme cela devra se faire sans doute dans le Parc National des Calanques de Marseille, premier arrivé premier servi.

 

Une vieille pirogue qui fait le bonheur de son jeune capitaine


 

Une facture d’écotourisme ?

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

À y regarder de plus près, des rétributions pour toutes ces activités existent bien aujourd’hui sous différentes formes, les Papous de Tavalo avaient 10 ans d’avance.

 

Épilogue : La réunion dura plusieurs heures. Elle fut extrêmement riche pour ma compréhension de l’économie de ces petits villages qui vivent en autarcie dans les îles du Pacifique. Le Conseil avait l’air satisfait. Il a pris en compte ce que nous avions apporté au village, en particulier les soins. La facture a été solennellement déchirée.

 

La samba des visas (actualisation)

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SCOOP ! Extension de séjour au Brésil possible à Angra dos Reis…. Mais pas sûre !

 

À l’occasion de la mise en ligne de la dernière vidéo de Caroline sur Ilha Grande, nous avons reçu un commentaire de Simon, le skipper de Juan Sa Bulan 3. Il vient de passer à Angra Dos Reis (en face d’Ilha Grande) et il a réussi à obtenir une extension de séjour au Brésil.

Ceux qui naviguent au Brésil en ce moment savent combien cette nouvelle est exceptionnelle ! Comme je le racontais dans un précédent billet, la règle pour les Européens est la suivante : trois mois de séjour puis trois mois hors du Brésil puis de nouveau trois mois de séjour peuvent être accordé. Un vrai problème pour les voiliers qui naviguent le long de ce littoral immense. Cette règle semble toujours en vigueur…

Pourtant l’équipage de Juan Sa Bulan 3, lui, a réussi à obtenir trois mois supplémentaires consécutifs. Voici le commentaire qu’il nous a laissé sur le site le 20 juin :

 

 
Bonjour à tous! Je tenais à préciser: l’unique endroit au Brésil pour renouveler le VISA de trois mois est à Angra dos Reis justement. Nous l’avons fait en juin de cette année (2013) et avons été prolongés jusqu’au 21 août. À bord nous étions: un Français, une Canadienne et un Belge. Le bateau est [sous] pavillon belge. Aucun problème de renouvellement. Ça vaut le coup de prolonger le Visa, le Brésil est un pays fabuleux! Simon
 
Dans une conversation que nous avons pu avoir sur le net avec Simon, il nous précisait que la législation n’avait pas changé. Selon toute apparence l’extension de visa de l’équipage n’est due qu’à enthousiasme d’un fonctionnaire. Simon propose que les bateaux qui souhaiteraient tenter l’affaire prennent contact avec lui (voir les adresses à fin du billet).
 

Le Boréal 44 Juan Sa Bulan 3 au Brésil. Cliquer sur l’image pour voir l’album photo | © Marie DMorin

 

Je vous reparlerai  de Juan Sa Bulan 3. Nous avions rencontré le père de Simon, Jean François Delvoye et son compère, Jean-François Eeman dans les Cotes d’Armor. Les deux marins habitués des mers du sud nous avaient donné de précieux conseils avant de partir. Jean François Eeman nous avait reçus dans le chantier et nous avait donné la recette de l’antidérapant des Boréal que nous avions copié sur Loick. Si nous avions eu le budget, c’est un bateau de ce chantier que nous aurions acheté.

 

Vous pouvez suivre la navigation du jeune équipage de Juan sa Bulan 3 sur leur site www.juansabulan.com ou à travers leur page Facebook : Voyage du “Juan Sa Bulan”.

 

 

De la bouteille à la mer

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L’histoire d’un départ libérateur en grande croisière. Celui de Gwendal, parti en solitaire de Nice en mars 2011.

 

Toutes les histoires de grandes croisières se ressemblent, chaque histoire de départ, au contraire, est singulière, à sa façon (1). Avec ce plagiat de Tolstoï, il est facile de déduire qu’Anna Karenine est le livre qui accompagne notre isolement de clandestins au Brésil. Mais nous arrivons à Matariz où nous retrouvons Gwendal sur La Boiteuse. Il brise notre solitude et nous la sienne. Dans l’intimité des carrés, à la veillée, les vies se racontent. Comme des romans.

 

Loin de son port d’attache

 

Mouillages magnifiques, rencontre délicieuse, îles de rêve ou au contraire, coup de vent, dérapages, nuits assaillies d’avaries, tous ces petits bonheurs de la croisière font l’essentiel des discussions de ponton. Tout le monde peut en raconter sa part, comme des joueurs de belote où chacun lance une carte à son tour. Et l’on a passé une bonne soirée.

Mais loin de son port d’attache, la parole n’hésite plus à se faire intime. On se connaît mieux et l’on a moins peur de ses faiblesses quand on a traversé un océan à la voile, en solitaire.

 

Gwendal dans le carré de Loïck

 

Ce soir sur Loïck, Gwendal parle de son coup de fil à l’émission Allo la Planète. « C’est venu comme ça, sans réfléchir, dans la discussion je leur ai dit que j’avais été alcoolique ».

 

− C’est pour fuir cette vie d’alcool que tu es parti ?

− Non, je ne fuis pas, je me reconstruis me répond-il en souriant dans un nuage de fumée de pipe.

Je suis content de le retrouver. Sa compagnie cultivée est pleine de cette intelligence que l’on trouve chez ceux qui en ont pris plein la gueule et qui n’en veulent plus à personne.

 

« Arrête de faire ton intéressant »

 

Devant un jus de cajou, Gwendal raconte. Son adoption au Canada par une mère abusive et un père qu’un divorce a fait disparaître après l’adoption d’un deuxième enfant. « L’adoption au Canada, ça a couté plus d’un million », disait-elle pour valoriser son amour qu’elle compare aux naissances naturelles qui ne coûtent rien. Une ascendance bretonne donne à l’enfant son prénom, mais la famille vit dans le Var, confortablement. Sa mère s’est remariée avec un artisan ébéniste de talent absorbé par son travail.

 

− C’est quoi une mère abusive ?

− C’est quelqu’un qui cherche le contrôle à tout prix, par les coups ou pire, par la domination psychologique. C’est le psy qui m’a appris ça.

 

Le leitmotiv « Arrête de faire ton intéressant » servait d’outil de base pour le dénigrement. Gwendal répond à l’injonction maternelle en quittant la fac de bio pour s’engager comme officier chez les cocoyes, les commandos de l’armée de l’air.

 

− On n’imagine pas un officier-commando engagé à gauche comme tu l’es.

− C’est le seul domaine où je réussissais. Cela dit, le “Service de la Nation” ne sont pas pour moi des mots en l’air. Et j’aimais mes hommes.

 

La Boiteuse à Matariz, un village au nord ouest d’Ilha Grande

 

La Boiteuse c’est lui

 

L’armée lui apprend aussi à boire. Le chômage l’accueille à sa libération. Et puis survient l’accident dont il garde une légère claudication. Quand il claquait la porte de chez lui en ayant oublié les clefs à l’intérieur, il grimpait des étages par la gouttière. Cette fois, il tombe et se casse salement la cheville. De multiples opérations, deux ans d’invalidité, retour chez les parents, chez sa mère, où l’alcool installe aussi son contrôle sur lui.

 

Avec à peine dix semaines de mer derrière lui, il part en solitaire. Nice 2011.

− Avant d’avoir le bateau, je savais qu’elle s’appellerait La Boiteuse. J’ai même lancé le blogue éponyme avant de l’avoir trouvée. Bloguer, encore une chose qui m’a aidé à retrouver l’estime de moi. Avant j’avais un blogue politique.

− À propos de bateau, comment es-tu venu à la voile ? C’était une tradition familiale ?

− Non. Ni ma famille ni personne dans mon entourage ne faisaient de bateau. C’est grâce à ma mère. J’étais vendeur dans un magasin de déco et pendant les vacances je m’enfermais avec mes bouteilles. Pour que je sorte de ma maison, elle m’a payé un stage aux Glénans et j’ai adoré ça. Tous les ans, je faisais une semaine de stage. J’étais bon, j’apprenais vite, j’avais découvert ce qui me plaisait. J’ai vite eu mes quatre voiles.

− Une semaine par an pendant cinq ans, plus deux stages de deux semaines avant de partir et un ISAF. Tu veux dire que tu es parti traverser l’Atlantique en solitaire avec en gros 10 semaines de mer derrière toi ?

− Oui. Évidemment dit comme ça… J’ai été aussi une fois à Marseille avec La Boiteuse, j’ai déchiré ma GV. Et j’ai tenté d’aller en Corse avec un copain, mais on n’a pas réussi.

− Aaah ! Ça change tout ! (rires)

 

La dernière amarre

 

− Et ce Konsul 37, comment as-tu fait pour l’acheter ?

− Ma mère est morte en juillet 2006. Nous avions à partager un petit héritage entre ma sœur et moi. En septembre de cette même année, j’ai bu mon dernier verre.  Réussir ce sevrage m’a permis de croire de nouveau dans mes intuitions.

 

Après la mort de sa mère et l’arrêt de l’alcool, l’idée d’acheter un bateau et de partir commence à faire son chemin. L’été 2010 il reçoit 55 000 euros. En octobre, il achète La Boiteuse, moins de six mois plus tard, il part. Un tempo un peu rapide avoue-t-il aujourd’hui. La descente de l’Espagne lui coute cher.
Au Maroc, il avait un choix à faire : rentrer ou vendre sa petite maison pour continuer. L’idée de louer lui déplaisait : inspecter les fiches de paie, demander des cautions…

 

Zoë, une romance épistolaire partagée.

− J’ai tout vendu à mon voisin, la maison et les affaires qu’il y avait dedans. Une bonne vente à une famille que j’aimais bien. De mon ancienne vie, il ne me reste plus qu’un béret de commando et quelques lettres. J’ai coupé la dernière amarre.

Je cherche un endroit où je pourrais dire « ici c’est chez moi ». C’est ça mon voyage même si je sais que je serais toujours l’étranger. Quand il me restera plus que 30 000 euros de toutes les façons je m’arrête où je suis et je travaille.

 

− Finalement, on peut dire que tu es parti grâce à ta mère…

Il glisse sur la petite provocation et répond juste pour corriger l’information :

− Non. Grâce à la mort de ma mère.

 

La phrase clôt l’évocation du passé.

Gwendal a envie de parler du futur, de Zoë.

Nous avons tous rencontré l’Américaine à l’escale de Joao Pessoa, elle s’embarquait comme équipière sur Keturah pour les Caraïbes. Gwendal et Zoë ont gardé le contact. Nous avons vu le navigateur solitaire tomber doucement amoureux au fil de leur relation épistolaire. La nouvelle du jour : elle va venir le rejoindre en Uruguay.

 
 
Note :

1/ Anna Karenine, le roman de Tolstoï commence par cette phrase célèbre : « Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon ». Éd. Livre de Poche 2012. Le nom de l’auteur de la traduction n’est pas mentionné.
Une phrase bien connue depuis le très bon roman de Muriel Barbery « L’élégance du hérisson » puis son adaptation au cinéma par Mona Achache. Comme surement beaucoup de monde, c’est ce bouquin qui nous a fait lire Anna Karénine qui est typiquement un livre de navigation : long, vaste et profond.