Skip to Content

Category Archives: Brésil

Radioamateur/MM

Par

 

Pour ce voyage, je suis devenu radio amateur. Dans ce billet, j’aimerais convaincre ceux qui partent en grande croisière d’équiper leurs bateaux de BLU et de passer leur licence.

 
Mise à jour 2/2/2016 : Vous trouverez sur notre site des docs pour passer la licence et installer une BLU. Ce materiel est en majorité une agrégation de documents trouvés sur Internet. Merci aux auteurs.
 

Alors que nous étions en train de recevoir nos courriels par la BLU, une jolie petite fumée blanche sort de la boite d’accord en se tortillant comme pour annoncer l’apparition d’un génie. C’est la panne : plus de GRIB à bord. Pourtant, même si j’avais trois vœux à faire, je ne demanderais pas un Iridium ou un Mini-M.
 
Les mots radio amateurs dégagent un parfum poussiéreux et complexe. L’opérateur radioamateur masculin se désigne comme OM « Old Man » — c’est dire ! Mais son équivalent féminin, malheureusement trop rare, se désigne par le joli YL « Young Lady ». Les abréviations viennent de la télégraphie. L’univers de la radio adore les acronymes et les codes, par souci d’économie, mais aussi pour le plaisir de jargonner. Un volapük qui fait passer cette activité pour plus complexe qu’elle n’est et qui ne devrait pas effrayer les utilisateurs de SMS. Lol.

Le commutateur rotatif de la boîte d’accord.

 

Je ne vais pas faire le détail des différentes façons de communiquer à bord — je n’ai pas les compétences, il existe un hors série de Voiles et Voiliers pour cela. Je veux vous parler de la petite expérience d’un radioamateur néophyte en grande croisière après deux ans de pratique.

 

Le prix à l’usage

 

Nous voulions avoir le courrier électronique et les GRIB en mer, et nous en sommes de gros consommateurs. Il nous paraissait stupide de se rationner de météo ou de relations affectives. Nous souhaitions aussi un positionnement du bateau. Selon nos calculs, les Mini-M, Standard C et autres Iridium nous coûteraient autour de 1000 euros par an. Trop cher.
 
Avec la BLU (un Pactor et une boite d’accord), l’abonnement à SailMail coute 190 euros par an. C’est gratuit si vous êtes radioamateur.
La technologie, même avec un poste non marinisé, est fiable. Non seulement nous avons toujours pu nous connecter lorsque nous étions en mer, mais je me suis aperçu que les bénéfices étaient bien supérieurs à l’économie de l’abonement. Les radioamateurs sont une communauté, une communauté internationale solidaire. Et beaucoup d’entre eux routent les bateaux pour le plaisir.

 

Un poste HF (BLU), un Pactor, un ordinateur. La boîte d’accord s’installe au plus près de l’antenne. C’est la même installation pour Sailmail (sans licence amateur) ou Winlink (avec licence amateur).

 

Prix de l’installation

 

Comparée aux prix de plus en plus attractifs du téléphone satellite (plus ou moins 500 euros), l’installation nécessaire pour avoir le courrier électronique et les GRIB par BLU coute plus cher. Sur Loïck nous avons tenté de tirer les prix au maximum, mais nous avons tout acheté neuf : une radio Yaesu FT857D très compacte

Une boite d’accord automatique étanche.

capable d’émettre sur la HF (max 100 watts), la VHF et l’UHF (800 €), un Pactor III USB (859 €) et une boite d’accord manuelle MFJ 971 (moins de 200 €), plus du câble coaxial, des isolateurs pour les antennes (nous en avons deux, un long fil et un dipôle sur 14 MHz), des connecteurs, un balun, et menu matériel. Disons moins de 2500 euros et trois jours pour tout installer et faire les antennes. Nous aurions bien opté pour un pataras isolé, mais c’était cher.
Nous sommes très satisfaits de ce matériel, sauf… de la boite d’accord. Une boite manuelle, c’est instructif, mais parfois fastidieux. Aujourd’hui, j’aimerais une boite d’accord automatique.

Vu l’investissement, c’est une technologie qui intéresse d’abord ceux qui partent pour plus d’un an de voyage. L’Iridium est surement mieux adapté pour une année sabbatique, la rupture technologique avec le portable est moins franche et il se revend mieux.

 

Un monde « Low tech »

 

Des antennes…

…à trois sous.

La radio c’est un autre monde, une autre « philosophie ». Un monde « low tech ». Je me souviens de l’air réjoui de mon professeur Alain (F8ANT) devant un montage fait de composants, précisait-il “tous récupérés sur de vieilles télés”. Ici, l’économie est une qualité et c’est pour cette raison que la télégraphie continue d’exister, avec peu de watts elle porte plus loin. Per (LA7FAA), le norvégien que nous avons rencontré à João Pessoa m’expliquait comment il faisait ses antennes HF avec des cannes à pêche en fibre de verre pour moins de 60 euros. Il revenait de Patagonie en solitaire, sans Iridium bien sur.
 
À l’heure où beaucoup d’entre nous s’inquiètent de l’appropriation des communications par quelques grandes entreprises, la technologie de radio continue à appartenir à tout le monde. Et si les fréquences sont rigoureusement régies par les États, nombre de fréquences sont réservées aux amateurs. Il est théoriquement interdit de parler sur les ondes sans licence même si l’on a Sailmail. C’est dans cette même logique que l’on passe le CCR pour la VHF. Mais c’est un domaine où l’on trouve beaucoup de pirates.
 
 

Sailmail et Winlink

 

Le commutateur cramé

Si vous choisissez la BLU, il serait dommage de ne pas profiter des avantages qu’offre la communauté radio amateur. Le temps de connexion dédié par les stations des OM est supérieur au temps qu’offre SailMail et les stations sont beaucoup plus nombreuses dans l’hémisphère nord. Au sud, l’Indien et le Pacifique sont bien couverts. Mais au sud de l’Amérique du Sud, SailMail offre un meilleur contact avec une station au Chili alors qu’il n’y a pas de station Winlink sur ce continent. De toute façon, mon but n’est pas de mettre en concurrence les deux systèmes. SailMail est une association et mérite bien sa cotisation. Bien que Pier m’ait assuré avoir fait la Patagonie avec seulement Winlink, nous prendrons SailMail pour pouvoir nous connecter à toute heure (au sud le 14 MHz ne passe que le soir).
L’intérêt de devenir radio amateur c’est aussi de comprendre l’outil que l’on utilise. Sauf qu’il faut passer le fameux examen.

 

Passer sa licence

 

Sigle radioamateur

Avec mon bac littéraire et mes études de sciences humaines, j’avais le mauvais profil pour cet examen fait d’électricité et d’électronique. Heureusement, beaucoup de clubs de radioamateurs dispensent des cours, le programme est facilement trouvable en ligne et un logiciel très utile permet de s’entrainer pour les QCM de l’examen. En fait, il existe trois examens, le premier sur la réglementation, le second sur la technique, le troisième sur la télégraphie (la CW dans le langage des OM). Il faut avoir les deux premiers pour obtenir votre indicatif et pouvoir avoir le mail et les GRIB à bord gratuits grâce à winlink.org. La connaissance du morse n’est plus obligatoire pour trafiquer.
 

L’étude de la réglementation m’a pris deux mois (1/2 heure par jour) de bachotage par cœur sur des questions pas toujours très utiles dans la pratique (« Qui délivre les licences de radio amateur aux Comores ? »). Pour la technique, vu mon niveau de départ, cela m’a pris 6 mois à raison d’une heure par semaine et une bonne révision le dernier mois. Là, j’ai véritablement appris des choses utiles pour nos bateaux qui sont de plus en plus bourrés d’électronique et d’antennes. Aujourd’hui, je n’aurais aucune difficulté à faire une antenne VHF de secours avec n’importe quel bout de ferraille.

 

Des accords à la  pince croco

 

Réparation de fortune avec deux pinces croco

Alors quand j’ai vu la fumée sortir de la boite d’accord, je l’ai démontée. Le commutateur rotatif avait cramé. Grâce à une soudure au fer à gaz et une bonne pince à linge, j’ai pu envoyer un mot aux gars de mon club (F5KTR). Alain (F6BSV) m’a expliqué comment faire les accords sur la self avec des pinces crocos, ce qui était vraiment plus malin. Pendant ce temps-là, Philippe (F8DAE) cherchait la pièce dans tous les coins de France et d’ailleurs pour l’envoyer à une amie qui venait nous rejoindre.
Débrouille et solidarité, les deux qualités sont à l’honneur dans le monde radioamateur.
Gens de mer, ça vous parle ?
 
73
F4GFQ/MM, terminé.

 

PS : 73 signifie « salutations », un emprunt à la CW (la télégraphie, dire « cédouble ») très courant à l’écrit chez les radioamateurs.
F4GFQ est mon indicatif : F est le code de la France, le 4 signifie que j’ai le droit d’émettre sauf en CW car je n’ai pas passé l’examen qui me hisserait à F8 ou F6, les trois dernières lettres sont données lors du premier examen.
/MM signifie que j’opère d’un maritime mobile. D’un bateau en clair.

 

PPS : Je tiens à la disposition de tous ceux qui m’en feront la demande à travers un commentaire (pour que je récupère l’adresse mail) du matériel pédagogique qui m’a permis de réussir l’examen.

 

PPPS : Si l’on dédiait des billets de blog, je dédirais celui-ci à André (ON5FS) qui vient de nous quitter. Il opérait  la station ON0FS (ON est le code de la Belgique). Nous nous sommes connectés à lui pendant toute notre descente de l’Atlantique. Il avait ouvert une connexion sur les 14 mètres spécialement pour les bateaux en Atlantique Sud.

 

 

Mon bateau, ma tribu

Par

 

Cela faisait plus de trois semaines que nous étions en escale. C’est un grand plaisir de retrouver la mer.

 

Aussi agréable que soit une escale, arrive toujours le moment où il faut partir. Comment se prend cette décision ? Je n’en sais rien. Dans la vie de bateau, ce n’est pas l’échéance d’un billet d’avion ou la fin des vacances qui nous font lever l’ancre. Il se met à flotter un parfum d’air du large dans le carré que Caroline est souvent la première à sentir. Si j’étais superstitieux, je dirais que c’est Loïck qui nous pousse à partir.

 

L’univers se simplifie

 
Une fois en mer, la question se pose plus. Je suis toujours sidéré et heureux de voir comment la vie en mer efface la vie à terre. Non pas que je n’aime pas la terre. Je suis même un peu niaisement amoureux du règne animal, et en particulier du genre humain dont les individus vivent en majorité sur le littoral. Mais cette espèce nous pose bien du souci ma bonne dame et il n’est pas désagréable d’oublier qu’elle existe. La mer, tant qu’elle n’est pas couverte par Internet, est l’espace-temps parfait. L’horizon fait vite disparaître l’ailleurs pour ne laisser que le ciel occuper le lointain. Le temps s’étire entre les quarts. L’univers se simplifie : le ciel, la mer, mon bateau, ma tribu.

 

Arrive le moment où il faut quitter la terre

 

Mais je ne crois pas que le plaisir d’être en mer est fait du bonheur de quitter la terre. C’est un instant agréable, mais passager. En mer on retrouve son bateau. Il cesse d’être une maison muette et redevient un voilier qui dialogue. C’est comme lorsque l’on retrouve un bon copain que l’on n’a pas vu depuis un bout de temps, la conversion peut directement embrayer sur l’intime sans la moindre gêne, comme si l’on s’était quitté la veille. “Pourquoi sommes-nous restés toutes semaines sans nous voir ?” Comment lui expliquer que la vie à terre passe si vite ?
 

Le ciel occupe tout le lointain


 

Merci mon vieux

 
Je profite de cette nav pour relire La Longue Route (1) dans la première édition d’Arthaud que j’ai empruntée à la bibliothèque de La Boiteuse. Cela fait combien de temps que vous n’avez pas lu cet hymne à la joie d’être en mer ? N’en faites rien, vous risquez de tout plaquer pour un embarquement immédiat.
Pourtant je ne résiste pas à en citer trois phrases prises dans les trois premiers paragraphes. Il commence la livre par : « Le sillage s’étire, blanc et dense de la vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d’étoiles.» [...] «Vent, Mer, Bateau et Voiles, un tout compact et diffus, sans commencement ni fin, partie et tout de l’univers, mon univers à moi, bien à moi.» (J’aurais dû relire ça avant d’écrire le paragraphe précédent… Cela montre combien nous sommes tous touchés par ces sentiments.)

 

Alors, le bateau se remet à parler

 

Voici le troisième paragraphe du livre, où je m’aperçois de nouveau que ne fais que paraphraser le grand marin, mais peu importe : «Je regarde le soleil,se coucher, je respire le souffle du large, je sens mon être s’épanouir et la joie vole si haut que rien ne peut l’atteindre. Quant aux autres questions qui me troublaient parfois, elles ne pèsent pas un gramme face à l’immensité d’un sillage tout près du ciel et plein du vent de la mer, que ne peuvent perturber les petits mobiles habituels.»

 

Loïck et moi veillons pendant que la tribu dort

C’est un brin lyrique non? J’aime bien. C’est la mer qui fait ça. Elle nous change la sensibilité. Et il suffit d’être au large pour que ces phrases s’accordent parfaitement à ce qui est.
Alors après quelques pages, j’ai fait comme lui, je suis allé à l’avant. J’ai passé une heure assis sur le tambour de l’enrouleur à regarder devant moi. Merci mon vieux.

 

Équipage rime avec sauvage

 

Encore une chose que l’on perçoit lorsque l’on navigue un peu longtemps, les rapports humains changent. Je ne parle pas de l’aspect “L’enfer c’est les autres” si souvent évoqué en bateau. Au contraire. Je m’aperçois que Caroline et moi changeons de relations en mer. À terre, nous sommes un couple banal, ensemble depuis 14 ans. Nous nous aimons avec nos hauts et nos bas, nos agacements, nos ravissements. En mer, nos liens deviennent plus organiques, plus tribaux, plus originels. L’attachement à l’autre devient plus instinctif, plus animal. Je crois que cela est dû à l’environnant et au fractionnement du sommeil. Le grand singe qui est en nous perçoit l’imminence possible du danger, et si l’on n’est pas trop exalté, notre conscience fait de même. Peut-être qu’en nous aventurant délibérément dans un univers “hostile”, où le sommeil doit rester léger, nous réveillons des vigilances et des attachements viscéraux au groupe dont la vie moderne à terre nous a coupées. Quelle que soit la raison, cette petite finesse raffermit les liens entre les équipiers. La mer fait passer de l’équipe à l’équipage. Mon équipage. Quand j’entends ce mot qui rime avec sauvage, j’entends battre le cœur de ma tribu.

 

Et un matin, on arrive

 


 

1/ La longue route. Bernard Moitessier. Éd. Arthaud 1971.

 

Un fil à la patte

Par

 

Un petit problème de mouillage fait le bonheur de Caroline.

 

Caroline et moi, nous ne sommes pas d’accord. Elle veut rester, je veux partir. C’est vrai que cette petite baie est parfaite pour travailler, se baigner, et se planquer des autorités maritimes. La suite de la route est moins sure. Nos amis d’Alita, un bateau allemand, viennent de nous écrire qu’ils ont été contrôlés à Saco de Seu, une baie touristique d’Ilha Grande. Notre prochaine destination. Mais Gwendal vient de nous rejoindre avec La Boiteuse, il s’est fait indiquer un mouillage discret à l’ouest de l’île. Matariz. Il est parti ce matin. J’aimerais le suivre. Après trois semaines seuls dans la nature, j’ai envie de bavarder avec un copain.

Une jolie fenêtre météo, pas si courante sur ces cotes tourmentées, finit par convaincre l’autre Sage de notre Conseil de ratifier la résolution « partir ». Appareillage prévu au coucher du soleil. A la nuit, nous étions toujours là.

 

Soit un bateau mouillé…

 

Comment expliquer ce stupide problème de mouillage ? L’énoncé ressemble un peu à ces problèmes de physique de 4ème qui me faisaient espérer une alerte à la bombe dans le collège.
Commençons par un dessin :

 

Loïck mouillé près des rochers. Configuration de départ.

 

Soit un bateau mouillé sur deux ancres près des rochers pour laisser la place à La Boiteuse et aux escunas qui passent dans la journée. Le vent forcit par trois quarts avant. L’ancre arrière, mouillée dans moins de 2 mètres d’eau, empêche d’éviter vers les roches. Comment lever l’ancre ? Les ancres en l’occurrence.
 

Impossible de décrocher

 
Comme en 4ème j’ai pris le problème à l’envers. Nous nous halons sur l’ancre arrière pour la décrocher en pensant qu’un petit coup de moteur nous amène ensuite sur l’ancre principale.

Plus on embarque le câblot arrière plus le bateau se met en travers du vent rendant l’effort de plus en plus difficile. Lorsque nous arrivons à la jonction câblot-chaîne, il ne reste que 5 mètres jusqu’à l’ancre, mais elle ne veut pas décrocher. Sans dalot au tableau arrière, impossible d’amener la chaîne, même avec le croc de mouillage. Impossible aussi de porter le câblot à l’avant pour bénéficier du dalot et du guideau : le bateau passerait sous le vent de cette ancre où il y a que 1,4 m de fond.

 

Le bateau une fois que nous avons embarqué le câblot arrière. La pression du vent est forte.

 

Nous sommes sous les Tropiques, je plonge. C’est plus rapide que de mettre l’annexe à l’eau.
L’ancre sous l’effort s’est enfoncée de 40 cm dans le sol de sable et de boue. Après que Caroline a donné du mou au cablot, j’enjambe l’ancre au niveau de l’organeau, m’accroupis les pieds bien à plat, dos droit (à 50 ans on sait ça), et je saisis le bout de la verge en poussant sur mes jambes de toutes mes forces. Pas le moindre mouvement. Un fond d’excellente tenue.

 

Si j’aurais su

 

Remouiller aurait été la solution

Je voyais maintenant la manœuvre qu’il fallait faire : larguer le mouillage arrière à la mer frappé d’une bouée pour qu’il ne vienne pas taquiner l’hélice pendant que nous nous occupions de relever le mouillage principal. Remouiller au vent pour arriver à pic de l’ancre secondaire. Récupérer le mouillage à la nage et l’embarquer. Elle serait venue toute seule, ou avec un tour de winch.

Mais après mon bain, la nuit tombait et j’avais perdu tout mon entrain même le vent avait baissé. Et je voyais Caroline toute contente à l’idée qu’elle pourrait finir son film dans la crique. Mais je n’ai pas tout perdu. Comme tous les déçus, je me suis lancé dans une longue séance de… bavardage.

 

Vu par Caroline

 

Tous mes efforts résumés en une minute sous la loupe ironique de Caroline  :

 

 

 

 

Le mouillage des Trois Plages

Par

 

Lorsque l’on arrive dans un mouillage, on éprouve une exaltation enfantine à explorer la terre qui l’entoure. En particulier si l’on est dans un site naturel. Un récit en images légendées d’un petit plaisir robinson autour du bateau à Três Praias (trois plages) dans l’anse de Perocão. Une belle escale au milieu du Brésil.

 

La galerie version plein écran

 

L’or du voyage

Par

 

Rencontre avec Jackson, marin d’une escuna. Le premier ami avec qui nous ne parlons que portugais. Il est le seul à nous comprendre.

 

Après notre petite série noire à Montevideo (ensuite, nous avons aussi eu une fuite de gazole), que je racontais dans le précédent billet, je reprends le fil de ce blogue où je l’avais laissé : au milieu du Brésil, à Guarapari.

 

Il nous faut de l’eau. Nous avions tendu le grand taud percé au centre par un petit passe-coque dès que le ciel s’est couvert, mais il n’a pas plu suffisamment. Juste de quoi laver la bâche. Dans cette petite crique cernée des plages, il n’est pas question de bidonner, le chariot ne roule pas dans le sable. Malgré notre clandestinité, nous devons aller en ville avec le bateau.

 

Le martyr des escunas

 

Une escuna mouille près de nous pour baigner ses clients.

Le rio qui traverse la ville de Guarapari n’offre aucun aménagement pour les bateaux de passage. Il n’existe que quelques pontons flottants construits à la diable pour accueillir l’embarquement des passagers dans les escunas. Ces goélettes faites au trusquin dans la baie de Bahia pour la plupart, servent de bateaux-promenades sur toutes les côtes du Brésil. Une activité qui donne un air bêtement folklorique à ces belles barques toujours privées de leurs voiles et encore avilies par une musique tonitruante crachée par des haut-parleurs poussés bien au-delà des limites de la saturation. Impuissants devant ces cas de maltraitance navale avérés nous tentons généralement de nous tenir le plus loin possible des escunas. Mais ici, pas d’autres choix que de se mettre à couple d’un de ces bateaux martyrs. Nous choisissons le plus grand, l’Indiana.

 

« Et si tout le monde faisait comme nous ? »

 

Les marins ont compris la manœuvre et se présentent spontanément sur le pont de l’Indiana pour nous prendre les amarres. Moteur coupé, nous tentons d’expliquer dans un portugais d’enfant de 2 ans que nous aimerons faire de l’eau, voire rester la nuit le long de leur bord. « Não é problema » nous répond Jackson. Le jeune homme de trente ans au visage poupin nous explique juste qu’il faut que l’on soit partis le lendemain à 11 heures pour qu’ils puissent sortir avec leurs clients. Après nous avoir montré comment faire de l’eau avec son tuyau, il reprend son balai pour nettoyer le pont. Je suis surpris. Ce simple matelot vient de prendre le risque de bloquer son bateau sans en référer à qui que ce soit de sa hiérarchie. « Et si nous ne sommes pas là demain à 11 heures ? Hein ? Et ton capitaine qu’est-ce qu’il va en penser demain en nous voyant ? Et l’assurance ? Elle couvrirait en cas de dégâts sur ce ponton commercial ? Et si tout le monde faisait comme nous ? » ces pensées bien de chez nous me traversent l’esprit, mais le marin brésilien ne semble avoir aucun don pour la télépathie. Au lieu du traditionnel : « je suis désolé, mais vous ne pouvez pas rester là », il se ravise et nous demande si nous n’avons pas besoin d’électricité. C’est un comportement que nous rencontrerons fréquemment au Brésil. De la confiance en ce qu’il adviendra.

 

Loïck à couple d’une grande escuna de trente mètres.

 

Penser au 110 volts

 

Aparté technique : Comme dans beaucoup d’états du sud du Brésil, le courant a une tension de 110 volts (sauf dans les marinas généralement aussi équipées de 220v). Cela ne pose pas de problème pour le chargeur de quai multi-voltage, sauf que j’ai installé un tableau avec disjoncteurs et différentiel en amont qui ne veulent pas entendre parler de 110. Au moment de l’installation, je n’avais pas du tout anticipé ce cas. La solution toute simple consiste à by-passer le tableau en fixant une prise mâle et femelle sur le cordon secteur du chargeur. Sauf que trouver un jeu de prise avec un indice IP correct dans la station balnéaire de Guarapari m’a pris la matinée.

Préparation de l’excursion

Puis il a fallu démonter le support du chargeur pour accéder aux câbles, étamer les fils, monter les prises… Une petite intervention simple qui m’a pris la journée, typique du voyage en grande croisière. Le soir, le vent s’est mis à souffler bloquant l’escuna à quai. Nous pouvions rester deux jours de plus à couple de l’Indiana.

 

Une honte !

 

Ce caprice de la météo nous offre de mieux connaître Jackson. Depuis que nous sommes dans ce pays, nous ne nous sommes liés qu’avec des Brésiliens qui parlent français ou anglais. Notre niveau de portugais ne nous permet guère d’aller au-delà d’une communication utilitaire. Après trois mois nous commençons à saisir la musique de la langue, notre vocabulaire ne doit pas dépasser une soixantaine de mots quant à notre grammaire, elle conjugue les temps de façon extrêmement efficace, du type : « Trois mois avant, nous vient Brésil avec la bateau.» Nous n’avons pas encore ouvert une grammaire. Une honte !

Plus je parcours le monde plus je suis persuadé que l’or du voyage c’est la conversation.

 

Jackson

Je suis extrêmement reconnaissant à Jackson de nous avoir prouvé que notre niveau était tout à fait suffisant pour passer une bonne soirée.

Il nous fait visiter l’escuna. Il n’y a pratiquement rien sous le pont sauf un gros moteur de 90 chevaux et une cuisine où les matelots préparent les fruits et les boissons pour les clients. La virée dure 2 h30 le long des plages et s’arrête pour un bain d’une demi-heure dans la jolie baie où nous avions mouillé. Nous lui présentons Loïck, il apprécie particulièrement la cuisinière sur cardan. Il nous demande comment on vit en France. Quels animaux avons-nous là-bas ? Non pas de singes, ni de perroquets. Il nous parle de sa famille qui vit à la campagne, de la chasse au capybara. La conversation dérive sur les armes, nombreuses au Brésil, leurs prix au marché noir.

 

Une intuition phénoménale

 

L’intelligence de Jackson nous donne le sentiment que nous parlons sa langue couramment. Il ne semble avoir aucun mal à saisir le sens de notre bouillie de mots portugais, espagnol, italien, ou carrément des mots français que l’on tente, sans vergogne, avec un « O » ou un « A » en finale. Il a parfaitement compris que nos racines latines communes permettent souvent de trouver le mot clef qui donnera le sens à la phrase. Lorsque notre regard devient vague, il tourne la phrase, choisit des synonymes, ôte les conjonctions, simplifie les temps, torture sa langue jusqu’à ce qu’une lueur d’entendement se mette à briller dans nos yeux. Son intuition est phénoménale, il devient naturellement notre interprète lorsque l’on tente une bribe de conversation avec ses collègues qui ne comprennent rien à notre sabir.

 

Non Jackson, pas de perroquet en France.

 

Nous resterions bien plus longtemps à Guarapari, Jackson veut nous inviter dans sa famille, mais dans l’après-midi nous voyons un semi-rigide de la Marina do Brasil croiser sur la rivière. Ils passent à notre hauteur sans nous contrôler. Je déteste cette clandestinité. Il faut partir.

 

Jackson nous a dit qu’il ira visiter Paris en 2016 (sic), j’espère que le hasard nous trouvera en France ensemble. Se balader à Montmartre, dans mon quartier, avec Jackson… un autre voyage.

 

 

Planche de salut (actualistion)

Par

 

En octobre 2012, nous avions rencontré Valdi grâce à la complicité de Marta Rebillard, une journaliste brésilienne, et de son mari français Cyril. Valdi le protecteur des tortues de la plage de João Pessoa avait fait de son bar une école de surf pour les enfants de la rue. Pour donner de l’ampleur à son action sociale, il se présentait au conseil municipal de Cabadelo.
Marta et Cyril viennent de nous envoyer le mail ci-dessous qui actualise le reportage que nous avions fait. Il n’y a pas que de bonnes nouvelles.

 

Le mail de Marta

 

Valdi et Fininho

De : “marta&cyril”
Date : 16 avril 2013 17:07:28 HAEC
À : “Caroline
Objet : Valdi, Bar do surfista, Fininho: suites
 
Bonjour Caroline, bonjour Hughes,

[...]

On a eu récemment plusieurs nouvelles en rapport avec votre reportage sur le Bar do Surfista, certaines bonnes, d’autres moins bonnes :

Valdi a terminé en 19ème position (sur 177 candidats) aux élections, il n’est pas vereador mais suppléant : Résultat du vote
 

Le bar est démoli

 
Finalement le Bar do Surfista a été démoli vendredi dernier (alors que l’IBAMA, le plaignant, était d’accord pour accorder un sursis supplémentaire de 180 jours, mais la prefeitura de Cabedelo, coaccusée avec le Bar do Surfista, a décidé d’exécuter la décision judiciaire quand même) :  article de Globo.com sur la démolition du Bar do Surfista

 

Fininho cherche un sponsor

 

La biologiste Rita Mascarenhas, la mère adoptive de Fininho lors d’une séance de sensibilisation sur les tortues de mer. | © Sergio Aguirar

Fininho, l’un des jeunes protégés de Valdi (et le plus prometteur niveau surf), vient pour la première fois d’être sélectionné pour intégrer l’équipe nationale du Brésil et participer aux prochains championnats du monde amateurs à Panama en mai. Principal problème, la fédération brésilienne de surf ne paie pas les dépenses des athlètes (vol, hébergement), et la mère adoptive de Fininho (la biologiste de l’ONG Tartarugas urbanas) a lancé un appel aux bonnes volontés (dons, voire dans l’idéal sponsors) pour réunir la somme nécessaire (environ 2.000 US$) : un portrait de Fininho, un article sur la recherche de financement par sa mère adoptive
[...]
En vous souhaitant une bonne continuation dans votre voyage, à bientôt,
 
Marta et Cyril.

 
 

Espérons que Fininho trouvera les moyens pour poursuivre sa passion.| © Sergio Aguirar

 

 

“Vamos a la praia oh-oh-oh-oh !”

Par

 

La plage où débarque le plaisancier n’est pas celle des estivants, en particulier des estivants brésiliens.

 

Fini les marinas, fini l’eau courante, fini l’électricité au ponton, fini le WiFi dans le bateau, fini les villes, notre avons épuisé notre crédit de 90 jours au Brésil et l’extension de séjour nous a été refusée. Il reste 1200 milles pour rejoindre l’Uruguay. La curiosité et la prudence météo nous font opter pour le cabotage. La descente des côtes du Brésil se fera dans la clandestinité. Loïck part à la recherche des mouillages discrets et des plages désertes.

 

Plage de débarquement

 

Quelques milles au sud de Vitória, l’Enseada do Peroção offre un bon abri à tous les vents. Loick mouille son ancre au centre d’une crique circulaire à peine plus grande que son rayon d’évitage. Une plage fine comme un cil se prolonge de chaque côté en un enclos de roches de granit arrondies par l’érosion. Personne à l’exception des quelques couples romantiques qui traversent le paysage main dans la main et les statues des pêcheurs solitaires le regard fixe sur les flots. C’est un mouillage parfait pour se faire oublier. Ce lieu s’appelle simplement Tres Praias (trois plages) en raison des deux autres plages qui répliquent, presque à l’identique, cet écrin de nature.

 

Tres Praias, un mouillage où il y a plus de tortues que de baigneurs

 

Plage touristique

 

À 15 minutes de nos baies dépeuplées, les touristes brésiliens s’entassent sur une longue bande de sable en contrebas de la promenade de la station balnéaire de Guarapari. L’estivant, quelle que soit sa nationalité, pratique la plage comme il pratique la boîte de nuit. La qualité du décor n’est que secondaire, l’important est de pouvoir jouer de son corps en public dans une ambiance de séduction sous-entendue. Qui souhaite fréquenter les night-clubs déserts ?

 

Les brésiliens ne vont pas à la plage, ils y déménagent.

“Les Brésiliens n’ont besoin que de trois choses pour être heureux : la plage, le foot et le carnaval” m’assurait un ami brésilien, qui bien sûr ne goûtait aucune des trois activités.

Cette promenade un samedi après-midi sur le littoral de Guarapari ne pouvait que lui donner raison. Les Brésiliens ne vont pas à la plage, ils y déménagent. L’équipement de base, en plus des bouées, jeux, matelas, comprend systématiquement les chaises pliantes, le parasol et la glacière. En option, le barbecue portatif ou la tente de mariage du genre de celle qui sert à protéger le buffet du vin d’honneur donné dans le jardin. Mais l’étourdi qui a oublié son congélateur à piles n’a rien à craindre, une noria de vendeurs ambulants arpente la grève inlassablement pour proposer une variété impressionnante de malbouffe à laquelle les corps rendent généreusement hommage.

 

Le culte du corps

 

 

Barbecue portatif pour la plage

 

Une noria de vendeurs ambulants

À ce propos, on entend souvent dire que les Brésiliens ont le culte du corps. Je pensais qu’il s’agissait d’un culte de la beauté. Après quelques mois passés sur les côtes de ce pays, je pense maintenant que je me trompais. La tyrannie des formes paraît bien moins contraignante que chez nous. La belle sylphide cohabite avec la “femme pastèque”  un avatar funky de la venus callipyge que rien ne décrit mieux que l’image. Pour saisir ce phénomène, il faut taper « mulher melancia » dans une recherche image de Google (et effacer immédiatement l’historique du navigateur pour préserver un vernis de dignité aux yeux de votre conjoint). Une des stars, Valesca Popozuda, a assuré son cul siliconé pour 2 millions d’euros ce qui donne une idée de la valeur donnée à l’hypertrophie fessière.

Outre la chirurgie esthétique, l’orthodontie et le tatouage font florès dans ce pays. Un nombre impressionnant d’adultes portent des appareils dentaires, rares sont les jeunes qui ne sont pas tatoués. Une jeune femme que je questionnais à ce sujet m’a répondu : “notre corps, on ne l’emporte pas avec soi” (à notre mort), comme pour m’expliquer qu’il ne faut pas en faire un sanctuaire. Le culte du corps brésilien semble plus ludique que normatif. Comme si ces artifices servaient plus à marquer une intention sensuelle qu’à s’approcher de la perfection d’un modèle esthétique. L’exposition de tous ces corps sur les plages brésiliennes me laisse une impression étrange de liberté à la fois enviable et effrayante.

La plage de notre mouillage

 

Ces plages touristiques sont finalement bien peu maritimes, la mer sert de bain de pied, de jacuzzi ou de piscine géante.

 

En rentrant de notre promenade éthologique, Caroline et moi énumérons toutes les raisons pour lesquelles on n’aime pas la plage : les petits grains de sable qui s’insinuent partout, les coups de soleil, l’ennui, le voisin qui engueule son gamin, les sandwichs qui craquent sous la dent… Un comble pour des gens qui ne cessent de chercher du sable pour mouiller. Nous avons rarement vu les habitués de la grande croisière prendre leur annexe pour aller dérouler leur serviette sur le sable. Au mouillage nos voiliers sont des rochers émergés solitaires qui offrent un si bel accès à l’eau. On se demandait : les plaisanciers vont-ils vraiment à la plage ?

 

Pour conclure, vous connaissez cet interview de Fabrice Luchini contre la plage ? Vraiment drôle sur la fin.

 

 

 

La samba des visas

Par

 ACTUALISATION au 20/07/2013 : Simon, un Belge sur Juan Sa Bulan a réussi à avoir une extension de séjour à Angra dos Reis. Nous avons appris cette excellente nouvelle par un commentaire qu’il a posté sur la vidéo.

Un mail de Simon nous donnes les détails de cette extensions de séjour : voir le billet La samba des visas (actualistation)

 

Depuis juin 2012, les autorités brésiliennes ne délivrent plus d’extension au-delà de 90 jours aux Français.
Le point sur les conditions de séjour au Brésil pour les plaisanciers.

 

« Le fonctionnaire qui vous délivra une extension au-delà de 90 jours sera en faute, il n’a pas le droit de prolonger votre séjour touristique. Cette interdiction concerne les Français et les Italiens. » Pour prouver sa bonne foi, l’officier d’immigration a tourné l’écran de l’ordinateur vers moi pour me montrer la circulaire du Ministère des Relations Extérieures. En voyant mon air dépité, il ajouta : « Cela peut changer de nouveau. »

Ce dialogue a eu lieu en juillet 2012 à la Police Fédérale de João Pessoa lorsque nous nous sommes présentés pour faire notre entrée au Brésil.

 

Six mois pour Allemands, trois pour les Français

 

La police fédérale s’occupe des services d’immigration

Nous avions tout entendu avant d’arriver au pays de la samba. Certains nous assuraient que la prolongation du visa dépendait de l’état où l’on faisait la demande, d’autres affirmaient que cela dépendait du relationnel avec le policier. Tous étaient d’accord pour dire que Salvador était le pire des bureaux. Derrière ces propos traînaient le sous-entendu condescendant que la loi dépend surtout du fonctionnaire qui l’applique dès que l’on passe le tropique du Cancer. J’étais prêt à souscrire à cette demi-vérité jusqu’à ce que ce jeune policier me rappelle, en bon anglais, que son pays évoluait. (Nous avons demandé l’extension dans 4 états différents, tous ont dit non).

 

À la marina Jacare, les bateaux comparaient le sort qui leur était réservé selon les nationalités. Les Allemands et les Suisses obtenaient six mois d’affilé sur présentation de passeport alors que les Latins (français, espagnols, italiens) se voyaient demander un extrait de relevé bancaire pour prouver qu’ils ont bien R$50 par jour de séjour (soit 1800 euros pour 90 jours). Les Français habitués à être une nation désirée étaient outrés par cette discrimination, les Allemands souriaient discrètement.

 

La réciprocité avec l’Europe

 

Des uniformes à la Lara Croft à la Police Fédérale

Le policier avait raison, les choses ont changé en octobre 2012, en pire pour les Allemands. Cette fois ce sont tous les pays de Schengen qui se voient refuser l’extension au-delà de 90 jours. Les Brésiliens ont décidé de pratiquer la stricte réciprocité avec le sort qui est fait à leurs ressortissants lorsqu’ils vont en Europe. Comment leur en vouloir ?

 

À la date de ce billet, les conditions de séjour d’un bateau français au Brésil sont les suivantes :

Exemption de visa pour une période de 90 jours, avec un séjour maximum de 90 jours tous les 180 jours. Cette prose administrative signifie que l’on peut rester 3 mois au Brésil, ensuite on doit quitter le pays pour 3 mois avant de pouvoir revenir pour trois mois, et ainsi de suite…

Le bateau en revanche peut rester deux ans au Brésil, mais doit être sous la garde d’une marina lorsque son propriétaire est absent.

 

Deux ans pour le bateau

 

Cette dernière disposition permet à ceux qui ont les moyens de laisser leur bateau pour aller visiter l’Amérique Latine par la terre. Nous avons rencontré plusieurs couples très heureux d’avoir choisi cette solution, troquant une navigation inconfortable le long des côtes contre une visite en profondeur du continent.

 

Recensement des noms de bateaux par La Marinha do Brasil à la marina Jacare.

 

Ceux qui veulent rester à bord ont les choix entre un tourisme « à la japonaise » le long des 3000 milles de la côte brésilienne ou la clandestinité.

 

Conseils aux bateaux clandestins

 

À João Pessoa nous avions croisé des bateaux qui avaient passé plusieurs mois dans la clandestinité. Ils nous avaient dispensé quelques conseils au cas où.

Un officier de la Reiceta Federal

Éviter les marinas qui sont censées vous demander vos papiers, éviter les ports et les lieux touristiques où la Marinha do Brasil (marine brésilienne qui joue aussi le rôle de nos affaires maritimes) exerce des contrôles, fuir les meilleurs mouillages où les voiliers se rassemblent et qui sont parfois visités par la Receita Federal (la douane). Bien que sur cette côte soit chiche en abris, le pays est si vaste que la plupart des bateaux passent entre les mailles du filet (nous n’avons croisé qu’un voilier argentin saisi). Il faut croire aussi que la chasse aux bateaux clandestins n’est pas, pour l’instant, la priorité des autorités. Les choses pourraient changer avec l’augmentation des moyens mis à la disposition des administrations, le Brésil s’enrichit.

 

Dans un petit hors-bord tout neuf, la Marinha do Brasil venait relever le nom des bateaux tous les quinze jours à la marina Jacaré. Aucun bateau n’était directement contrôlé, mais le message était clair : « Ne jouez pas avec nous ».

Nos clandestins nous ont donné un dernier conseil : tardez à faire votre entrée (pour économiser des jours) et faites votre sortie avant la date ultime inscrite sur le passeport, pour pouvoir, en cas de contrôle, être en mesure de refaire une entrée légale dans le pays. Dans les deux cas, il faudra risquer ce gros mensonge : « Je viens d’arriver de la haute mer ».

 

Les risques de la clandestinité

 

Les services consulaires de France au Brésil et les Français qui vivent ici tiennent tous le même discours : les autorités brésiliennes sont très à cheval sur le respect des règles. La santé de leur économie permet aujourd’hui de regarder les Européens dans les yeux avec un sentiment de fierté retrouvée. Si les fonctionnaires sont généralement bien plus aimables que leurs homologues français, il ne faut pas croire que le fait de venir d’Europe nous protège.

 

En cas de problème l’amende perçue par les services d’immigration s’élève à R$8 par jour (3,2 euros) de présence illégale. Pas grand-chose, sauf que la Receite Federal vous demandera 10 % de la valeur du bateau — celle que vous avez déclarée en arrivant.

 

Mon avis

 

Les scellés sur un bateau saisi

Cette situation est parfaitement ridicule. Trois mois au Brésil en bateau c’est trop peu. Pendant que le Brésil était l’invité d’honneur du Grand Pavois de La Rochelle (2012), le Ministère des Affaires Extérieurs brésilien émetait une circulaire réduisant à trois mois le séjour des plaisanciers européens dans ses eaux. J’ai du mal à blâmer les autorités brésiliennes lorsque l’on connaît la fermeté des services français envers leurs ressortissants (assurance santé obligatoire, disposer de plus de 100 euros par jour, réservation d’hôtel, billet d’avion…).

Je crois que la France doit s’engager à donner des extensions de séjours aux plaisanciers brésiliens pour qu’ils puissent visiter l’Europe, et pour que les Brésiliens puissent appliquer cette réciprocité aux bateaux français. En l’occurrence, il faut oublier notre paranoïa pour l’immigration illégale ou le trafic de drogue, trois ou six mois ne font aucune différence pour ceux qui ont ce type d’intention.

 

Mais la route est longue, lorsque j’ai téléphoné au consulat français de Brasília, personne n’avait entendu parler des problèmes de séjour pour les bateaux français.

 

Le Brésil émergé

Par

 
Eugenio construit un bateau pour sa fille, nous l’avons filmé. Cette rencontre chaleureuse est l’occasion de comparer le mode de vie d’une famille de la classe moyenne brésilienne à la France.
 
Dans la lumière du matin, la silhouette d’un grand corps longiligne se dessine en contre-jour sur le quai. Il lève la main pour nous saluer et attend. Comme sur tous les pontons du monde la conversation commence nautique. Ce Brésilien d’une cinquantaine d’années aux allures d’étudiant parle un français coloré. Il faut peu de mots pour reconnaître les gens avec qui l’on a des affinités électives.

 

La voile : logique comme les maths

 
Pendant qu’Eugenio nous raconte comment il a failli se noyer lors d’une traversée de l’Atlantique en voilier qui l’emmenait en Europe, il est rejoint par sa femme Évelyne, française, et leurs deux enfants. Ils montent à bord pour que nous ayons le temps de vivre cet instant délicieux de la vie, en particulier, des voyages : engager une relation humaine attrayante.

Vidéo : Un bateau dans la rue

La famille n’est pas membre de ce Iate Clube hors de prix, mais elle y est admise lors les cours de voile des enfants. Davy, 9 ans, fait de l’Optimist. Cynthia, leur grande fille de 14 ans nous explique qu’elle aime la voile parce que c’est “logique comme les maths”. Elle ajoute avec un sourire gourmand -et parfaitement convaincant- qu’elle veut faire polytechnique. Son père construit pour elle un petit croiseur côtier en bois-époxy. Nous prenons rendez-vous pour filmer le petit chantier naval dans son garage.

 

Une ambiance « less is more »

 
Eugenio raconte avec plaisir qu’il a « fait la route » en Europe dans sa jeunesse, il est maintenant fonctionnaire pour l’état de l’Espirito Santo où il exerce le métier de graphiste. Évelyne, originaire du Beaujolais, donne des cours à l’Alliance Française. Après l’après-midi de tournage, ils nous invitent à dîner dans un bel appartement de 175 mètres carrés en haut d’un immeuble gardé. C’est la première fois que nous entrons chez des Brésiliens dont la vie ressemble fort aux amis que nous avons à Paris. Nous sommes surpris par la sobriété de cet espace ouvert aux murs blancs qui mettent en valeur un superbe plancher de larges lattes safran. J’avoue avoir imaginé un décor qui me soit moins familier, plus exotique ? L’ambiance « less is more » de ce lieu me fait penser aux logements des graphistes que j’ai pu rencontrés.
 

Réunion impromptue dans le cockpit de Loïck


 

Pas de bonne à demeure

 
Eugenio nous explique qu’il a tout refait lui-même, faisant sauter la chambre de la bonne à demeure qui équipe tous les appartements de l’immeuble. Une habitude encore répandue dans les foyers jouissant d’un certain niveau de vie, un anachronisme pour nos amis. La cuisine,

Des crochets dans toutes les pièces pour pendre les hamacs

bien équipée avec buanderie attenante, accueille la table familiale. Nul doute que c’est l’espace de vie collectif principal de l’appartement. Le vocabulaire français qui décrivait si bien les maisons de nos grands-parents a du mal à découper l’habitat moderne : ici pas de salle à manger ni de salon proprement dit. C’est dans la continuité de la cuisine que s’ouvre largement l’espace dégagé du living. L’ensemble traverse l’immeuble de part en part, aux fenêtres de la cuisine répondent une grande baie vitrée qui offre le spectacle de la ville. Trois détails nous rappellent que nous sommes au Brésil : dans toutes les pièces des anneaux sortent des murs pour y accrocher un hamac (à demeure dans le living), par la fenêtre, au premier plan on observe la végétation tropicale accrochée à la falaise de granit type « pain de sucre », dont semble directement issu un joli petit perroquet, l’animal domestique de la maison.(1)

 

Les villes sentaient l’alcool

 

Une calopsitte élégente

Nous prenons un repas tout simple fait d’une quiche lorraine maison, d’une bouteille de vin et de nos conversations animées. Un de ces moments chaleureux pour lesquels on voyage. Eugénio est un excellent conteur et Évelyne fait un intermédiaire précieux pour examiner les modes de vie français et brésiliens. À niveau égal, je suis surpris par le nombre de similitudes de la vie quotidienne. J’avais voyagé sac à dos, au Brésil, dans les années 80′s -quels souvenirs! À cette époque, les villes sentaient l’alcool, combustible d’innombrable « coccinelle » de Volkwagen qui disputait les rues à de nombreuses voitures à cheval utilisées pour le fret. Voilà un des nombreux détails qui avait construit mon image du Brésil. Pour faire court, c’était un pays pauvre, ce n’est plus du tout l’impression que me donne le Brésil aujourd’hui. Évelyne acquiesce, mais pondère mon sentiment :  « La classe moyenne existe bel et bien, mais elle ne jouit pas des services offerts à la population française en général, principalement en matière de santé et d´éducation. Des postes qui coûtent cher ici. Par exemple, les frais scolaires s’élèveraient à R$ 2000 (800 €) par mois pour les deux enfants si Cynthia n’avait pas gagné une bourse »(2).

 

Des modes de vie lissés

 

En chiffres la comparaison de nos deux pays est encore importante. Le Brésil affiche un PIB de 1600 milliard d’euros pour 190 millions d’habitants, il est de 2020 milliards en France pour une population trois fois moins importante. Un autre indicateur, la mortalité infantile, marque une différence notable : elle est 5 fois plus importante au Brésil. Mais dans une grande ville comme Vitória qui bénéficie pleinement du boom économique brésilien on prend conscience combien la mondialisation, en quelques années, a lissé les modes de vie. Elle est même

Vitória, une ville au cœur du boom économique brésilien.

en train d’inverser la logique de certains flux migratoires. Un patron d’une SSII brésilienne, qui a entre autres EDF comme client, nous disait que certains ingénieurs informatiques français et portugais qui travaillaient pour lui auraient aimé immigrer au Brésil où les salaires sont meilleurs dans cette branche. Mais une politique d’immigration très protectionniste ne rend pas les choses faciles. Aujourd’hui, il me semble que vivre comme prof et directeur artistique à Vitória ou à Toulouse, la différence se niche dans les détails. C’est un fait dont on n’a pas conscience lorsque l’on habite Toulouse.
Eugenio nous ramène dans la voiture de sa femme, un SUV moyen de gamme tout neuf garé dans le parking de l’immeuble. Il préfère ne pas toucher à la sienne, un bon tacot utilitaire, garé dans la rue de peur de ne pas retrouver de place en revenant. Il s’insère dans une circulation encore dense pour la fin de soirée, la plupart des voitures sont récentes.
 
Dans le carré de Loïck, la conversation continue entre Caroline et moi à propos de notre tournage, et de notre incursion dans la vie quotidienne brésilienne et du plaisir que nous avons eu à rencontrer Évelyne, Eugenio, et leurs enfants.
Péca restée seule pendant la journée vient réclamer un câlin à Caroline. Elle prend l’animal chattemite sur ses genoux : « Ma Doudou, tu as encore tout raté, on vient de passer une super journée ! ». J’aime l’air interloqué de Péca quand on lui dit des choses comme ça.


 

Notes :
 
1/ « Malgré son nom la Perruche Calopsitte fait bel et bien partie de la famille des cacatoès. À l’état naturel, on retrouve la calopsitte sur presque tout le continent australien. » Lire la suite à cette adresse : http://www.aqap-qc.com/calopsitte.asp
 
 2 / La santé et l’éducation est gratuite au Brésil, mais le secteur public est dans un tel état qu’il faut avoir recourt au secteur privé pour être éduqué et soigné correctement. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, les universités brésiliennes sont excellentes. Ainsi, le parcours d’un bon élève dont la famille a quelques moyens sera : dans le privé jusqu’à la fin du lycée puis l’université publique.

 

A propos de Vitoria et plus généralement du Brésil voici un blog intéressant Read more

Les copains à bord

Par

Jérôme et Fred viennent nous rendre une visite éclair. Un parfum d’amitié et de France à bord.

 


Tout le monde sait bien qu’il est hasardeux de donner un rendez-vous précis aux terriens quand on navigue, mais là, 500 milles de décalage, c’est beaucoup. Imaginez deux copains qui descendent de l’avion à Marignane pour retrouver le bateau à Marseille et à qui vous expliquez que, finalement, vous êtes à Naples. Heureusement mes deux amis font partie de la catégorie « meilleurs potes », celle que l’on martyrise avec le moins de mauvaise conscience.

 

Mes frères de tribu

 

Grâce à nous ils ne verront pas la touristique Parati où nous devions accoster, la « petite ville coloniale intacte » (1) que tous les Européens se doivent d’aller voir; à la place, une nuit de bus les attend pour rejoindre la bourgade ignorée de Caravelas. Je crois même avoir réussi à me persuader que ce programme est plus intéressant pour ces professionnels des voyages. Fred est photographe, Jérôme, pilote de ligne. Ils viennent passer une semaine au Brésil pour nous voir. Ils sont parisiens.

Fred, sur les voiliers depuis sa jeunesse

 

Jérôme et Fred sont mes frères de tribu, cette tribu urbaine que l’on tisse lentement dans les coulisses de la ville, à l’abri de son battage arrogant, celle qui fait de Paris notre village. Ils ont vécu avec nous (et soutenu), depuis des années, toutes les étapes du long processus qui nous a fait prendre la mer. Nous ne nous sommes pas vus depuis que nous avons quitté la France. Plus nos retrouvailles s’approchent mieux je perçois combien notre intimité me manque. Mais au-delà de la joie de les revoir, ce rendez-vous avec nos « témoins » à l’autre bout de la terre rend aussi tangible une intuition qui soulève des sentiments ambivalents, feuilletés de fierté et de perte : nous sommes bien partis.
 
 

Ils sentent l’eau de toilette

 

Jérôme à la vigie des baleines

Ils montent à bord, je les trouve en pleine forme malgré la longueur du voyage qu’ils viennent de parcourir. Le son de leurs voix, leurs rires, j’ai l’impression étonnante de les avoirs quittés la veille, ils sont là comme s’ils n’avaient jamais été loin. Un détail pourtant me téléporte en France, en ville, à Paris : ils sentent l’eau de toilette. Un produit épuisé depuis longtemps sur Loïck, parfois remplacé par l’eau de Cologne. Je m’aperçois que nous n’avons pas songé à leur demander de nous en acheter. Bien qu’il y ait une sorte d’aberration à se parfumer lorsque l’on vit en pleine nature, je me demande subitement si nous ne sentons pas le bateau. Du coup j’approfondis l’examen. Leurs T-shirts n’ont pas cette vieille tache de WD40 que les lavages à l’eau froide n’ont jamais réussi à ôter, leurs pantalons n’ont pas d’accrocs, Fred porte une paire de Vans dont le noir n’est pas délavé par le soleil, et pour cause, elles sont neuves. Nos vêtements n’ont pas résisté aussi bien que notre amitié.

 

Équipage prêt à l’emploi

 

Nous fêtons nos retrouvailles comme une cérémonie d’anniversaire. Le plus gros sac de nos compères est pour nous. Outre le matériel pour le bateau qui a fait courir Jérôme au fond de la banlieue, nous déballons les livres, les DVD et les magazines raflés dans l’avion avec la fringale qu’ont les enfants pour les cadeaux. À peine sorti du sac, je planque directement le précieux whisky de caviste au fond d’un coffre avec un égoïsme assumé et nous sortons la cachaça pour la caïpirinha.

 

Les Abrolhos. Interdit de débarquer sans la compagnie des gardiens qui délivrent une foule de conseils utiles.

Jérôme et Fréd forment un équipage prêt à l’emploi, nous avons déjà navigué ensemble. Pendant l’apéro nous préparons la nav. Nous sommes lundi, dimanche nos amis prennent l’avion à Rio. Départ demain après midi pour une petite nuit en mer. Nous irons plonger 40 milles à l’est de Caravelas dans l’Archipagos dos Abrohlos, un parc marin où se reproduisent les baleines à bosse. Ensuite, nous mettrons le cap au sud pendant 200 milles pour rejoindre la grande ville de Vitora où nous devrions arriver vendredi. Il leur restera 10 heures de bus et une nuit à Rio avant d’embarquer pour la France. La météo prévoit du NE à 15 nœuds pour toute la semaine. C’est faisable.
 

Les frégates nichent en masse aux Abrolhos.

 

Le bonheur n’a pas d’histoire

 

C’est incroyable comme les animaux sauvages sont familiers lorsque l’Homme ne se présente pas comme un prédateur. Nous nous offrons une apnée chatoyante encerclée de poissons. Un plaisir rare sur les côtes du Brésil où les superbes plages brassées par une mer peu profonde rendent l’eau trouble. On ne peut pas tout avoir.
 

Abrolhos : une plongée rare au Brésil où l’eau est souvent trouble.


 
La navigation à quatre c’est vraiment confortable. Et puis on a plein de trucs à se raconter. La caïpirinha à l’apéro, un tazar qui mord pour nous faire le dîner, les confidences sous les étoiles pendant les quarts de nuit. Et même un léger mal de mer pour le nouvel équipage lorsque le vent s’est mis à fraîchir : la petite touche d’authenticité. Encore des baleines. Une fausse manœuvre, on déchire le spi dont l’état général n’attendait que la mise à la retraite. Deuxième et dernière voile légère de foutue, je grogne.

Après une nuit éclairée par les torchères des plateformes pétrolières, nous slalomons entre les cargos (Vitoria est le plus grand port de minerai du monde) pour embouquer une très belle baie dont la côte sud-est rehaussée de “pains de sucre”, comme à Rio.

 

 

Gwendal retrouvé

 

L’accostage se fait au Iate Clube Espirito Santo.

Gwendal retrouvé !

“Regarde ! C’est Gwendal !” me lance Caroline. Quel soulagement de le voir sain et sauf. Nous nous étions dit que si nous n’avions pas de nouvelles de lui à Vitoria, il serait temps de prévenir la Marinha do Brasil (la marine brésilienne). Il nous raconte qu’il a cassé le régulateur d’allure, déchiré sa grand-voile, et qu’il est arrivé ici sous foc seul. Pour faire de l’électricité, il a fait tourner le moteur, mais la fatigue lui a fait oublier d’ouvrir la vanne d’eau de mer : surchauffe. Il a pété le joint de culasse. Nous sommes désolés pour lui, mais heureux de le voir.

 

Au Iate Clube Espirito Santo on est chez les riches. Le ticket d’entrée est de plus de 10 000 euros par an, la place de port en sus. Pour vingt euros par jours le club nous tolère sur un bout de ponton houleux. Le regard méprisant de l’employée de l’accueil est éloquent : nous sommes les bonnes œuvres de la belle société dont cette jeune femme épouse le rêve dans sa nuit d’esclave ignorante et dévouée.

 

Jérôme et Fred débarquent. Ils montent dans un taxi pour la gare routière. Il est 9 heures du matin. Je ne sais pas quoi faire de cette journée de blues.

Je traîne à la piscine, parcours quelques magazines apportés de France, ils me tombent des mains. Je tente un sauna, une douche froide. J’attends que la fraîcheur du soir tombe sur la marina.

 

130 kilos de chair morte

 

Vitória, une marina essentiellement consacrée à la pêche au gros

Pour dîner je pille sans vergogne le buffet offert par les navigantes du dimanche qui se rassemblent autour de la balance pour commenter les trophées du jour. Chaque week-end, les équipages accumulent les points pour le concours annuel de pêche au gros. Les arrogantes vedettes hérissées de cannes rutilantes déchargent les majestueux poissons de haute mer et les boîtes de bières vides. Les cent trente kilos de chair morte d’un grand marlin bleu font ahaner une armée d’employés aux T-shirts siglés Marina Espirito Santo. Ils traînent le fuselage brillant de l’animal sur le béton jusqu’aux équarrisseurs qui le transforment en une vingtaine de sacs plastiques redistribués aux fiers capitaines finissant une autre bière. Le soir, les BBQ fleurissent et distribuent les brochettes de viande. Ces pêcheurs ne mangent pas de poisson.
Gwendal porte Touline dans les bras. Il fulmine d’une rage froide contre un groupe en casquettes Lacoste qui vient de se plaindre aux gardiens de la marina de la présence de son chat sur les pontons. Touline se dégage pour jouer avec un gros cafard qu’elle nous ramène à moitié étourdi.

 

Une chemise Prada, une paire de Vans

 

Les capitaines ont emporté le poisson découpé, leurs femmes à bijoux et leurs enfants bien blancs dans leurs grands pick-up. Les caméras de contrôle de la marina filment maintenant des pontons vides. J’ai installé l’ordinateur dans le cockpit éclairé par la lampe à pétrole. Le chat me regarde écrire. Il vient sentir mon verre de whisky Hudson, mix mash single barrel avec un air désapprobateur. Visiblement, l’arôme de chêne et de vanille n’évoque rien à Péqua, elle ne comprend rien à ma promenade olfactive dans les  sous-bois de nos forêts. Pauvre petit chat ne connaît pas la saudade (2).

Une parade ?

Comment peut-elle apprécier ce parfum qu’ils m’ont laissé ? Elle ne peut pas se figurer la course moderne d’une paire d’amis à travers les airs et les terres pour un rendez-vous de quelques jours sur l’eau, dans un autre monde. Moi non plus, à peine. Il nous a fallu neuf mois pour venir ici. Nous vivons un autre temps. Au milieu des cadeaux de mes furtifs Rois Mages, je lis les traces de leur passage. Fred m’a donné ses Vans, Jérôme sa chemise Prada, la cabine bâbord sent encore l’eau de toilette.
 
Qu’elle était courte cette bouffée amicale ! Sacré tempo de citadins ! Juste le temps d’un peu de chaleur, de se dire trois mots et me voilà rendu à la solitude, réveillée par le manque.
 
Nous sommes partis en laissant famille et amis sur le quai. Le voyage avance et l’on s’habitue à faire une souille du substrat autour de soi. Et voilà que tombent du ciel deux vieux copains pleins d’ondes vibrantes et chatoyantes qui vous blastent les récepteurs en sommeil. Le temps de cligner des yeux pour s’accommoder à l’éclat, le flash a disparu, vous laissant ébloui.

C’est tout sombre, vous n’y voyez plus rien.

Reste un parfum d’amitié que je hume au fond ce vieux whisky. L’odorat est le sens de la mémoire.


La vidéo de Caroline sur Vitoria

Note :

(1/) « Petite ville coloniale intacte, à 280 km au sud-ouest de Rio, Paraty est un des hauts lieux du tourisme historique brésilien ». Guide du Routard, Brésil. Éd. Hachette 2013

(2/)  “La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain”. Ref Wikipedia: Saudage
 

Un couple de poisson-anges français ou demoiselles chiririte (Pomacanthus paru).