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Category Archives: Cap Vert

L’éthique et le compresseur

Par

Une promesse à tenir. Un compresseur à vendre. La plongée sous le phare. Soupçons de braconnage en bouteilles. Les accords de pêche pèchent. Un cadeau avant de partir.

 

Le Cap Vert

Lorsque nous avons rencontré Alex à Agadir, il nous a promis de nous emmener plonger. Il aura fallu plusieurs mois et des centaines de milles pour qu’il puisse s’acquitter de sa promesse. Une plongée que l’on attendait comme un cadeau de Noël. Caroline et moi avions passé un Advance Pady en Thaïlande il y a quelques années. C’est loin. On ne se souvient plus de rien sauf que l’on a adoré ça. Notre stage de remise à niveau aura pour décor la baie de Tarrafal, où nous avons mouillé l’un à côté de l’autre. Alex, plongeur professionnel, formé pour l’encadrement et l’instruction, dispose d’un compresseur et deux blocs dans les fonds d’Antouka. En grande croisière, le compresseur est un objet précieux, il permet un accès durable à l’autre moitié du monde.
 

Un sourire préoccupé

 

Les pêcheurs de la plage utilisent exactement le même modèle pour gonfler leurs bouteilles. Naïvement, je me suis demandé à quoi pouvaient servir des bouteilles de plongée pour la pêche. Zezihnio, plongeur et président de l’association des pêcheurs, m’a répondu que c’était utile pour la mise en place des filets. Visiblement tellement utile (et difficile à se procurer au Cap Vert) qu’un acquéreur s’est présenté pour acheter celui d’Alex dès les premiers tours de moteur. Ma est un grand type sérieux qui va sur la quarantaine avec une expression préoccupée.

Alex a un compresseur pour les bouteille, ce pecheur veut lui acheter

Ma, le pêcheur préoccupé

Traduit par Zezihnio, il explique qu’il emmènerait la machine de l’autre côté de l’ile, s’épargnant des heures de trajet pour remplir ses bouteilles. Le compresseur ferait vivre plusieurs familles. Spontanément, Alex est tout disposé à vendre à bon prix. La transaction s’établit autour de deux mille euros. Ma promet de réunir l’argent dans la semaine et repars du bateau d’Alex avec un sourire préoccupé.
 

Jolis monstres !

 

Nous plongeons sous le phare. Les fonds de la baie ne pourraient pas servir de carte postale pour un voyage de noces, mais le plaisir de l’immersion n’est pas que visuel. C’est un jeu, sensoriel et contemplatif. Presque une méditation. D’abord, il y a l’apesanteur. Le moindre souffle affranchit de la gravité, inspirer élève vers la surface, expirer plonge dans les profondeurs. Planer. Fluide. C’est un vol de moindre énergie où on aimerait avoir le coup de palme précis comme un coup d’aile d’albatros. Ne pas s’emballer, durer, garder le coeur lent, les poissons le sentent. Lorsque l’on tente ce yoga, pas besoin de croiser le dahu des grands fonds pour réussir sa plongée.
 

Un instructeur plongée très sensé

Alex, un féroce instructeur

Je garde l’image d’un face à face avec deux cigales de mer, mimétiques sur le rocher. La grande cigale (scyllarides latus) est un animal un peu rare, délicieux et protégé en France. Je me suis approché à moins d’un mètre, elles ne bougeaient toujours pas. Elles m’observaient. Jolis monstres !
 

Un problème moral

 

La semaine passe. Ma et Zezihnio reviennent aborder Antouka à la rame dans une de ces belles barques colorées de la plage. Le pêcheur a besoin d’un délai, il a du mal à réunir l’argent. Entre temps, Alex a joint sa banque qui refuse de lui prendre des escudos capverdiens. Il faudra payer en euros. Ma encaisse la nouvelle en acquiesçant stoïquement. Zezihnio parle pour lui : il va falloir qu’il aille à Praia, la capitale. La transaction est repoussée à la semaine suivante.

Ce délai ennuie Alex, il doit partir en transat pour les Caraïbes la saison des cyclones ouvre dans deux semaines. Cette vente le taraude aussi pour une autre raison dont il veut nous parler. Il est de plus en plus persuadé que les bouteilles servent à pêcher des crustacés et du poisson à l’arbalète. Il a vu un sac à riz plein de langoustes au milieu d’un équipement. Céder ce compresseur revient à participer à une sur-exploitation des fonds, mais, par ailleurs, cela permet d’aider des familles de pêcheurs à mieux vivre – et il est clair que Ma ne fait pas parti des gens qui nagent dans le superflu. Alex pose son problème moral au milieu de la table du carré de Loïck. Doit-il vendre le compresseur ? Et nous voilà tous les trois bien perplexes.
 

Braconnage ou pas

 

Qu’en pense le président d’association des pêcheurs ? Zezihnio me fit une réponse très claire : la surpêche n’est pas le fait des pêcheurs côtiers du Cap Vert qui partent la nuit avec les barques poussées par un 9.9 hors d’age. Et les quelques bouteilles de l’ile n’y changent rien. La surpêche, ces travailleurs de la mer l’observent la nuit pratiqués par des bateaux étrangers illuminés comme des paquebots de croisière. Il désigne clairement les Espagnols, les chinois et les japonais (1). Lorsqu’il était petit, les requins venaient au bord de la plage. Son père les attrapait par la queue pour amuser les enfants. Aujourd’hui, ils ont complètement disparu de la baie. (Et ce n’est pas faute d’avoir mis du sang dans l’eau, j’ai chassé presque tous les jours sans jamais voir un aileron.)
 

La plongée, l’art du moindre mouvement


 
À la réflexion, ce serait même un comble de pénaliser les pêcheurs artisanaux d’un pays dont le PIB par habitant est dix fois moins élevé que la France. Si n’y avaient qu’eux, les cinq cents mille capverdiens ne risqueraient pas de venir à bout de ces eaux parmi les plus poissonneuses du monde. Braconnage ou pas.
 

Deux grandes cigales

 

Dix jours plus tard, Ma, Zezinhio et un jeune accostent la coque jaune d’Antouka. Mille six cent quarante euros, c’est tout ce qu’il a réussi à rassembler (dont deux billets de 500 que je vois pour la première fois). Il ne pourra pas faire mieux. Alex accepte de vendre et ajoute un bloc bi-bouteilles dont il pense ne plus avoir l’usage. Le regard de Ma exprime toute la reconnaissance du monde sans que son visage ne perde son expression préoccupée. C’est Zezihnio qui sourit pour lui. Le lendemain, la veille du départ d’Antouka, Ma est passé à bord avant de partir à la pêche. Il a chargé un gros sac à riz sur le pont du bateau comme cadeau pour Alex. À l’intérieur nous avons découvert six belles langoustes et deux grandes cigales.

Les pêcheurs le remercient chaleureusement avec un festin de cigales de mer

Le cadeau : une grande cigale

 
 

(1 ) Un accord de pêche a été signé en 2011 avec l’Union Européenne pour 62 navires. Le Japon a construit des quais de pêche à Mindelo et Praia ainsi que des infrastructures (chambres froides, production de glace…). Pour bien comprendre la dimension de ce pillage (outre les problèmes de corruptions qui font souvent que l’argent de ces accords ne profite pas toujours à l’intérêt général du pays), un rapport de la WWF, “Méthode d’évaluation des impacts des accords de pêche”, publié en 2011, mentionne un rapport de l’UE sur les accords signés d’où il ressort que chaque Euro investi rapporte entre 3 et 6 euros. La pêche au Cap Vert semble donc extrêmement rentable pour les Européens.

Gardien d’annexe

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“Je garde ton bateau”. Le prix de la paix. Les chemins de la roublardise. Les Européens vus comme des distributeurs de billets. Le gardien se rembourse.

 

Le Cap Vert

Alors que nous cherchons le bon endroit pour notre premier débarquement sur la plage de Tarrafal, un adolescent se sépare d’un groupe et court le long du rivage. Il fait des grands signes pour nous signifier de venir à lui. Il est rejoint par un jeune homme solide et grand. En un instant l’annexe est soulevée et portée en haut de la plage. “Je te garde le bateau” déclare le garçon d’une voix autoritaire.

Les pêcheurs partent pour la nuit en mer

Mal à l’aise, nous tardons à répondre. Le costaud au regard mi-clos ajoute “pas de problème” avec un sourire. Coût de ce gardiennage : 500 escudos (5 €).
On sait que l’on va dire non, mais il faut que tout se passe bien. C’est un moment délicat et désagréable de plus en plus fréquent en grande croisière.

Trop de bateaux au budget confortable se débarrassent du problème en payant, en particulier si l’escale ne dure pas. Derrière le sentiment de faire une bonne action, ils calment leur inquiétude pour ces précieuses annexes. Qui sait ce qu’il se passera si l’on ne paie pas ? Cet ado véhément n’est-il pas capable d’un petit coup couteau dans le boudin pour assurer son commerce ? Et puis quoi ! Il est plus que probable que cette somme servira à une famille entière, le gamin ne sera que trop fier de donner l’argent à ses parents. Cinq euros pour acheter la paix des armes et de la conscience. Est-ce si cher ?
 

4 euros par jour

 

Je rapportais l’histoire à Zézihnio, le président de l’association des pécheurs, qui me faisait observer : “si tu lui donnes 500 escudos, il aura gagné plus que son père qui a passé la nuit en mer”.
Lorsque nous étions dans le gîte de Sandro dans la montagne de Santo Antao, nous lui avons demandé combien il payait ses employés : 12 000 escudos / mois (120 €). Cette somme permet de dépenser 4 euros chaque jour du mois.

Zezihnio, un président jeune mais mature

Zezihnio, un président jeune mais mature.

Avec ces références en tête, on comprend mieux les perturbations que peut faire un salaire de 5 euros gagné par un jeune de 15 ans resté assis trois heures sur une plage. Si l’oisiveté opportuniste du fils rapporte plus que le travail laborieux du père, la hiérarchie familiale risque fort d’être ébranlée. La valeur du travail vol en éclat en pavant les chemins de la roublardise. Tel est, en substance la pensée de Zezihnio. L’ado, qui ne perçoit pas la part d’obole dans son salaire, accréditera le mythe d’une Europe prodigue.

 

Porte-monnaie sur pattes

 

Le calcul est d’autant plus mauvais que le généreux client passe pour un gogo. Bientôt chacun saura sur la petite communauté de la plage que le “yachty” dégorge les billets à la moindre pression. Ce qui lui vaudra l’affection des filous et le mépris des gens sérieux. Sous une auréole d’autosatisfaction, le bienfaiteur est perçu comme un sac de monnaie balourd et ignorant dont il finira bien par tomber quelques pièces sonnantes. Et il finira par se plaindre, avec raison, que l’on en veut qu’à son argent.
Après cela, comment espérer vivre ces moments privilégiés des voyages où l’hôte et le visiteur se trouvent, à l’équilibre, heureux de partager la même humanité.

 

La baraque de Suzie

 

Quelques jours plus tard, nous recroisons Nazu, le grand costaud au regard mi-clos. Il fait partie des quelques personnes qui parlent un peu de Français sur cette plage. Il se plaint de ne pas avoir mangé depuis hier. Nous lui proposons de l’inviter à déjeuner, nous allons justement à la baraque de Suzie qui sert des plats sur le haut de la plage. Il refuse, mais nous accompagne et commande pour nous en créole. Il nous traduit la note : 250 escudos le plat, 120 la bière.
 

Suzy qui prépare à manger dans sa gargotte sur la plage. Poulet roti, riz et quelques frites 2 euros. Parfait.


 
L’activité de cette plage nous captive. Sous les “spias”, le carré d’arbre où nous avons déjeuné, un groupe de femmes jouent aux cartes ; une petite assistance regarde le charpentier calfater une barque retournée ; derrière le filet qu’ils ont suspendu dans un arbre pour le ravauder,  les silhouettes de pécheurs se découpent en contre-jour ; une femme dort sur le sable ; deux garçons jouent à l’aouélé ; un couple de Français perdus dans la contemplation oublie le temps qui passe. Plus loin une partie de foot s’organise. Lieu de travail, de vie, de détente, cette plage est aussi la place du village des gens de mer de la ville.

Les prix des poissons varient selon la générosité de la pêche du jour

 

Tout à ce spectacle, je vais reprendre une bière chez Suzie. Elle me fait payer 100 escudos, je lui demande à combien sont les plats : 200 escudos.  Je vais trouver Nazu et lui demande s’il a pris une commission sur le repas. Il me répond oui en riant avec une telle franchise que ça m’a fait rire aussi.

Armé pour le mouillage

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Un charmant délinquant. Des ressources pour le mouillage. Le confort des marinas. Notre premier mouillage forain.

 

Surpris, nous découvrons deux petits cœurs roses peints sur l’étrave de Loïck. Charmants, guillerets, pimpants, encore frais. Nous avons maintenant quelques amis à Mindelo, nous en faisons la liste mentalement pour savoir quel pourrait être le délinquant qui nous veut du bien. Un nom clignote en rouge : Alex !

Qui a osé nous taguer la coque ?

Qui a osé nous taguer la coque ?

Nous débarquons sur Antouka pour cuisiner notre suspect. Il nie avec un grand sourire et change de sujet en nous invitant tester la pompe à eau de mer qu’il a installé sur son évier en prévision de notre prochain mouillage à Tarrafal. Pour Loick, ce gros village sur l’île de Santiago sera notre premier mouillage forain depuis notre départ de Brest.

 

 

Ville ou campagne ?

 

Après un début de voyage pragmatique, qui nous a fait passer par la marina d’Agadir (le mouillage est interdit au Maroc), puis par celle de Mindelo, Loïck a besoin de s’éloigner des commodités de la ville pour éprouver ses aptitudes vagabondes. Il a été armé pour le mouillage : une annexe à fond rigide avec 2 hors-bord possibles (2 et 10 cv) suivant les distances à parcourir ; une plateforme pour faciliter l’accès à l’eau, tant pour le bain, que pour la toilette ou le transbordement des bidons et de l’avitaillement ; 180 watts de panneau solaire et 380 d’éolienne pour 330 ampères, une équation limite pour l’autonomie énergétique du bord qui nous oblige à choisir entre le frigo et les ordinateurs ; une pompe à eau de mer pour économiser l’eau douce.

 

Une baie bien protégée du NO

Une baie bien protégée du NO

 

Cette configuration a minima permettrait au bateau de se passer de marina sans que ce soit un drame. C’est comme ça que nous avions navigué dans le Pacifique lors de notre premier voyage. Le mouillage nous donne un sentiment de vie à la campagne. La marina, c’est la ville.

 

Marinas ou mouillage ?

 

À propos des marinas, une inquiétude nous tisonne. Le travail de montage des vidéos, de tri des photos, l’écriture nécessitent deux ordinateurs allaitants une portée de disques durs gloutons comme des nouveau-nés. La tentation de céder au confort électrique des pontons nous menace ?  Comme il guette tous les bateaux de voyage. Aux Fiji nous avions rencontré des bateaux qui n’avaient pas mouillé plus de dix fois en un demi-tour du monde. Le tour du monde des marinas est une autoroute très empruntée par les bateaux de voyage. C’est simple et agréable. Pour nous c’est un piège pour d’autres un choix.

 

En haut du mont Graciosa, vue de la baie et de Tarrafal

Au fond de la baie, une jolie plage pour débarquer


 

Nous avons un ami qui a pris une option de voyage radicalement différente. Pour le plaisir de naviguer vite, il barre un 54 pieds, mat carbone, une bête de course confortablement aménagée qui file de marina en marina. Outre les questions de sécurité, il aime la convivialité des pontons. Il faut avouer que ces villages flottants sont une mine d’informations, d’échanges et de rencontres (Alex par exemple). Ces qualités produisent aussi la limite des yacht-clubs, on y célèbre surtout le plaisir d’être entre soi et ça finit par sentir le renfermé. Il n’a pas plus sûr moyen de passer à côté de la population du pays.

 

A l’heure de Tarrafal

A Tarrafal, on, prend le temps de vivre

A Tarrafal, on, prend le temps de vivre.

 

Tarrafal nous dira si nous sommes toujours en phase avec nos choix, si Loïck est bien le bourlingueur qu’on croit.

Nous posons l’ancre sur le sable d’une belle baie à l’eau claire. Ici on n’hésitera pas à utiliser l’eau de mer pour faire cuire les patates. Le temps de mettre l’annexe à l’eau et nous accostons sur une plage dessinée avec élégance. À quelques pas en montant, la grande place de cette petite ville s’entoure de tous les bâtiments importants. L’église sonne midi, machinalement je lève les yeux sur le fronton de l’école pour vérifier l’heure. Je m’aperçois que l’horloge est peinte, ses aiguilles fixées éternellement sur midi moins dix. Je sens que l’on est là pour un bout de temps.

Trop cher Touga

Par

 

“C’est le règlement !”. La puissance de Touga. La seule marina du Cap Vert. Abus de pouvoir. Le clash avec Touga. La resquille des annexes s’organise. Pire que Touga. Touga, drôle de gars.

 

Antouka arrive enfin à Mindelo. Je saute sur le ponton pour lui prendre les amarres. Le vent souffle, il faut soigner les demi-clefs. Au loin, ça gueule à la passerelle de la capitainerie. L’employé de la marina se précipite vers moi : “Touga veut te voir. Maintenant !” Fâché d’être dérangé dans mes retrouvailles avec Alex, je suis curieux de savoir ce qui vaut les cris du maître de port.

« Je ne veux pas que tu t’occupes des amarres ! » me lance le petit homme d’un air froid sans un bonjour. Il doit y avoir méprise. Je lui explique qu’Alex est un ami et que mon geste témoigne de la plus élémentaire des politesses. Il répète son ordre, son employé est là pour ça. “C’est le règlement !” ajoute-t-il pour bien asseoir son autorité devant la douzaine de clients qui ne perdent pas un mot de cette délicieuse scène d’humiliation publique. Et il retourne au bar.

Le bar de la marina, sa place publique.

C’est notre première rencontre.

 

Un pensionnat disciplinaire

 

Caroline et moi mettons notre annexe à couple de Dolphin of Leith pour tourner les images de leur départ imminent de la marina. Aboiement de Touga que je rejoins de nouveau au bar entouré de sa clique d’expatriés échoués pour toujours devant leurs bières. « Les annexes doivent être parquées à leur emplacement ! » J’ai beau dire : s’il vous plaît, je ne dérange pas, la marina est presque vide, je reste à côté du dinghy, ce n’est que le temps de filmer l’appareillage de Dolphin… Rien n’infléchit l’intransigeance de mon caporal des pontons en pleine représentation devant un auditoire imbibé et ravi.

Touga mène sa marina comme un pensionnat disciplinaire. Il réveille chez moi des réflexes de cancre de combat.

 

Mon ennemi, trapu comme un taureau, ne dépasse pas le mètre soixante-cinq. Sous un casque de cheveux noirs de jais coiffés en catogan, le visage trahit son intelligence dans une note de douceur inattendue. Nez droit, lèvres ourlées, Touga a dû être un enfant magnifique dont le regard gris-vert éclaire encore son teint cuivré. Probablement quadragénaire, le temps lui a légèrement tavelé la peau des joues. Caroline lui trouve un charme bad boy latino.

Touga est handicapé, mais on ne le sait que s’il se déplace. J’ai eu l’explication de sa démarche chaloupée dans le blog de Caramel1 : lors d’une partie de foot, un tacle le laisse à terre, paralysé. Un travail acharné lui permettra de retrouver l’usage de ses jambes. Il marche sans béquilles.

 

Loïck au ponton

 

Abus de position dominante

 

Ce prince règne en despote sur une armée d’employés pour offrir 120 places aux bateaux en route pour la transat, qui ont eu la bonne idée de visiter le Cap-Vert. Ouverte en 2007, c’est la seule marina de l’archipel. Peu de critique à faire sur ce lieu aux sanitaires impeccables, parfaitement sécurisé, saufs des prix un peu chers et une ambiance que nous ne sommes pas seuls à trouver détestable (cf les évaluations des marinas sur STW). Après une semaine au ponton (111 euros, dont un abattement de 25% pour basse saison), nous partons rejoindre “la résistance” au mouillage.

 

L’inconvénient du mouillage c’est la sécurité pour l’annexe. Si l’on débarque sur la plage, le vol est à craindre. La marina offre, pour 4 euros par jour, un endroit sous la capitainerie pour parquer nos précieux dinghys. Cet emplacement serait le bout de ponton le plus rentable de l’Atlantique Nord si tout le monde payait. Sur le canal 72, qui sert de communication entre les bateaux, on apprend vite que la resquille est possible pour ce qui est ressenti par la plupart comme une arnaque. Touga veille, mais ses employés sont loin d’être aussi zélés et n’abordent jamais celui qui “oublie” de payer. Problement une réaction aux réprimandes publiques dont ils sont l’objet, eux aussi.

 

Loïck rejoint “la résistance” au mouillage

 

“Toi, tu es encore plus stupide que moi !”

 

Ce jour-là nous débarquons vers 18 h pour une course rapide en ville, nous tentons une esquive, mais Touga me hèle. Nous payons. Après le dîner au bateau, nous décidons d’aller faire un tour en ville pour amortir notre forfait. La nuit l’annexe est un peu dégonflée, nous décidons de poser Caroline et Paluch au bout des pontons avant de faire le grand tour pour garer l’annexe à l’endroit idoine. Mon instinct de potache sent venir le clash.

 

Ne rien laisser dans l’annexe sur la plage.

Lorsque mes passagers  arrivent, Touga sort du bar en trombe et se précipite sur l’employé de la passerelle en hurlant. Pas besoin de parler le créole pour comprendre que le pauvre gars était en train de se prendre un savon pour défaut de surveillance. La scène dure et commence à devenir pénible. Caroline furieuse lance “Mais c’est militaire ici !” Le butor change de cible, mais ma belle est une adversaire coriace. Le ton monte. Touga éclate : “Il est interdit de déposer des gens sur les pontons ! C’est le règlement ! Il est affiché là !” Ravi de voir mon ennemi enrager pour des vétilles, je rentre dans la danse en souriant avec cet air insolent qui rendait fou mes profs : “Touga, s’il te plaît, montre-moi la ligne où c’est inscrit.” Il élude, bien sûr, ces détails sont rarement dans les règlements. Il charge de nouveau Caroline qui fulmine. Il veut nous interdire d’aller en ville. Nous avons payé pour la journée, je me fais un plaisir de lui dire qu’il a l’obligation de garder notre annexe. Il suggère que nous puissions ne pas la retrouver si nous sortons de la marina. Une menace ? Touga sent qu’il est allé un peu loin et reprend sa colère en bride. Il se ravise et il ordonne à son employé de nous rembourser. Caroline, par fierté, prend l’argent. Il lui lance : “Toi, tu es encore plus stupide que moi !” Victoire de Touga. Nous n’irons pas en ville. Lot de consolation nous récupérons nos 4 euros.

Plus tard, l’employé viendra remercier Caroline pour son intervention.

 

Excuses officieuses

 

Le lendemain je suis dans son bureau pour lui demander des excuses. Nous passons au vouvoiement : “Parce que je dépose deux personnes que vous connaissez sur les pontons , vous insultez ma femme et menacez mon annexe ?” Perspicace, Touga a bien compris que je suis un véritable emmerdeur qui veut lui faire payer ses manières de petit chef et que je ne vais pas le lâcher comme ça. Il nie les faits, mais concède que s’il l’avait fait ça, il s’excuserait. Ce conditionnel suffit pour des excuses officieuses.

La pêche au gros, une autre clientèle de la marina

Il me parle de la France et des règles qu’il s’est astreint à respecter. “Oui, j’ai été en France ! ” me dit-il avec fierté, mais son regard trahit un léger ressentiment. Je me demande si mon pays l’a accueilli avec l’hospitalité que je rencontre au Cap-Vert.

 

Avec un adversaire de cette qualité, la resquille devient un jeu jubilatoire. Les stratégies s’améliorent, mais Touga m’a à l’oeil. Fâché quand je dois payer, mais heureux comme un élève qui a trompé son maître lors que nous avons grugé le parking. Pourquoi ne vire-t-il pas ce client qui le vole ? En fait je n’échappe pas à la puissance de Touga. Je suis le cancre. Infantilisé.

La morgue blanche

 

Devant l’entrée de la marina, j’attends que quelqu’un passe pour lui emboîter le pas. Touga a désactivé l’ouverture des portes de notre carte magnétique pour contrôler nos allers et venues. Arrive un grand Européen, la casquette vissée sur la tête et le regard caché derrière des lunettes aussi noires que son gros 4X4 qu’il a garé en plein milieu du trottoir. Il pue la morgue blanche. C’est l’un des propriétaires de la marina, un chef de Touga. Il voit ma carte.

Les pontons de la marina sont loin d’être pleins, beaucoup de voiliers préfèrent le mouillage

̶  Vous êtes à la marina ?

̶  Je suis au mouillage.
̶  Je vais laisser des instructions pour que l’on vous prenne votre carte.
̶  Mais, il me reste un crédit de 300 litres d’eau dessus.
̶  Ils sont perdus.

 

À côté de son patron, Touga est un philanthrope. Il ne m’a jamais confisqué la carte magnétique qui permet l’accès à l’eau (du coup on prend aussi des douches interdites aux bateaux au mouillage).

A notre départ, nous nous sommes salués et il m’a donné quelques conseils de nav jusqu’à Tarrafal. Il savait que nous lui devions au moins une trentaine d’euros de parking mais n’a pas pipé mot. Nous lui avons rendu nos cartes et il nous a remboursé l’eau que nous n’avions pas utilisée.

 

Nous allions prendre l’annexe et je m’aperçois que nous avons oublié  une poubelle. Les conteneurs sont à l’extérieur de la marina. Je vais revoir Touga pour qu’il m’autorise à sortir. Sans un mot, il fait signe à un de ses employés pour qu’il aille jeter mon sac. Merci; je réalise que c’est le dernier mot que je lui ai dit.

 

Quand je pense que pendant tout ce temps Alex n’a jamais payé un sou pour son annexe et que Touga le saluait gentiment. Au pensionnat-marina, le surveillant général a aussi ses chouchous.

 

 

1 Le portrait de Touga s’intitule “La première volonté de Touga“. Un texte rapide et bien écrit à l’image de cet excellent site.

 

Mise à jour / juillet 2012 : L’annexe de Tigara a été volée dans la marina de Mindelo. Cette Nautiraid  équipée d’un petit 2 cv Suzuki a disparu alors qu’elle était sous la surveillance du personnel de la marina, attachée au ponton dédié aux annexes, me rapporte Bernard Puyjalon, le propriétaire de Tigara. Le blog de Tigara

 

 

Les Oh! de Santo Antão

Par

Deux jours de tourisme sur l’île de Santo Antão.

 

Tout le monde nous disait qu’il ne fallait pas partir de Mindelo sans aller visiter Santo Antão. Une des plus belles îles de l’archipel du Cap-Vert. Nous partons pour la journée avec Alex et Paluch d’Antouka (voir la vidéo de Caroline). Cette île volcanique qui culmine à 1 700 m nous a charmés. Nous sommes restés pour la nuit et une journée supplémentaire. Trop peu, mais suffisamment pour s’inquiéter de nos bateaux laissés seuls au mouillage à Mindelo.

 

 

Santo Antão est la première île qui a émergé de l'océan lors de notre arrivée au Cap-Vert

 

Notre balade sur l’île est une des “classiques” de Santo Antão. Peu importe, dans cette île du Cap-Vert on est loin du tourisme de masse, en particulier à cette époque de l’année.
 
 

Galerie version plein écran ou pour les navigateurs (comme Chrome) qui n’affichent pas bien cette galerie

 
 

 
© Les images 17, 20, 29, 30 et 31 sont de Paluch.
 

Pour les renseignements touristiques complémentaires, le site Midelo.info est particulièrement bien fait.

 

Somewhere naufrage au Cap-Vert

Par


Voisins de mouillage. “Tu me prêtes ton annexe ?” Puces nautiques sur le pont de Valinouk. L’histoire du naufrage de Somewhere.

 

 

Sur un catamaran jaune soleil, une jolie famille. La maman donne le bain dans une bassine à deux adorables petites filles aux cheveux blond suédois. Le papa est occupé à bricoler quelque chose dans un tas d’affaires hétéroclite dont je ne distingue qu’une éolienne sans pales. Une centaine de mètres séparent nos bateaux mouillés dans la baie de Mindelo. Comme souvent en regardant un voilier au mouillage, je me demande quelle est l’histoire de cet équipage. Ils ressemblent à l’image du bonheur.

 

 

L'équipage de Somewhere dans le carré de Valinouk

 

 

Un jour, leur barque se détache du cata, le vent souffle bonne brise. L’homme rame vers Loïck, il arrive vite, aborde debout, les deux mains accrochent au liston pour stabiliser son annexe dans un geste qui marque l’habitude de la mer. “Je m’appelle Stéphane, je viens vous voir parce que j’ai du matériel. Nous avons fait naufrage le mois dernier, je vends ce que j’ai pu récupérer du bateau. Et si tu veux bien, je prendrais ton annexe pour faire le tour des bateaux. Avec ce vent, vaut mieux avoir un moteur.”

 

Lorsque vous vivez sur un bateau de voyage, ces quelques mots ressemblent à l’image de l’horreur.

 

 

Plus de bateau, plus de maison


 

Lily sur le pont où sont stockés ce qui a pu être sauvé de Somewhere. Heureusement, une bonne partie a déjà été vendue.

Stéphane, Séverine et leurs deux filles, Betty et Lily, ont trouvé refuge sur Valinouk prêté par un Français pour l’instant au pays. Depuis la perte de Somewhere, ils n’ont plus de maison. Le bateau n’était pas assuré et ils n’ont pas de quoi en acheter un autre. Mais ils ne veulent pas mettre pied à terre, encore moins rentrer en France et mettre fin à cette vie de voyage initiée par Séverine. Stéphane est convaincu qu’il y a plus d’opportunité sur l’eau.

 

Sur la plage avant du catamaran, je chine dans les restes de Somewhere, empreint d’un certain malaise. Les apparaux du bateau disparu crient la vulnérabilité des projets de grande croisière. Mon ami Alex (voir la vidéo de Caroline) est là aussi, silencieux. J’ai du mal à ne pas nous voir en charognards. Perspicace, Stéphane devait avoir anticipé ces pensées morbides en m’assurant qu’il voulait tout vendre vite avant le retour du propriétaire de Valinouk. Acheter c’est les aider. Mais quoi ? Loïck sort de chantier. Ma confusion s’apaise lorsque je tombe sur un bloqueur Nautos. Parfait pour la drisse de spi.


 

À quelques mètres près

 


 

Nous passons dans le carré pour un goûter avec les enfants et entendre l’histoire de Somewhere racontée à deux voix par Séverine et Stéphane. Sans ciller.

 

 

Ils naviguaient depuis presque 3 ans sur ce Coronado 35, un ketch américain en composite lancé en 74, qu’ils avaient remporté aux enchères sur eBay. Partis de Sète en août 2009, ils descendent lentement vers le sud tout en travaillant. Séverine fait du shiatsu, Stéphane pratique son métier de brocanteur. Les Baléares, le Maroc, les Canaries, ils s’installent un temps au Cap-Vert après la naissance de Betty dans un village de Casamance1.

 

Cette nuit de fin février 2012, Stéphane revenait en solitaire de l’île de Santiago. Séverine l’attendait sur l’île de Boavista plus au nord. À l’approche de Sal Rei qu’il connaît, il appelle un ami mouillé dans la baie : “Tu me vois ?” “Oui tu es juste derrière moi”. Confiant il abandonne la table à carte pour se mettre à la barre. Coup de fil à Séverine qui entend cette dernière phrase avant que la communication ne se coupe : “Rassure-toi, j’arrive, je suis derrière Eugène. Hop-Hop-Hop ! J’ai touché! ” Le choc démâte l’artimon. Marche arrière. Impossible. Le ketch ne bouge plus que sous les coups de la forte houle. L’eau envahit la cabine. Somewhere s’incline sur les cailloux du récif de la Chave. Cette avancée rocheuse immergée, coiffée d’une toute petite île ferme le sud de la baie sur 800 mètres. À quelques dizaines de mètres plus à l’ouest, ça passait.

 

 

“Ma vie s’est écroulée en trois minutes”

 


Somewhere échoué sur le récif de la Chave

“Je n’étais pas blessé, dit Stéphane toujours clairvoyant dans son récit, j’ai passé un gilet et j’ai commencé à chercher les papiers et l’argent, mais dans la panique, avec les affaires qui flottent, je ne trouvais rien. Ensuite je me suis demandé quoi faire : mettre la survie à l’eau ? Elle serait déchirée par les cailloux avec ces vagues qui déferlent, pareil pour l’annexe, pareil pour moi. Rester à bord tant que le bateau ne coule pas et attendre le matin. Cette évidence s’est vite imposée à moi. Je n’avais pas peur pour ma vie. Il n’y avait plus rien à faire. Je me suis calé sur une banquette du carré, les pieds en appui sur la table pour rester au sec. La tension, le stress étaient énormes. Tout m’est tombé dessus. Ma vie s’est écroulée en trois minutes. J’avais envie de mourir.”

 

Le matin la barque d’un ami s’est approché autant que possible. Stéphane a chaussé les palmes et a sauté à l’eau avec deux touques contenant les papiers, l’argent et les deux albums-souvenirs des enfants.

 

Dépecé par la mer

 

Sal Rei, à l'ouest de l'île de Boavista (Cap Vert)

Pendent dix jours Stéphane reviendra à marée basse pour désarmer Somewhere, en faisant les 100 derniers mètres à la nage ou à pied dans plus d’un mètre d’eau. Sur cette île très touristique où l’argent règne, la solidarité des gens de mer n’a pas cours. Il doit payer les pêcheurs au prix fort pour accéder à l’épave, ce qui n’empêche pas les affaires de disparaître dans les transbordements.

Un matin, le bateau a disparu, dépecé par la mer. Seul le moteur pourra être récupéré au fond l’eau.

 

Stéphane parle sans façon de la dépression, des doutes, des remises en question, de la culpabilité, des mauvais rêves de Lily, même de l’épreuve pour le couple qu’engendre ce naufrage. Je l’écoute, je le regarde, je les regarde tous les deux, tous les quatre. Je sens surtout dans cette famille, une force énorme.

 

“Et à propos, ton ami qui t’a vu derrière lui, il avait une explication à donner ?”

“Non, me répond Stéphane sans rancœur, il était très ennuyé.”

 

 

 

 

 

Note 1 : Des amis de Stéphane et Séverine ont ouvert une souscription pour aider la famille à traverser cette passe difficile. Elle est toujours ouverte sur Facebook : SosSaveTheBoat

 

Note 2 : L’histoire du naufrage et ses conséquences sur le blog de Somewhere tenu par Séverine.

 

1 Une autre histoire extraordinaire de Séverine et Stéphane qu’ils nous ont racontée un soir lors d’un dîner. Pour l’accouchement de Betty dans le village de Djiromaït , ils n’étaient que deux, lui et elle. Mais dehors “tout le village nous accompagnait”, raconte Séverine. “Le plus beau jour de notre vie”. À lire sur leur blog au paragraphe Djiromaït


 

Affaires de fille

Par

 

Tenter de ranger toute sa vie dans un bateau tient du casse-tête chinois.


Maintenant que nous sommes au soleil pour un bout de temps, la disposition imaginée à Brest ne convient plus. Nous sortons tous nos vêtements pour un grand tri. Les pulls passent au fond des coffres, comme sous-vêtements chauds. Nous gardons quelques laines polaires et les cirés à portée de main.

 

 

Voici un bout de rush déloyal et sexiste filmé pendant ces moments difficiles :
 

 

Mindelo

Par


Balade en ville. Descente de police. Nuit de fête. Meurtre de José.

 

À terre, la mer s’offre comme un rêve de liberté. En mer, la terre devient un songe sensuel. C’est le charme de la grande croisière : toujours un plaisir à venir. Après treize jours d’une belle navigation depuis Agadir, nous découvrons Mindelo avec l’oeil serein de ceux qui ont fait leur part, apaisés, l’esprit rincé par l’océan des petites souillures accumulées par le confort de notre précédente escale.

 

Rien de coquin

 

Sur les hauteurs de la ville

Loick bien amarré aux pontons de la marina – pratique mais qui gâche une partie de la magnifique baie de la capitale culturelle du Cap-Vert -, nous partons nous promener le long des jolies façades colorées du centre-ville. Autour de l’hôtel de ville, une bonne partie des bâtiments datent du XIXème dans un style colonial hérité des Portugais. Quelques arbres torturés poussent sur les bords de rues pavées de pierres noires vernissées. Mais l’agrément de l’architecture compte peu dans la séduction de la ville comparée à l’élégance des silhouettes que l’on croise. Après le Maroc où le corps se cache, ici le corps est libre, légèrement vêtu comme s’il ne trouvait pas suffisamment de tissus pour couvrir ses membres élancés. Les jeunes femmes portent invariablement des débardeurs ajustés sur des shorts courts qui ne laissent aucun doute sur l’harmonie de leurs charmes. Les hommes, souvent grands, leur répondent tout en muscles dans un style parfois rap ou rasta, souvent sport. Tout le monde marche en tong. Paradoxalement, cette sensualité naturelle n’a rien de coquin, les mœurs sont pudiques. La grâce de cette population convoque la splendeur de l’Afrique et l’âme portugaise.

 

 

Patiente arrestation

 

Vente dans la rue

Adossées à un mur bleu roi, trois jeunes filles attendent devant de grandes bassines plastiques pleines de fruits, de légumes. Lors de sa découverte en 1456, cet archipel inhabité était couvert de végétation. Le peuplement et les sécheresses ont transformé la plupart des îles en un paysage sec et minéral ne permettant qu’un modeste maraîchage. Un kilo de tomates vaut le prix d’un kilo de poisson. Nous sommes en train d’acheter des papayes et des bananes aux adolescentes lorsqu’un pick-up de la police s’arrête brusquement à notre hauteur. Un policier ouvre la porte arrière pour embarquer les vendeuses à la sauvette. Ses collègues, l’air sévère, encerclent le petit groupe matraque à la main. Je suis ennuyé, les fruits sont déjà dans mon sac, mais je n’ai pas encore payé. Je tends un billet de 1 000 à la gamine aux yeux gris vert et je m’écarte sans attendre ma monnaie. Elle me sourit, fouille tranquillement dans sa poche, demande du change à sa copine et me rend quelques pièces. La police attend sans sourire, sans impatience.

 

 

Les ninjas

 

Une belle femme

Un bel homme

Quelques jours plus tard, la ville offre un concert public à l’occasion de son 133e anniversaire. Les rues sont barrées devant Palais du Gouverneur, un superbe bâtiment rose chamallow. Sur la scène, pour le warm-up, un groupe de rap braillard ennuie tout le monde. Soudain, une ondulation parcourt la foule pour ouvrir une brèche à cinq policiers géants, cagoulés, caparaçonnés de gilets pare-balles sur un treillis noir avec le holster sanglé sur la cuisse comme les forces spéciales. Leur longue matraque de bois passée entre les omoplates et le gilet augmente encore leurs statures. Ce sont les “ninjas” m’apprendra plus tard un résident français qui m’explique qu’ils sont formés aux méthodes brutales de la police brésilienne et ils ont réussi à venir à bout des gangs qui infestait la ville il y a dix ans. Je n’ai pas enquêté sur la criminalité au Cap-Vert, mais malgré la mauvaise réputation de Mindelo, nous n’avons jamais éprouvé le moindre sentiment d’insécurité (même au mouillage). Nous nous sommes fait voler le mouillage de l’annexe laissée sur la plage, un soir à Tarrafal, sur l’île de Santiago. Un excès de confiance de ma part, cela dit le chapardage est monnaie courante.

 

La danse des éléphants

 

Sia Tolno pour le 133e anniversaire de la ville

Le public continue à boire du grog à petites gorgées (rien à voir avec notre grog, au Cap-Vert c’est une eau de vie de canne à sucre bien corsée aussi appelée aquardente). Sia Tolno monte sur la scène. Je ne savais pas qu’elle avait reçu le prix Découverte de RFI, je ne la connaissais pas. Après quelques reprises de Césaria Evora que tout le monde reprend en chœur, ses morceaux de world music commencent à faire bouger un public jusqu’ici plutôt froid. Elle catalyse ce moment magique où la foule part en fête. La ville se met à danser, les vieux comme les jeunes se défient dans des petits mouvements précis venus du zouk. Les corps ondulent, roulent, miment, jouent dans une économie de gestes ciselés impeccablement calés sur le tempo. Sourires, petites caresses sur l’épaule, et partout des saluts de connivence, pouce levé, si répandus au Cap-Vert. Un groupe de jeune ouvre leur cercle pour nous inclure. Paluch, notre équipier polonais, et moi dansons dans un style très pur emprunté aux éléphants de cirque ce qui ne nous empêche pas de répondre swing pour swing à nos artistes du rythme. Nous en serons d’une tournée de grog pour notre petit groupe. Ils partagent leurs tamarins, un fruit aux notes acidulées qui me rappelle les friandises de boulangerie. Comme une bonne partie du public, nous sommes franchement imbibés quand la musique s’arrête. Dans ces instants flottants qui marquent la fin de la fête, on croise quelques regards hagards caractéristiques de l’ivresse aux alcools blancs. Sur le trajet qui nous ramène au bateau nous sommes souvent sollicités : “Cigórre  ? Dnhér ?” -cigarettes, argent- on donne puis refuse. Si un regard se fait noir, on lève le drapeau blanc, le pouce en l’air devient un pacte de non-agression : “Tud’ fíx ?” Tout va bien ? “Fíx”. Bien.

 

Tout ne va pas bien !

 

José Pelatz

Post-Scriptum : Au moment où je publie ce billet, j’apprends le meurtre de José, notre voisin de ponton à Mindelo. Nous présentons nos sincères condoléances à sa femme et à sa fille.

José nous avait parlé d’elles pour nous dire qu’il avait hâte de les rejoindre et de leur consacrer du temps.

 

L’histoire de José raconté par ses amis de Mindelo :

Le blog de Jean Louis qui retrace le projet de José :
http://www.jeanlouisclemendot.fr/

Le blog de Gwendal qui fut témoin du drame :
http://laboiteuse.blogspot.com/2012/05/jose.html

 

Cet événement choquant relativise les impressions rassurantes sur la sécurité à Mindelo décrite dans ce billet. Malgré l’émotion, je ne crois pas qu’il faille condamner cette destination de grande croisière. Caroline et moi pouvons témoigner des pratiques suivantes :

À Mindelo : Nous nous sommes promenés souvent seuls (Caroline de son côté et moi du mien) avec le matériel photo et caméra visibles et en action, y compris dans les quartiers du marché aux poissons, sur la plage au nord, dans le haut de la ville, au chantier (Caroline seule, elle est même allée boire un verre de grog avec les ouvriers). Nous avons traîné jusqu’à 3 heures du matin dans une foule alcoolisée après un concert. Nous avons dormi bateau ouvert au mouillage. Nous avons laissé le bateau (au mouillage dans la baie) pendant 2 jours pour aller à San Antao ainsi que notre ami sur Antouka qui était au mouillage côté cargos.

 

 

Baptême hauturier

Par

Paluch, 31 ans

 

Notre traversée du Maroc au Cap Vert fut l’occasion d’une vidéo dont le personnage principal était Paluch. Ce globe-trotter polonais est aussi blogueur. Son dernier billet parle de notre croisière. Je vous propose une traduction des meilleurs passages de son texte pour un regard croisé sur le bord de Loïck.

Ce billet nous raconte les impressions d’un équipier qui part pour la première fois en haute mer.

 

Le blog de Paluch et le billet intégral en anglais : The first blue

 

Par Paluch :

“Hisse la grand-voile” crie Hughes contre le vent, Caroline commence à tirer sur la drisse. “Déroule le génois” à cet ordre j’ôte la bosse d’enrouleur du taquet et je commence à border l’écoute. Hughes coupe le moteur, nos oreilles ne savourent plus que le son du vent gonflant les voiles et du clapotis de l’eau contre l’étrave.

La marina d’Agadir s’éloigne petit à petit sur notre arrière. Je suis à bord du voilier Loïck, à bord de mon premier bateau-stop, à bord de ma première aventure de haute mer. [...]

 

Hughes, le capitaine de Loïck, est un homme d’une cinquantaine d’années ressemblant un peu à Tintin dans la version filmée. Caroline, quinze ans plus jeune que son mari est une fille aux cheveux châtains habituellement attachés en queue de cheval. Ils ont décidé de quitter le stress de la vie parisienne où il était photojournaliste et elle y travaillait comme vidéaste. Cela leur a pris deux ans pour préparer le bateau qu’ils ont acheté pour faire un tour du monde. Loïck est un sloop en acier de 12 m équipé, entre autres, d’un régulateur d’allure ce qui évite de barrer tout le temps. [...]

 

Premiers pas


Je pensais éprouver un peu d’appréhension lorsque nous aurions quitté la marina, mais je ne ressens rien de tel. Le seul point noir est à propos du mal de mer que je m’apprête à subir pour la première fois. J’ai navigué en Irlande avec des amis sur le bateau de Mike, un joyeux octogénaire de Claddagh. Là-bas, j’ai beaucoup appris, mais ce n’était que des sorties à la journée dans la baie de Galway. Je n’ai donc aucune expérience de la vie en bateau, des quarts de nuit, dormir dans une bannette, cuisiner en mer où tout bouge tout le temps, où rien n’est droit. [...]

 

Quart de nuit sous la lune

Le premier quart de nuit est inouï. Je reste debout dans le cockpit pendant des heures. Debout, pas assis, hypnotisé par les bonds fous du reflet de la lune sur la surface de l’eau. Cela ressembe à des milliers d’anguilles électriques prises dans une danse nuptiale anarchique. Durant la nuit, le vent tombe et je suis réveillé au matin par la vibration du moteur. Pas facile de dormir dans la pétole, le bateau bourlingue bord sur bord, je roule comme une bouteille dans mon lit qui, heureusement, n’est pas trop large.

 

Le vent, quand nous en avons, souffle de l’ouest, c’est inattendu, nous sommes donc au près. Nous pensions avoir du portant tout le temps. Le deuxième jour, je me sens un peu vaseux et mon appétit diminue légèrement, mais je m’y fais. Hughes et Caroline sont plus affectés que moi par le mal de mer. Va-t-il me tomber dessus ou suis-je né avec un estomac de marin ? [...]

 

Un bain de bleu

 

Mon capitaine est quelqu’un de très bavard, avec une bonne expérience de la navigation, aussi je cherche à m’informer autant que possible sur la vie en mer. Caroline, au contraire, apparaît plus silencieuse, plus repliée sur elle même et ma première impression fut qu’elle suivait son mari dans ses rêves. Cela prit quelques jours pour mieux la connaître, je comprends alors que l’idée de ce voyage vient d’elle. Cette fausse impression est-elle dûe à mon début de mal de mer? Il disparaît complètement le troisième jour. C’est comme si j’étais né pour être sur l’eau. [...]

 

Pain à la cocotte

Le cinquième jour, tout l’équipage retrouve la forme. Dans la matinée le vent tombe et nous décidons d’affaler les voiles et de nous offrir un bain de mer. Nous sommes à 40 milles des côtes, il y a plus de mille mètres de fond, nous sautons à l’eau. Dingue ! Quand j’ouvre les yeux j’arrive à peine à y croire.La profondeur du bleu de haute mer ! C’est un aspect de la mer que je ne connaissais pas, brusquement l’expression de “grand bleu” prend du sens. 1 […]

 

Est-ce le sixième jour ? Je n’en suis pas sûr. S’il arrive quelque chose d’inhabituel, comme un pigeon qui reste à bord se reposer pour la nuit ou le gouvernail pris dans un filet, il est facile de distinguer et se souvenir de ces jours-là. Mais les jours qui manquent d’évènements marquants se fondent en une seule énorme journée, les quarts de nuits en un seul quart géant. Peu importe ce qu’écrivent les capitaines dans leur journal de bord.

 

Le septième jour, pendant mon quart de nuit nous passons le Tropique du Cancer, cette ligne invisible que je ne peux identifier qu’en lisant le GPS. Une sorte d’excitation me gagne. Enfant j’ai si souvent vu ce trait sur l’atlas, que ma mère utilisait dans les mots croisés. J’y suis, la zone où le soleil atteint le zénith. Je sens le soleil me brûler, malgré la nuit, à travers mon T-shirt.

 

Quart de rhum

 

Mer calme, nous pouvons manger à table.

Le jour suivant nous fêtons les 100 ans de la grand-mère de Hughes. Pour l’occasion nous ouvrons une boîte de pâté Hénaff [...] Nous buvons du rhum martiniquais à petite gorgée en philosophant, le regard fixé sur la pleine lune s’élevant lentement sur l’océan. Comme si nous étions assis sur le dos d’une géante pondant son premier œuf. Moment inoubliable !

 

Depuis le neuvième jour, nous sommes vent arrière sous spi. Le vent n’est pas très fort, mais au moins il souffle constamment dans la bonne direction. Nous réussissons enfin à cuire un pain -qui embaume- avec une belle croûte. Nous n’arrivons toujours pas à attraper le moindre poisson. Aucun dauphin autour de nous, l’océan semble abandonné. Notre menu est constitué de boîtes accompagnées de patates, de pâtes ou de riz avec du chou, tout ce qui se conserve en dehors d’un frigo. L’éolienne et le panneau solaire produisent juste ce qu’il faut d’énergie pour alimenter l’électronique pour la navigation, très utile dans ces eaux de l’Atlantique où se trouve une importante route maritime.

 

Ciel d’orage

 

Nous naviguons à la frange de l'orage

Je crois que c’est le onzième jour, le soir, qu’un orage se développe loin dans notre est, près de la côte africaine. Hughes allume le radar pour regarder si la cellule principale n’est pas trop proche de nous. La couleur du ciel est tellement lugubre, pour ne pas dire effrayante quand je pense à notre insignifiance. Trois petites créatures sur un petit bateau et des milles et des milles de mer qui peuvent tout à coup devenir un enfer. Les éclairs sont si beaux de nuit, mais ils sont loin, nous pouvons à peine entendre le tonnerre. L’orage durera deux jours, nous naviguons à sa frange par une légère brise qui nous mène consciencieusement à Mindelo.

 

Au matin du treizième jour, juste après avoir ouvert les yeux, je saute de ma bannette pour la voir. Terre ! Santo Antão, la première île de l’archipel que j’aperçois à trente degrés sur notre tribord. Son sommet émerge presque à 2 000 mètres sur l’océan. Pure beauté ! Ce moment m’évoque des sentiments que les explorateurs du passé ont dû connaître, un mélange de bonheur et de curiosité. Le vent fraîchit de plus en plus à l’approche du Canal de Sao Vicente. “Prends la barre” Hughes me regarde pendant que j’ôte le pilote automatique essentiellement utilisé pour bloquer la barre sous régulateur d’allure.

- “Quand je te le dirai, mets-toi face au vent. Nous devons amener la grand-voile. Il y aura un effet d’entonnoir entre les îles.

- Ah, je vois, augmentant la pression du vent.

- Ouais. On va aussi rouler un peu de génois.”

Je pouvais sentir la pression de l’eau sur la barre. Les crêtes blanches des vagues commençaient à moutonner autour de nous. L’adrénaline me coulait dans les veines.

 

Nous avons atteint la marina de Mindelo, protégée par un port naturel autour de midi.

Pas de problèmes, pas d’avaries, tous sains et saufs.

 

 

1 Je traduis librement une expression anglaise qu’utilise Paluch “blue water” qui désigne le large, la haute mer.