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Category Archives: En France

Escale à Brest, off course

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À Brest même. Au chantier de Bernard Stamm. Un océan marqué par la pub. Banque Populaire, fête populaire. Peyron le modéré.

 

Au fond du carré, penché sur l’écran de l’ordinateur, nous regardons souffler le vent sur le Gascogne en comptant les barbules. Sur Zygrib1 la mer est orange, 30 nœuds plein ouest. Parfait ! Cette météo musclée nous permet de rester à quai sans perdre la face. Notre hantise serait qu’une fenêtre se présente pour traverser le Gascogne avant l’arrivée de Banque Populaire V prévue dans les jours qui viennent. Le trimaran géant va remporter le trophée Jules Verne, toute la ville en parle. On ne veut pas rater ça.



Loïck vs Cheminées Poujoulat


« En attendant vous pourriez allez voir Bernard Stamm pour parler du Gascogne, il est très sympa » nous conseille Anne, notre amie brestoise qui nous fait découvrir les coulisses de la ville.

Reconstruite après la guerre, Brest n’a pas bonne presse chez les amateurs de pittoresque. Elle se réserve aux connaisseurs qui goûtent, débarrassés des chasseurs de clichés, ses ambiances jazzy, sa convivialité sans ambages, sa vitalité salée dans un site naturel soufflant. Anne nous apprend à l’apprécier, c’est facile pour ceux qui aiment la mer.

Le soir, nous croisons Bernard Stamm par hasard au Bistrot des Quatre Vents – ça aussi, c’est Brest. Il nous invite à passer à son chantier.

Bernard Stamm sous la coque de Cheminée Poujoulat

 

 

Dans le hangar, on devine les formes de Cheminées Poujoulat sous une tente de polyane translucide. La propreté, l’ordre, la lumière, l’ambiance tient plutôt de la médecine que de l’atelier. Le 60 pieds IMOCA m’évoque un tigre endormi sur la table du chirurgien. Après l’année de travaux que je viens de faire sur Loïck, je suis comme un mécano sénégalais en visite dans un centre de construction aérospatial.

L’œil rieur, Bernard Stamm nous parle du Gascogne avec une simplicité chaleureuse qui nous met tout de suite à l’aise (voir la vidéo de Caroline). Il nous propose de faire une simulation de notre navigation sur son ordinateur : « Quelle sont vos polaires de vitesse ? » Devant mon air gêné, il commence à dégrader les polaires de son 60 pieds pour arriver à quelque chose qui pourrait approcher celles d’un Rêve d’Antilles. Le résultat nous fait tous sourire : 80 % de dégradation. Un monde nous sépare, pourtant Bernard nous parle comme si nous étions tous égaux face à la mer. Quelle belle personne !

 

Virement bancaire


 

Arrivée de Banque Populaire dans le goulet de Brest

 

Je ne connais rien au monde de la course. Saint-Brieuc m’a ouvert les yeux sur la classe des Figaros et des 40 pieds, Brest m’offre les grands bateaux. Le trimaran géant vient de passer la ligne d’arrivée au large du cap Lizard, il sera demain au Port du Château.

 

Le tour du monde en 45 jours 13 heures 42 minutes 53 secondes à la voile. Une banque vient de rétrécir la taille des océans de quelques jours. Pour être clair, je dois avouer que le monde de la course à la voile me mine de sentiments contradictoires. D’un côté, j’éprouve une admiration béate pour ces marins dont les compétences n’ont d’égale que l’héroïsme (osons le mot). Je suis fasciné par ces voiliers de compétition magnifiques, des concentrés d’intelligence à l’assaut de la mer et du vent. Mais lorsque je vois une Vache Qui Rit passer le Cap Horn, je n’arrive pas à faire abstraction de la nécessité des sponsors et leur kitsch grotesque, c’est laid. Cette pollution n’est pas vieille. La messe est dite en 1981, lorsque Pen Duick VI est devenu Euromarché pour aller faire ses courses. Pathétique. Mais cela vaut-il seulement d’en parler dans un monde qui rémunère le tatouage publicitaire et qui voit naître des enfants prénommés Facebook et Google ?2

 

 

Joyeuse pagaille pour approcher le trimaran géant

La fête que Brest réserve aux navigateurs n’a pas de mal à me détourner de mes pensées puritaines. Toute la ville s’est donné rendez-vous sur la digue La Pérouse pour attendre l’oiseau du large. En qualité de sherpa de Caroline, qui filme pour Voiles et Voiliers, je réussis à trouver une place dans un semi-rigide de presse. Le trimaran au bas ris entre dans le goulet avec la houle du large, une flottille de bateaux hétéroclites se lance à ses trousses. Dans l’excitation, les coques se frôlent, les sillages se chevauchent, le batillage provoque des grands coups de roulis. Euphoriques, les skippers oublient de se hurler dessus. L’Abeille Bourbon ouvre ses lances à incendie, les militaires portent la main au front au son grave des cornes de brume. L’équipage de Banque Pop allume des feux de détresse, des feux d’allégresse. Le bateau est majestueux, j’en oublie sa déco de carte bleue.

 

 

« Nous avons courbé le dos… »

 

On aurait pu croire que ce record soit l’occasion d’une apologie de la vitesse, un autre triomphe mécanique sur les éléments. En lisant les interviews de Loïck Péron et son équipage, je suis frappé par leur pondération. Comme si cette victoire n’était pas celle de la vitesse et de la puissance, mais celle de la prudence et de la modération. Quand Didier Ravon demande à Yvan Ravussin s’ils ont navigué pied sur le frein, il lui répond : « C’est exactement ça ! »3


 

L'équipage de Banque Populaire 5, quelques heures après leur arrivée

 

Bien que notre projet risque de battre des records de lenteur, je me sens tout à coup proche de l’équipage le plus rapide du monde, leurs commentaires sonnent comme des conseils pour une grande croisière.

En mer, pourtant en course, Loïck Péron écrivait des mots qui conviennent à tous les voyageurs :

« Nous avons courbé le dos et adouci notre trajectoire pour ne pas faire souffrir notre grand bébé bleu. Mer et vent s’accordent enfin à nous ouvrir un passage convenable vers notre destination. La lune elle-même nous aide un peu plus tous les soirs à guider nos fières étraves dans les creux sombres des vagues luisantes. Et si c’est encore un plein océan qu’il nous faut traverser, les narines se tournent déjà vers la terre promise à l’affût de la moindre phéromone perdue dans le vent. Un horizon peut en cacher un autre ; celui qui fuit devant nous est un beau lièvre que nous allons attraper. »4

 

 

1 Zygrib : un des programmes permettant de télécharger et lire les GRIB, ces fichiers de prévisions des vents synoptiques. Pour plus d’informations, consulter l’article de Voiles et Voiliers : Les fichiers GRIB à la maison un jeu d’enfant

2 À propos de ces sujets quelques liens internet :
Un enfant nommé Google, Un enfant nommé FacebookLe tatouage publicitaire.

3 Interview de Yvan Ravussin : “Peyron est plus roseau que chêne Voiles&Voiliers.com le 6 fevrier 2012.

 

Adieu Saint-Brieuc

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Insomnie. Les copains sont là. En passant par la Horaine. Mal de mer d’enfer. La lumières des phares.

 

 

Je me tourne et retourne dans la bannette. Ce serait bien que je dorme. Demain, nous sortons à la marée de 5h40. Nous allons naviguer jusqu’à Brest où on se tiendra à l’affût d’une bonne fenêtre météo pour passer le Gascogne. Ce Gascogne, comme il m’inquiète. Hier, c’était Noël, on ne s’en est même pas aperçu. Un an et demi que nous sommes en travaux à Saint-Brieuc. Cette fois, on est prêt. La BLU ne fonctionne toujours pas, mais ça ne veut ne rien dire, on est dans une vallée ici. Demain, on prend la mer. Ce serait bien que je dorme. Je presse le bouton de ma vieille Suunto, celle que mes collègues de Challenges m’avaient offerte pour le précédent voyage comme c’est loin tout ça. 1:34. Quitter Le Légué. Je ne sais pas ce qu’il l’emporte, l’excitation ou l’appréhension ? La joie ou la tristesse ? Pourquoi j’aime quitter ce que j’aime ?

Clément, Jérôme et Nicolas

 

 

5:00. Jolie surprise. Nicolas, Jérôme et son fils Clément1 se sont arrachés du lit au petit matin pour venir nous larguer les amarres. Sacrés Bretons ! Un lendemain de Noël ! J’ai une boule dans la gorge, mais je ne craquerai pas ! Les portes de l’écluse s’ouvrent. Je fais sonner la corne de brume pour couvrir l’émotion.

 

Bréhat, des Heaux et des bas

 

11:30. Nous choisissons de passer l’île de Bréhat par le passage de la Horaine, bien que je ne sois pas très à l’aise dans ces jeux de rase cailloux. Et on ne rase pas tant que ça, le passage fait un demi-mille. Le courant de jusant nous fera gagner du temps.

Le bateau glisse d’un remous à l’autre en changeant de cap sans raison, comme dirigé par la main d’un enfant géant. Plus Loïck s’engage dans le passage plus la mer se creuse et déferle, mais cela ne ressemble pas à la houle. La mer est juste en train piquer une crise d’hystérie.


 

Le passage de La Horaine, le chaudron !

15:00. Depuis les Heaux de Bréhat, on le sentait ramper. Bellement, goût acide dans la bouche, la tête prise dans un étau, ce bon vieux mal de mer nous infecte lentement. Je vais payer ma nuit blanche, le froid n’arrange rien. Caroline et moi sommes très sensibles à ce trouble de l’oreille interne. Je suis toujours étonné que les marins en parlent si peu. Bernard Stamm, que nous rencontrerons à Brest (voire la vidéo de Caroline), m’a rassuré « les gens qui me disent qu’ils n’ont jamais le mal de mer, c’est qu’ils n’ont jamais été en mer. » Le corps médical lui donne raison à l’exception des 10% des gens qui « bénéficient » d’un handicap de l’oreille interne. Mais le seuil auquel se déclare le mal et l’adaptation, qui finit toujours par venir au bout de quelques jours ̶ au pire, sont assez différents pour chacun. Pour notre part, aucune méthode ne fonctionne. Même le patch sur ordonnance, hors de prix, que l’on met derrière l’oreille, ne fait que légèrement améliorer la situation. Une seule fois, aux Fiji, nous avons trouvé LE médicament miracle. Pendant cinq jours nous avions une pêche d’enfer. Arrivé au Vanuatu nous nous précipitons dans une pharmacie pour une nouvelle dose. La pharmacienne nous a répondu : « Monsieur, ce médicament est interdit ici, ce sont des amphétamines » et elle nous a donné un calmant pour nous aider à nous décoincer les mâchoires.

 

La nuit des morts-vivants

 

Le tribut à la mer

21:00. La nuit tout devient plus dur. Le vent est passé à 20 nœuds, le froid s’intensifie, le mal règne en maître. La fatigue grandit, j’ai mal à une dent et ma paupière droite enfle. Caroline, pas mieux. Extrait du journal de bord : « on se soutient, écrasés par la mer. »

Nous sommes partis épuisés par les préparatifs. Classique : la course ultime des départs. Maintenant il faut payer. Cette petite nav le long des côtes bretonnes demande un peu d’attention, les cailloux guettent les assoupis. Dans l’état dans lequel nous sommes, je ne nous fais aucune confiance. On pourrait s’endormir, ou ne plus avoir envie de se lever. J’abats pour nous éloigner de la côte. La route sera plus longue.

 

03:00. Sur Loïck, deux zombis embouquent le chenal du Four. Comment ça marche ces feux d’alignement ? Ah ! Oui. Ca y est on le tient. Le courant nous pousse, nous ne nous sommes pas ratés sur le tempo des marées, au moins ça. Nous avançons au milieu des rochers comme un insecte hypnotisé par l’éclat du phare de Kermorvan. Et dire qu’il y a des petits bureaucrates qui veulent éteindre les lumières de nos côtes ! Je te foutrais tout ça à la baille par une nuit sans lune, rien que pour voir !

 

Fiat lux

 

06:00 Le sémaphore de Saint-Mathieu lance des appels pour identification aux navires sur le 16. C’est une voix masculine, jeune, calme et professionnelle. J’écoute ce rituel qui me fait du bien, cette nuit noire est habitée. C’est notre tour : « Voilier faisant route au 173 à 6 nœuds pour le sémaphore Saint-Mathieu, identifiez-vous. » Je n’ai pas encore trop l’habitude de la précision de ces communications radio que tout le monde entend, je m’éclaircis la voix « Voilier Loïck pour le sémaphore Saint-Mathieu, nous faisons route vers Camaret, nous venons de Saint-Brieuc. » Le jeune homme nous souhaite bonne route. Merci mon gars, c’est bien que tu sois là. « Terminé. »

 

9:30 Caroline amarre Loïck au ponton d’accueil de Camaret. Nous allons dormir quelques heures avant que la marée nous permette d’entrer dans la rade de Brest. Le soleil brille, un air léger souffle du sud-ouest, nous ôtons nos cirés et nos bottes, il fait tellement bon. Les cauchemars de la nuit disparaissent sans laisser de traces, effacés par la beauté du jour. La lumière ranime nos têtes de spectres et notre plaisir de vivre. Une bonne petite nav. Voilà ce que c’était !

Une ombre passe et me chuchote à l’oreille : « La prochaine, c’est le Gascogne ! »


1Voir le billet précédent : On file à l’anglaise

 

On file à l’anglaise

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A fond dans la nuit. Un bruit suspect. Pas à fond dans la nuit.


 

L’anémomètre affiche 25 nœuds, Loïck fonce au grand largue dans la nuit. Je lance aux copains dans le cockpit : « On va peut-être prendre un ris ? Non ? » Jérôme, façonné par la culture de la régate, ne voit pas du tout les choses comme l’économe voyageur. « Laisse tout dessus, regarde comme il aime ça ton bateau ! Et puis on est là pour le tester, non ? » me crie-t-il. C’est vrai que Loïck a l’air heureux les ailes déployées dans ce vent frais. Calé sur son bouchain, il tient les 80 m2 de toile avec une raideur de jeune homme. Il encaisse les surventes comme un lutteur, refusant de s’incliner, gagnant en vitesse. Huit nœuds cinq, neuf nœuds, les douze tonnes d’acier font exploser les vagues perdues sur notre chemin. Je n’avais jamais poussé Loïck jusque-là. Les mots de Nicole Van de Kerchove me reviennent en mémoire : « C’est un bon bateau ! » Je savais qu’elle avait navigué sur Loïck en remontant du Cap Horn et je voulais savoir ce qu’elle en pensait. Mais le ton de sa voix marquait un tel « point final » que je n’avais pas osé demander d’explication. Son commentaire m’avait laissé perplexe. Ce soir, je vois ce qu’elle voulait dire. Il me met en confiance, oui, c’est un bon bateau. En fait, j’ai le sentiment qu’il en sait plus long que moi.

 


Fred et Jérôme au petit matin

 


 

Le pélican perdu

 

 

Je propose à Nicolas, qui barre depuis quatre heures le sourire aux lèvres, de mettre le régulateur d’allure. Il ne veut pas lâcher la barre, Fred ajoute : «  Et après c’est à moi ! ».


Caroline, Fred, Nicolas, Jérôme et moi, nous sommes cinq copains dans ce cockpit à se passer les bières et refaire le monde dans cette brise de novembre. Parfois un paquet d’embruns choisit de tremper l’un de nous pour faire rigoler les autres. On est bien, mais c’est quoi ce bruit bizarre ? Comme un truc qui bat contre la grand-voile. Jérôme part à l’avant. Trop longtemps. Il revient avec la moitié du pélican1. Merde ! Cette pièce vaut des centaines d’euros. Et encore, il faudra peut-être changer l’étai au cas où je ne retrouve pas le même modèle. Je comprends mon erreur : avec la pression de l’air sur les voiles, le gréement s’est détendu sous le vent, là où j’avais fixé le palan de l’étai largable. Lentement, avec les secousses, le ridoir s’est dévissé. Je parcours à quatre pattes la plage avant arrosée par les vagues. En vain, le ridoir est passé à l’eau. Nous qui cherchions à faire des économies en prenant notre gazole à Jersey… La ronde des « j’aurais dû » fait sa danse dans ma tête, et je ne peux réprimer un sentiment idiot d’injustice. La mer ne pardonne rien. Trempé, fâché, je vais dormir.


Ambiance british à Jersey

 


 

Point de Jersey à l’envers

 

 

Avoir les Anglais à quelques heures de voile, it’s so pleasant ! Avant que l’achat de Loïck nous emmène en Bretagne, nous naviguions dans le sud. Je suis un amoureux inconditionnel des calanques marseillaises et des îles du littoral provençal. Pourtant, histoires de titiller les chauvinismes, je propose d’élire le golfe normand-breton comme meilleur terrain de jeu pour plaisanciers français. Certainement le plus divers culturellement (anglais, normands, bretons), techniquement exigeant (marées, courants, cailloux, vents), faune et flore luxuriante (dauphins, phoques, fous pour ne citer que les stars), et des joyaux de petites îles à quelques milles les unes des autres (Sark, Chausey, Bréhat…).


Nous accostons dans l’avant-port de Saint-Hélier. Nous ne sommes pas exactement en Angleterre dans cette île aux statuts anachroniques où règne encore le droit coutumier, mais les cabines téléphoniques à petits carreaux sont bien rouges. Pour beaucoup de Français, les charmes de la ville sont d’abord féminins. Les petites Anglaises jouissent d’un métabolisme singulier qui les immunise parfaitement contre le froid. Libérées du besoin de se vêtir, leurs tenues peuvent se consacrer exclusivement à l’attraction de leurs congénères masculins.

Loïck attend son équipage

Vu les efforts que font les filles, il semble que les garçons soient extrêmement difficiles à séduire. Ils se dépassent volontiers en groupe soudé comme pour imiter les mœurs de leur seule et unique passion : leur équipe de foot dont ils portent le maillot en hurlant le nom. Heureusement, ces clivages sont solubles dans l’alcool, excipient visiblement indispensable pour que la nature reprenne ses droits. Les deux sexes en font un usage immodéré et tout se termine comme dans un conte de fées, en plus trash.

Les jeunes mâles français, un peu patauds face à une gent féminine qui pratique l’art de l’esquive avec adresse, adorent ces nuits brittoniques où ils se sentent comme des renards dans un poulailler. Voilà pourquoi les bateaux reviennent de Jersey avec le pont piqué de petits trous de talons aiguilles.

Sur Loïck, un bateau sérieux, qui ne veut prendre aucun risque de poinçonnage, l’équipage n’a que la permission de minuit.

Nous reprenons la mer sous les étoiles.

 

Quelques jours après notre retour, Guy-Marie2 nous apporte un ridoir qui s’adapte parfaitement à notre pélican. Dans ce port, je ne compte plus nombre de fois où j’ai dit : « Merci ! » Le bateau est prêt, les pleins sont faits, l’avitaillement terminé. Nous devons quitter le Légué. Ça ne va pas être facile.


 

1 Pélican : attache rapide qui sert à fixer l’étai largable

2 Notre voisin de chantier et ami, qui refait un two tonner et qui apparaît dans la vidéo “En chantier” et le billet “Une vie de chantier”

 

 

 

Un tour à Chausey – Chat veux pas

Par

 

Loïck comme Loïck Fougeron. Un nouvel équipier. Le chat-chien. Chats de bateau. Chat de jardin.


Le jour de l’achat du bateau, une fois le contrat signé, Caroline lance innocemment : « Il ne reste plus qu’à lui trouver un nom ». L’ancien propriétaire sursaute comme électrocuté : « On ne débaptise pas un bateau qui a fait le tour du monde », « et puis ça porte malheur ! ». Devant mon air perplexe, il me donne la véritable raison de son choc : « Ce bateau s’appelle Loïck en hommage à Loïck Fougeron, un ami, un grand marin. » Et d’éclairer notre ignorance sur ce navigateur de l’époque héroïque. Depuis nous avons lu tous ses livres, et nous aimons cet hommage (la vidéo de Caroline sur Loïck Fougeron).

 

Vivre ou laisser mourir


Roulis, inscrit sur le rôle d'équipage.

Un autre jour, notre ami Nicolas nous apporte un chaton abandonné : « Il ne reste plus qu’à lui trouver un nom. » Nous l’avons appelé Roulis : comme le chat de Fougeron embarqué pour le Golden Globe1. Un joli nom pour un chat roux ─ qui aurait pu s’appeler Rouille. Un autre patronyme qui allait bien avec le bateau.
Âgée de deux semaines, la bestiole demandait un soin attentif : non seulement il fallait lui donner le biberon d’un lait spécial ─ hors de prix ─ toutes les 4 heures, mais en plus s’occuper des ses mictions, car il était incapable de pisser tout seul. Dans la nature, maman-chat lui lèche le zizi pour le stimuler. Il fallait nous voir lui chatouiller l’entre-jambes avec un coton-tige ! Ridicule, charmant et surtout très attachant.

 

 

Chacun cherche son chat

 


Promenade à Martin Plage

Le week-end, pour nous changer des travaux, nous avions l’habitude d’aller marcher sur la grève de Martin Plage. Un jour, on y emmena le chat. Il nous suivait comme un chien turbulent. Tantôt devant, tantôt derrière pour nous repasser devant en courant. Même si nous croisions du monde, après les salutations d’usage, il revenait vers nous. Il aimait les moules et les huîtres ouvertes à même le rocher. Il n’avait pas peur de l’eau.

Petite pause. Deux kilomètres de marche c'est beaucoup pour un chat

Les travaux s’éternisaient, Roulis grandissait. Il passait son temps dans la forêt près du chantier. Il nous ramenait des mulots ou des oiseaux vivants qui s’envolaient dans le bateau en foutant des plumes partout. Comme les jeunes mâles, il partait parfois plusieurs jours et revenait avec des marques de bagarres. Il devenait matou, mais il aimait toujours nos balades. Parfois, c’est lui qui m’emmenait faire le tour de son territoire. Il courait sur trente mètres, m’attendait en me regardant. Si je venais vers lui, il repartait en courant, comme un jeu. Je ressentais comme un privilège qu’il me fasse partager son univers de chat. La part de sauvagerie du petit félin tintait ma relation d’un plaisir farouche.

 

Bienvenue à Gataca


Puisque nous partions avec un équipier, il fallait qu’il soit en règle. Nous l’emmenons chez le vétérinaire pour lui faire les vaccins, mais aussi lui poser une puce électronique sous la peau, obligatoire pour le passage des frontières. La jeune femme en blouse blanche pique une première fois pour le vaccin, mais au moment où elle revient avec cette grosse seringue d’identification, Roulis se retourne et lui croque le doigt. Elle crie : « Votre chat est caractériel ! Il se prend pour un humain. » Elle se trompe, c’est l’inverse : Roulis prend les humains pour des chats. Dans la voiture, avec Caroline, nous avons dûment félicité la bête pour son courage devant cette attaque sournoise.

 

Premier de cordée


Chausey, un tour à terre pour tromper l'ennui.

Un chat à bord en voyage, à propos, comment ça se passe ? Loick Fougeron ne cesse de se plaindre des bêtises de son Roulis qui vient déguster des poissons volants encore vivants dans son lit pendant qu’il dort. Il a dû s’en séparer dans des conditions rocambolesques2. Un autre de ses chats, Nelson, est passé par-dessus bord3. Nos amis de Nathanael ont vécu avec deux chats à bords. Chaque mois, ils faisaient des exercices de « chats à la mer ». Les chats étaient mis à l’eau, ils devaient nager jusqu’à une haussière qui traînait derrière le bateau et remonter à bord. Ils ont toujours leurs chats.

 

Piège en haute mer


Le prisonnier.

Pour sa première sortie en mer, nous avons emmené Roulis à Chausey. Durant toute la navigation, il est resté caché dans l’endroit le plus inaccessible de la pointe avant. Maintenant, au mouillage, il sort peu. Les bateaux de passage lui font peur. Je le regarde passer d’une bannette à une autre en traînant un ennui palpable. Trente-cinq mètres carrés, c’est bien peu lorsque l’on a eu une forêt à sa disposition. Dans sa robe rousse, il me fait penser à un détenu de Guantanamo. Le regard de ce chat transforme Loïck en prison flottante et moi en Georges Bush. Le choc des espèces n’aura pas lieu à bord. Caroline prend la décision douloureuse, nécessaire : « On va laisser Roulis chez mes parents ». Ce chat-là n’aime pas le bateau. Il vivra dans une maison, avec un territoire, des mulots. À la réflexion, il est un peu bizarre que nous ayons pu envisager les choses autrement.

 

L’appel de la forêt


Aujourd’hui en lisant Sylvain Tesson lors de sa retraite dans les forêts de Sibérie, je pense à Roulis : « Des milliers d’années de pensée aristotélicienne, chrétienne et cartésienne nous cadenassent dans la certitude qu’une marche infranchissable nous sépare de la bête. […] Que savons-nous de la pensée des ours ? »4
Je pense comme Tesson que la ligne entre l’homme et l’animal est à redéfinir. À effacer ? Roulis, c’est un petit chat tout bête, qui m’a fait réfléchir.

 

 


1 Loïck Fougeron part en même temps que Bernard Moitessier pour la première course autour du monde en solitaire et sans escales (aujourd’hui le Vendée Globe). Il démâte au large de Tristan da Cunha.
Loïck Fougeron. Si prés du Cap Horn. 1974. Éditions du Pen Duick.

2 Aux Canaries, ne pouvant faire escale, Loick Fougeron a mis le chat dans un carton avec une cartouche de cigarettes pour l’équipage et un billet de 10 livres pour le transport en Angleterre. Il a lancé le tout par-dessus bord, à un bateau de passage. Le chat est arrivé à bon port. op. cit.

3 Loïck Fougeron. Rayon vert au Cap Horn. 1974. Réédition MDV 1999

4 Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie. 2011Gallimard.

 

Roulis débarque avec plaisir.

 

Un tour à Chausey – Un estran géant

Par

 

Une arrivée mouvementée. Marée basse, c’est Mars. Le flot des oiseaux.

 

Loick au mouillage. Comparer avec l'image à marée haute ci-dessous.

Et voilà Chausey ! Une cinquantaine d’îles et îlots comme semés sur la mer. À marée basse, un plateau grand comme la moitié de Paris. Jusqu’à 14 mètres de marnage.

 

On nous a prévenus, ici, le mouillage c’est cafouillage. Surtout pour les petits nouveaux.

La première nuit, nous perdons une protection de barres de flèche dans un combat de mâts avec notre voisin à couple. Deux jours plus tard, un petit voilier vient éviter sur notre tableau arrière porté par les 5 nœuds du flot. Nous avons eu juste le temps d’intercaler l’annexe en défense pour éviter une collision. Il faut les 200 chevaux d’un gros semi-rigide pour arracher le petit bateau à l’amour qu’il portait à Loïck. Pour mieux comprendre, nous commençons un reportage sur le sujet. (Voir la vidéo ci-dessous). Juste le temps d’attendre une grande marée de 112 que les Chausiais nous conseillent de ne pas manquer.

 

Le silence de l’Éléphant

 

Le chenal du Cochon

Marée basse à 75 cm du zéro des cartes, 7.5 disent les Normands, le plateau de Chausey est complètement découvert. Nous partons pour une balade à pied vers le nord-ouest. À tout hasard je prends un crochet. On m’a dit ”sous les rochers : tourteaux, homards, étrilles, moules, pied-de-cheval; sous le sable : praires, couteaux, palourdes, coques, coquilles…”

Le Chapeau : rocher et amer

 

Les amas de rochers, séparés par des champs de sable et de vase, dessinent toutes sortes d’objets, de bêtes et de chimères. Les noms sur la carte confirment une poésie vernaculaire : L’île au lait, L’Enfer, Grunes de l’ancienneté, L‘As d’arme, Langue d’Aspic, Le Hibou, La Mauvaise. En quittant le Sound, nous passons devant L’Elephant pour rejoindre le Chenal du Cochon. La mer est loin, le son s’étouffe jusqu’au silence, percé du cri des sternes. On croirait un désert parcouru de ruisseaux, constellé de mares. À quelle planète appartiennent ces paysages fantastiques ?

 


Le sud de Chausey

 

 

Bruits d’oiseaux

 

Colonie de cormorans

 

Corps blanc, ailes noires, l’oeil sévère, les goélands marins regardent la mer revenir. Groupés en colonies, les cormorans bien secs attendent les prochains plongeons. Un huîtrier-pie, pattes et bec rouge, s’envole, farouche, avant que l’on ait le temps d’observer toute son élégance. Ça pleure, ça raille, ça pépie. Le son revient. C’était un autre jour, mais nous avons aussi vu un phoque à la sieste sur le goémon tiède. Un Chausiais me fait remarquer la mousse sur le sable à la limite de l’eau : « la mer crème avec le flot, mais pas avec le jusant. » Les Chausiais, ils sont faciles à reconnaître, ils sont toujours pied nu. La marée montante change les plaines de sables blonds en lagons jade. L’eau repousse les pêcheurs à pied chargés de gros sacs vers Grande Ile, la seule habitée : une cinquantaine de maisons dans un paysage de bocage miniature. Au bord d’une plage parfaite, un château lourd aux formes enfantines reconstruit par Louis Renault. Deux ou trois tracteurs. Les îles Chausey sont une propriété privée, elles appartiennent à trois familles.

 

Un air de la mer

 

Loick au mouillage. Comparer avec l'image à marée masse ci dessus.

 

Six heures plus tard, marée haute, à 13,8 mètres du zéro des cartes : l’eau efface tout. Restent quelques îlots d’herbes longues et de rochers en granit décorés de lichens jaunes. Le vent se lève, la mer reprend son chant. L’horizon devient plat pour laisser la place au panorama du ciel. Le spectacle devient céleste. Ces lumières ! À faire croire en Dieu !

Mais, pas de miracle, nous sommes revenus bredouilles.

 

 

 

La plage devant le château (Port Homard)

 

De retour au bateau après une belle balade

 

Voir la vidéo de Caroline sur Chausey.

Un tour à Chausey – Une navigation bêta-test

Par

 

Le traque. La satisfaction du travail bien fait. Encore les douanes.


Derrière la porte de l’écluse, la nuit, la mer. Je n’arrive pas à calmer mon appréhension, ma tête repasse en boucle les points vérifiés maintes fois : température moteur OK, vannes fermées, GPS allumé en réception satellite, sondeur 3 mètres, normal, mouillage paré, voiles prêtes, écoutes claires, feux de nav allumés. La VHF ne fonctionne pas, elle reçoit, mais n’émet pas. Pourquoi ? Quel sera le prochain incident ? « On ne part pas un vendredi » : c’est des conneries, je ne suis pas superstitieux. Allez… du calme ! C’est comme ça que les bêtises arrivent. Les portes s’ouvrent, Jef, l’éclusier lâche l’amarre en souriant : « Bonne balade ».

 

Plaisirs oubliés

 

L'heure des test du materiel

Loïck suit le chenal en ronronnant comme un chat, je pousse à 2 000 tours. À ce régime l’arbre battait. J’augmente encore : aucun bruit suspect, aucun tremblement bizarre. Je nous revois en train de bouger le moteur au pied de biche. « Caroline, on a réussi l’alignement ! » Une étincelle de fierté réduit mon stress en cendres. La nuit scintille. Je me demande si je cesserai un jour d’être aussi puéril.

De l’air, après tant d’odeurs de peintures, l’horizon à perte de vue après la vallée encaissée du port. Les travaux ? Quels travaux ? Naviguer, comment ai-je pu rester loin de cette sensation si longtemps ? Et m’intéresser à toutes ces petites vis ? En quelques heures je suis passé de l’ouvrier minutieux au rêveur contemplatif. Une fois en mer, on a l’impression d’avoir laissé un poids à terre. C’est probablement pour cela que les gens naviguent en plaisance. La mer c’est Ailleurs. Pas besoin d’aller loin, il suffit de sortir du port. Et si ça piaule, on rêvasse moins, mais on aura l’impression d’être allé encore plus loin.

 

 

Une nav tout en douceur

Délit de faciès

 

C’est le moment où les douanes nous sont tombées dessus. Je ne sais pas pourquoi ce bateau les attire (voir le billet Mer Amère). Il doit avoir été photographié dans le manuel du petit marin-contrôleur des douanes à la rubrique « suspect ». Le pilote du semi-rigide colle le boudin noir contre le franc bord de Loick, moteur engagé, pendant que trois types en armes nous prennent à l’abordage. Je lutte à la barre pour contrer la poussée du hors-bord, en vain, Loïck vire, les voiles faseyent. Petite confusion. Par cette mer calme, fallait-il une manœuvre aussi virile ? Bref. Eux, courtois, nous, en règle. RAS.

 

Donc, je corrige, pour buller tranquille au fond du cockpit en regardant les nuages, il faut franchement s’éloigner des côtes !

 

 

 

Une facture salée

Par

 

Le coût d’un voyage, quelles ressources ? Un bateau, c’est cher. Décroissance. C’est pas gagné !


« Oh Suzy, t’en fais pas
Je te suis, on y va
Les palaces, le soleil, la mer bleue
Toute la vie, toute la vie
Toute la vie… », chantait Nougaro dans À bout de souffle. Ado, je connaissais les paroles par cœur.
Ma Suzy s’appelle Caroline et nous n’avons pas fait de casse comme dans la chanson. Alors, tant pis pour les palaces, nous ne profiterons pas de leur tristesse raffinée mais, nous allons nous offrir la mer et le soleil. À quel prix ?

 

L’argent, pas capital ?

 

L’énigme de l’argent dans les voyages au long court m’a toujours rendu curieux. Encore aujourd’hui, je tente souvent la question dans un apéro bien lancé au fond du carré. Malgré une pudeur toute française, les infos se recoupent. Une fois le bateau équipé, et hors avaries, la vox populi parle de mille euros par mois. Cette somme comprend les assurances, la vie à bord pour deux personnes et le gazole. Je me souviens d’un couple rencontré aux Fiji sur un Amel, fort de l’expérience d’un demi-tour du monde, qui déclarait vivre très confortablement avec 1 200 euros / mois. Les moins dépensiers affichent 400 euros/mois. C’est ce que nous avait coûté notre année sabbatique autour de la Mer de Corail, mais, à ce prix là, pas d’assurances, ni de travaux.

 

 

Voilà pour les coûts, pour le financement c’est plus compliqué. Les voyageurs se divisent en deux grandes familles : les retraités (qui ont tout compris) et les sabbatiques (en apnée sur leurs économies). Pour le reste, il y a presque autant de solutions que de bateaux. Dans le Pacifique nous avions rencontré des petits rentiers de l’immobilier, un arnaqueur d’ASSEDIC, des adeptes du charter sauvage, un couple de reporters (comme nous), un informaticien vivant du télétravail… Et puis, il y a ceux qui font leur pelote en escale : un maître-voilier, un infirmier (« facile », disait-il), plusieurs musiciens… Finalement très peu de “gros riches”, à tel point que le voyage en mer semble être un luxe qu’ils peinent à pouvoir s’offrir, les pauvres.

 

Le coût du bateau

 

Le poste qui fait vraiment mal, c’est le bateau. Étude de cas.
Il était une fois, un couple vivant confortablement avec 4 500 euros, à Paris dans un joli petit appartement de 50 m2 qui coûtait un millier d’euros par mois. Pas de dettes, une dizaine de milliers d’euros d’économie au cas où. Heu-reux !

Au mouillage, Iles Salomon | ©J.Malbrel

C’est une année sabbatique en bateau dans le Pacifique, sur un Sun fizz courageusement prêté par mon oncle, qui nous a fait basculer en pleine décroissance volontaire. Nous voulions repartir, plus longtemps. Il nous fallait un bateau. Le calcul était vite fait. Si nous pouvions mettre 2 000 euros par mois de côté, en trois ans nous devions avoir un bateau à 50 000 euros et 20 000 pour le voyage. La recette était simple : plus de cinémas, plus de restaurants, plus de vacances, pour les habits : on fait durer.

 

 

Dans les débuts, l’ascèse ne fut pas difficile à tenir, nous avions la foi des nouveaux convertis. Résister à la consommation se justifie facilement et fait même assez plaisir. Sauf que l’on oublie qu’une partie de la consommation façonne votre relation aux autres, sociale (on vous juge à la qualité de vos chaussures) tant qu’amicale. Quand un copain vous propose « Un petit resto ce soir ? » Une excuse gênée sera vite contrée par un : « allez ! Je vous invite » parce qu’il connaît l’engagement que nous voulons tenir. Mais ça brûle un peu d’accepter. (C’est le moment de remercier chaudement tous ceux pour qui nous avons été des vrais boulets économiques. Beaucoup se reconnaîtront. Merci. On n’oublie pas).

 

Mais un bateau coûte toujours plus que ce qu’on croit. Le nôtre, acheté 28 000 euros en 2007, nous est revenu à 70 000 euros au départ de Brest en 2012. Et je ne compte pas les 2 000 heures de travail, ni le manque à gagner qui en découle. 2005-2012, il nous a fallu 7 ans pour préparer notre départ pour un coût total de 90 000 euros, car, comme prévu, nous partons avec 20 000 euros devant nous. C’est loin de ce que nous pensions pouvoir faire.
En voyage, nous travaillerons. Notre projet est d’abord un projet professionnel : voyager en bateau pour travailler comme reporters. Arriverons-nous à atteindre le point d’équilibre financier pour continuer à naviguer ? Tout reste à faire. Vous avez dit « vacances » ?

 

Un exemple de petit budget candidat au voyage : Mohini, le Sylphe. Petites histoires de  grande croisière N° 4

 

Un dauphin pas commun

Par

 

Nager avec un dauphin. Le mystère des dauphins solitaires. Les jeux de Lilou. Romance et intimité.


 

Lilou joue dans l'étrave

Lilou nous accueille

Aujourd’hui, on laisse tomber les travaux du bateau sans scrupules. Un rêve de gosse nous attend.

Comme toujours, depuis 4 ans, il est là. Quelque part en baie de Saint-Brieuc , un dauphin vit autour d’une bouée (on m’a demandé de ne pas dire où – ce qui me semble plein de bon sens). Le semi-rigide s’avance doucement pour éviter un bête accident d’hélice. L’animal tourne vivement autour du bateau. Pourquoi les dauphins ont-ils toujours l’air heureux ?

L’eau est glacée, ça n’a aucune importance, je bous d’impatience. Je vais nager avec le dauphin !

 

 

Rencontre d’un drôle de type


Nous aimons tant les dauphins que c’en est presque gluant de mièvrerie. On aimerait y résister un peu (ne serait-ce que pour réduire le nombre de prisonniers dans les delphinariums). Mais lorsque le dauphin sauvage vient à ma rencontre sous l’eau, une joie instinctive me saisit tellement l’animal est charismatique. La bête vire à me frôler et enchaîne un tonneau avec la précision d’un avion de chasse. Ce gros corps de trois cents kilos évolue avec une grâce aérienne autour des nageurs, puis disparaît dans l’eau trouble pour réapparaître subitement ailleurs.

Lilou vient observer le plongeur.

Le temps d'un portrait.

Je prends une grosse goulée d’air et plonge vers le fond où je m’accroche à une laminaire. J’aimerais faire une image du dauphin en contre-jour sur la surface. J’attends. Toujours rien et je me sens à court d’air. Sans raison, je quitte la surface des yeux et regarde sur ma gauche. Il est là, allongé dans les algues, collé contre moi, il me regarde. « Puis-je ? Un portrait ? » Lentement je tourne l’appareil. Temps suspendu. Il pose ? Je déclenche. Il ne bouge pas. J’approche la main et caresse la peau grise, douce comme la joue d’un enfant. Il avance doucement, le corps glisse sous ma paume et s’éloigne. Soudain, je m’aperçois que je n’ai plus d’air.

 

Dauphin gourou ?


Lilou (appelé aussi WiFi) est un dauphin solitaire, un phénomène rare, mais pas unique : une soixantaine de dauphins a été recensée depuis le début du XXe siècle, généralement des Grands Ddauphins (Tursiops truncatus – en bref un « Flipper »). Moko en Nouvelle-Zélande (mort en 2010 – 400 personnes à l’enterrement), Jean Floc’h et Randy sur les cotes françaises, et les autres sont des phénomènes mal compris des scientifiques. Pourquoi ces dauphins se séparent-ils des groupes ? Ou bien, en sont-ils chassés ? Le mystère alimente une foule d’hypothèses plus ou moins sérieuses : dauphins échappé de delphinarium, dauphins militaires ayant repris leur liberté. Reste que ces dauphins semblent très à l’aise avec la compagnie des Hommes. La recherchent-ils ? Certains voient en eux des messagers auprès de notre Humanité en détresse, ils les nomment les dauphins ambassadeurs.
L’idée est jolie, mais pas sûre qu’elle plaise aux dauphins.

 

Pas tout seul

 

Laurent Kernivinen

Les caresses lui font un effet visible

C’est Laurent Kernivinen qui nous offre ce bain avec Lilou. Plongeur professionnel, nous l’avons rencontré dans son rôle de responsable de la réparation navale à St Brieuc. Il est un des premiers à avoir repéré la sédentarisation du cétacé. Il plonge souvent avec lui « Un jour un groupe de dauphins est passé près de Lilou, il est venu se cacher derrière moi, je sentais qu’il avait peur». Il le connaît bien, et transmet ses observations au GECC (Groupe d’études des cétacés du Cotentin). « Il aime jouer, si je claque ma palme à la surface de l’eau, il fait pareil avec sa queue. Il pousse ma cheville pour me faire tourner. Parfois il m’apporte un mulet. Il cherche souvent à mordiller les pieds nus ou les palmes. Mais il faut faire attention ! A trop le caresser, il s’excite. Pénis en érection, il cherche à se frotter comme le ferait un chien. Parfois de façon assez violente. Il est jeune et ça lui arrive souvent.»

 

Amour d’été ?


Mais depuis juillet 2011, à la surprise générale, Lilou est en pleine romance. Une femelle a rejoint le voluptueux mammifère. Il reste très sociable, mais les observateurs remarquent qu’il se tient systématiquement entre elle et les plongeurs.

Un dauphin solitaire... en couple.

« Surement un comportement protecteur » propose Florent Nicolas, secrétaire du GECC. « Depuis qu’il a sa femelle, mon conseil est : pas de mise à l’eau ! ça peut être dangereux. Il est gros et assez sport. S’il y a un problème, ça va retomber sur la tête du dauphin. Et puis il a droit à un peu d’intimité… » Il ajoute, réaliste : « au moins ne jamais toucher l’évent ».
Moko le dauphin néo-zélandais a été responsable de quelques accidents : il était voleur de planche de surf…

(À l’heure de la publication de ce billet, Laurent Kernivinen me fait savoir que la femelle semble avoir quitté Lilou, elle n’a pas été vue depuis plusieurs semaines. Reviendra-t-elle ?)
Au bout de deux heures, nous sortons de l’eau. Sur nos visages bleus de froid, nos grands sourires claquent des dents. Malgré les mâchoires engourdies, chacun brule de raconter son « instant magique ». Le soleil s’approche de l’horizon. Laurent démarre, le bruit du moteur éteint les conversations. Le Zod glisse sur l’eau calme. Le vent dans les cheveux, les regards se font vagues, perdus dans des pensées sous marines.
 
 
Liens utiles :

http://www.blog-les-dauphins.com/jeux-moko-dauphin-solitaire-provoquent-inquietude-en-nouvelle-zelande/

http://www.sosgrandbleu.asso.fr/dossiers/les-dauphins-solitaires-dit-ambassadeurs/


 

“Je pars”

Par

 

Le plaisir du projet. L’effet « départ ». Le piège. Sortir de la cage.

 

 

Voyages : la projection

Les projets de départ sont vicieux pour les novices. Ils vous drapent de l’étoffe des rêves, vous lancent dans de magnifiques aventures, tendues par la promesse d’horizons nouveaux, soutenues par la force d’un destin que l’on croit prendre à pleines mains. Ah ! Que de vertus dans le défi d’atteindre « l’inaccessible étoile »1 ! Quel plaisir de sentir que la vie a une direction ; donc un sens. « Je pars » est une formule magique. Elle fait fondre toutes les questions existentielles et vous offre un miroir tellement séduisant qu’il est parfois difficile de ne pas se sentir bras en croix, vent dans les cheveux, à la proue du Titanic.

 

Malin plaisir

 

Et si vous doutez encore, sortez dîner en ville. La question finit toujours par arriver : « Et toi, tu fais quoi ? » Du ton le plus naturel possible, répondez : « je prépare un voyage en bateau » et si vous n’êtes vraiment pas en forme, ajoutez : « autour du monde. » Sans malice, vous profitez des rayons d’une énergie belle et chaleureuse de votre interlocuteur. Un vrai bain de soleil qui nécessite parfois une bonne paire de lunettes ad hoc. C’est invariable, c’est l’effet « départ ». Nous sommes tous passés par là, dans un rôle ou dans l’autre. Notre civilisation aime l’ailleurs.

Pourtant il faudrait se taire. Ne rien dire. Surtout si vous partez loin, car votre projet prendra du temps et il faudra faire face — pendant des années ! — à la prochaine question de votre interlocuteur, inéluctable : « Et vous partez quand ? » Au début du projet, l’envie de partir, l’ignorance et un peu de forfanterie vous feront avancer vos dates de départ. On se voit mal répondre : « Dans huit ans. » Alors vous direz, sincère : « Dans trois ans. » Ou n’importe quoi d’autre que vous n’arriverez pas à tenir.

 

Encagés


Le piège vient de se refermer sur vous. Vous venez de forger les premiers barreaux de la cage. Au fur et à mesure que le projet avance, l’espace se confine. Être-en-partance devient votre seule identité. Le phénomène ne s’arrête pas à la façon dont les autres vous voient, il sédimente en vous : vous change en voyageur immobile. Il y a une impotence dans cet oxymore. Et honnêtement, ce sentiment d’impotence nous gagne, même si nous savons que les choses avancent.

 

Voyages : la réalité | ©S.Legall

Nous étions pourtant prévenus. Sur FletcherLynd, Patrick et Florence nous avaient détaillé leurs états d’âme durant la préparation qui s’éternisait.

(Cf la vidéo de Caroline « En retard »)

Les gars du port, ils savent, sans qu’on ait besoin d’en parler. Nous ne sommes pas leur premier bateau de voyage en préparation. Un soir, ils sont venus avec tout ce qu’il fallait de bière, leurs grands sourires et ils ont rebaptisé le bateau FletcherLynd 2.

Un bon gag et une bonne caisse, rien de tel pour chasser la pression qui pèse sur nos épaules.

 

Nos anciens convives ne comprennent plus. Récemment, une connaissance me voit en ligne sur Skype et lance un clavardage : « Toujours en Bretagne ? Moi qui vous croyais dans les lagons ! » Depuis j’ai appris à passer « invisible » pendant mes surfs. Nos proches lointains ont bien compris notre état d’esprit et, délicats, ils n’abordent plus la question du départ. C’est pire ! Mais il n’y a rien à faire. Nous nous sommes enfermés volontairement. Pour ouvrir la porte de nos « fillettes », ces petites cages suspendues — inventées sous Louis XI — où l’on ne pouvait tenir ni assis ni debout : il faut partir.

 

1 Brel : La Quête. La vidéo et les paroles