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Category Archives: Départ de Paris

Début notre vie nomade

Mer amère

Par

 

Traversée tourmentée pour Cherbourg. Les douanes. Panne de moteur. Nicolas à bord.


Nous aurions aimé souffler une journée, mais une fenêtre météo de 24 heures de Sud Ouest nous imposait un départ dès que possible. Les 5 jours suivants prévoyaient du noroît. En plein dans le nez pour une route au 288 de la sortie de la Seine jusqu’à la pointe de Barfleur. Une autre donnée importante pour cette nav. vers Saint-Brieuc : la marée. Il nous faut du jusant pour les 2 miles qui nous séparent de l’embouchure de la Seine.

Au nord du Cotentin, la marée montante nous donnera un courant vers l’ouest. La vitesse de Loick ne nous permet pas de passer en une fois. On s’arrêtera à Cherbourg attendre une prochaine marée. À la pointe nord-ouest du Cotentin, le ras Blanchard affiche des courants aussi violents qu’Ouessant. Plus de 10 nœuds avec un gros coef de marée, il faut attraper le tapis roulant dans le bon sens.

 

Amarinage difficile

 

Jusqu'ici tout va bien...

Le soir même, nous prenons la mer en laissant mon père sur le quai. Caroline et moi lançons Loïck dans la nuit les voiles bordées au près. Cap sur la pointe de Barfleur. Mer peu agitée, 15 nœuds OSO. Comme prévu. Parfait. Caroline prend le premier quart. Une belle nuit. Le lendemain, ça change. Le vent passe à 20 nœuds contre le courant, une mer courte se lève, il pleut. Le passage du front aura quelques heures d’avance, nous n’arriverons pas à Cherbourg avant lui. J’hésite à prendre un ris, je voudrais passer la pointe avant que le vent passe au nord-ouest. Le rêve d’Antilles est un bateau lourd et raide à la toile, calé sur son bouchain, il aime la brise.
Au milieu de la nuit, Caroline est prise d’un violent mal de mer. Nous ne sommes pas amarinés, profondément fatigués et cela fait neuf mois que nous n’avons pas navigué. Les bons réflexes ont disparu. Nous n’avons pas vissé le capot de la cabine avant. Une vague trempe le lit.

 

Six heures du matin, nous n’avons pas dormi. Passage du front. Le vent grimpe un échelon de l’échelle de Beaufort, j’arise et roule d’un tiers. Caroline ne peut plus quitter sa couchette sans payer son tribut au mal. J’ai le coeur au bord des lèvres. J’essaie de vomir. Nous échangeons des regards vides de fatigue. « Mange un peu ». Banane, Coca, j’ôte la chaînette du régulateur d’allure et je barre. Nous ne sommes pas beaux à voir, pourtant les conditions sont parfaitement maniables. Au près dans 25 noeuds, ça n’a rien d’extraordinaire. Premier jour de mer, première claque. Le syndrome Crowhust1 ? La mer nous fait prendre la mesure de la tension accumulée ces derniers mois. On a beau le vouloir, l’arrachement à notre vie de terrien nous a coûté cher en énergie. Ce premier jour de mer n’est pas une croisière comme les autres. Ça se paye.

 

PAN PAN

 

Nous arrivons finalement à 16 h 30 dans la passe de l’avant-port. Épuisé, j’affale la GV en vrac et Caroline requinquée, lance le moteur et prend la barre. Cinq minutes plus tard, il tousse, s’étouffe, s’arrête. Panne de gasoil ? La jauge est un tuyau le long du réservoir inaccessible sans déménager plusieurs caisses. Pas envie. Dans le doute nous vidons la majorité d’un bidon de diesel dans le réservoir …le reste sur le pont. L’avant-port n’est pas le port : les vagues nous chahutent et le vent joue à dévier le liquide. Le moteur repart. Cinq minutes plus tard, il tousse, s’étouffe, s’arrête.
Une vedette des douanes nous tourne autour. Je demande un contact par radio pour qu’il nous indique un mouillage que nous puissions atteindre à la voile. Pas de réponse. Je gesticule en montrant la radio devant l’officier de quart qui nous regarde aux jumelles. Ils s’en vont.
Que faire ?

Demander un remorquage ? En dernier, recours. Accoster un ponton à la voile ? Il y a beaucoup de monde, le vent ne faiblit pas, il y a des risques de casse. Et pour tout dire, je le sens pas.
Réparer maintenant ? Cela veut dire vérifier pas à pas le circuit diesel (car c’est un problème d’alimentation, aucun doute là-dessus). Pour accéder au réservoir il faut vider la totalité de la cabine bâbord où l’on a entassé nos affaires.

 

Une pensée métaphysique puérile me traverse l’esprit : « Nous sommes punis de quoi ? »
(Réponse prosaïque : de notre manque de préparation !)

 

Caroline se charge de la cabine. Elle jette chaque objet dans le carré avec violence pour les châtier de nos malheurs, des larmes fatigue coulent sur ses joues. Je ne dis rien, je suis tout avec elle. Puis je plonge dans les entrailles du bateau, frontale en serre-tête. Je démonte la durite, le robinet d’arrivée de diesel est bouché, démontage du robinet. Virement de bord, les outils roulent sous le réservoir. Je jure, ivre de rage. Pathétique ! Le gasoil récupéré se renverse dans les fonds bien sûr. Remontage. Pompe. Purge. Le moteur part sur trois pattes, puis se met à tourner rond. On regagne le port voiles hautes en cas de nouvelle panne. Rangement du bateau jusqu’à 23 heures.

Au petit matin, nous sommes réveillés par les Douanes : « Bonjour, nous allons monter à bord. C’est pour un contrôle. » Nous parlons de l’incident de la veille. Ils n’ont rien entendu et n’ont pas cherché à nous contacter. Bizarre.
L’entretien, accès sur la sécurité en mer, est bienveillant et aimable. Nous sommes quittes pour remplacer nos fusées et extincteurs périmés. Normal.

 

Belle nav

Nicolas pêche le déjeuner

 

Nous partirons le lendemain pour 36 heures de mer. De nouveau contre le vent. Les conditions sont bien meilleures, mais nous sommes retombés en panne de moteur. Le gasoil était sale, un fond de cuve de station-service. Même déménagement, même réparation. Cette fois nous sommes amarinés, reposés. Et puis nous sommes trois à bord. Nous avons embarqué Nicolas à Cherbourg, ancien marin pécheur. Il a une façon de regarder la mer qui sonne la retraite de notre hystérie parisienne. Avant la nuit, il nous pêche 6 maquereaux pour le dîner comme un jardinier irait cueillir une salade dans son potager.
Le moral est bon. Ça change tout.

 

1 Syndrome Crowhurst  : expression entre Caroline et moi pour dire que nous sommes dépassés par la situation et que nous ne serons pas à la hauteur du projet nous avons entrepris.
Voir le billet « Question de temps » pour explication.

 

Question de temps

Par

 

Matage. Mais qu’avons-nous fait l’année dernière ? Le syndrome Crowhurst. Le programme avenir.


Nous commençons le matage à midi. Le peu de trafic dans le canal de Tancarville et la haute grue de chantier des Torpilleurs, qui permet de tenir le mât à la verticale, rendent la manœuvre facile. Mon gros poteau se grée droit, mais quelle est la bonne tension des haubans ? Je réponds à cette question métaphysique au pifomètre en tirant sur les câbles avec un air inspiré. Chacun y va de son avis. Encore un petit tour de ridoir et nous tombons tous d’accord. Je vérifierai en mer avec la méthode des Glénans, la seule qui me parle vraiment. En une heure et demie, tout est terminé. On partira ce soir avec le jusant.

 

Le temps qui manque

 

Bien que le bateau ait été près de Paris pour bricoler, Loïck manque encore de tout : panneaux solaires, éolienne, centrale de nav, deux tôles à changer à l’étrave, un hublot de coque fendu, quille à vérifier avant de partir. Que s’est-il passé cet hiver pour que nous soyons tellement en retard ?

 

Pour Caroline, c’est le travail. Elle a quitté I>Télé en septembre pour se consacrer exclusivement au reportage. Fini les plateaux télé, elle veut être dehors, pour le web. Elle suit une grosse formation jusqu’en mars et commence à tourner pour Voiles et Voiliers où elle conjugue les plaisirs : bateau et vidéo. Il était hors de question de lui faire serrer une vis sur Loïck.

 

Soudage de la plateforme arrière

Quant à moi, j’ai arrêté ma collaboration au magazine Challenges en janvier. Je me suis mis à la construction de l’arceau et de la plateforme arrière. À Marseille, j’ai appris à souder à la baguette avec un chaudronnier qui avait construit un Rêve d’Antilles en inox et j’ai finalisé au TIG dans un atelier sur l’aérodrome de la Ferté Allais. (Hommage à Guy et André, mes maîtres dans l’art difficile du soudage.)

 

Le temps nous a filé entre les doigts comme une poignée de sable sec. Loïck ne nous a pas vus souvent dans son chantier parisien à l’ambiance si maussade.
Mais sans la perspective de ce départ, Caroline ne serait peut-être pas devenue JRI (journaliste reporter d’image)  et je n’aurais pas appris à souder. Aucun regret, ce sont déjà des acquis du voyage.

 

Aucun regret ? Non. Mais un peu d’inquiétude tapie dans les fonds. Nos prévisions annonçaient un départ en septembre.

 

Crowhurst

 

Avec Caroline, pour résumer nos questionnements anxieux sur ce projet de partir vivre en bateau, on s’amuse à se fait peur avec le « syndrome Crowhurst ».

Donalt Crowhurst décide de participer à la Golden Globe en 1968. Première course autour du monde sans escale. Enthousiaste, Crowhust part à la hâte en hypothéquant tout ce qu’il a. Mais il manque de sens marin, la haute mer n’est pas pour lui, il souffre de la solitude, triche de dépit et finalement se suicide. Il a entrepris un projet qui le dépassait et qui l’a englouti.
Qui, à l’aube d’un grand projet, ne doute pas d’être atteint du syndrome Crowhurst ?

(Sur Crowhust : http://rr0.org/personne/c/CrowhurstDonaldC/ , ainsi que le superbe roman d’Isabelle Hautissier Seule la mer s’en souviendra Grasset)

 

La conséquence de ce retard : une escale technique dans les Cotes d’Armor. À la sortie de la Seine, nous mettrons le cap sur Saint-Brieuc, le port du Légué. Et puis on dégolfera en hiver ?

Je pose la question à tous ceux que je rencontre : peut-on traverser le Gascogne en hiver ?

 

Entrée en Seine

Par


 

Départ en retard. Reportage vidéo. Charmante Jacotte. Échouement énervant.


On ne partira pas ce matin. Le temps d’aménager le pont, faire les pleins, vérifier les niveaux, donner un coup de karcher… Il est 12 heures 30. Contact. Le moteur démarre au quart de tour de vilebrequin, l’échappement crache l’eau à 1 mètre. Tout va bien. J’ai une totale confiance en notre Nanni Diesel de 50 CV. L’ancien propriétaire l’a installé neuf en 2003, j’ai nettoyé tout le circuit de refroidissement de son tartre, changé le collecteur qui se bouffe malgré l’anode et refait une partie du faisceau. Plus de 300 kilomètres jusqu’au Havre (on parle en kilomètres sur la Seine). On est lundi, nous avons rendez-vous vendredi à Tancarville pour le rematage. Même s’il est interdit de naviguer de nuit, cela nous laisse le temps de faire la route et s’arrêter pour le tournage : une vidéo pratique sur la navigation en Seine (en lien à la fin du billet).

 

Reportage vidéo

 

Caroline en tournage

Caroline en tournage

 

Faire un reportage vidéo quand on navigue c’est intéressant et fastidieux. Régulièrement, il faut débarquer Caroline pour faire des images du bateau dans le paysage, et puis ça immobilise deux bras pour la manœuvre. Le bon côté : les interviews. J’aime cette obligation (ce prétexte, selon l’humeur) d’aller vers les autres pour qu’ils racontent leurs histoires et leurs expériences.

 

“C’est fini”

 

Sur la Seine : palme d’or pour Jacotte. Dans la vidéo, c’est la jeune vieille dame mutine qui nous parle des régates d’antan. Dans sa quincaillerie-droguerie-pompe à essence-garage, des patates, des salades, des courgettes, oignons et fruits dont les formes dépareillées certifient les produits du jardin. Terriblement appétissants. Balais, outils de jardins et un déguisement de fée pendent du plafond. Sur les étagères, coincée entre une pile d’assiettes et une boîte de disques à ailettes une mappemonde a cessé de tourner. « C’est un musée ici, je brique même plus » lâche Jacotte amusée par mon regard hypnotisé par son bazar « Ils veulent qu’on mette les cuves de carburants aux normes européennes, mais je vends pas assez. C’est fini. On sait même pas ce qu’on va faire de la camelote » « Y restera Jeannette qui tient le bar-épicerie-boulangerie ». Soudain je remarque qu’elle est pieds nus.

 

Les saules pleureurs laissent traîner leurs chevelures blondes au fil de l’eau, une famille pique-nique sur la rive, les enfants nous font un signe de la main. À 100 mètres d’eux, un héron « emmanché d’un long cou… » j’essaie de me rappeler la suite de la fable de La Fontaine, sans succès.
L’étau de stress des derniers jours commence à se desserrer. Je me répète un peu incrédule : maintenant, nous sommes nomades. L’idée me plaît.

 

Planté dans la vase

 

Un barreur (trop?) tranquille

Un barreur (trop?) tranquille

Brusquement le bateau plonge en avant et s’immobilise. Échoué. Mon père, à la barre, jure qu’aucun panneau n’obligeait à s’éloigner de la rive. La carte n’indique aucun haut fond dans cette grande courbe. Nous sommes en plein milieu du fleuve. Les 50cv du diesel ne sont pas de trop pour faire un quart de tour vers l’extérieur de la courbe où il doit y avoir plus de fond. Quelques mètres d’eau libre et nous nous échouons de nouveau. Marche arrière et demi-tour pour revenir sur nos pas, mais on se plante encore dans la vase. La tension monte. Comme à mon habitude (pénible, soit), je commence à jurer. Caroline empoigne la caméra pour tendre le miroir de ce comportement qu’elle déteste. Trop tard, le hasard nous libère et je me remets à sourire. Raté ! Hé hé ! Son regard me promet qu’elle m’aura bien un jour.

 

 

Bilan de la descente de la Seine : trois échouages, le bois de la lice tribord fendu par le roulis d’une vague d’étrave contre un quai en palplanche, et une erreur de commande très vexante dans une écluse nous a fait toucher l’arrière. Conclusion : Je n’ai pas le bateau bien en main. Peut mieux faire.

Voir la vidéo de Caroline sur la descente de la Seine.



Partis Pris

Par

 

Départ de Paris. Le tri. Couper les ponts. Loïck encombré. Première nuit à bord.


Partis. Enfin partis sur une décision prise il y a six ans. Nous allons vivre en mer. « Vous devez être hyper heureux ? » lance mon ami Mam’s qui nous conduit au bateau. Euh… Dans le fond oui sûrement. Nous sommes surtout tendus comme des arcs, la tête pleine de choses à faire, à ne pas oublier. Caroline, mon équipière, mon invitation au voyage, ma femme, assène tout net : « on n’a pas le temps d’y penser. On est trop stressés ».

 

Nomades

 

Tri de départ

Tri de départ

Les dernières semaines avaient quelques choses d’irréelles : refuser du boulot, dire au revoir aux amis sans savoir quand nous les reverrions, vider l’appartement en se demandant pour chaque objet : on emmène ? On jette ? On met à la cave ? Et finalement résilier Internet, couper l’électricité, laisser un mot au locataire, fermer la porte de l’appartement, quitter Paris.
Nous sommes maintenant nomades. Notre maison c’est Loïck, un rêve d’Antilles en acier de 1985, construction amateur. Rustique et mal équipé, il a besoin encore que quelques mois de travail avant de devenir un vrai bateau de voyage.

 

Loïck nous attend amarré à Vaux sur Seine. Le mât posé à l’horizontale accentue son coté trapu, on dirait un char d’assaut coiffé d’une tringle à rideaux. Je le sens affligé.

 

Au ponton

 

Nous serons 3 à bord, Caroline, mon père et moi pour descendre la Seine. Jérôme viendra demain renforcer l’équipage pour le passage des 3 écluses. Leurs bajoyers en palplanches rendent les pare-battages inefficaces. Le mat, allongé de l’antenne VHF dépasse de deux mètres à l’arrière, et à l’avant le tambour de l’enrouleur sera le premier à prendre en cas de choc. Je n’avais pas aimé les écluses à la montée, mais cette fois-ci nous sommes avalant, ce sera plus facile.

Il est déjà 23 heures. On décharge la voiture. Il ne reste plus grand-chose, cela fait une semaine que nous faisons des allers et retours. Deux vélos pliants, un dernier sac de fringues, on ne sait plus où les mettre. Loïck est plein et mal rangé. Manque de temps. Et pourtant, cela fait 6 ans que l’on sait que cela va arriver. Pourquoi faut-il partir « à l’arrache » ? Sûrement parce qu’il s’agit bien d’un arrachement à nos petites habitudes. Mais on reparlera un autre jour. Demain on descend la Seine. Ce soir on dort. Morts.