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Category Archives: En France

Une vie de chantier

Par

 

Bricolage en couple. L’énergie du port. Le café du matin. Un truc de pro. Matériaux de nos bateaux. Une jolie petite coupure.


Nous sommes presque toujours d'accord.

« Caroliiiinne ! Mais où t’as foutu le réglet ?

- Je n’y ai pas touché !

- Tu l’avais hier !

- Regarde, il est dans ton bleu ! Et arrête de passer tes nerfs sur moi ! »

Les travaux en couple, je recommande, un vrai test de résistance avant de prendre la mer. Elle est imaginative, rapide, impatiente et bordélique alors que je suis maniaque, patient, buté et lent. On se complète à merveille ! Elle est plutôt bois, je suis très fer et cuivre. L’alu et le plastique sont nos points faibles. Aucun de nous n’aime vraiment la peinture alors c’est elle qui la fait, ou moi, parfois. Nos décisions sont collégiales, souvent âprement discutées, mais en gros, les grandes idées c’est elle (y compris ce voyage), le machino c’est moi. Et puis il y a les autres sans qui l’on ne serait pas grand-chose, appelons ça l’énergie du port.

 

L’énergie du port


Un truc tout simple, par exemple : tous les matins à 8h15 je vais prendre le café dans l’atelier de charpente marine. Marc, le patron, pratique naturellement une hospitalité sans manière. J’y retrouve Maxime son employé ébéniste, Guy-Marie un ancien de la course au large qui prépare un two-toner pour voyager, Jeff, mécano sur l’Astrolabe et propriétaire d’une belle goélette en bois, parfois un pêcheur ou Jean-Yves, capitaine de porte-conteneurs qui refait son Bi-loup. Ça parle, ça vanne le plastique contre le bois contre l’acier… 8h45 la journée est lancée jusqu’à midi et demi où l’on se retrouvera pour le sandwich (hier Jean-Yves a ramené des poires de son jardin). Sans parler des coups de main, des conseils et des prêts d’outils, cette convivialité me sort du lit avec plaisir.

 

Un port de travail

 

Nous sommes arrivés là un peu par hasard et c’est une chance. Pour préparer son bateau, il faut bien choisir son port. Loin des grands parkings à bateau, le Légué (port de St Brieuc) se spécialise dans la réparation navale : la pêche, la plaisance classique ou moderne et la régate. Adossé à une communauté urbaine bien achalandée en fournisseurs, on trouve des chantiers bois et plastiques, et tous les savoir-faire nécessaires aux bateaux : voiliers, gréeurs, selliers, mécanos, électriciens, électroniciens, ajusteurs, chaudronniers, fondeurs… Les infrastructures permettent de lever jusqu’à 250 tonnes, un grand hangar, de l’air comprimé sur toutes les bornes. Le tout à dimensions humaines. Une sorte gros village bosseur consacré aux bateaux. Bien sûr, il y a des familles, les régatiers ne parlent pas toujours la même langue que les pêcheurs, mais j’ai le sentiment que la tradition maritime de la région laisse une place à chacun. Même aux voyageurs, même quand ils débarquent de Paris en bateau.

 

Bassin plaisance du Légué

 

L’art et la matière


Lentement nous apprenons les gestes qui travaillent la matière. Je n’imagine pas que l’on puisse partir en grand voyage sans connaître le b-a-ba des matériaux. La strat pour ceux qui ont des plastiques, la soudure pour ceux qui choisissent métal. Et l’époxy, la peinture et le bois pour tout le monde. Au-delà de la question pratique et la possibilité d’avoir une discussion informée avec les professionnels, il en va de l’intimité avec le bateau.

 

Pinochage du liston

Aujourd’hui Caroline pinoche : typique le truc de pro qui a fait mon émerveillement. Dans le cas classique du trou dans le bois devenu trop large pour une vis : tailler comme un crayon un bois tendre au cutter à la taille du trou (en forme de pinoche), l’enduire de colle PU, enfoncer au marteau, laisser sécher la colle, couper à ras, percer à nouveau (merci Marc). Un souci de moins en plus. J’adore.

Mais mon vrai plaisir c’est l’acier. Son hurlement sous la meule crachant des étincelles furieuses. Sa délicate fluidité sous la torche à souder qui refroidit dans un attachement puissant, indéfectible. C’est magique. Et tellement pratique. Guy-Marie me parle de la strat dans les mêmes termes : un peu de résine, un peu de tissu pour produire une matière adhérente, forte et dure. Et sans apport d’énergie. Depuis, un kit de strat à bord me paraît indispensable.

Faire le point


Pour l’instant, j’ai toujours mes dix doigts, mais ce n’est pas passé loin. Pour la rendre plus maniable, j’avais enlevé la protection de la meuleuse. Me voilà avec une jolie coupure à la phalange de l’index droit. Le con ! Comme on aimerait appuyer sur la touche « rewind » dans ces moments-là. Hosto. Urgences. Salle d’attente.

Une jolie petite interne me recoud le doigt en discutant avec Caroline. Elle lui raconte notre indispensable stage médical ATMSI (Apprentissage aux techniques médicales en situation d’isolement dispensé par stw.fr) où l’apprend à faire des points de suture sur des pieds de porc. L’interne lui propose : « vous voulez faire le dernier ? » Caroline, qui en avait marre de me voir sourire à la blouse blanche, pique sans ciller.

Ma femme, quel courage !




Voir la vidéo de Caroline sur le chantier : “En retard

 

 

Convoyage du Bel Espoir

Par

 

Proposition indécente. Le Bel Espoir à la voile. Escalade douloureuse. Bain à Bréhat. Jaouen a raison.

 

Un soir, Jérôme, le maître de port, et Olivier, son chef discutaient de l’arrivée prochaine du Bel Espoir. La fameuse goélette du Père Jaouen a besoin de calfater. Caroline s’exclame « le BE vient ici ? ». Elle a navigué sur le BE et le RaraAvis entre St Domingue et New York. Un souvenir envoûté par le vieux sorcier Jaouen. Jérôme se tourne vers nous : « Vous voulez faire partie du convoyage ? Départ vendredi soir de l’Aber Wrac’h, arrivée dimanche au Légué ». « Euh… OUI ! » Et tant pis pour nos travaux !

 

Majestueux BE

 

Prisme dans les cabines du Bel Espoir

C’est la première fois que je navigue sur un vieux gréement. C’est beau partout, dans l’ensemble et dans chaque détail. Du pont imposant aux prismes ciselés qui éclairent les cabines. Pourtant le Bel Espoir ne verse pas dans les chichis lustrés des adeptes de la « belle plaisance » (sic). C’est un bateau de travail, le gréement est en galva aux ridoirs soigneusement emmaillotés de chiffon gras pour les protéger de la rouille. Parfait.

 

Jeunes et moins jeunes à la manœuvre

Nous sommes une vingtaine sous la coupe du capitaine Jean Pierre Vernier. Un équipage de jeunes marins pieds nus qui grimpent dans la mature comme des singes et quelques anciens habitués du BE. Dans la lumière de l’aube, la goélette sort de l’Aber par une passe que je n’aurais pas osé prendre avec Loïck. Cheveux noués en queue de cheval, le jeune bosco harangue ses troupes en cadence. À deux ou trois par drisse, l’artimon, la grand-voile, foc et clin foc grimpe dans le gréement. La petite brise autorise toute la toile. « On grée le flèche ? » Demande-t-il au capitaine les yeux pétillants d’impatience. Jean Pierre acquiesce avec un sourire et coupe le moteur pour le plaisir d’offrir le bateau sous voiles à son équipage. Il sait qu’avec ce petit temps il faudra remettre la bourrique pour étaler la marée et arriver au mouillage de Bréhat pour le soir.

 

Le pont du Bel Espoir, ses haubans en galva.

Nid de pie

 

Je m’offre un rêve de gamin : je prends un bouquin et m’installe dans le filet du beaupré. Mon regard navigue dans le gréement, je suis incapable de lire une ligne. Je finis par demander au capitaine l’autorisation de monter au nid de pie du mât d’artimon. Contrairement aux jeunes gabiers, je me harnache d’un harnais d’escalade. Bien m’en a pris. Le trou du chat est trop étroit pour moi. Je tente l’extérieur. C’est haut, ça bouge tout le temps, je m’accroche comme un chat qu’on veut mettre au bain. Par une sorte de reptation de phoque, je réussis à enlacer le mât de hune. L’escalade est bien laide, mais la récompense, magnifique. Je ne suis pas près de redescendre. Il ne m’a pas fallu trop de temps pour redevenir le corsaire de mon enfance.

 

Une audacieuse

 

En fin d’après-midi, nous mouillons au sud de l’Ile de Bréhat. L’air est doux, les courageux enfilent leur maillot de bain. Le bosco va frapper une balançoire en bout de vergue du mât de misaine. Le jeu consiste à se balancer du beaupré, frôler l’eau, remonter dans les airs et… lâcher avant que le retour de ballant vienne vous fracasser sur le franc-bord. Les jeunes profitent pour y inscrire quelques sauts périlleux pour faire de l’épate. Chacun commente le saut de l’autre avec quelques taquineries. Lors qu’une passagère, la cinquantaine sportive, grimpe dans les haubans. Cinq mètres, six, sept, huit mètres, elle se retourne, se détend, vole au-dessus du pont dans un saut de l’ange parfait et plonge dans l’eau comme une sagaie. Personne n’a osé l’imiter. Elle avait gagné la dent du courage aux yeux du jeune équipage.

 

Ce beau moment illustre parfaitement les propos de Jaouen dans la vidéo de Caroline : Michel Jaouen, 90 ans. Il parle du bienfait du mélange des genres, tous soudés à l’eau de mer après quelque temps à bord du Bel Espoir.

Je n’en doute pas une seconde.

 

Point mort

Par

 

Grutage. Le port du Légué. Une montagne de travaux. Météo, les conseils d’un pro.


 

« Point mort » m’ordonne Nicolas. Gilet jaune et chaussures de sécurité, notre ancien équipier1 a repris le travail. Il soulève Loïck dans les sangles d’un doigt appuyé sur la télécommande qu’il porte autour du cou. Le bateau entre les pattes, la grue ressemble à une grosse araignée ventrue.

La tarentule géante nous pose contre le mur du hangar sous l’immense pont de la nationale 12 qui enjambe le port. « Ça part pour le tour du monde et ça finit sous les ponts à St Brieuc » me vanne un copain parisien au téléphone.

 

Sortie de Loïck pour les travaux

Après un an en Seine la carène n'est pas sale.

En fait, le port du Légué est charmant et bien équipé. Une vingtaine de bateaux se prépare au voyage, une dizaine de Figaros et quelques Minis attendent de régater, plusieurs bateaux en bois, dont le Grand Lejon, un lougre, ajoutent une touche de tradition. Le reste se partage en canot de pêche-promenade et voiliers côtiers. Les pécheurs et cargos occupent un autre bassin.
Le port, naturellement séparé de la ville construite en haut des falaises, avait mauvaise réputation auprès des Briochains. Aujourd’hui refait, c’est un village à part. Parfait pour les travaux.

 

Au travail



Début des travaux au Légué

Deux femmes à l'atelier. Choc des cultures.

Par où commencer ? Changement des tôles rouillées de la baille à mouillage, visite de la quille noyée d’eau, changements de deux hublots de coque fendus, pose de la plateforme arrière, installation du régulateur d’allure, de la centrale de nav, de la BLU ? Nous sommes incapables d’estimer le temps de travail, c’est notre premier bateau. Derrière chacun de ces chantiers, un apprentissage. J’aime apprendre et j’essaie d’être méticuleux. Cela présente un vrai risque d’enlisement du voyage.

 

Cours météo

 

À l’occasion d’une averse, je vais faire le tour du Figaro abrité sous le hangar. Un petit hublot rond près de la quille me rend perplexe. « C’est pour voir si l’on n’a pas accroché une algue », m’explique un athlète en Croc éculé; sa polaire Luftensa est toute neuve. Ronan Treussart est coureur au large professionnel. Et s’il y a une algue ? « Alors, on prend la corde à nœuds que l’on fait glisser le long de la carène. Avec la vitesse, elle descend le long de la quille. Les algues c’est notre hantise ». Je connais mal ce monde de la course, mes questions partent dans tous les sens : combien de sommeil ? Cette vanne-là c’est quoi ? Toutes ces épissures c’est toi qui les fais  ? (Il n’y a pratiquement pas de manilles à bord). Et pour la météo ?
Amusé et patient, il répond dans l’ordre : “Par tranche de 10 minutes quand c’est possible.” / “La vanne de transfert de l’eau d’un ballast à l’autre, une des premières manœuvres du virement de bord.” / “Oui.” / “Pour la météo, un PRK 1000 tu veux voir ?”

 

Dégolfer en hiver

 

Suspens. Vais-je avoir la réponse à la question qui me taraude quand je constate la lenteur des travaux. Peut-on traverser le Gascogne en hiver ?

 

«  On peut dégolfer à toutes les saisons, c’est une question de fenêtre. Deux solutions : ou bien tu pars avec le nord-ouest 24 heures après le passage d’un front en tenant à œil la dep suivante. Il peut même y avoir une dorsale qui remonte des Açores et qui t’oblige à faire du moteur. Ou bien tu attends l’installation de l’anticyclone scandinave et tu te laisses pousser par 25 nœuds de nord-est glacé jusqu’au Portugal. Tu me diras quand tu seras prêt et je t’indiquerai une fenêtre ».

 

Joie. Notre retard ne nous condamne pas à rester en France jusqu’au printemps prochain !

 

Pour appuyer son propos, il affiche une carte isobarique de l’Atlantique. Une situation classique avec une suite de dépression et l’anticyclone des Açores au sud, mais avec un petit « haut » sur les Iles Britanniques. Il commence le décodage. J’ai quelques notions de météo, assez pour comprendre la finesse de l’analyse et mesurer la distance qui me sépare du professionnel. « Là, ça cartouche » .  « Ici, pétole ». « Par là, parfait pour un parcours en aile de mouette… » Les doigts volent sur la carte dessinant les flux comme sur une carte des vents. Vitesse des masses d’air, possibilité du bateau, état de la mer, assis à la table à carte de son Figaro, nous sommes dans l’Atlantique. Ronan m’offre un vrai cours de météo appliquée. Merci Monsieur Treussart.

 

L’averse a cessé depuis longtemps lorsque je regagne le bord. J’annonce à Caroline la bonne nouvelle d’une traversée du Gascogne en plein hiver. Bizarrement, l’idée de barrer en moufle ne déclenche aucun enthousiasme chez elle.

 

1 Voir billet précédent. Nicolas était à bord pour la navigation Cherbourg-St Brieuc.

Retrouvez Ronan Treussart et le chantier de Loïck dans la vidéo de Caroline “En chantier”

 

Mer amère

Par

 

Traversée tourmentée pour Cherbourg. Les douanes. Panne de moteur. Nicolas à bord.


Nous aurions aimé souffler une journée, mais une fenêtre météo de 24 heures de Sud Ouest nous imposait un départ dès que possible. Les 5 jours suivants prévoyaient du noroît. En plein dans le nez pour une route au 288 de la sortie de la Seine jusqu’à la pointe de Barfleur. Une autre donnée importante pour cette nav. vers Saint-Brieuc : la marée. Il nous faut du jusant pour les 2 miles qui nous séparent de l’embouchure de la Seine.

Au nord du Cotentin, la marée montante nous donnera un courant vers l’ouest. La vitesse de Loick ne nous permet pas de passer en une fois. On s’arrêtera à Cherbourg attendre une prochaine marée. À la pointe nord-ouest du Cotentin, le ras Blanchard affiche des courants aussi violents qu’Ouessant. Plus de 10 nœuds avec un gros coef de marée, il faut attraper le tapis roulant dans le bon sens.

 

Amarinage difficile

 

Jusqu'ici tout va bien...

Le soir même, nous prenons la mer en laissant mon père sur le quai. Caroline et moi lançons Loïck dans la nuit les voiles bordées au près. Cap sur la pointe de Barfleur. Mer peu agitée, 15 nœuds OSO. Comme prévu. Parfait. Caroline prend le premier quart. Une belle nuit. Le lendemain, ça change. Le vent passe à 20 nœuds contre le courant, une mer courte se lève, il pleut. Le passage du front aura quelques heures d’avance, nous n’arriverons pas à Cherbourg avant lui. J’hésite à prendre un ris, je voudrais passer la pointe avant que le vent passe au nord-ouest. Le rêve d’Antilles est un bateau lourd et raide à la toile, calé sur son bouchain, il aime la brise.
Au milieu de la nuit, Caroline est prise d’un violent mal de mer. Nous ne sommes pas amarinés, profondément fatigués et cela fait neuf mois que nous n’avons pas navigué. Les bons réflexes ont disparu. Nous n’avons pas vissé le capot de la cabine avant. Une vague trempe le lit.

 

Six heures du matin, nous n’avons pas dormi. Passage du front. Le vent grimpe un échelon de l’échelle de Beaufort, j’arise et roule d’un tiers. Caroline ne peut plus quitter sa couchette sans payer son tribut au mal. J’ai le coeur au bord des lèvres. J’essaie de vomir. Nous échangeons des regards vides de fatigue. « Mange un peu ». Banane, Coca, j’ôte la chaînette du régulateur d’allure et je barre. Nous ne sommes pas beaux à voir, pourtant les conditions sont parfaitement maniables. Au près dans 25 noeuds, ça n’a rien d’extraordinaire. Premier jour de mer, première claque. Le syndrome Crowhust1 ? La mer nous fait prendre la mesure de la tension accumulée ces derniers mois. On a beau le vouloir, l’arrachement à notre vie de terrien nous a coûté cher en énergie. Ce premier jour de mer n’est pas une croisière comme les autres. Ça se paye.

 

PAN PAN

 

Nous arrivons finalement à 16 h 30 dans la passe de l’avant-port. Épuisé, j’affale la GV en vrac et Caroline requinquée, lance le moteur et prend la barre. Cinq minutes plus tard, il tousse, s’étouffe, s’arrête. Panne de gasoil ? La jauge est un tuyau le long du réservoir inaccessible sans déménager plusieurs caisses. Pas envie. Dans le doute nous vidons la majorité d’un bidon de diesel dans le réservoir …le reste sur le pont. L’avant-port n’est pas le port : les vagues nous chahutent et le vent joue à dévier le liquide. Le moteur repart. Cinq minutes plus tard, il tousse, s’étouffe, s’arrête.
Une vedette des douanes nous tourne autour. Je demande un contact par radio pour qu’il nous indique un mouillage que nous puissions atteindre à la voile. Pas de réponse. Je gesticule en montrant la radio devant l’officier de quart qui nous regarde aux jumelles. Ils s’en vont.
Que faire ?

Demander un remorquage ? En dernier, recours. Accoster un ponton à la voile ? Il y a beaucoup de monde, le vent ne faiblit pas, il y a des risques de casse. Et pour tout dire, je le sens pas.
Réparer maintenant ? Cela veut dire vérifier pas à pas le circuit diesel (car c’est un problème d’alimentation, aucun doute là-dessus). Pour accéder au réservoir il faut vider la totalité de la cabine bâbord où l’on a entassé nos affaires.

 

Une pensée métaphysique puérile me traverse l’esprit : « Nous sommes punis de quoi ? »
(Réponse prosaïque : de notre manque de préparation !)

 

Caroline se charge de la cabine. Elle jette chaque objet dans le carré avec violence pour les châtier de nos malheurs, des larmes fatigue coulent sur ses joues. Je ne dis rien, je suis tout avec elle. Puis je plonge dans les entrailles du bateau, frontale en serre-tête. Je démonte la durite, le robinet d’arrivée de diesel est bouché, démontage du robinet. Virement de bord, les outils roulent sous le réservoir. Je jure, ivre de rage. Pathétique ! Le gasoil récupéré se renverse dans les fonds bien sûr. Remontage. Pompe. Purge. Le moteur part sur trois pattes, puis se met à tourner rond. On regagne le port voiles hautes en cas de nouvelle panne. Rangement du bateau jusqu’à 23 heures.

Au petit matin, nous sommes réveillés par les Douanes : « Bonjour, nous allons monter à bord. C’est pour un contrôle. » Nous parlons de l’incident de la veille. Ils n’ont rien entendu et n’ont pas cherché à nous contacter. Bizarre.
L’entretien, accès sur la sécurité en mer, est bienveillant et aimable. Nous sommes quittes pour remplacer nos fusées et extincteurs périmés. Normal.

 

Belle nav

Nicolas pêche le déjeuner

 

Nous partirons le lendemain pour 36 heures de mer. De nouveau contre le vent. Les conditions sont bien meilleures, mais nous sommes retombés en panne de moteur. Le gasoil était sale, un fond de cuve de station-service. Même déménagement, même réparation. Cette fois nous sommes amarinés, reposés. Et puis nous sommes trois à bord. Nous avons embarqué Nicolas à Cherbourg, ancien marin pécheur. Il a une façon de regarder la mer qui sonne la retraite de notre hystérie parisienne. Avant la nuit, il nous pêche 6 maquereaux pour le dîner comme un jardinier irait cueillir une salade dans son potager.
Le moral est bon. Ça change tout.

 

1 Syndrome Crowhurst  : expression entre Caroline et moi pour dire que nous sommes dépassés par la situation et que nous ne serons pas à la hauteur du projet nous avons entrepris.
Voir le billet « Question de temps » pour explication.

 

Question de temps

Par

 

Matage. Mais qu’avons-nous fait l’année dernière ? Le syndrome Crowhurst. Le programme avenir.


Nous commençons le matage à midi. Le peu de trafic dans le canal de Tancarville et la haute grue de chantier des Torpilleurs, qui permet de tenir le mât à la verticale, rendent la manœuvre facile. Mon gros poteau se grée droit, mais quelle est la bonne tension des haubans ? Je réponds à cette question métaphysique au pifomètre en tirant sur les câbles avec un air inspiré. Chacun y va de son avis. Encore un petit tour de ridoir et nous tombons tous d’accord. Je vérifierai en mer avec la méthode des Glénans, la seule qui me parle vraiment. En une heure et demie, tout est terminé. On partira ce soir avec le jusant.

 

Le temps qui manque

 

Bien que le bateau ait été près de Paris pour bricoler, Loïck manque encore de tout : panneaux solaires, éolienne, centrale de nav, deux tôles à changer à l’étrave, un hublot de coque fendu, quille à vérifier avant de partir. Que s’est-il passé cet hiver pour que nous soyons tellement en retard ?

 

Pour Caroline, c’est le travail. Elle a quitté I>Télé en septembre pour se consacrer exclusivement au reportage. Fini les plateaux télé, elle veut être dehors, pour le web. Elle suit une grosse formation jusqu’en mars et commence à tourner pour Voiles et Voiliers où elle conjugue les plaisirs : bateau et vidéo. Il était hors de question de lui faire serrer une vis sur Loïck.

 

Soudage de la plateforme arrière

Quant à moi, j’ai arrêté ma collaboration au magazine Challenges en janvier. Je me suis mis à la construction de l’arceau et de la plateforme arrière. À Marseille, j’ai appris à souder à la baguette avec un chaudronnier qui avait construit un Rêve d’Antilles en inox et j’ai finalisé au TIG dans un atelier sur l’aérodrome de la Ferté Allais. (Hommage à Guy et André, mes maîtres dans l’art difficile du soudage.)

 

Le temps nous a filé entre les doigts comme une poignée de sable sec. Loïck ne nous a pas vus souvent dans son chantier parisien à l’ambiance si maussade.
Mais sans la perspective de ce départ, Caroline ne serait peut-être pas devenue JRI (journaliste reporter d’image)  et je n’aurais pas appris à souder. Aucun regret, ce sont déjà des acquis du voyage.

 

Aucun regret ? Non. Mais un peu d’inquiétude tapie dans les fonds. Nos prévisions annonçaient un départ en septembre.

 

Crowhurst

 

Avec Caroline, pour résumer nos questionnements anxieux sur ce projet de partir vivre en bateau, on s’amuse à se fait peur avec le « syndrome Crowhurst ».

Donalt Crowhurst décide de participer à la Golden Globe en 1968. Première course autour du monde sans escale. Enthousiaste, Crowhust part à la hâte en hypothéquant tout ce qu’il a. Mais il manque de sens marin, la haute mer n’est pas pour lui, il souffre de la solitude, triche de dépit et finalement se suicide. Il a entrepris un projet qui le dépassait et qui l’a englouti.
Qui, à l’aube d’un grand projet, ne doute pas d’être atteint du syndrome Crowhurst ?

(Sur Crowhust : http://rr0.org/personne/c/CrowhurstDonaldC/ , ainsi que le superbe roman d’Isabelle Hautissier Seule la mer s’en souviendra Grasset)

 

La conséquence de ce retard : une escale technique dans les Cotes d’Armor. À la sortie de la Seine, nous mettrons le cap sur Saint-Brieuc, le port du Légué. Et puis on dégolfera en hiver ?

Je pose la question à tous ceux que je rencontre : peut-on traverser le Gascogne en hiver ?

 

Entrée en Seine

Par


 

Départ en retard. Reportage vidéo. Charmante Jacotte. Échouement énervant.


On ne partira pas ce matin. Le temps d’aménager le pont, faire les pleins, vérifier les niveaux, donner un coup de karcher… Il est 12 heures 30. Contact. Le moteur démarre au quart de tour de vilebrequin, l’échappement crache l’eau à 1 mètre. Tout va bien. J’ai une totale confiance en notre Nanni Diesel de 50 CV. L’ancien propriétaire l’a installé neuf en 2003, j’ai nettoyé tout le circuit de refroidissement de son tartre, changé le collecteur qui se bouffe malgré l’anode et refait une partie du faisceau. Plus de 300 kilomètres jusqu’au Havre (on parle en kilomètres sur la Seine). On est lundi, nous avons rendez-vous vendredi à Tancarville pour le rematage. Même s’il est interdit de naviguer de nuit, cela nous laisse le temps de faire la route et s’arrêter pour le tournage : une vidéo pratique sur la navigation en Seine (en lien à la fin du billet).

 

Reportage vidéo

 

Caroline en tournage

Caroline en tournage

 

Faire un reportage vidéo quand on navigue c’est intéressant et fastidieux. Régulièrement, il faut débarquer Caroline pour faire des images du bateau dans le paysage, et puis ça immobilise deux bras pour la manœuvre. Le bon côté : les interviews. J’aime cette obligation (ce prétexte, selon l’humeur) d’aller vers les autres pour qu’ils racontent leurs histoires et leurs expériences.

 

“C’est fini”

 

Sur la Seine : palme d’or pour Jacotte. Dans la vidéo, c’est la jeune vieille dame mutine qui nous parle des régates d’antan. Dans sa quincaillerie-droguerie-pompe à essence-garage, des patates, des salades, des courgettes, oignons et fruits dont les formes dépareillées certifient les produits du jardin. Terriblement appétissants. Balais, outils de jardins et un déguisement de fée pendent du plafond. Sur les étagères, coincée entre une pile d’assiettes et une boîte de disques à ailettes une mappemonde a cessé de tourner. « C’est un musée ici, je brique même plus » lâche Jacotte amusée par mon regard hypnotisé par son bazar « Ils veulent qu’on mette les cuves de carburants aux normes européennes, mais je vends pas assez. C’est fini. On sait même pas ce qu’on va faire de la camelote » « Y restera Jeannette qui tient le bar-épicerie-boulangerie ». Soudain je remarque qu’elle est pieds nus.

 

Les saules pleureurs laissent traîner leurs chevelures blondes au fil de l’eau, une famille pique-nique sur la rive, les enfants nous font un signe de la main. À 100 mètres d’eux, un héron « emmanché d’un long cou… » j’essaie de me rappeler la suite de la fable de La Fontaine, sans succès.
L’étau de stress des derniers jours commence à se desserrer. Je me répète un peu incrédule : maintenant, nous sommes nomades. L’idée me plaît.

 

Planté dans la vase

 

Un barreur (trop?) tranquille

Un barreur (trop?) tranquille

Brusquement le bateau plonge en avant et s’immobilise. Échoué. Mon père, à la barre, jure qu’aucun panneau n’obligeait à s’éloigner de la rive. La carte n’indique aucun haut fond dans cette grande courbe. Nous sommes en plein milieu du fleuve. Les 50cv du diesel ne sont pas de trop pour faire un quart de tour vers l’extérieur de la courbe où il doit y avoir plus de fond. Quelques mètres d’eau libre et nous nous échouons de nouveau. Marche arrière et demi-tour pour revenir sur nos pas, mais on se plante encore dans la vase. La tension monte. Comme à mon habitude (pénible, soit), je commence à jurer. Caroline empoigne la caméra pour tendre le miroir de ce comportement qu’elle déteste. Trop tard, le hasard nous libère et je me remets à sourire. Raté ! Hé hé ! Son regard me promet qu’elle m’aura bien un jour.

 

 

Bilan de la descente de la Seine : trois échouages, le bois de la lice tribord fendu par le roulis d’une vague d’étrave contre un quai en palplanche, et une erreur de commande très vexante dans une écluse nous a fait toucher l’arrière. Conclusion : Je n’ai pas le bateau bien en main. Peut mieux faire.

Voir la vidéo de Caroline sur la descente de la Seine.



Partis Pris

Par

 

Départ de Paris. Le tri. Couper les ponts. Loïck encombré. Première nuit à bord.


Partis. Enfin partis sur une décision prise il y a six ans. Nous allons vivre en mer. « Vous devez être hyper heureux ? » lance mon ami Mam’s qui nous conduit au bateau. Euh… Dans le fond oui sûrement. Nous sommes surtout tendus comme des arcs, la tête pleine de choses à faire, à ne pas oublier. Caroline, mon équipière, mon invitation au voyage, ma femme, assène tout net : « on n’a pas le temps d’y penser. On est trop stressés ».

 

Nomades

 

Tri de départ

Tri de départ

Les dernières semaines avaient quelques choses d’irréelles : refuser du boulot, dire au revoir aux amis sans savoir quand nous les reverrions, vider l’appartement en se demandant pour chaque objet : on emmène ? On jette ? On met à la cave ? Et finalement résilier Internet, couper l’électricité, laisser un mot au locataire, fermer la porte de l’appartement, quitter Paris.
Nous sommes maintenant nomades. Notre maison c’est Loïck, un rêve d’Antilles en acier de 1985, construction amateur. Rustique et mal équipé, il a besoin encore que quelques mois de travail avant de devenir un vrai bateau de voyage.

 

Loïck nous attend amarré à Vaux sur Seine. Le mât posé à l’horizontale accentue son coté trapu, on dirait un char d’assaut coiffé d’une tringle à rideaux. Je le sens affligé.

 

Au ponton

 

Nous serons 3 à bord, Caroline, mon père et moi pour descendre la Seine. Jérôme viendra demain renforcer l’équipage pour le passage des 3 écluses. Leurs bajoyers en palplanches rendent les pare-battages inefficaces. Le mat, allongé de l’antenne VHF dépasse de deux mètres à l’arrière, et à l’avant le tambour de l’enrouleur sera le premier à prendre en cas de choc. Je n’avais pas aimé les écluses à la montée, mais cette fois-ci nous sommes avalant, ce sera plus facile.

Il est déjà 23 heures. On décharge la voiture. Il ne reste plus grand-chose, cela fait une semaine que nous faisons des allers et retours. Deux vélos pliants, un dernier sac de fringues, on ne sait plus où les mettre. Loïck est plein et mal rangé. Manque de temps. Et pourtant, cela fait 6 ans que l’on sait que cela va arriver. Pourquoi faut-il partir « à l’arrache » ? Sûrement parce qu’il s’agit bien d’un arrachement à nos petites habitudes. Mais on reparlera un autre jour. Demain on descend la Seine. Ce soir on dort. Morts.