Grutage. Le port du Légué. Une montagne de travaux. Météo, les conseils d’un pro.


 

« Point mort » m’ordonne Nicolas. Gilet jaune et chaussures de sécurité, notre ancien équipier1 a repris le travail. Il soulève Loïck dans les sangles d’un doigt appuyé sur la télécommande qu’il porte autour du cou. Le bateau entre les pattes, la grue ressemble à une grosse araignée ventrue.

La tarentule géante nous pose contre le mur du hangar sous l’immense pont de la nationale 12 qui enjambe le port. « Ça part pour le tour du monde et ça finit sous les ponts à St Brieuc » me vanne un copain parisien au téléphone.

 

Sortie de Loïck pour les travaux

Après un an en Seine la carène n'est pas sale.

En fait, le port du Légué est charmant et bien équipé. Une vingtaine de bateaux se prépare au voyage, une dizaine de Figaros et quelques Minis attendent de régater, plusieurs bateaux en bois, dont le Grand Lejon, un lougre, ajoutent une touche de tradition. Le reste se partage en canot de pêche-promenade et voiliers côtiers. Les pécheurs et cargos occupent un autre bassin.
Le port, naturellement séparé de la ville construite en haut des falaises, avait mauvaise réputation auprès des Briochains. Aujourd’hui refait, c’est un village à part. Parfait pour les travaux.

 

Au travail



Début des travaux au Légué

Deux femmes à l'atelier. Choc des cultures.

Par où commencer ? Changement des tôles rouillées de la baille à mouillage, visite de la quille noyée d’eau, changements de deux hublots de coque fendus, pose de la plateforme arrière, installation du régulateur d’allure, de la centrale de nav, de la BLU ? Nous sommes incapables d’estimer le temps de travail, c’est notre premier bateau. Derrière chacun de ces chantiers, un apprentissage. J’aime apprendre et j’essaie d’être méticuleux. Cela présente un vrai risque d’enlisement du voyage.

 

Cours météo

 

À l’occasion d’une averse, je vais faire le tour du Figaro abrité sous le hangar. Un petit hublot rond près de la quille me rend perplexe. « C’est pour voir si l’on n’a pas accroché une algue », m’explique un athlète en Croc éculé; sa polaire Luftensa est toute neuve. Ronan Treussart est coureur au large professionnel. Et s’il y a une algue ? « Alors, on prend la corde à nœuds que l’on fait glisser le long de la carène. Avec la vitesse, elle descend le long de la quille. Les algues c’est notre hantise ». Je connais mal ce monde de la course, mes questions partent dans tous les sens : combien de sommeil ? Cette vanne-là c’est quoi ? Toutes ces épissures c’est toi qui les fais  ? (Il n’y a pratiquement pas de manilles à bord). Et pour la météo ?
Amusé et patient, il répond dans l’ordre : “Par tranche de 10 minutes quand c’est possible.” / “La vanne de transfert de l’eau d’un ballast à l’autre, une des premières manœuvres du virement de bord.” / “Oui.” / “Pour la météo, un PRK 1000 tu veux voir ?”

 

Dégolfer en hiver

 

Suspens. Vais-je avoir la réponse à la question qui me taraude quand je constate la lenteur des travaux. Peut-on traverser le Gascogne en hiver ?

 

«  On peut dégolfer à toutes les saisons, c’est une question de fenêtre. Deux solutions : ou bien tu pars avec le nord-ouest 24 heures après le passage d’un front en tenant à œil la dep suivante. Il peut même y avoir une dorsale qui remonte des Açores et qui t’oblige à faire du moteur. Ou bien tu attends l’installation de l’anticyclone scandinave et tu te laisses pousser par 25 nœuds de nord-est glacé jusqu’au Portugal. Tu me diras quand tu seras prêt et je t’indiquerai une fenêtre ».

 

Joie. Notre retard ne nous condamne pas à rester en France jusqu’au printemps prochain !

 

Pour appuyer son propos, il affiche une carte isobarique de l’Atlantique. Une situation classique avec une suite de dépression et l’anticyclone des Açores au sud, mais avec un petit « haut » sur les Iles Britanniques. Il commence le décodage. J’ai quelques notions de météo, assez pour comprendre la finesse de l’analyse et mesurer la distance qui me sépare du professionnel. « Là, ça cartouche » .  « Ici, pétole ». « Par là, parfait pour un parcours en aile de mouette… » Les doigts volent sur la carte dessinant les flux comme sur une carte des vents. Vitesse des masses d’air, possibilité du bateau, état de la mer, assis à la table à carte de son Figaro, nous sommes dans l’Atlantique. Ronan m’offre un vrai cours de météo appliquée. Merci Monsieur Treussart.

 

L’averse a cessé depuis longtemps lorsque je regagne le bord. J’annonce à Caroline la bonne nouvelle d’une traversée du Gascogne en plein hiver. Bizarrement, l’idée de barrer en moufle ne déclenche aucun enthousiasme chez elle.

 

1 Voir billet précédent. Nicolas était à bord pour la navigation Cherbourg-St Brieuc.

Retrouvez Ronan Treussart et le chantier de Loïck dans la vidéo de Caroline “En chantier”