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Category Archives: Insolite

Fruits et légumes, perles et bijoux

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Dans les latitudes australes, trouver de bons fruits et légumes pas trop chers est une course au trésor.

 

Avec 1045 euros par mois (voir billet précédent), au Brésil, en Argentine, nous vivons « comme tout le monde ». Aux Malouines, nous sommes passés direct sous le seuil de pauvreté du pays.

La première fois que nous sommes entrés dans le supermarché de Port Stanley, nous avons été rassurés en voyant les prix des pommes et des oranges… avant de comprendre que les fruits et légumes sont vendus à l’unité ! Il faut voir ces merveilleuses patates blondes, filmées par deux sur une barquette d’un noir velouté, de vrais diamants ! Rubis de pommes lustrées ! Émeraude géante de choux ! Navets d’agates ! Nous n’avions pas notre place dans cette joaillerie.
Il nous fallait un plan B.

Rare romanesco !
Trouvé aux Malouines

 

La promesse d’or vert

 

Tant pis pour les pommes et les oranges venues d’Uruguay, nous partons voir Stanley Growers, le gros maraîcher à l’est de la ville. Vu les horaires alambiqués du maraîcher en vente direct, nous trouvons porte close. C’est en coupant à travers ses champs pour rejoindre le bateau que nous découvrons que les talus étaient pleins de plants de jeunes pommes de terre qui avaient échappé à la récolte. Afin de ne pas embêter les propriétaires avec les règles ancestrales du droit de glanage, nous remplissons nos sacs sans prévenir personne.

 

Les légumes habituellement cultivés dans les jardins aux Malouines.


 

Mais on ne peut pas manger que des patates et du mouton — extrêmement gras et bon marché sur l’île. L’Irish Stew, bien que délicieux, ce n’est diététiquement pas tenable — en particulier pour des pratiquants de la Sainte Trinité riz complet-légumes-lentilles. La promesse d’or vert nous est tombée du ciel sous forme d’une affiche placardée à la Christ Church Catheral : « Dimanche, La Socitété Horticulturelle (sic) des îles Falkland organise une Foire aux Fleurs, Légumes, Produits de la Maison et du Jardin, au presbytère, suivit d’une vente aux enchères ».

Toutes les générations sont venues pour apprécier ou concourir.

 

Une expo de légumes

 

Des comices agricoles australes ! Une opportunité pour notre garde-manger et la promesse d’un joli moment. À ne rater sous aucun prétexte. Les activités, si elles sont fréquentes grâce au grand dynamisme de la communauté, elles ne sont pas si nombreuses dans cette capitale de 1600 habitants.

Nous arrivons bien à l’avance. Après nous être acquittés de la livre d’entrée, nous pouvons admirer les œuvres exposés, sur des nappes blanches, les murs aussi sont blancs. Le cube blanc, les codes d’art international sont respectés avec une innovation charmante : parfois, en plus du nom de l’artiste, il y a sa photo. C’est ma première exposition de légumes. Ils sont magnifiques ! D’autres supports ont été invités, les fleurs, mais aussi les œufs présentés cassés dans une assiette pour pouvoir admirer la profondeur de la couleur, la saillance du jaune. Après un an, dans les latitudes australes, cet art brut nous met en grand émoi.
En revanche, les couleurs pastel des pâtisseries d’inspiration britannique nous laissent beaucoup plus circonspects.

 
 

Sage tempérance

 

Les œufs aussi seront vendus aux enchères comme les fleurs, les gâteaux, le pain qui font partis du concours.

 

Plus d’une centaines de catégories, dont les grosses tomates rouges, les grosses tomates non-rouges, les petites tomates rouges, les petites tomates non-rouges, neuf sortes de pains dont croissants et pizza, le tout croisé avec les sous-ensembles « femmes » et « enfants », plus le Fun Prize pour la bizarrerie de ladite catégorie — comme la double carotte. La distribution de prix est interminable. Chaque participant ne pouvait que gagner. Les récompenses s’échelonnent de 15£ à 0,5£ (20€ à 0,75€). Une sage tempérance qui nous a paru de bon augure pour la vente aux enchères.
 

Raisin des Falkland

 

Une grappe à 20€!

 

Nous avons vite déchanté. La passion des Falklanders pour les produits du jardin et leur pouvoir d’achat nous ont vite mis hors course. Les sacs de quelques kilos, pouvant tenir à bout de bras, partaient à plusieurs dizaines de livres. Une façon de montrer la valeur accordée au travail de son voisin et d’enrichir leur société « horticulturelle » bénéficiaire de la vente. Les enchères fusaient comme de bonnes blagues, suscitant les rires. Nous assistons à une forme de potlatch. Rien en dessous de 20 livres. Ah ! Si, une simple grappe de raisin (poussé aux Malouines !), enchérie jusqu’à 15£ (20€) par un enfant d’une douzaine années, qui trouvait sûrement que c’était là le meilleur usage de son argent de poche.

 
 
Les jours suivants nous sommes allés faire du porte-à-porte chez ces jardiniers talentueux. Nous sommes entrés dans les serres où les légumes délicats poussent dans une belle terre noire. Quelques-uns nous ont vendu leur production, pour moitié moins chère qu’au supermarché, la plupart nous ont donné des brassés de choux, navets, carottes et pommes de terre.
Et un jour, en rentrant d’une promenade, nous avons trouvé un gros sac en plastique accroché au guidon du vélo de Caroline. Il était plein de perles potagères.

 

S’ils sont protégés du vent, les légumes poussent bien dans la terre noire des Malouines.

 
 

Les mariés de l’Antarctique

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Notre curiosité pour un voilier chinois hiverné aux Malouines nous fait rencontrer un couple de millionnaires furieusement romantique.

 

En arrivant aux Malouines, notre premier souci est de trouver un abri. Non pas que le ciel nous inquiète, mais le paysage prévient que le vent va souffler fort. La lande herbeuse de cette terre doucement ondulée, percée ici et là de roches gris clair, n’accueille aucun arbre.
Cette nuit, nous avons mouillé au hasard dans Port Stanley, la grande baie de la capitale Stanley. Mais la gentille petite dépression qui nous a offert deux jours de sud-ouest glacé depuis l’île des États va mourir en laissant place aux coups de vents de l’ouest. Au matin, nous demandons l’autorisation de nous amarrer au sinistre FIPASS, les trois énormes docks flottants rongés par la rouille qui servent aux débarquements des marchandises et de la pêche.

 

Paysage des Malouines avec la pointe ouest de Port Stanley. Lande et roche de quartzite.
Un jour sans vent dans l’œil d’une dep.

 

Un hors-bord pour un 54 pieds ?

 

Nous pensions avoir occupé la seule place possible pour un voilier, derrière le remorqueur Afon Alaw, lorsque nous apercevons un grand X-Yacht au pavillon rouge complètement déchiqueté de l’autre côté des docks. La bôme à enrouleur porte le nom du bateau « Beijin Echo Yacht 07 ». Un voilier chinois aux Malouines ?
Il émane une étrange impression de ce 54 pieds au pont en teck que l’on imaginerait mieux sur la route des Alizés que dans les 50èmes. Il semble à l’hivernage, protégé du quai par une énorme défense. Pas de doute, il a été préparé pour le Grand Sud avec ces fûts de 200l qui encombrent les passe-avants et ces six malles Pelicase bizarrement arrimées sur le pont. Mais le plus insolite, c’est le hors-bord de 90 chevaux fixé sur le tableau arrière, manifestement dédié à la propulsion du voilier.

 

Le Beijin Echo Yacht 07 hiverné entre le FIPASS et la terre.
Les images de Google Earth daté de 2016 montre qu’il est toujours au Malouines.

 

Venus de Chine pour la semaine

 

Liang Hong, Betty et l’équipier.

Nous grimpons l’escalier en fer qui mène à la capitainerie sur le toit du premier dock pour assouvir notre curiosité. Le sujet fait briller l’œil du contremaître chilien qui nous reçoit avec d’autant plus de sympathie qu’on lui parle espagnol. Une aubaine tous ces Chiliens aux Malouines, après un an en Terre de Feu nous avons du mal à retrouver notre anglais.
« Oui c’est bien un voilier battant pavillon chinois. Il vient d’Antarctique! Il appartient à un jeune couple. Vous pouvez les rencontrer, ils sont revenus aux Malouines pour la semaine. »
De Chine pour une semaine ?

 

Un gros 4×4 se gare devant le Lighthouse Seamen’s Center (billet à venir sur ce remarquable foyer de marin). Une femme élégante descend encadrée par deux hommes aux physiques de lutteur. Ils embrassent Betty, la responsable du foyer, avec chaleur, et lui offre un grand drapeau de la République Populaire de Chine qui ira sûrement rejoindre le plafond décoré de pavillons de multiples nations. Après avoir pris un plaisir visible à ces retrouvailles, Betty nous présente au couple et à leur équipier.

 

Fiancé en Arctique, marié en Antarctique

 

Mariage Liang Hong & Zhang XinYu en Antatique.
On admire le courage de Liang Hong.
© Courtesy Hong & XinYu



Liang Hong nous raconte leur histoire dans un mauvais anglais tandis que son mari Zhang Xin Yu fait quelques images avec une caméra professionnelle qui fait loucher d’envie Caroline — Elle vient de casser la sienne.
« Nous nous connaissons depuis tout petits, nos parents, des ouvriers, étaient voisins. À treize ans Zhang m’a dit qu’il voulait se fiancer en Arctique et se marier en Antarctique. Et on l’a fait. »

Ce couple de toujours commence par devenir extrêmement riche (1). Jusqu’en 2008, Zhang avoue qu’il n’avait qu’un seul rêve : devenir encore plus riche. Le terrible tremblement de terre de Wenchuan (80 000 morts), auquel ils assistent comme sauveteurs, change leur vie. Ils achètent le voilier à Marseille et le font livrer à Hong-Kong. Après un an de cours de voile, ils partent vers le nord le long des côtes du continent asiatique, traversent le détroit de Béring et redescendent le continent américain jusqu’à l’Antarctique où ils se marient en février 2014. Tout simplement.

 

“It was too cold !”

 

Un bateau étrangement équipé (clic pour agrandir)

Ce n’est que l’histoire de leur amour que Liang Hong me raconte et dont elle adore le romantisme. Cela se lit dans ses yeux. Comme si cette navigation n’était pas un exploit, en particulier pour des débutants. Elle ne mentionne aucune anecdote nautique. Juste un charmant “It was too cold !” à propos du jour de son mariage.

Je lui demande quand a-t- elle eut peur. Elle évoque rapidement une tempête dans la mer de Béring où toutes les voiles se sont déchirées et un talonnage dans les canaux de Patagonie de nuit. « Pourtant sur le plotter nous étions au milieu du canal ! » Une remarque que j’ai trouvée naïve dans la mesure où il est bien connu que les cartes des lieux sont mal calées (pour cette raison, on ne navigue pas de nuit dans cette région, ou au radar si c’est vraiment nécessaire ou encore une trace déjà faite). Je n’ai pas réussi à comprendre comment été composé l’équipage, il semble qu’il ait varié, mais qu’ils n’étaient pas que deux.

 

Une notoriété mondiale

 
Avec une humilité toute bouddhiste, le couple nous quitte sans nous parler de leur nouvelle vie qui a fait d’eux des stars en Chine et à l’international, grâce à une émission sur le YouTube chinois (Yuku) dépassant les 103 millions de vues.
Nous découvrons leurs exploits sur internet, leur notoriété est mondiale. Ils vont se promener à Tchernobyl, dans le volcan Marum, en Somalie avec une cohorte de gardes du corps. Ils financent et achèvent le projet de l’artiste Hiro Yamagata de projeter une image holographique d’un bouddha de Bamiyan détruit par les talibans. Le programme a été récemment censuré par la Chine lorsqu’ils sont partis combattre avec les Peshmergas contre Daesh ! (En lien avec l’exécution du premier otage chinois par les islamistes ?). Leur notoriété a atteint la France avec, par exemple, un article dans Le Monde ou le divertissant biopic de l’émission “L’Effet Papillon” sur Canal Plus.
 

Moteur installé à Ushuaïa pour aller en Antarctique (sic).


 
Après leur départ je m’aperçois que j’ai oublié de poser la question du pourquoi ce hors-bord de 95 chevaux au cul du X-Yacht. Ils habitent à l’hôtel, je ne sais où, mais Stanley est une capitale de 1500 habitants et nous tombons sur eux par hasard.
L’explication de Liang est simple comme leur façon de voir la vie : « le moteur in-bord était cassé et irréparable à Ushuaïa, nous avons donc fait poser ce hors-bord avant d’aller en Antarctique. »
 
… Et le Drake a laissé passer cette fortune de mer sans arracher ni le moteur ni le tableau arrière, dans un sens, puis dans l’autre. Quand la vie se met à ressembler à une fable on cherche une morale :
En amour rien d’impossible ? Heureux les simples d’esprit ? La fortune sourit aux audacieux ? Laquelle ?

 

Notes
 
1/ Liang nous a dit qu’ils étaient devenus riches en vendant des machines de terrassement et des pelles mécaniques en Afrique mais l’article du Monde comme le biopic de l’Effet Papillon évoque l’invention d’une machine à tofu.
 

Le Phare du Bout du Monde, tout un symbole

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mise à jour le 18/05/2015 ajout des images

 

Une lueur d’espoir dans un monde hostile.

 

« Le phare du bout du monde » est construit au bout de l’Amerique du Sud : à l’est de l’île des États, une ile au sud-est de la Terre de Feu. Un Ouessant austral à 54 degrés sud. Il ne sert plus à la navigation. En fait, il n’a jamais vraiment servi à la navigation, il est mal placé sur la Punta Lassère, trop enfoncé dans la baie San Juan de Salvamiento.
Il est pourtant utile : il éclaire un monde hostile d’une lueur d’espoir.

 

L’île est désertée en 1902

 

Ce modeste édifice octogonal tient plus de la baraque que du phare. Huit mètres de diamètre, six mètres de haut. Sur le toit en tôle en pente douce est planté un globe de 40 centimètres de rayon qui donne à l’ensemble un air de yourte persane sortie de l’imagination de Tim Burton. À l’origine, en 1884, ce globe devait être placé en haut d’un mât pour servir d’amer remarquable. La puissance des vents a calmé les ambitions des ingénieurs. (1)

 

“Le phare du bout du monde” est situé au nord-est de l’île des États


 
En 1902, la sous-préfecture argentine abandonne cette ile hostile et se replie sur Ushuaïa.
C’est Jules Vernes qui lui a donné ce titre : « Le phare du bout du monde » dans un roman éponyme.

 

Un vrai refuge

 

Le livre d’or et son tampon accueillent le visiteur

 

Il faut un bateau pour aller voir ce phare dans cette ile désertée.
Le phare est fermé par deux loquets qu’il suffit de tirer, sur la porte que l’on pousse est sculptée une baleine blanche. La quête symbolique d’Achab rôde dans ces eaux.

Sous la solide charpente, à gauche, une grande table en bois, c’est la première chose que l’on voit. Dessus, juste un grand livre, deux stylos un tampon et un encrier. Le livre est ouvert à la dernière page écrite par le précédent voyageur.
Au fond, une petite cuisine avec tout le matériel. Le réchaud à gaz fonctionne, une bouilloire est posée sur le bruleur. Les placards sont pleins : de soupe, de pâtes, de boites, de maté… En haut, sur l’étagère, une bouteille de cachaça, plusieurs de vin rouge et une de mousseux.

 

Matelas, couvertures, réchaud, nourriture : le phare est un vrai refuge

 

Le phare baigne dans une pénombre éclairée par huit toutes petites fenêtres carrées distribuées autour de la pièce comme des meurtrières. Une fois les yeux habitués à cette lumière, on comprend que c’est un refuge très équipé. On furète avec un plaisir de gamin dans un grenier. Beaucoup d’outils, lampes à pétrole, bouteilles de kerdane, mais aussi de quoi dormir, matelas gonflable, gonfleur, couvertures et se laver, savon, miroir… À l’extérieur, deux futs de 80 litres récupèrent l’eau de pluie de la toiture.

 

Des naufragés pourraient vivre longtemps ici avant d’être secourus.

 

Sur la porte, un autre mythe : Moby Dick

Mais, comme nous, la plupart des visiteurs n’ont pas besoin de cet attirail. Certains objets ont de la valeur, nous avons remarqué cette très belle lampe à pression. Mais personne ne prend rien. Au contraire, il semble que chacun veuille y donner quelque chose : nourriture, boisson ou babiole. Une valise en cuir est pleine de fanions, de pavillons ou d’objets au nom des bateaux de passage.
 
Alors chacun laisse un mot et repart avec le souvenir d’avoir trouvé un peu d’humanité au bout du monde.
 
 
 
 
 

 
Note :
1/ La construction d’aujourd’hui est une réplique à l’identique en lieu et place du phare. Le projet financé par la France est né de l’utopie de André Bronner dit « Yul » qui a reconstruit l’édifice en 1999. Aujourd’hui, derrière l’une des petites fenêtres carrées, une lentille de Frenel diffuse un faisceau vers le large, alimenté par des panneaux solaires.

 

Le phare brille de nouveau grâce à « Yul » et aux dons de la France


 

La plaine-mer

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Le Lagoa Mirim sur un micro toner. Pour compléter les vidéos de Caroline sur les mers intérieures de cette région.

 

Nous avions navigué une partie de la nuit sur Guapo, le dériveur de Roberto, avant de mouiller au milieu de l’eau, à plus d’un mille de la côte. Le matin, nous avons sauté par-dessus bord pour prendre un bain. Nous avions pied, l’eau nous arrivait à la taille. Cela donne cette image insolite :
 

Ancré au patrimoine naturel de l’humanité

Le Lagoa Mirim un privilège pour les dériveurs et les catamarans

 

C’est un très bon souvenir, d’abord parce que ce fut une belle rencontre.
Un jour, Roberto vient amarrer son micro toner de 18 pieds à côté de Loïck. Ce jeune brésilien vient de Porto Alègre. Il a parcouru les 130 milles du Lagoa dos Patos. Le week-end prochain il compte suivre le canal São Gonçalo pour rejoindre et traverser le Lagoa Mirím, jusqu’à la frontière Urugauyenne.
J’ai très envie de naviguer sur cette lagune déclarée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, mais il est impossible d’y aller avec Loïck. À l’embouchure du Canal São Gonçalo, les sondes affichent plus ou moins 1,2 m selon les vents. Je demande à Roberto de m’embarquer comme équipier. Le jeune homme a (aussi) fait l’école Centrale de Lyon, il parle parfaitement français comme on peut le voir dans l’interview de la première vidéo.

 

« Je veux ! Je veux ! »

 
Voici la carte, pour visualiser cette navigation qui a duré deux jours :

 

 

Nous sommes partis vers 10 h de Pelotas. Vers 17 h nous étions dans le lagon. Nous avons navigué une partie de la nuit avant de mouiller pour attendre le jour. Le lendemain nous avons remonté le Rio Yaguaron jusqu’à la ville frontière de Jaguarão.

 

Dans le canal, notre passage près des rives fait décoller un grand nombre d’oiseaux que je n’ai jamais vus. Les plus communs sont les vanneaux téro nommés « quero quero » au Brésil (qui signifie « je veux je veux »). Ces oiseaux bruyants, que je n’ai pas réussi à photographier correctement, servaient de sentinelles aux militaires du XIXème. Le quero quero est un oiseau emblématique de cet état de Rio Grande do Sul.

 

Les Kamachis à collier ressemblent à de gros dindons, impressionnants en vol.

 

Gare aux aides à la navigation !

 

Outre son faible tirant d’eau, la lagune est dangereuse pour ses anciennes aides à la navigation. Ces structures en fer plantées dans le fond ont parfois complètement perdu leur partie aérienne, mais les armatures de fer subsistent sous l’eau. Nous avons talonné deux fois, dérive basse (1,6m), à l’approche du Rio Yaguaron et dans le Rio lui-même.

 

Les anciens amers représente un des dangers du Lagoa Mirím

 

Les gens d’ici parlent d’une mer intérieure pour désigner les lagunes qui sont en fait des lacs. L’eau est douce sauf dans la partie sud du Logoa dos Patos ouvert par une passe d’à peine deux cents mètres de large sur la mer. Il est difficile de rendre l’aspect grandiose de ce paysage plat par la photographie. Le sentiment qui domine tient en un mot : immense. La plaine et l’eau s’enlacent sous le ciel infini. Une sensation de plaine-mer.

 

Un bouquet d’eucalyptus marque où se trouve la terre.

 

Que l’on soit en mer ou dans cette navigation dans les terres, cette région est connue pour ces changements de temps brusques et violents. Un grain menace, Roberto échoue Guapo en « mouillant » une ancre à terre.

 

Oiseaux rares

 

Voyant venir un grain, Roberto s’échoue et enlève la GV.
Il se méfie de la violence des phénomènes météo de la région.

 

Nous arrivons dans un petit yacht-club charmant qui compte une vingtaine de bateaux autour de 20 pieds. Il faut marcher deux petits kilomètres pour rejoindre la ville.
Le commodore (président du yacht-club) nous propose de nous emmener en voiture.
Les étrangers venant d’Europe visitent rarement cette ville. Les Brésiliens de cette région aiment particulièrement les Français. Au XIXème siècle, le commerce de la viande salée a enrichi une bourgeoisie qui envoyait ses fils en France pour leurs études. Ils revenaient habillés plein de rubans et de dentelles — complètement efféminés selon ce peuple de gauchos. Les plaisanteries vont bon train sur l’homosexualité naturelle des Français.
Le commodore reste de bonne humeur quand je lui apprends les Français ont aussi quelques préjugés dans ce domaine à propos des Brésiliens. Mais il est un peu surpris.
Il nous invite à diner.
Caroline a voyagé en bus, je la rejoins dans le centre-ville. Elle est accompagnée d’un couple d’une cinquantaine d’années. Elle aussi s’est fait inviter.
C’est toujours agréable ces endroits où, simplement parce qu’on vient de loin, on est un oiseau rare.

 

Jaguarão, une ville connue pour la beauté de ses portes anciennes.

 

 

L’hypnose des calmes

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Sur le balcon avant, avec rien d’autre à faire que de se laisser hypnotiser par le ballet des Commerson.

 

Lieux où nous avons observé des Commerson

Le temps passe autrement sur la mer. En particulier dans les calmes. Il se dilate, s’étire jusqu’à se disloquer. Si l’on parvient à en prendre son parti, sans piaffer, on entre alors dans une stase contemplative où tout fait spectacle. Un oiseau qui passe, le reflet du soleil sur l’eau huileuse, la forme des nuages… Dans ces conditions, il est facile d’imaginer le plaisir de se faire aborder par une bande de dauphins de Commerson et de les regarder nager pendant des heures.

 

C’est le thème de cette vidéo de Caroline qui, rassurez-vous, a été raccourcie à 1’30″.
La musique est de Minivan, un groupe d’électro-jazz de Stephane Bissières que l’on joue souvent sur le bateau.

 

Je vous avais parlé des dauphins de Commerson dans le billet “Jour de pétole, jour de chance“. Je vous rappelle le contexte :

 

Loïck navigue vers l’île des États. Ce matin, pas un souffle d’air. Le moteur nous pousse à bas régime vers le cap Dos Bahias où l’on trouvera le vent. À l’étrave, son ronronnement est couvert par le chant de l’eau sur la coque et le bruit des évents. Vous êtes assis sur le balcon avant :

 

 

La visite du lion

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A l’occasion d’une plongée pour photographier le kelp (et tenter de retrouver une dame de nage) j’ai eu la visite d’un lion de mer.

 

Le kelp flotte grâce à des vésicules de gaz attachées à la ramure.

 

Sous l’eau une ambiance de forêt de Brocéliande

 

Le kelp fait penser aux laminaires de Bretagne. C’est un mot générique anglais qui désigne ces grandes algues célèbres en Patagonie, mais qui existent aussi aux Malouines, en Nouvelle Zélande et en Amérique du Nord

 

Tout à coup il était à un mètre de moi. Il virait avec l’agilité sous marine qu’on leur connait. Je n’étais pas complètement rassuré, mais totalement fasciné.

 

Il a expiré de l’air sous l’eau produisant un bruit de déflagration surprenant. Peut-être une stratégie d’intimidation, de défense ou d’alerte car je ne l’imagine pas hors de souffle. Et il est parti.

 

Sortie d’eau en chariot

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Carénage pour Loïck en Argentine sur un chariot de halage sur skis.

 

Avec le chantier ouvert sur Loïck pour le préparer à la Patagonie, je pensais ne pas avoir une minute pour poster un billet. Mais voilà deux jours de pluie incessante qui nous collent au fond du carré. Caroline coud les sacs à amarres pour le polypropylène qui servira à l’amarrage en araignées dans les caletas. Moi je sèche l’alignement du moteur pour aller faire un tour sur le blog.
Voici quelques images de notre sortie d’eau à San Fernando, selon une technique que nous avons bien sûr baptisée  “Fitzcarraldo”.

 

La galerie version plein écran

Coulé sciemment

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Le soir, les gens de bateaux ne regardent pas la télévision, ils se racontent des histoires. Comme celle-ci, entendue récemment : l’histoire d’un bateau coulé volontairement.

 

Affairé sur le pont, Martin (1) est absorbé dans cette conversation silencieuse qui unit le marin solitaire et son bateau avant de prendre la mer. Un homme d’une soixantaine d’années debout sur le ponton l’interrompt : « Durant votre traversée, vous vous arrêterez probablement à l’Atoll. J’ai un service délicat à vous demandez : je voudrais que vous couliez mon bateau. »
Martin reconnaît le propriétaire du Trismus qui a quitté la marina il y a quelques semaines dans état pitoyable. Sur le port il avait dit à tout le monde qu’il partait refaire son bateau aux Philippines. « Vous savez, moi, les bateaux, on me paie pour les garder à flots. Pas pour les couler ! » lui répond Martin.

 

Démâté

 
Le propriétaire lui raconte qu’il a démâté en plein milieu du Pacifique, mais qu’il a pu rejoindre l’Atoll en corrigeant la dérive avec un peu de moteur chaque jour. Aujourd’hui son bateau est dans le lagon et il n’a aucun moyen de le tirer de là. Il est certain que le bateau coulera durant la prochaine saison des cyclones. Par correction vis-à-vis des gens qui vivent sur l’Atoll et pour éviter la pollution du lagon, il aimerait que Martin désarme le bateau et le coule au large. Il ajoute que tout le monde peut se servir sur le bateau, mais s’il peut récupérer quelques sous, il en serait heureux.

 

Le Trismus a quitté le port en mauvais état. Il a démâté au large

 

Autorisation de saborder

 
Martin n’a pas une grande affinité avec cet homme au bateau mal entretenu, mais il le croit sincère. Les années de charters lui ont appris à lire les cœurs -il dit parfois, pour rire, qu’il est skipiâtre. « Écoute, je ne te promets, rien. Je n’aime pas l’idée de couler un bateau. Mais une fois là-bas, je verrais ce que je peux faire ».
Martin met les voiles vers l’ouest avec une lettre qui l’autorise à saborder le navire.
En entrant dans la passe de l’Atoll, il aperçoit le Trismus. Le roof est enfoncé à tribord, un des pieds du balcon de mât est passé à travers le pont, probablement à la suite du démâtage se dit-il.

Désarmement et dépollution du bateau


 

Enchanté par cette nouvelle

 

À terre, Martin se présente à Tehere, le père de la famille polynésienne qui vit sur l’Atoll. Il lui explique que le propriétaire lui a demandé de couler le bateau. Le polynésien est enchanté de cette nouvelle. Sa famille doit bientôt quitter l’Atoll, la saison des cyclones arrive. Tehere ne savait pas quoi faire de ce bateau dont il se sentait responsable.

 
Français, Italiens, Américains, six voiliers sont en escale sur l’Atoll à ce moment-là. Martin les réunit pour leur exposer le problème : si le Trismus reste dans le lagon il coulera là. L’Atoll est trop isolé pour imaginer remorquer ce bateau dans un chantier. Le propriétaire souhaite qu’il soit coulé au large aussi proprement que possible, Tehere est de cet avis. Après un débat rapide, tous les équipages pensent que c’est la meilleure solution.

 

En tombant, le mât a fait des dégâts

 

Le travail commence sur le Trismus. Vider les réservoirs, enlever les batteries, collecter tous les plastiques qui pourraient s’échapper de l’épave. Le dépouillement du bateau se fait sans enthousiasme. Martin récupère la VHF et met cent euros au pot pour le propriétaire. Il désire que le désarmement se fasse dans un esprit de solidarité maritime et il en veut un peu à un bateau qui a pris les winchs sans donner un sou. La caisse finit par atteindre 250 euros. La barre est pour Tehere, elle restera sur l’île en souvenir.

 

Le bateau est remorqué hors du lagon


 

Décapiter la vanne moteur

 

Les 25 chevaux du hors-bord polynésien tractent le petit voilier blanc à travers la passe pour gagner le large. Trois annexes accompagnent la procession. Le soleil brille, la mer est calme. Martin a pris une hache de pompier dans la maison du chef. Cette histoire est devenue la sienne, c’est lui qui doit donner le coup de grâce à ce bateau. Il faut une heure pour arriver au point GPS qu’il a choisi où la carte indique 1200 mètres de fond.
Seul dans la cabine, il décapite la vanne moteur. L’eau jaillit à 70 centimètres. Sans perdre de temps, il frappe l’évacuation des toilettes, la prise d’eau, il frappe encore les deux passe-coques sous l’évier. Rapidement l’eau couvre les planchers. Martin sort du carré sans traîner. Le bateau s’enfonce par l’avant dans l’eau puis se stabilise. Une heure passe.

 

L’eau cesse de monter

Le trismus ne veut pas couler

 
Comme s’il refusait le sort qui l’attend, le Trismus ne veut pas couler. Il dérive vers le récif. Le jeune italien se saisit de la hache et frappe le franc bord à toute volée. La hache rebondit sur la coque à la surprise de tous. Défoncer la paroi du coffre moteur pour permettre l’eau investir librement tout l’intérieur s’avère bien plus efficace. L’effet de carène liquide fait plonger le cul du bateau sous l’eau. Le naufrage s’accélère. Dans un dernier salut, l’étrave pointe vers le ciel avant de s’enfoncer dans l’eau à reculons. Une fois complètement immergé, le Trismus reprend son assiette pour descendre dignement vers les abysses.
Martin n’en revient pas. Il s’est passé plus d’une heure et demie entre le moment où il a ouvert la coque et l’instant où il a fallu quitter le bord. Il avait supposé que l’agonie serait beaucoup plus courte.
 

Pas de réponse

 
Le groupe de naufrageurs volontaires ne pouvait pas se séparer sans exorciser la perte du voilier. Un des bateaux s’est chargé de rédiger un acte de décès du Trismus résumant cette histoire inhabituelle. Autour d’un gâteau orné d’une étrave pointée vers le ciel, chaque participant a reçu une feuille de papier parcheminé, aux bords brûlés, sous forme d’un petit rouleau attaché par un brin de raphia.

La coque résiste aux coups de hache


 
Plus tard, Martin a envoyé l’argent, le parchemin et les photos au propriétaire. Il n’a jamais reçu de réponse.

 

Note :

1/ Les noms de personnes et de lieux ont été changés ou rendus anonymes à la demande de « Martin » qui m’a raconté cette histoire. Il m’a offert tous les éléments nécessaires pour en établir l’authenticité, mais son but (et le mien) n’est pas d’incriminer ou de mettre en cause qui que ce soit dans un récit qui soulève des interrogations légitimes, mais de partager une de ces histoires de bateaux que l’on se raconte le soir au fond des carrés et qui donnent à penser. Chacun se fera un avis.

 

Le Conseil papou

Par

 

Un village papou décide de se lancer dans l’écotourisme. Nous avons été leurs premiers clients

 

 L’interview dure depuis une demi-heure. Ce que dit le jeune homme est intéressant, mais il parle un portugais rapide. J’ai du mal à suivre. Ma concentration commence à fléchir. Mon écoute devient flottante, une sensation qui me rappelle l’école. Je le regarde, mais mon esprit s’échappe vers la Papouasie Nouvelle Guinée. Je repense à cette histoire amusante d’écotourisme qui nous est arrivée sur l’île de Nouvelle-Bretagne.

Tavalo 6°01′S 150°55′E


 

Les enfants hurlaient de peur à notre approche

 

En 2005 nous avions pris une année sabbatique dans le Pacifique sur un bateau prêté par mon oncle, Le Somoa, un Sun Fizz basé aux Fiji. Pour éviter les mauvaises surprises de l’été austral qui compte une dizaine de cyclones par an, nous remontions vers l’équateur. Après une navigation dans l’archipel des îles Salomon, le Samoa poussa vers l’ouest pour atterrir sur l’île de la Nouvelle-Bretagne en Papouasie Nouvelle Guinée. Une côte hostile habituellement battue par l’Alizée, mais en février, la mousson venue de l’ouest inverse le régime des vents dominants.

 

Nous avons mouillé devant le village de Tavalo sur la suggestion d’un jeune Australien chevelu, rencontré à 100 milles au nord dans un modeste bureau d’une association sans moyen pompeusement siglé ONG. Mais le conseil était bon. Ce village d’une centaine d’habitants est enclavé par trois jours de marche à travers les montagnes couvertes la forêt équatoriale et une mer habituellement démontée. Ils étaient contents de nous voir et nous aussi. D’après le chef, le Samoa était le premier voilier à s’arrêter dans cette baie de mémoire d’homme. Flatterie ou réalité ? En tout cas, il était évident que cela faisait longtemps que ce village n’avait pas vu de blancs : les petits enfants hurlaient de peur à notre approche et les femmes touchaient les cheveux de Caroline avec un plaisir curieux.

 

Le premier voilier devant le village de mémoire d’homme, nous dit-on.


 

Un coup de machette, une plaie bien nette

 

Après la coutume où nous avons reçu un beau coquillage en échange des présents traditionnels (tabac, argent, pièce de tissu), nous nous sommes lentement insérés dans la vie du village. Pêche, promenade, visite du bateau et sortie à la journée jusqu’à l’île en face, longues discussions. Comme souvent dans ce type d’archipel, le bateau qui vient de la ville fait office d’épicerie et d’infirmerie. Troc de riz, de savon, d’hameçons, etc. contre des légumes et des fruits frais, ou quelques soins basiques sur des plaies infectées.

 

Simon à la pêche avec son fils et son frère dans la rivière de Tavalo


 

C’est comme ça que nous avons rencontré Simon. Il nous a fait appeler pour une coupure sévère au genou. Le coup de machette avait fait une plaie bien nette de 4 cm de largeur qui laissait percevoir la rotule. Il n’a fallu qu’une semaine de poudre antibiotique appliquée localement pour que la plaie de Simon fût suffisamment fermée pour ne plus risquer l’infection. Dans ce climat équatorial, nos blessures duraient souvent plus de deux semaines pourtant traitées avec des antibiotiques autrement plus forts.

 

Une facture : pour vous être promenés dans le village…

 

Pour avoir nagé dans la rivière…

Simon devint notre référent dans le village. La communication n’est pas difficile en Papouasie, la langue véhiculaire est le pidgin english et ceux qui ont été à l’école parlent anglais. Un jour, Simon nous apporte un peu gêné deux feuilles prises d’un cahier d’écolier écrit au bic bleu. C’était une facture de 250 kinas (80 euros), un montant pas négligeable pour le lieu. Les postes étaient détaillés avec précision :

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

Malgré le côté comique, nous avons été surpris et fâchés. Nous en parlâmes à Simon qui nous dit qu’il ne pouvait rien pour nous. Pour discuter de cette facture, je devais demander une audience au Conseil du village (instance exclusivement masculine, il était clair que Caroline n’était pas invitée). Pour préparer la réunion et peut être soucieux de ne pas paraître « primitif » ou arbitraire, le chef du village tint à m’expliquer comment fonctionnait les institutions papoues. Le Conseil réunit les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire pour le village, il prend ses décisions à l’unanimité. Un appel était toujours possible au Conseil Régional (où chaque village est représenté par deux délégués). Je lui promis de nous soumettre à la décision du conseil une fois qu’il m’aurait entendu.

 

Jeunes filles prostituées aux ouvriers

 

Une jeune fille papoue la bouche rougie par le bétel

Nous étions une dizaine autour de la table d’une case ouverte, assis sur des bancs de bois dans une ambiance très formelle. Après de longues politesses, le chef prit la parole pour raconter, avec une grande franchise, l’histoire récente du village.

 

Pour gagner de l’argent, le village avait cédé des droits d’exploitation forestière sur une partie du territoire à une entreprise chinoise. Les conséquences avaient beaucoup déçu les villageois. Une colline rasée, des bagarres à cause de l’alcool facilement disponible, plusieurs jeunes filles prostituées aux ouvriers du chantier. Le Conseil du village avait décidé de ne pas renouveler la concession.

 

Mais où trouver l’argent ? (Nécessaire en particulier à la scolarisation payante des enfants.) C’est à ce moment-là que le jeune Australien chevelu leur a conseillé de faire de l’écotourisme. Bien qu’aucun touriste ne passait jamais à Tavalo, le village avait construit une petite guesthouse de 6 lits de bois. Et leurs efforts étaient visiblement récompensés puisque nous étions venus. Nous, leurs premiers clients. Mais malheureusement nous n’avions pas besoin de la guesthouse. Le conseil avait donc décidé de facturer d’autres commodités.

 

Taxe de déchets ?

 

Une habileté étonnante à cet age.

Lorsque vint mon tour de parler j’ai expliqué que nous avions été pris au dépourvu par cette facture parce que personne ne nous avait prévenus que toutes ces activités seraient payantes et qu’habituellement elles ne le sont pas. Le chef, avec une grande politesse, me pria d’excuser leur ignorance. « Nous n’avons pas l’habitude de ces choses-là. Mais vous qui avez voyagé dites-nous ce que l’on peut facturer à des gens comme vous qui viennent en bateau. » Comment répondre ? Avec un art consommé de la dialectique, le petit bonhomme à la barbe poivre et sel venait de retourner toute la discussion. Moi qui étais venu plaider l’incongruité de cette facture, je me retrouvais à énumérer toutes les dispositions qui permettraient de l’alourdir. En 2005, dans le Pacifique certaines îles comme la célèbre Tikopia faisaient payer une taxe de séjour. En Mélanésie le platier en face du village est considéré comme une propriété commune, un droit de pêche ne paraissait pas illégitime, une taxe de déchets ?

 

Des écotaxes discriminantes

 

C’était il y a 8 ans. Depuis l’idée de faire payer les espaces naturels remarquables a fait son chemin. Sous prétexte de préservation « les écotaxes » font florès sous toutes les formes (avec cette nouvelle idée sous-jacente : on doit réparation à la nature que nous souillons par notre intrusion — l’écotaxe originale du rapport de Kyoto est une contrepartie aux dégâts environnementaux). Droit de passage, de mouillage, guide obligatoire, taxe de séjour, droit de visite… Citons les Iles Scily, la Georgie du Sud, les parcs naturels québécois, un nombre de plus en plus important de mouillages, etc. Vu le nombre croissant d’humains sur cette planète et la diminution des espaces naturels, on peut bien imaginer que cette tendance va s’accroître. Peut-être est-ce un mal nécessaire, il faut avouer qu’il s’agit souvent de taxes raisonnables de gestion. Mais il existe aussi une tendance plus élitiste qui a pour principe d’augmenter significativement la pression financière pour diminuer la pression démographique comme à Fernando de Noronha par exemple : entre la taxe de mouillage et la taxe d’environnement (par personne) c’est presque 100 euros par jour qu’il faut débourser. Cette tendance discriminante m’inquiète. Je préfère de loin le principe du numerus clausus de bouées de mouillage comme cela devra se faire sans doute dans le Parc National des Calanques de Marseille, premier arrivé premier servi.

 

Une vieille pirogue qui fait le bonheur de son jeune capitaine


 

Une facture d’écotourisme ?

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

À y regarder de plus près, des rétributions pour toutes ces activités existent bien aujourd’hui sous différentes formes, les Papous de Tavalo avaient 10 ans d’avance.

 

Épilogue : La réunion dura plusieurs heures. Elle fut extrêmement riche pour ma compréhension de l’économie de ces petits villages qui vivent en autarcie dans les îles du Pacifique. Le Conseil avait l’air satisfait. Il a pris en compte ce que nous avions apporté au village, en particulier les soins. La facture a été solennellement déchirée.