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Terre! Terre de Feu

Par

 

Notre descente vers l’île des États change de tempo, le vent d’ouest nous aide à prendre de vitesse la prochaine dép.
 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.

Jour 6 : descente de long de la Terre de Feu

 

06:00 L’avantage des calmes des derniers jours, c’est qu’il faisait bon. Dix-huit degrés à l’hombre par un 53° sud ensoleillé, on était en T-shirt. Ce matin, il fait 13° dans le bateau. Dehors, le ciel est badigeonné de grands traits d’aquarelle gris plus ou moins dilués. Le ciel est haut, les lointains clairs. Nous naviguons à 4 noeuds vers le 190 dans 15 noeuds d’ouest, avec un nœud de courant contre nous. Le baromètre à 998 continue à baisser régulièrement. Nous sommes à 40 milles de la Terre de Feu, mais je ne distingue encore aucune terre. J’allais attraper les jumelles quand le bruit de crécelle affolée du moulinet de pêche fige tout le monde dans le bateau. Ces cliquetis caractéristiques engendrent immédiatement joie, espoir et excitation. C’est un signal si parfaitement pavlovien que l’on s’attendrait à entendre japper l’équipage. Même le chat connait cette promesse de poisson frais, il sort.

 

L’œil noir de l’albatros

 

Le drame ! On a pêché un albatros.


 
Une joie douchée d’un coup. On a pêché un albatros. L’animal est pris par le bout du bec, il écarte grand les ailes pour tenter de freiner la force qui le traîne. Au prix d’efforts pénibles, il réussit parfois à engager ses pattes sous le corps pour pousser aussi sur l’eau. Il se met alors à glisser dans un ski nautique comique avant de trébucher de nouveau sur le ventre.

Le regard sombre de l’albatros à sourcils noirs.

Couper la ligne ou amener l’oiseau ? Schuss se met au moulinet pendant que je me harnache pour passer sur la plateforme arrière. Caroline me passe les gants d’atelier en cuir et redescend dans le carré pour ne pas assister à ce spectacle pénible. L’albatros se fait plus docile que l’on pensait. L’hameçon pris sur le bout du bec tombe de lui-même. Il me mord le bras sans conviction.

C’est l’occasion de regarder l’oiseau de prés. C’est un albatros à sourcils noirs, une dénomination qui met l’accent avec raison sur ce regard sévère ourlé d’un trait de khôl guerrier. Le dessus des ailes aussi est noir. Il n’est pas le plus grand de la famille, mais le plus élégant.

 

Plein sud

 
08:00 Lorsque je lève les yeux sur la mer après avoir relevé les traines, la terre est là. Un chapelet de petites dents pointues et noires avait poussé sur l’horizon. Certaines terres, quand elles émergent de l’eau, exercent un magnétisme qui envoie tout le monde sur le pont pour vivre un moment émouvant et personnel. Faire grandir la Terre de Feu sur l’horizon de la pointe de l’étrave d’un voilier parti des Côtes-d’Armor me fait savourer un bonheur dont je ne sais pas quoi faire. Je répète béatement « La Terre de Feu… » Le regard de Caroline se perd au-delà des lointains. « Oui, la Terre de Feu… » souffle Schuss plus pour lui même. Il faut dire que cette terre a un sacré nom(1).

 

« Je répète béatement : La Terre de Feu »


 
13:00Le vent monte et se stabilise autour de 25 noeuds. Plutôt que tirer droit sur l’ile des États au 140, nous descendons plein sud pour nous rapprocher de la terre. J’ai peur que la dép arrive plus vite ou plus fort que prévu. Dans ce cas la proximité de la côte diminuera le fetch, si elle arrive à l’heure nous avons le temps de ce détour, avec ce vent.

 

Sur le papier ça colle

 

La configuration de Loïck pour 25-30 nœuds. Le tangon est fixé en trois points avec une retenue arrière.

18:00 La proximité de la côte pose un nouveau problème, nous avons un courant de marée de 2 noeuds contre nous. L’équation de la nuit est la suivante : nous devons entrer dans notre mouillage de Puerto Hoppner à l’étale, car la passe ne fait que 10 mètres de large. Le Detroit de Le Maire doit se passer avec une marée dans le sens du vent pour ne pas soulever une mer impossible. Donc nous devons maintenir une moyenne de 5 noeuds pour arriver entre 8 et 10 heures demain. Les 16 milles de Le Maire se feront marée montante avec le suroit. Le courant de marée le long de la Terre de Feu s’annulera à la renverse. Sur le papier ça colle.

 

Jour 7 : l’aube du monde

 
02:00 Mon quart commence parfaitement. 25-30 noeuds d’ouest nous poussent au grand largue sous une nuit étoilée. Le courant de marée nous aide à attendre 7,5 noeuds et aplatit la mer, le pont du bateau est sec. Il fait froid, mais je suis bien couvert.

 

03:00 Nous débordons le cap San Diego de 6,5 miles pour éviter les eaux perturbées du bout de l’Amérique du Sud. Le vent tombe sous 20 noeuds et s’oriente au sud. Pas pratique, juste au moment où l’on doit plonger vers le SO. Je remonte la GV à un ris et je grée le solent sur l’étai largable en plus d’un bout de génois. Loïck aime ce gréement de cotre au près par mer formée. Nous sommes au bon plein au 120, on pique droit vers le cap San Antonio

 

06:00 Plus que 5 milles de l’ile des États, mais tout à changé. Le vent est monté à 25 noeuds établis et il fait froid ce qui ne serait rien s’il n’y avait le courant. Le flot, bien orienté pour passer le détroit, coule ouest au nord de l’ile. Avant de nous offrir un abri, le cap de San Antonio doit être passé vent contre courant.
 

Vent contre courant au cap San Antonio.

 

Schuss et Caroline heureux dans les vagues


 

Fatigué, transis

 
Après la tranquillité des derniers jours, je suis surpris de la violence de la mer. Ça déferle partout autour de nous et nous devons passer presque travers au vent, travers à la vague. Loïck est n’est pas facile à cette allure, trop ardent. Ni le pilote, ni le régulateur ne peuvent plus tenir le bateau. Schuss passe à la barre pendant que je vais prendre un ris. C’est la fin de mon quart, je suis fatigué, transis, la manœuvre dure. Je n’arrive pas à me décider si je dois laisser le solent qui ne me semble pas assez puissant pour la mer ou dérouler du génois. J’amène le solent. L’eau balaye la plage avant avec violence et rentre dans mes bottes. Je ne sens plus mes doigts. J’aurais dû laisser le solent, le vent monte, mais je n’ai plus le courage de le hisser de nouveau. Je rentre dans le cockpit où Schuss barre en rigolant avec Caroline malgré les vagues qui les trempent. Il n’a même pas son pantalon de ciré. Inoxydable Schuss, vaillante Caroline. Je leur abandonne le bateau et je vais m’allonger.
De la bannette de quarts, je sens que Schuss a pris le rythme, il abat à l’arrivée de la vague, lofe après la crête. Parfois un gros bruit sourd vient ébranler le bateau comme si l’on tapait un rocher.

 

Jurissic Park ?

 
07:00 Un rayon de soleil se glisse sous la couche de nuage. La beauté sauvage de l’instant nous rassemble tous dans le cockpit. Le haut des déferlantes traversées par la lumière dorée chatoie comme des vitraux vivants avant s’effondrer en éclats d’écume blanche. Un lion de mer sort d’un mur d’eau vertical. Le relief accidenté de l’ile se dessine en contre-jour dans l’air vaporeux. Certains pics enneigés sont coiffés des traines de nuage allongées par le vent. Le soleil de l’aurore allume des tâches d’un lumineux vert tendre sur les pentes du cap couvertes de mousses et d’arbres-bonsaïs.
Dans le cockpit on hésite dans nos comparaisons : l’Île Mystérieuse ? Jurassic Park ? Le Paradis Perdu ?
Nous avons la sensation d’assister à l’aube du monde.

 

Puerto Hoppner ou le Paradis Perdu ?


 
Un rideau de pluie fine vient mettre fin au spectacle. À l’abri du cap, les williwaws (2) plissent l’eau par intermittence. Nous passons une première baie, puis cette petite passe de quelques mètres de large qui débouche dans un grand bassin parfaitement protégé. C’est un cirque de petites montagnes, vertes sur les deux tiers, aux sommets rocheux tachetés de névés. Un côté ouvre sur une vallée qui se termine par une muraille de pierre où court le fil d’argent d’une grande cascade.
Une heure plus tard, les amarres sont fermement attachées entre une petite île et la berge. Le poêle brûle et nous levons nos verres de vin à cette belle navigation. Nos sourires sont aussi tournés vers l’intérieur.

 
Notes

1/ Magellan a nommé cette terre La Terre de Feu à cause des nombreux feux allumés par les Indiens aux passages de ses bateaux. La Terre de Feu désigne tout l’archipel au sud du canal de Magellan. Il inclut La Grande Ile de La Terre de Feu, l’ile des États, Navarino, Hoste, etc. Jusqu’au Cap Horn.
Wikipedia sur La Terre de Feu
2/ Les williwaws sont de violentes et soudaines rafales de vent.
Les Instructions Nautiques britanniques les décrivent comme : « des vents qui dépendent surtout, si ce n’est entièrement, de l’existence de vents puissants qui soufflent de la mer vers des terres aux reliefs élevés. Lorsque ces flux arrivent sur la côte de l’archipel chilien, ils génèrent des tornades de différents genres et forces ». Source : Patagonia and Tierra del Fuego, Nautical Guide de Mariolina Rolfo et Giorgio Ardrizzi.
 

Jour de pétole, jour de chance

Par

 

Journal de bord de la navigation de Loïck vers le grand Sud, de Puerto Camarones (45ºS) jusqu’à l’Île des États. Première partie, jusqu’à la latitude du canal Magellan. Saison : mi-février.

 

Nous cherchions un équipier pour remplacer Florent. La présence de ce bon marin à bord sur la première partie de la descente vers le Sud nous avait convaincus de continuer vers Ushuaïa à trois plutôt qu’à deux.
Un couple d’amis de Buenos Aires nous a recommandé Schuss -c’est son surnom- et ils ne se sont pas trompés.

Schuss, nouvel équipier, fameux cuistot

Un jour, sur le quai du port nous avons vu débarquer un grand gabarit frisé à la voix de basse veillant un trésor de victuailles. En plus d’aimer naviguer, Schuss a une passion, la cuisine.

 

Après la Terre de Feu

 

Nous quittons Camarones, au nord de la Patagonie, pour une navigation qui nous emmènera au bout du monde, sur l’île des États. Cette île prolonge la Terre de Feu à l’est après le détroit de Le Maire. Position : quelques milles au-dessus du 55ºS et 64ºW. A cette latitude, si l’on part vers l’est, la route passe dans le sud de la Géorgie du Sud puis on ne croise aucune terre avant de revenir au cap Horn (56ºS). C’est sur cette terre que brille le phare du bout du monde qui a inspiré Jules Verne(1).
 

Deux routes possibles

 

Nous étions au 45ºS, nous allons au 55ºS. Notre navigation couvrira 10 degrés, mais fera probablement plus de 600 milles. À partir du cap Dos Bahias deux options sont possibles pour aller jusqu’à l’île des États : longer la côte ou couper tout droit vers le sud le long du 66ºW.
Naviguer à quelques milles de la côte permet de se protéger de la mer que lèvent les puissants vents d’ouest des cinquantièmes. Pour ne pas subir un fetch trop important, c’est à moins de 5 milles qu’il faut croiser. Les courants de marée, les îlots, les bancs de sable ou une possible saute de vent sous régulateur d’allure imposent une veille particulièrement vigilante.

 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.


 

Choisir la route directe fait gagner 100 milles, mais expose à un risque de coup de vent d’autant plus redouté que les fonds dépassent à peine 100 mètres sur ce plateau continental. Dans cette région balayée par les dépressions, les prévisions des GRIB sont souvent contredites par une nature capricieuse, du jour au lendemain. C’est une route pour les bateaux rapides. Pour Loïck nous pensons que ce serait jouer à la roulette russe avec un fusil de chasse.

 

Jour 1 : La perfection est de ce monde

 

Nous quittons le port accompagnés par une bande de dauphins de Commerson. Pas un nuage, pas un souffle d’air, leurs corps noirs et blancs luisent sous le soleil lorsqu’ils percent le miroir de l’eau huileuse. Ces animaux sont-ils aussi profondément joyeux qu’ils en ont l’air ?

 

Les céphalorhynques de Commerson vivent près des côtes.


 

Nous appelons la préfecture maritime par VHF pour signaler notre départ. Les Argentins, comme les Chiliens, demandent de reporter une position par jour par tous les moyens possible. Nous avons écopé d’une amende de 100 euros à Bahia San Blas pour avoir manqué de signaler Loïck depuis Buenos Aires. Plus tard dans notre navigation, je n’ai pas pu envoyer de mail pendant deux jours, quand nous avons pu nous connecter, nous avons reçu un mail de la Préfecture Navale qui nous demandait si tout allait bien à bord.
Vers midi, au passage du cap Dos Bahias, nous touchons du vent.
Parmi les choses parfaites dans ce monde, il y a Loïck en ciseaux descendant vers le sud poussé par 15 nœuds de vent tiède dans la nuit étoilée.

Une belle journée de vent. Les Commerson nous suivent toujours dans les vagues.

 

Jour 2 : Lagénorhyques obscurs

 

Durant la traversée du golfe de San Jorge, les lagénorhyques obscurs remplacent les petits Commerson rondouillards. Ce nom barbare désigne aussi un dauphin à bec court, plus grand le céphalorhynque de Commerson. Ils nous accompagnent toute la journée et nous donnent l’occasion d’observer de jolis sauts. Ils semblent se foutre pas mal du temps qu’il fait. Le vent monte, les vagues grossissent, nous finissons la journée avec deux ris et génois roulé au tiers, toujours en ciseaux.

 

Jour 3 : Droit sur la Terre de Feu

 

Nous arrivons à la hauteur de San Julian (49ºS). Les GRIB nous assurent qu’il souffle 15 noeuds de NO sur notre calme presque parfait. Je ne suis pourtant pas de ceux qui accablent les métrologues. Trois ou quinze nœuds dans un marais barométrique ne sont pas des événements très différents sur le plan météo. Les jours qui suivent ne prévoient que des petits airs, les pressions ne devraient pas changer. Finalement, tout l’équipage décide de quitter l’abri de la côte pour tirer droit sur la Terre de Feu. En revanche, une grosse dépression arrive, c’est une certitude sur laquelle les GRIB ne se trompent pas. Dans 5 jours – mais ça aussi ça peut changer. Le prochain abri correct est à 300 milles. Bahia Thetis est à la pointe est de la Terre de Feu au cap San Vincente. Puerto Deseado, Puerto San Julian, Puerto Santa Cruz, et surtout Puerto Gallegos les ports de la côte sud de l’Argentine sont compliqués d’accès : bancs de sable, courants puissants, souvent loin dans les terres. Les voiliers préfèrent les éviter.

 

Pas une ride sur l’eau, on regarde les lagénorhyques obscurs nager.


 

Le soleil brille, la mer s’aplatit de plus en plus. Je fixe l’éolienne, c’est le signal. Si elle tourne, on peut arrêter le moteur. Il ne nous faut que 8 nœuds de vent sur cette mer plate… Vers 17 heures on y a cru, on a envoyé le spi. Dix minutes plus tard, nous étions de nouveau au moteur.
 

Jour 4 : Encalminés au 50ºS

 

L’inconvénient de notre moteur, c’est qu’il boit.

Au petit matin, Loïck passe le cinquantième Sud au moteur sur une mer d’huile. Il fait grand beau, nous pouvons suivre la nage des dauphins sombres à travers une eau sans plis, transparente. Nous avons des dauphins à l’étrave depuis notre départ de Camarones. Quatre jours pratiquement sans discontinuer. Ce ne sont pas toujours les mêmes groupes, mais c’est la première fois que nous en observons autant aussi longtemps. Avec de tels compagnons, nous ne pêchons rien, malgré tous les indices d’une vie sous-marine florissante.
Les albatros à sourcils noirs et les pétrels sont posés sur l’eau. Parfois le bateau traverse un groupe d’oiseaux. Après quelques regards inquiets, l’individu le plus proche décide à contrecœur de déplier ses ailes et commence une course dont on se demande si elle vaincra un jour de la pesanteur. Les cris des sternes pourraient passer pour de la moquerie. Mais toujours, après ce fastidieux décollage, l’oiseau pataud devient “le prince des nuées”. Cette pétole nous donne le temps de relire Baudelaire(2).
Il fait bon. Le bateau est complètement ouvert, une odeur de cuisine sort du carré. Schuss nous fait découvrir les machas(3), des coquillages au four avec du parmesan. Leurs petites langues orange pointent sous le fromage fondu avec sensualité. Nous n’avons pas de vin blanc, mais le rouge ira bien. Je ne suis pas un grand buveur en mer, mais avec ce temps on pourra même faire une sieste.
Pourquoi je déteste la pétole ?

 

Jour 5 : Latitude canal de Magellan, 100 milles à l’est

 
Caroline me donne le quart à une heure du matin. Un petit air d’ouest a pris Loïck en charge. Je fais les comptes des heures moteur de la journée d’hier : 21 heures.
Plus tard nous raconterons, un peu déçus, à un couple d’amis qui sont depuis deux dans le sud, que nous avons passé les cinquantièmes (comme le Cap Horn) au moteur. Ils nous ont répondu : “Depuis que l’on est dans le Sud, on a changé d’avis : un jour de pétole, c’est un jour de chance.”
Malgré trois petites heures de moteur dans la matinée, le vent d’ouest se maintient.
Il nous reste 140 milles. Dans 30 heures les GRIB prévoient 50 noeuds synoptiques. Nous devrions être arrivés à l’Île des États.
 
Notes :

1/ Jules Verne, Le phare du bout du monde.
2/ Charles Baudelaire L’Albatros dans Les Fleurs du Mal.
3/ Macha ou concha navaja en Espagnol, razor clam en Anglais, je n’ai pas trouvé le nom en Français.
Mollusque de la famille des couteaux, bivalve que l’on trouve sur les côtes du Perou, du Chili et dans le sud de l’Argentine. Les machas sont une spécialité chilienne qui se cuisine trempés dans un peu de vin blanc ou de pisco, saupoudré de parmesan et passé rapidement au four.

 

L’envol des albatros à sourcils noirs.


 
 

Le baptême des 40 nœuds

Par

 

En Patagonie, on change d’échelle, on apprend le vent.

 

Les GRIB annoncent 30 nœuds établis, avec des rafales à 45 devant la péninsule de Valdes. On y va ou pas ? La question hante l’équipage de Loïck en escale à Bahia San Blas.
Pour dire vrai, bien que nous cumulions plus de 3 années sur l’eau, je ne me souviens pas d’avoir navigué avec beaucoup plus que 35 nœuds en rafale.

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? »

 

« Comment faites-vous dans les tempêtes ? » nous demandent régulièrement les Argentins quand on leur dit que nous sommes arrivés chez eux en bateau. Bien que tenté par le haussement d’épaules modeste du vieux loup de mer pour continuer à voir briller l’admiration dans l’œil de mon interlocuteur, l’honnêteté me fait avouer que je n’ai jamais rien vécu en mer au-dessus du coup de vent (force 8, 34-40 nœuds). Et ce n’était surement pas durant notre traversée de l’Atlantique où la plus grosse rafale doit à peine avoir dépassé 30 nœuds.
 
Le plus gros temps que nous ayons eu à affronter fut une dépression tropicale dans la Mer de Corail pendant notre traversée entre les iles Salomon et l’Australie. Le vent soufflait autour de 30 nœuds et la mer levait des vagues de plusieurs mètres, les plus hautes que n’avons jamais eu (5 ou 6 m max). Nous ne portions qu’un petit Yankee qui s’est déchiré.
Pour le reste, on a vu l’anémomètre grimper sous les grains ou dans les effets Venturi des îles du Cap-Vert, mais ces effets locaux n’ont souvent pas le temps de soulever la mer. On ne peut pas parler de gros temps.

 

Le vent sera portant

 

Les GRIB que nous avions avant de partir.

En revanche naviguer dans un flux régulier autour de 25 nœuds avec des rafales autour de 30 nous est arrivé très régulièrement. Dans mon esprit, il y a une marche abrupte entre 25 et 30 nœuds synoptiques. Grâce aux prévisions météo, nous avons toujours pu éviter de nous retrouver dans les trois griffes des barbules des GRIB.

En Patagonie, si l’on veut avancer, il va nous falloir changer notre échelle des possibles.

 

En regardant le flux rouge sang du logiciel météo, Caroline, Florent et moi discutons de cette fenêtre dans le confort du mouillage. Aucun de nous n’a jamais pris la mer avec des prévisions aussi musclées. Nous décidons rapidement que c’est le bon moment pour tenter le coup. Le bateau est bien préparé, nous sommes trois avec 10 jours de nav derrière nous, l’équipage connait bien son boulot, et surtout, le vent sera portant.

 

Nettement sous-toilés

 

Nous quittons l’abri de Bahia San Blas le samedi matin avec 25 nœuds d’est. Notre cap est pile au sud. Le travers est l’allure ou Loïck est le plus ardent. Le jusant qui nous sort de ce Rio à 4 nœuds se lance à la rencontre du vent par moins de dix mètres de fond. Il faut endurer 2 heures de cette mer mal peignée avant que le sondeur veuille bien afficher deux chiffres. Il est inutile de regarder la carte pour parer le grand banc de sable que nous devons laisser sous le vent, les déferlantes créent une île blanche d’écume.

Avant d’entamer ce que devait être notre nuit de baptême de rafales à 40 nœuds nous avons descendu la grand-voile à bas-ris et laissé la moitié du génois tangonné en ciseaux. Nous sommes nettement sous-toilés pour les 25 nœuds, mais nous tenons nos 5 nœuds.

 

« Comment se comporte le bateau ? »

 

À 5 heures du matin, Florent me réveille pendant son quart :
« Je viens de voir passer 34 nœuds plusieurs fois, nous naviguons entre 6 et 7 nœuds. J’ai roulé un peu de foc. Je me demande s’il faut affaler la GV, dit-il tranquillement. Il n’a pas l’air inquiet une seconde.
— Comment se comporte le bateau ?
— Bien, » me répond-il dans son style volontiers laconique.

 

Cette image a été prise un peu après le pic de vent, nous avions peut-être déjà déroulé un peu de génois.

 

Il a bien fait de me réveiller, je veux voir Loïck prendre 40 nœuds réels (34+6 de vitesse) et voir comment il passe la mer.

 

Il est toujours difficile d’estimer la hauteur des vagues, mais elles ne sont pas énormes, les plus hautes ne doivent pas dépasser 3,5m. Elles cassent facilement, parfois des petits paquets d’eau s’invite dans le cockpit. Florent me fait remarquer un fond houle de sud-est dans cette mer du vent de nord.

 

Le régulateur d’allure Atlas est gouverné par un fletner actionné par l’aérien.

Le régulateur d’allure Atlas

 

Loïck, 3 ris dans le GV, génois roulé au deux tiers, sous régulateur d’allure semble tout à son aise. Lorsqu’une vague un peu abrupte le pousse au cul et menace de le mettre en travers, il accompagne un temps l’impudente et se remet dans l’axe. Je suis étonné de l’efficacité du régulateur d’allure.
Lorsque l’on a acheté Loïck, il était équipé d’un beau WindPilot Pacific que l’on a finalement démonté pour installer cet Atlas. Nous avions utilisé ce régulateur avec une grande satisfaction pendant un an dans le Pacifique Sud sur un Sun Fizz. Il fonctionne avec un safran auxiliaire qui gouverne le bateau. Le safran principal est tenu fixe (avec un peu de « trim » si besoin, très utile). Sa spécificité consiste en une biellette de rappel d’effort dès que l’aérien a donné son impulsion ce qui diminue l’effet de lacis. Il est plus précis que le WindPilot Pacific et nous permet d’avoir une plateforme arrière.

 

Eau de baptême

 

Nous sommes restés dans le cockpit à regarder la mer, les voiles et l’anémomètre et le lever de soleil. Heureux de passer notre baptême des 40 nœuds dans de si bonnes conditions. « On a de la chance que la mer ne soit finalement pas trop forte. Et puis l’acier, ça rassure mine de rien, » me lance Florent.

 

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, une vague est entrée dans le cockpit me trempant jusqu’aux os.

Bien sûr, j’ai gueulé ! — comme tous les nouveaux-nés sous l’eau de baptême. Confiant, je n’avais pas enfilé ma veste de quart.

 

 

Vers le sud

Par

 

Premières impressions de navigation lors de la descente de Loïck vers la Patagonie

 

La nav vers le sud est lancée.
Mon cousin Florent nous a rejoints, nous sommes trois.
Je connais peu Florent.
Caroline traite la morsure de chien de notre chat par des cataplasmes au miel et ça marche.
Amarinage difficile pour Caroline et moi, Florent se porte comme un charme.
Le ciel est bleu azur, sans nuages.
À la sortie du Rio de la Plata nous avons péché un beau saumon, mais il paraît que ce n’est pas un saumon.
Le vent ne cesse de changer de force et de direction.
En quatre jours, nous avons déjà utilisé tous les types de voiles. Du spi au tourmentin, pour une cape.
Nous avons pas mal de maintenance à faire sur le bateau. Nous avons déjà réparé : le hublot de la cuisine, un coulisseau de GV, l’antenne de la radio, la poubelle, le cadran de la gazinière.
L’eau est froide et très transparente.
Les albatros aux ailes noires nous suivent, des dauphins aux ventres blancs nous précédent.
La nuit, le bateau glisse sur la phosphorescence.
L’eau est vivante.
Pêche de trois maquereaux, moins un, volé par un albatros sur la ligne.
J’aime le plaisir que Florent prend à naviguer.
Hier soir, j’ai dansé sous les étoiles pendant mon quart.
Nous consommons trop d’eau, dire à l’équipage de rincer les brosses à dent à l’eau de mer.

La cape c’est magique.
Réparer le montant du bimini.
Après 6 jours de mer, relâche à San Blas pour parer un coup de sud.
Malgré le vent tournant et le courant, la seconde ancre alu a bien fait son travail, comme toujours.
J’ai dormi 12 heures.

 

L’instant dauphin. Fréquent, jamais lassant.

Coulé sciemment

Par

 

Le soir, les gens de bateaux ne regardent pas la télévision, ils se racontent des histoires. Comme celle-ci, entendue récemment : l’histoire d’un bateau coulé volontairement.

 

Affairé sur le pont, Martin (1) est absorbé dans cette conversation silencieuse qui unit le marin solitaire et son bateau avant de prendre la mer. Un homme d’une soixantaine d’années debout sur le ponton l’interrompt : « Durant votre traversée, vous vous arrêterez probablement à l’Atoll. J’ai un service délicat à vous demandez : je voudrais que vous couliez mon bateau. »
Martin reconnaît le propriétaire du Trismus qui a quitté la marina il y a quelques semaines dans état pitoyable. Sur le port il avait dit à tout le monde qu’il partait refaire son bateau aux Philippines. « Vous savez, moi, les bateaux, on me paie pour les garder à flots. Pas pour les couler ! » lui répond Martin.

 

Démâté

 
Le propriétaire lui raconte qu’il a démâté en plein milieu du Pacifique, mais qu’il a pu rejoindre l’Atoll en corrigeant la dérive avec un peu de moteur chaque jour. Aujourd’hui son bateau est dans le lagon et il n’a aucun moyen de le tirer de là. Il est certain que le bateau coulera durant la prochaine saison des cyclones. Par correction vis-à-vis des gens qui vivent sur l’Atoll et pour éviter la pollution du lagon, il aimerait que Martin désarme le bateau et le coule au large. Il ajoute que tout le monde peut se servir sur le bateau, mais s’il peut récupérer quelques sous, il en serait heureux.

 

Le Trismus a quitté le port en mauvais état. Il a démâté au large

 

Autorisation de saborder

 
Martin n’a pas une grande affinité avec cet homme au bateau mal entretenu, mais il le croit sincère. Les années de charters lui ont appris à lire les cœurs -il dit parfois, pour rire, qu’il est skipiâtre. « Écoute, je ne te promets, rien. Je n’aime pas l’idée de couler un bateau. Mais une fois là-bas, je verrais ce que je peux faire ».
Martin met les voiles vers l’ouest avec une lettre qui l’autorise à saborder le navire.
En entrant dans la passe de l’Atoll, il aperçoit le Trismus. Le roof est enfoncé à tribord, un des pieds du balcon de mât est passé à travers le pont, probablement à la suite du démâtage se dit-il.

Désarmement et dépollution du bateau


 

Enchanté par cette nouvelle

 

À terre, Martin se présente à Tehere, le père de la famille polynésienne qui vit sur l’Atoll. Il lui explique que le propriétaire lui a demandé de couler le bateau. Le polynésien est enchanté de cette nouvelle. Sa famille doit bientôt quitter l’Atoll, la saison des cyclones arrive. Tehere ne savait pas quoi faire de ce bateau dont il se sentait responsable.

 
Français, Italiens, Américains, six voiliers sont en escale sur l’Atoll à ce moment-là. Martin les réunit pour leur exposer le problème : si le Trismus reste dans le lagon il coulera là. L’Atoll est trop isolé pour imaginer remorquer ce bateau dans un chantier. Le propriétaire souhaite qu’il soit coulé au large aussi proprement que possible, Tehere est de cet avis. Après un débat rapide, tous les équipages pensent que c’est la meilleure solution.

 

En tombant, le mât a fait des dégâts

 

Le travail commence sur le Trismus. Vider les réservoirs, enlever les batteries, collecter tous les plastiques qui pourraient s’échapper de l’épave. Le dépouillement du bateau se fait sans enthousiasme. Martin récupère la VHF et met cent euros au pot pour le propriétaire. Il désire que le désarmement se fasse dans un esprit de solidarité maritime et il en veut un peu à un bateau qui a pris les winchs sans donner un sou. La caisse finit par atteindre 250 euros. La barre est pour Tehere, elle restera sur l’île en souvenir.

 

Le bateau est remorqué hors du lagon


 

Décapiter la vanne moteur

 

Les 25 chevaux du hors-bord polynésien tractent le petit voilier blanc à travers la passe pour gagner le large. Trois annexes accompagnent la procession. Le soleil brille, la mer est calme. Martin a pris une hache de pompier dans la maison du chef. Cette histoire est devenue la sienne, c’est lui qui doit donner le coup de grâce à ce bateau. Il faut une heure pour arriver au point GPS qu’il a choisi où la carte indique 1200 mètres de fond.
Seul dans la cabine, il décapite la vanne moteur. L’eau jaillit à 70 centimètres. Sans perdre de temps, il frappe l’évacuation des toilettes, la prise d’eau, il frappe encore les deux passe-coques sous l’évier. Rapidement l’eau couvre les planchers. Martin sort du carré sans traîner. Le bateau s’enfonce par l’avant dans l’eau puis se stabilise. Une heure passe.

 

L’eau cesse de monter

Le trismus ne veut pas couler

 
Comme s’il refusait le sort qui l’attend, le Trismus ne veut pas couler. Il dérive vers le récif. Le jeune italien se saisit de la hache et frappe le franc bord à toute volée. La hache rebondit sur la coque à la surprise de tous. Défoncer la paroi du coffre moteur pour permettre l’eau investir librement tout l’intérieur s’avère bien plus efficace. L’effet de carène liquide fait plonger le cul du bateau sous l’eau. Le naufrage s’accélère. Dans un dernier salut, l’étrave pointe vers le ciel avant de s’enfoncer dans l’eau à reculons. Une fois complètement immergé, le Trismus reprend son assiette pour descendre dignement vers les abysses.
Martin n’en revient pas. Il s’est passé plus d’une heure et demie entre le moment où il a ouvert la coque et l’instant où il a fallu quitter le bord. Il avait supposé que l’agonie serait beaucoup plus courte.
 

Pas de réponse

 
Le groupe de naufrageurs volontaires ne pouvait pas se séparer sans exorciser la perte du voilier. Un des bateaux s’est chargé de rédiger un acte de décès du Trismus résumant cette histoire inhabituelle. Autour d’un gâteau orné d’une étrave pointée vers le ciel, chaque participant a reçu une feuille de papier parcheminé, aux bords brûlés, sous forme d’un petit rouleau attaché par un brin de raphia.

La coque résiste aux coups de hache


 
Plus tard, Martin a envoyé l’argent, le parchemin et les photos au propriétaire. Il n’a jamais reçu de réponse.

 

Note :

1/ Les noms de personnes et de lieux ont été changés ou rendus anonymes à la demande de « Martin » qui m’a raconté cette histoire. Il m’a offert tous les éléments nécessaires pour en établir l’authenticité, mais son but (et le mien) n’est pas d’incriminer ou de mettre en cause qui que ce soit dans un récit qui soulève des interrogations légitimes, mais de partager une de ces histoires de bateaux que l’on se raconte le soir au fond des carrés et qui donnent à penser. Chacun se fera un avis.

 

Radioamateur/MM

Par

 

Pour ce voyage, je suis devenu radio amateur. Dans ce billet, j’aimerais convaincre ceux qui partent en grande croisière d’équiper leurs bateaux de BLU et de passer leur licence.

 
Mise à jour 2/2/2016 : Vous trouverez sur notre site des docs pour passer la licence et installer une BLU. Ce materiel est en majorité une agrégation de documents trouvés sur Internet. Merci aux auteurs.
 

Alors que nous étions en train de recevoir nos courriels par la BLU, une jolie petite fumée blanche sort de la boite d’accord en se tortillant comme pour annoncer l’apparition d’un génie. C’est la panne : plus de GRIB à bord. Pourtant, même si j’avais trois vœux à faire, je ne demanderais pas un Iridium ou un Mini-M.
 
Les mots radio amateurs dégagent un parfum poussiéreux et complexe. L’opérateur radioamateur masculin se désigne comme OM « Old Man » — c’est dire ! Mais son équivalent féminin, malheureusement trop rare, se désigne par le joli YL « Young Lady ». Les abréviations viennent de la télégraphie. L’univers de la radio adore les acronymes et les codes, par souci d’économie, mais aussi pour le plaisir de jargonner. Un volapük qui fait passer cette activité pour plus complexe qu’elle n’est et qui ne devrait pas effrayer les utilisateurs de SMS. Lol.

Le commutateur rotatif de la boîte d’accord.

 

Je ne vais pas faire le détail des différentes façons de communiquer à bord — je n’ai pas les compétences, il existe un hors série de Voiles et Voiliers pour cela. Je veux vous parler de la petite expérience d’un radioamateur néophyte en grande croisière après deux ans de pratique.

 

Le prix à l’usage

 

Nous voulions avoir le courrier électronique et les GRIB en mer, et nous en sommes de gros consommateurs. Il nous paraissait stupide de se rationner de météo ou de relations affectives. Nous souhaitions aussi un positionnement du bateau. Selon nos calculs, les Mini-M, Standard C et autres Iridium nous coûteraient autour de 1000 euros par an. Trop cher.
 
Avec la BLU (un Pactor et une boite d’accord), l’abonnement à SailMail coute 190 euros par an. C’est gratuit si vous êtes radioamateur.
La technologie, même avec un poste non marinisé, est fiable. Non seulement nous avons toujours pu nous connecter lorsque nous étions en mer, mais je me suis aperçu que les bénéfices étaient bien supérieurs à l’économie de l’abonement. Les radioamateurs sont une communauté, une communauté internationale solidaire. Et beaucoup d’entre eux routent les bateaux pour le plaisir.

 

Un poste HF (BLU), un Pactor, un ordinateur. La boîte d’accord s’installe au plus près de l’antenne. C’est la même installation pour Sailmail (sans licence amateur) ou Winlink (avec licence amateur).

 

Prix de l’installation

 

Comparée aux prix de plus en plus attractifs du téléphone satellite (plus ou moins 500 euros), l’installation nécessaire pour avoir le courrier électronique et les GRIB par BLU coute plus cher. Sur Loïck nous avons tenté de tirer les prix au maximum, mais nous avons tout acheté neuf : une radio Yaesu FT857D très compacte

Une boite d’accord automatique étanche.

capable d’émettre sur la HF (max 100 watts), la VHF et l’UHF (800 €), un Pactor III USB (859 €) et une boite d’accord manuelle MFJ 971 (moins de 200 €), plus du câble coaxial, des isolateurs pour les antennes (nous en avons deux, un long fil et un dipôle sur 14 MHz), des connecteurs, un balun, et menu matériel. Disons moins de 2500 euros et trois jours pour tout installer et faire les antennes. Nous aurions bien opté pour un pataras isolé, mais c’était cher.
Nous sommes très satisfaits de ce matériel, sauf… de la boite d’accord. Une boite manuelle, c’est instructif, mais parfois fastidieux. Aujourd’hui, j’aimerais une boite d’accord automatique.

Vu l’investissement, c’est une technologie qui intéresse d’abord ceux qui partent pour plus d’un an de voyage. L’Iridium est surement mieux adapté pour une année sabbatique, la rupture technologique avec le portable est moins franche et il se revend mieux.

 

Un monde « Low tech »

 

Des antennes…

…à trois sous.

La radio c’est un autre monde, une autre « philosophie ». Un monde « low tech ». Je me souviens de l’air réjoui de mon professeur Alain (F8ANT) devant un montage fait de composants, précisait-il “tous récupérés sur de vieilles télés”. Ici, l’économie est une qualité et c’est pour cette raison que la télégraphie continue d’exister, avec peu de watts elle porte plus loin. Per (LA7FAA), le norvégien que nous avons rencontré à João Pessoa m’expliquait comment il faisait ses antennes HF avec des cannes à pêche en fibre de verre pour moins de 60 euros. Il revenait de Patagonie en solitaire, sans Iridium bien sur.
 
À l’heure où beaucoup d’entre nous s’inquiètent de l’appropriation des communications par quelques grandes entreprises, la technologie de radio continue à appartenir à tout le monde. Et si les fréquences sont rigoureusement régies par les États, nombre de fréquences sont réservées aux amateurs. Il est théoriquement interdit de parler sur les ondes sans licence même si l’on a Sailmail. C’est dans cette même logique que l’on passe le CCR pour la VHF. Mais c’est un domaine où l’on trouve beaucoup de pirates.
 
 

Sailmail et Winlink

 

Le commutateur cramé

Si vous choisissez la BLU, il serait dommage de ne pas profiter des avantages qu’offre la communauté radio amateur. Le temps de connexion dédié par les stations des OM est supérieur au temps qu’offre SailMail et les stations sont beaucoup plus nombreuses dans l’hémisphère nord. Au sud, l’Indien et le Pacifique sont bien couverts. Mais au sud de l’Amérique du Sud, SailMail offre un meilleur contact avec une station au Chili alors qu’il n’y a pas de station Winlink sur ce continent. De toute façon, mon but n’est pas de mettre en concurrence les deux systèmes. SailMail est une association et mérite bien sa cotisation. Bien que Pier m’ait assuré avoir fait la Patagonie avec seulement Winlink, nous prendrons SailMail pour pouvoir nous connecter à toute heure (au sud le 14 MHz ne passe que le soir).
L’intérêt de devenir radio amateur c’est aussi de comprendre l’outil que l’on utilise. Sauf qu’il faut passer le fameux examen.

 

Passer sa licence

 

Sigle radioamateur

Avec mon bac littéraire et mes études de sciences humaines, j’avais le mauvais profil pour cet examen fait d’électricité et d’électronique. Heureusement, beaucoup de clubs de radioamateurs dispensent des cours, le programme est facilement trouvable en ligne et un logiciel très utile permet de s’entrainer pour les QCM de l’examen. En fait, il existe trois examens, le premier sur la réglementation, le second sur la technique, le troisième sur la télégraphie (la CW dans le langage des OM). Il faut avoir les deux premiers pour obtenir votre indicatif et pouvoir avoir le mail et les GRIB à bord gratuits grâce à winlink.org. La connaissance du morse n’est plus obligatoire pour trafiquer.
 

L’étude de la réglementation m’a pris deux mois (1/2 heure par jour) de bachotage par cœur sur des questions pas toujours très utiles dans la pratique (« Qui délivre les licences de radio amateur aux Comores ? »). Pour la technique, vu mon niveau de départ, cela m’a pris 6 mois à raison d’une heure par semaine et une bonne révision le dernier mois. Là, j’ai véritablement appris des choses utiles pour nos bateaux qui sont de plus en plus bourrés d’électronique et d’antennes. Aujourd’hui, je n’aurais aucune difficulté à faire une antenne VHF de secours avec n’importe quel bout de ferraille.

 

Des accords à la  pince croco

 

Réparation de fortune avec deux pinces croco

Alors quand j’ai vu la fumée sortir de la boite d’accord, je l’ai démontée. Le commutateur rotatif avait cramé. Grâce à une soudure au fer à gaz et une bonne pince à linge, j’ai pu envoyer un mot aux gars de mon club (F5KTR). Alain (F6BSV) m’a expliqué comment faire les accords sur la self avec des pinces crocos, ce qui était vraiment plus malin. Pendant ce temps-là, Philippe (F8DAE) cherchait la pièce dans tous les coins de France et d’ailleurs pour l’envoyer à une amie qui venait nous rejoindre.
Débrouille et solidarité, les deux qualités sont à l’honneur dans le monde radioamateur.
Gens de mer, ça vous parle ?
 
73
F4GFQ/MM, terminé.

 

PS : 73 signifie « salutations », un emprunt à la CW (la télégraphie, dire « cédouble ») très courant à l’écrit chez les radioamateurs.
F4GFQ est mon indicatif : F est le code de la France, le 4 signifie que j’ai le droit d’émettre sauf en CW car je n’ai pas passé l’examen qui me hisserait à F8 ou F6, les trois dernières lettres sont données lors du premier examen.
/MM signifie que j’opère d’un maritime mobile. D’un bateau en clair.

 

PPS : Je tiens à la disposition de tous ceux qui m’en feront la demande à travers un commentaire (pour que je récupère l’adresse mail) du matériel pédagogique qui m’a permis de réussir l’examen.

 

PPPS : Si l’on dédiait des billets de blog, je dédirais celui-ci à André (ON5FS) qui vient de nous quitter. Il opérait  la station ON0FS (ON est le code de la Belgique). Nous nous sommes connectés à lui pendant toute notre descente de l’Atlantique. Il avait ouvert une connexion sur les 14 mètres spécialement pour les bateaux en Atlantique Sud.

 

 

Mon bateau, ma tribu

Par

 

Cela faisait plus de trois semaines que nous étions en escale. C’est un grand plaisir de retrouver la mer.

 

Aussi agréable que soit une escale, arrive toujours le moment où il faut partir. Comment se prend cette décision ? Je n’en sais rien. Dans la vie de bateau, ce n’est pas l’échéance d’un billet d’avion ou la fin des vacances qui nous font lever l’ancre. Il se met à flotter un parfum d’air du large dans le carré que Caroline est souvent la première à sentir. Si j’étais superstitieux, je dirais que c’est Loïck qui nous pousse à partir.

 

L’univers se simplifie

 
Une fois en mer, la question se pose plus. Je suis toujours sidéré et heureux de voir comment la vie en mer efface la vie à terre. Non pas que je n’aime pas la terre. Je suis même un peu niaisement amoureux du règne animal, et en particulier du genre humain dont les individus vivent en majorité sur le littoral. Mais cette espèce nous pose bien du souci ma bonne dame et il n’est pas désagréable d’oublier qu’elle existe. La mer, tant qu’elle n’est pas couverte par Internet, est l’espace-temps parfait. L’horizon fait vite disparaître l’ailleurs pour ne laisser que le ciel occuper le lointain. Le temps s’étire entre les quarts. L’univers se simplifie : le ciel, la mer, mon bateau, ma tribu.

 

Arrive le moment où il faut quitter la terre

 

Mais je ne crois pas que le plaisir d’être en mer est fait du bonheur de quitter la terre. C’est un instant agréable, mais passager. En mer on retrouve son bateau. Il cesse d’être une maison muette et redevient un voilier qui dialogue. C’est comme lorsque l’on retrouve un bon copain que l’on n’a pas vu depuis un bout de temps, la conversion peut directement embrayer sur l’intime sans la moindre gêne, comme si l’on s’était quitté la veille. “Pourquoi sommes-nous restés toutes semaines sans nous voir ?” Comment lui expliquer que la vie à terre passe si vite ?
 

Le ciel occupe tout le lointain


 

Merci mon vieux

 
Je profite de cette nav pour relire La Longue Route (1) dans la première édition d’Arthaud que j’ai empruntée à la bibliothèque de La Boiteuse. Cela fait combien de temps que vous n’avez pas lu cet hymne à la joie d’être en mer ? N’en faites rien, vous risquez de tout plaquer pour un embarquement immédiat.
Pourtant je ne résiste pas à en citer trois phrases prises dans les trois premiers paragraphes. Il commence la livre par : « Le sillage s’étire, blanc et dense de la vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d’étoiles.» [...] «Vent, Mer, Bateau et Voiles, un tout compact et diffus, sans commencement ni fin, partie et tout de l’univers, mon univers à moi, bien à moi.» (J’aurais dû relire ça avant d’écrire le paragraphe précédent… Cela montre combien nous sommes tous touchés par ces sentiments.)

 

Alors, le bateau se remet à parler

 

Voici le troisième paragraphe du livre, où je m’aperçois de nouveau que ne fais que paraphraser le grand marin, mais peu importe : «Je regarde le soleil,se coucher, je respire le souffle du large, je sens mon être s’épanouir et la joie vole si haut que rien ne peut l’atteindre. Quant aux autres questions qui me troublaient parfois, elles ne pèsent pas un gramme face à l’immensité d’un sillage tout près du ciel et plein du vent de la mer, que ne peuvent perturber les petits mobiles habituels.»

 

Loïck et moi veillons pendant que la tribu dort

C’est un brin lyrique non? J’aime bien. C’est la mer qui fait ça. Elle nous change la sensibilité. Et il suffit d’être au large pour que ces phrases s’accordent parfaitement à ce qui est.
Alors après quelques pages, j’ai fait comme lui, je suis allé à l’avant. J’ai passé une heure assis sur le tambour de l’enrouleur à regarder devant moi. Merci mon vieux.

 

Équipage rime avec sauvage

 

Encore une chose que l’on perçoit lorsque l’on navigue un peu longtemps, les rapports humains changent. Je ne parle pas de l’aspect “L’enfer c’est les autres” si souvent évoqué en bateau. Au contraire. Je m’aperçois que Caroline et moi changeons de relations en mer. À terre, nous sommes un couple banal, ensemble depuis 14 ans. Nous nous aimons avec nos hauts et nos bas, nos agacements, nos ravissements. En mer, nos liens deviennent plus organiques, plus tribaux, plus originels. L’attachement à l’autre devient plus instinctif, plus animal. Je crois que cela est dû à l’environnant et au fractionnement du sommeil. Le grand singe qui est en nous perçoit l’imminence possible du danger, et si l’on n’est pas trop exalté, notre conscience fait de même. Peut-être qu’en nous aventurant délibérément dans un univers “hostile”, où le sommeil doit rester léger, nous réveillons des vigilances et des attachements viscéraux au groupe dont la vie moderne à terre nous a coupées. Quelle que soit la raison, cette petite finesse raffermit les liens entre les équipiers. La mer fait passer de l’équipe à l’équipage. Mon équipage. Quand j’entends ce mot qui rime avec sauvage, j’entends battre le cœur de ma tribu.

 

Et un matin, on arrive

 


 

1/ La longue route. Bernard Moitessier. Éd. Arthaud 1971.