Un village papou décide de se lancer dans l’écotourisme. Nous avons été leurs premiers clients

 

 L’interview dure depuis une demi-heure. Ce que dit le jeune homme est intéressant, mais il parle un portugais rapide. J’ai du mal à suivre. Ma concentration commence à fléchir. Mon écoute devient flottante, une sensation qui me rappelle l’école. Je le regarde, mais mon esprit s’échappe vers la Papouasie Nouvelle Guinée. Je repense à cette histoire amusante d’écotourisme qui nous est arrivée sur l’île de Nouvelle-Bretagne.

Tavalo 6°01′S 150°55′E


 

Les enfants hurlaient de peur à notre approche

 

En 2005 nous avions pris une année sabbatique dans le Pacifique sur un bateau prêté par mon oncle, Le Somoa, un Sun Fizz basé aux Fiji. Pour éviter les mauvaises surprises de l’été austral qui compte une dizaine de cyclones par an, nous remontions vers l’équateur. Après une navigation dans l’archipel des îles Salomon, le Samoa poussa vers l’ouest pour atterrir sur l’île de la Nouvelle-Bretagne en Papouasie Nouvelle Guinée. Une côte hostile habituellement battue par l’Alizée, mais en février, la mousson venue de l’ouest inverse le régime des vents dominants.

 

Nous avons mouillé devant le village de Tavalo sur la suggestion d’un jeune Australien chevelu, rencontré à 100 milles au nord dans un modeste bureau d’une association sans moyen pompeusement siglé ONG. Mais le conseil était bon. Ce village d’une centaine d’habitants est enclavé par trois jours de marche à travers les montagnes couvertes la forêt équatoriale et une mer habituellement démontée. Ils étaient contents de nous voir et nous aussi. D’après le chef, le Samoa était le premier voilier à s’arrêter dans cette baie de mémoire d’homme. Flatterie ou réalité ? En tout cas, il était évident que cela faisait longtemps que ce village n’avait pas vu de blancs : les petits enfants hurlaient de peur à notre approche et les femmes touchaient les cheveux de Caroline avec un plaisir curieux.

 

Le premier voilier devant le village de mémoire d’homme, nous dit-on.


 

Un coup de machette, une plaie bien nette

 

Après la coutume où nous avons reçu un beau coquillage en échange des présents traditionnels (tabac, argent, pièce de tissu), nous nous sommes lentement insérés dans la vie du village. Pêche, promenade, visite du bateau et sortie à la journée jusqu’à l’île en face, longues discussions. Comme souvent dans ce type d’archipel, le bateau qui vient de la ville fait office d’épicerie et d’infirmerie. Troc de riz, de savon, d’hameçons, etc. contre des légumes et des fruits frais, ou quelques soins basiques sur des plaies infectées.

 

Simon à la pêche avec son fils et son frère dans la rivière de Tavalo


 

C’est comme ça que nous avons rencontré Simon. Il nous a fait appeler pour une coupure sévère au genou. Le coup de machette avait fait une plaie bien nette de 4 cm de largeur qui laissait percevoir la rotule. Il n’a fallu qu’une semaine de poudre antibiotique appliquée localement pour que la plaie de Simon fût suffisamment fermée pour ne plus risquer l’infection. Dans ce climat équatorial, nos blessures duraient souvent plus de deux semaines pourtant traitées avec des antibiotiques autrement plus forts.

 

Une facture : pour vous être promenés dans le village…

 

Pour avoir nagé dans la rivière…

Simon devint notre référent dans le village. La communication n’est pas difficile en Papouasie, la langue véhiculaire est le pidgin english et ceux qui ont été à l’école parlent anglais. Un jour, Simon nous apporte un peu gêné deux feuilles prises d’un cahier d’écolier écrit au bic bleu. C’était une facture de 250 kinas (80 euros), un montant pas négligeable pour le lieu. Les postes étaient détaillés avec précision :

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

Malgré le côté comique, nous avons été surpris et fâchés. Nous en parlâmes à Simon qui nous dit qu’il ne pouvait rien pour nous. Pour discuter de cette facture, je devais demander une audience au Conseil du village (instance exclusivement masculine, il était clair que Caroline n’était pas invitée). Pour préparer la réunion et peut être soucieux de ne pas paraître « primitif » ou arbitraire, le chef du village tint à m’expliquer comment fonctionnait les institutions papoues. Le Conseil réunit les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire pour le village, il prend ses décisions à l’unanimité. Un appel était toujours possible au Conseil Régional (où chaque village est représenté par deux délégués). Je lui promis de nous soumettre à la décision du conseil une fois qu’il m’aurait entendu.

 

Jeunes filles prostituées aux ouvriers

 

Une jeune fille papoue la bouche rougie par le bétel

Nous étions une dizaine autour de la table d’une case ouverte, assis sur des bancs de bois dans une ambiance très formelle. Après de longues politesses, le chef prit la parole pour raconter, avec une grande franchise, l’histoire récente du village.

 

Pour gagner de l’argent, le village avait cédé des droits d’exploitation forestière sur une partie du territoire à une entreprise chinoise. Les conséquences avaient beaucoup déçu les villageois. Une colline rasée, des bagarres à cause de l’alcool facilement disponible, plusieurs jeunes filles prostituées aux ouvriers du chantier. Le Conseil du village avait décidé de ne pas renouveler la concession.

 

Mais où trouver l’argent ? (Nécessaire en particulier à la scolarisation payante des enfants.) C’est à ce moment-là que le jeune Australien chevelu leur a conseillé de faire de l’écotourisme. Bien qu’aucun touriste ne passait jamais à Tavalo, le village avait construit une petite guesthouse de 6 lits de bois. Et leurs efforts étaient visiblement récompensés puisque nous étions venus. Nous, leurs premiers clients. Mais malheureusement nous n’avions pas besoin de la guesthouse. Le conseil avait donc décidé de facturer d’autres commodités.

 

Taxe de déchets ?

 

Une habileté étonnante à cet age.

Lorsque vint mon tour de parler j’ai expliqué que nous avions été pris au dépourvu par cette facture parce que personne ne nous avait prévenus que toutes ces activités seraient payantes et qu’habituellement elles ne le sont pas. Le chef, avec une grande politesse, me pria d’excuser leur ignorance. « Nous n’avons pas l’habitude de ces choses-là. Mais vous qui avez voyagé dites-nous ce que l’on peut facturer à des gens comme vous qui viennent en bateau. » Comment répondre ? Avec un art consommé de la dialectique, le petit bonhomme à la barbe poivre et sel venait de retourner toute la discussion. Moi qui étais venu plaider l’incongruité de cette facture, je me retrouvais à énumérer toutes les dispositions qui permettraient de l’alourdir. En 2005, dans le Pacifique certaines îles comme la célèbre Tikopia faisaient payer une taxe de séjour. En Mélanésie le platier en face du village est considéré comme une propriété commune, un droit de pêche ne paraissait pas illégitime, une taxe de déchets ?

 

Des écotaxes discriminantes

 

C’était il y a 8 ans. Depuis l’idée de faire payer les espaces naturels remarquables a fait son chemin. Sous prétexte de préservation « les écotaxes » font florès sous toutes les formes (avec cette nouvelle idée sous-jacente : on doit réparation à la nature que nous souillons par notre intrusion — l’écotaxe originale du rapport de Kyoto est une contrepartie aux dégâts environnementaux). Droit de passage, de mouillage, guide obligatoire, taxe de séjour, droit de visite… Citons les Iles Scily, la Georgie du Sud, les parcs naturels québécois, un nombre de plus en plus important de mouillages, etc. Vu le nombre croissant d’humains sur cette planète et la diminution des espaces naturels, on peut bien imaginer que cette tendance va s’accroître. Peut-être est-ce un mal nécessaire, il faut avouer qu’il s’agit souvent de taxes raisonnables de gestion. Mais il existe aussi une tendance plus élitiste qui a pour principe d’augmenter significativement la pression financière pour diminuer la pression démographique comme à Fernando de Noronha par exemple : entre la taxe de mouillage et la taxe d’environnement (par personne) c’est presque 100 euros par jour qu’il faut débourser. Cette tendance discriminante m’inquiète. Je préfère de loin le principe du numerus clausus de bouées de mouillage comme cela devra se faire sans doute dans le Parc National des Calanques de Marseille, premier arrivé premier servi.

 

Une vieille pirogue qui fait le bonheur de son jeune capitaine


 

Une facture d’écotourisme ?

 

  • Pour vous être promenés dans le village

  • Pour avoir pris des photos

  • Pour avoir nagé dans la rivière

  • Pour avoir visité les grottes

  • Pour avoir mangé les fruits des arbres

 

À y regarder de plus près, des rétributions pour toutes ces activités existent bien aujourd’hui sous différentes formes, les Papous de Tavalo avaient 10 ans d’avance.

 

Épilogue : La réunion dura plusieurs heures. Elle fut extrêmement riche pour ma compréhension de l’économie de ces petits villages qui vivent en autarcie dans les îles du Pacifique. Le Conseil avait l’air satisfait. Il a pris en compte ce que nous avions apporté au village, en particulier les soins. La facture a été solennellement déchirée.