La perte de notre chat aux Malouines (alors qu’il n’était pas censé, descendre du bateau) nous a fait réviser notre jugement sur les autorités de quarantaine du Commonwealth.

 

Aborder une île du Commonwealth avec un animal domestique, c’est des soucis. Je ne suis pas près d’oublier notre arrivée en Australie en 2004. Nous n’avions alors à bord qu’une innocente petite colonie de fourmis, dont ils ont prélevé Jeanne, ma préférée. On ne l’a jamais revu.

 

En Australie

 

Ils sont venus à trois sur ce quai dédié à la « clearance », clos de grands grillages hérissés de barbelés, où l’on nous avait obligés d’accoster. L’officier d’immigration nous donna l’ordre de ne pas bouger de la table du carré où il entreprit un questionnaire détaillé. Pendant ce temps-là, le fonctionnaire de la douane fouillait l´équipet des dessous de Caroline avec une lampe de poche et la dame de la quarantaine, armé d’un sac de 150 litres, vidait toute la cuisine et les coffres. Elle emmenait tout le frais et une partie de nos réserves comme le riz, les légumes secs, le miel, à la crémation. L’ambiance ne s’est vraiment détendue que lorsque nous leur avons spontanément présenté un objet qui leur était familier : l’arme du bord, un fusil à pompe.

 

Aux Malouines

 

Le FIPASS, un quai et des docks flottants de 300 m de long amarrés à 100 m de la côte.

 

La seule place pour un voilier au FIPASS (Loïck au fond)

Bien que nous n’ayons plus de fusil à pompe pour divertir les douaniers, notre arrivée aux Malouines fut beaucoup moins stressante, nous avions anticipé le cas de notre chat Péca. Curare, un voilier canadien voyageant avec leur chien nous avait expliqué qu’il fallait contacter un vétérinaire malouin qui établissait une liste d’examens et de vaccin à faire dans le pays précédent les îles anglaises. Dans le cas d’un chat, c’était encore plus simple, il n’y avait rien à faire. Péca a tout simplement l´interdiction de quitter le bord.

 

Péca disparaît

 

Après trois ans de voyage au quotidien, du Cap-Vert au Cap Horn, les routines de cette chatte nous sont aussi familières et nécessaires que les bruits du bateau. Après la promenade de l’aube sur le pont, qu’elle finit par faire seule, malgré la distribution de coups de patte pour nous réveiller, elle revient dormir avec nous. C’est un chat peureux, casanier, piètre chasseur, parfait pour le bateau. Ses quelques disparitions du matin ont toujours été synonymes d’incidents.

Distribution d’affichettes

Notre vie symbiotique avec cet animal a produit une communication assez sûre malgré la nature capricieuse de son espèce. Péca répond à son surnom « Doudou » et à un trille sifflé particulier ou aux notes aiguës de l’harmonica, si on insiste, elle vient, en particulier quand nous sommes tous en dehors du bateau. Si elle est en danger, comme le jour où elle se réfugia dans un arbre encerclé par des chiens ou encore quand elle fut coincée sur un bateau, ses réponses sont particulièrement sonores. Mais, cette fois-ci, nous n’avons pas entendu de miaulement lors de notre recherche du matin, ni du soir, ni de la nuit lorsque tout était calme, ni le lendemain matin à l’aube. Il est temps de prévenir les autorités.
Nous espérons aussi pouvoir nous faire ouvrir les recoins du FIPASS (Falkland Interim Port and Storage System), les docks flottants où nous sommes amarrés.

 

La beauté sinistre du FIPASS

 

Une semaine à errer sur le quai en espérant apercevoir le chat

 

Nous commençons par le capitaine de port qui, à notre grand étonnement, ne saute pas sur son téléphone pour prévenir les services vétérinaires de l’île. Au lien de cela c’est plein d’empathie pour notre malheur qu’il nous dévoue son contremaître chilien pour nous ouvrir les énormes hangars.

 

Le FIPASS, c’est trois longues barges rouillées, arrimées à un quai flottant de 300 mètres de long. Il est desservi par pont dont les camions font claquer les tôles épaisses dans un carillon sinistre et dissonant. Le sol rubigineux luit d’une fine couche de gras et d’embruns qui ne semble jamais pouvoir sécher. Face au quai chaque barge abrite un grand hangar de 8 m de haut et trente mètres de large occupant toute leur longueur. Trois immenses cathédrales industrielles que de grands crabes mécaniques peints en jaune remplissent ou vident, dans un va-et-vient incessant avec les bateaux à quai.

 

Les marchandises hétéroclites du hangar nº 1


 
Le premier fait penser à un grenier géant, il regorge de marchandises disparates. Le second sent le suin, il y règne un silence étouffé par les balles de laine de mouton stockées jusqu’au plafond. Le troisième sert de nid aux machines avec un atelier, dans le fond, pour les soigner.

L’énorme masse flottante d’acier oxydé du FIPASS est d’une beauté brutale.

 

Pas de puces aux Malouines

 

Nous revenons plusieurs fois. Les dockers nous lancent des regards désolés en entendant nos sifflets résonner dans les hangars. « Il a pu être attaqué par les rats, ils sont nombreux et gros comme des chats, ici ! » suggère le contremaître avec un ton paternel qui veut nous encourager à nous résigner. Nous avions pensé aux lions de mer, mais pas aux rats. Il ne mesure pas l’horreur de l’image qu’il vient de faire éclore dans nos cerveaux.
 

Les petits bateaux cherchent refuge où ils peuvent.

 

Quatrième jour. Nous nous rendons aux services sanitaires habités par la crainte d’un savon, d’une grosse amende ou d’une expédition punitive de leur fourrière. À notre grande surprise, les employés de la douane et de la quarantaine nous accueillent, de nouveau, pleines de compassion. Personne n’évoque la faute d’avoir laissé le chat se sauver, sauf nous. La vétérinaire propose même de faire passer une annonce sur le groupe Facebook fermé, réservé aux habitants de l’île.
Elle ne nous pose qu’une seule question : « Votre chat a-t-il des puces ? » Car, aussi extraordinaire que cela paraisse, il n’y a pas de puces aux Malouines, sur aucun animal. Nous la rassurons.

 

Promenade autour de Port Stanley au cas où le chat se serait noyé.

 

Retour de Péca.

Un miaulement désaccordé

 
La profonde sympathie des gens de l’île ne nous empêche pas d’errer les jours suivants, comme des âmes en peine. Nous traînons notre sentiment de vide autour des rives de Port Stanley au cas où l’eau nous rendrait un cadavre qui nous permettrait de quitter le funeste amarrage au FIPASS.

 

Jour sept. Je n’y crois plus et commence à regarder les prévisions météo pour partir, mais, je n’arrive pas à convaincre Caroline. C’est cette nuit-là que nous avons été réveillés par un miaulement désaccordé.

Peka mourrait de soif. Maigre, fourbue, la voix cassée, le poil terne et maculé de pellicule ; elle sentait la cale. Ses griffes tout usées montraient qu’elle avait dû être enfermée quelque part.
On ne saura pas, comme le dit une citation anglaise célèbre « If cats could talk, they would’nt » (1)
 

Notes
1/ « Si les chats pouvaient parler, ils se tairaient »
Nan Porter