Le mot clairance. L’exemple de la douane australienne. Les formalités à Praia. Tentations clandestines

 

Au nord de l'île de SantiagoClearance est un joli mot anglais que l’on aurait dû traduire par « cauchemar de grande croisière». Francisé en 1973, la clairance est une autorisation donnée à un navire de faire mouvement1. Ce mot résume l’ensemble des formalités d’entrée et de sortie d’un pays, l’un des sujets les plus discutés dans les carrés des bateaux de voyage. En général2, pas besoin de visas pour accoster en terre étrangère, mais le nombre d’administrations à satisfaire varie d’un pays à l’autre. Le service de l’immigration et les autorités maritimes, parfois confondues avec la douane, forment le socle minimum. Il faut souvent ajouter les autorités sanitaires dites « la quarantaine » et la capitainerie du port.

 

Direction Praia

 

 

Erwan dans le bus vers Praia

À Tarrafal, il n’est pas possible de faire la sortie du Cap-Vert. Seuls les ports de Mindelo, Palmeira et Praia offrent les services compétents. Assez logiquement, la police maritime pourrait nous demander de voir le bateau pour nous donner nos papiers, mais nous n’avons aucune envie de descendre Loïck à Praia à 60 milles au sud. Erwan sur Lohengreen se trouve dans la même situation. Après plusieurs séjours au Cap-Vert, il parle parfaitement le créole. Nous nous joignons à lui pour tenter une clairance à Praia par la route.

 

Il était une fois l’Australie

 

Dans le bus bondé qui nous emmène à travers l’île de Santiago, nous plaisantons avec Erwan sur notre arrivée en Australie en 2005 lors de notre précédent voyage. Le pays est connu pour sa sévérité douanière :

 

En bons invités prévenants, nous avions envoyé un mail aux services des douanes 96 heures avant notre arrivée (obligatoire sous peine d’amende). Le pavillon Q avait dûment été hissé sous une barre de flèche bâbord; il n’était pas question de descendre à terre avant d’y être invité par les autorités. Une escorte nous désigne le petit ponton d’accueil décoré avec soin de barbelés savamment enchevêtrés. Sans faire de manière, une jolie femme est montée à bord, suivie de deux hommes la main sur leurs armes. L’officier d’immigration nous a fait asseoir dans le carré pour nous poser des questions dignes d’une discussion avec nos meilleurs amis : drogues, armes, SIDA, etc. Pendant ce temps, son collègue de la douane, qui avait aussi envie de mieux nous connaître, ouvre tous les placards, les coffres, les planchers. Quand je l’ai vu se diriger vers le sac de linge sale de quinze jours de traversée, j’ai pensé que nous allions devenir rapidement très intimes. La jeune femme de la quarantaine s’est préoccupée de notre alimentation comme une mère, mais elle ne semblait pas apprécier notre diététique. Munie d’un grand sac poubelle noir, elle a jeté tout ce que nous avions entamé, mais aussi nos réserves d’épices, de thé, de céréales, de pâtes, nos fruits et légumes, la viande en boîte, le lait en poudre, etc

Après tant de bienveillance, nos hôtes nous ont souhaité « Welcome in Australia » en guise d’au revoir. Certaines choses sont inversées dans l’hémisphère sud.

 

Deux tampons

 

La police maritime du Cap Vert, moins sévère qu’il n’y paraît (à Mindelo lors de notre entrée)

 

 

Pour sortir du Cap-Vert, il ne faut que deux tampons, d’abord celui de la police maritime ensuite celui de l’Immigration. Arrivée à Praia nous descendons vers le port, le bord de mer est hérissé d’épaves. Erwan décide de jouer franc-jeu et explique au fonctionnaire que nos bateaux sont dans la baie de Tarrafal et que l’on aimerait quitter le territoire à partir de là. L’homme sanglé dans son treillis bleu marine prend un air préoccupé et sans un mot se met à chercher dans un placard. Après dix minutes, il nous demande de le suivre dans une autre pièce éclairée comme la précédente par un néon blafard. Nous saluons en portugais chaque policier qui passe avec des mines de bons élèves obséquieux pendant que le flic flegmatique distille tranquillement les marques de son autorité. Il finit par nous tendre les formulaires de clairance. Erwan me jette un coup d’œil en tachant de ne pas sourire.

À l’Immigration l’officier a accepté de postdater notre sortie du territoire d’une semaine pour nous laisser le temps de faire l’avitaillement.

 

Le marché aux bidons

 

 

Le marché de Sucupira à Praia. Un classique à ne pas manquer.

L’esprit serein, nous rejoignons Caroline, Alex et Paluch (l’équipage d’Antouka) au marché aux bidons de Sucupira où se vend le produit de la solidarité de la diaspora capverdienne3. Nous nous attablons dans baraque ouverte sur la rue poussiéreuse, venteuse, populeuse, chaleureuse pour manger un poulet-riz-frites.

Erwan et moi racontons notre matinée un brin fanfarons, fiers d’avoir parié sur la magnanimité des autorités capverdiennes. Alex était sûr que nous serions obligés d’emmener les bateaux à Praia et se demandait s’il n’allait pas quitter le Cap-Vert sans clairance. Une seconde raison l’orientait vers ce choix : il voulait visiter l’île de Brava, au bout de l’archipel, avant de partir.

 

Orthodoxe, fugitif ou clandestin

 

Dans ce cas classique pour les bateaux de voyage trois possibilités se présentent. L’orthodoxe : aller visiter l’île et revenir au port de clairance pour faire tamponner son visa ; il faut alors faire 100 milles, dont la moitié au près dans une région où 40 nœuds de vent sont monnaie courante. La fugitive : visiter l’île en toute légalité et partir du pays sans visa de sortie ; c’est se condamner à ne plus revenir dans ce pays et s’exposer aux soupçons de l’autorité du prochain pays visité qui va se demander pourquoi vous n’avez pas fait de sortie dans le pays précédent (pas sûr qu’un bon mensonge suffise à éviter les problèmes). La clandestine : faire sa sortie au port principal et visiter l’île ensuite en prétextant l’avarie ; un acte qui peut être lourd de conséquences financières et qui peut aller jusqu’à la saisie du bateau.

 

On peut aussi ne pas visiter ces îles en bout de pays. C’est la solution que choisira Alex.

Fort de notre expérience, il est revenu en bus à Praia pour faire ses papiers. Mais il a eu toutes les difficultés du monde à obtenir sa clairance pour son bateau resté, comme nous, à Tarrafal.

Souvent douane varie, bien fol qui s’y fie.

 

Notes :

 

1 Définition du Grand Robert de la Langue Française 2005. Mot emprunté à l’aéronautique.

 

 

2 Les formalités : les conseils de Caramel, en particulier sur le délicat problème des États Unis : . Pour la Papouasie en 2004 nous avons aussi dû faire un visa préalable. Certaines régions comme l’Antarctique nécessitent des autorisations spécifiques. Bien se renseigner avant de partir est une précaution de base.

 

3 Sur le marché aux bidons de Praia voir le paragraphe #2 La fripe au Cap-Vert : à l’usage du « bidon » dans l’article Mort de la fripe en Afrique ou fin d’un cycle ? De Sylvie BREDELOUP, Jérôme LOMBARD. in REVUE TIERS MONDE – N° 194 – AVRIL-JUIN 2008 publiée sur le site de l‘Université de Géographie de Rouen.

 

Pour naviguer au Cap-Vert : http://www.mindelo.info/_voile.php