Pourquoi aimons-nous les bleds paumés ? Tentative de questionnement sur le voyage et le tourisme.

 

Nous sommes arrivés dans une petite ville, Caravelas, un des bouts du monde.
C’est une ville de pêcheurs faite de maison
s basses qui n’a pas un grand intérêt architectural, mais pleine de jolies attentions colorées. Nous n’avons fait qu’un grand tour de ville, mais je sais déjà que c’est un endroit que j’aime. Plus on voyage, plus mes goûts se précisent. Disons-le autrement, je commence à comprendre où se situe mon plaisir de voyageur : j’aime aller là où je ne suis pas attendu. Une forêt, une ville, une baie, une usine, un bar, une île, qu’importe pourvu que l’on n’ait pas prévu de me recevoir.


Le touriste, un voyageur attendu.


Caravelas, une ville au charme discret

Il est de plus en plus de lieux sur la planète qui attendent le voyageur. On les reconnaît facilement : avant votre venue quelqu’un s’est demandé ce que vous aimerez voir, boire, manger, où vous aimeriez dormir et pourquoi pas, avec qui. Vous êtes accueilli dans un espace où on a imaginé vos besoins et vos envies à l’avance. Souvent avec la meilleure intention du monde, on a fait de vous un portrait-robot pour vous proposer un programme qui comble vos attentes. Car le touriste a des attentes assez précises — ce qui le différencie, pour moi, du voyageur — et son hôte cherche à y répondre pour leurs bénéfices communs. Les deux scénarios se rencontrent et tout se passe pour le mieux lorsque le scénario de l’hôte surpasse celui de l’invité.

 

Jeu de rôle

 

Reste que la médiation touristique n’a pas d’autre choix que de « produire », comme un film, l’objet qu’elle propose. Si je force le trait, on peut comparer cette expérience à celle d’un jeu de rôle : dans un décor défini avec des règles préconçues, le parcours de votre avatar sera singulier et personnel, mais sans jamais pouvoir avoir la moindre action qui n’a pas été imaginée par les concepteurs.

 

 

Une ville oubliée des guides touristiques.

 

Payant ou non, l’objet touristique ne peut que se consommer parce qu’il a toutes les qualités d’un produit. Que ce soit un parc naturel, une danse papoue ou une pyramide aztèque, l’attraction a déjà reçu ses adjectifs qualificatifs prêts à l’emploi — souvent le fruit d’une vraie réflexion issue d’un authentique savoir. Oui, il y a de très beaux produits sur le marché du tourisme.

 

Spectacle du monde 

 

La plupart des déplacements se font à vélo dans cette ville plate.

Angkor, la cérémonie du thé, Port Cros tout le monde est bien d’accord que ça vaut la peine d’être vu. Et c’est organisé pour. Aussi étourdissant que soit le trésor originel de l’endroit (merveilles naturelles, site historique unique, villages pittoresques, danses vernaculaires, bars à ne pas manquer, etc.), dès qu’un lieu est « produit » pour le touriste, il change de nature : nous voici au spectacle. Un spectacle volontiers pédagogique : nous voici à l’école. Enfin, la cloche sonne et il est demandé au visiteur de quitter les lieux. C’est la fin de la représentation. N’oubliez pas le guide. C’est humain, celui qui prépare la venue du spectateur espère qu’il sera applaudi. Gare à ne pas sortir du cheminement imaginé par le préparateur, ce serait décevoir ou agacer. D’ailleurs, en général, c’est interdit. Le touriste doit suivre le chemin tracé pour savourer ce qu’on lui propose.

 

Il me semble qu’invariablement, où qu’il aille, si le voyageur est attendu, il sort du voyage pour entrer dans la visite touristique. Ce n’est pas infamant, mais c’est très différent.

 

Le charpentier de marine pose devant son oeuvre.

 

Il est d’autres lieux qui ne vous attendent pas, ou pas de la façon dont on les aborde. Ici, on fait irruption dans le cours habituel des choses, imprévu. De cet imprévu seul peut jaillir l’étincelle qui éblouit -ou qui brûle. Ici, le voyage commence, le vrai voyage celui qui nous fait ou nous défait comme dit Nicolas Bouvier. Ici, la liberté s’accroît infiniment et les risques aussi.

Cela peut être n’importe où. Je me souviens d’une virée sur la Muraille de Chine après un pointage arbitraire sur la carte plutôt que la visite du lieu recommandé (et rénové) par les autorités. Nous avons failli nous casser le cou dans les ruines de cette muraille construite sur des pentes vertigineuses, mais quel souvenir !

 

La nature du voyage

 

Le quai de Caravelas mal adapté aux petits bateaux

On peut remarquer que parcourir la nature sauvage par ses propres moyens est toujours de l’ordre du voyage. On n’y est pas attendu. Tous ceux qui ont pris la mer sur un petit voilier le savent bien.

 

Caravelas ne nous attendait pas. On est accrochés à un ponton en béton trop haut avec des défenses de bois comme il en est sur la Seine pour les péniches. Pas facile avec le courant de marée. Rien n’est prévu, du coup, la place, l’eau et l’électricité sont gratuites. C’est aussi lorsque vous n’êtes pas attendu que se mesure la véritable hospitalité. Sur ce point, le Brésil est au-delà de toute attente.