Proposition indécente. Le Bel Espoir à la voile. Escalade douloureuse. Bain à Bréhat. Jaouen a raison.

 

Un soir, Jérôme, le maître de port, et Olivier, son chef discutaient de l’arrivée prochaine du Bel Espoir. La fameuse goélette du Père Jaouen a besoin de calfater. Caroline s’exclame « le BE vient ici ? ». Elle a navigué sur le BE et le RaraAvis entre St Domingue et New York. Un souvenir envoûté par le vieux sorcier Jaouen. Jérôme se tourne vers nous : « Vous voulez faire partie du convoyage ? Départ vendredi soir de l’Aber Wrac’h, arrivée dimanche au Légué ». « Euh… OUI ! » Et tant pis pour nos travaux !

 

Majestueux BE

 

Prisme dans les cabines du Bel Espoir

C’est la première fois que je navigue sur un vieux gréement. C’est beau partout, dans l’ensemble et dans chaque détail. Du pont imposant aux prismes ciselés qui éclairent les cabines. Pourtant le Bel Espoir ne verse pas dans les chichis lustrés des adeptes de la « belle plaisance » (sic). C’est un bateau de travail, le gréement est en galva aux ridoirs soigneusement emmaillotés de chiffon gras pour les protéger de la rouille. Parfait.

 

Jeunes et moins jeunes à la manœuvre

Nous sommes une vingtaine sous la coupe du capitaine Jean Pierre Vernier. Un équipage de jeunes marins pieds nus qui grimpent dans la mature comme des singes et quelques anciens habitués du BE. Dans la lumière de l’aube, la goélette sort de l’Aber par une passe que je n’aurais pas osé prendre avec Loïck. Cheveux noués en queue de cheval, le jeune bosco harangue ses troupes en cadence. À deux ou trois par drisse, l’artimon, la grand-voile, foc et clin foc grimpe dans le gréement. La petite brise autorise toute la toile. « On grée le flèche ? » Demande-t-il au capitaine les yeux pétillants d’impatience. Jean Pierre acquiesce avec un sourire et coupe le moteur pour le plaisir d’offrir le bateau sous voiles à son équipage. Il sait qu’avec ce petit temps il faudra remettre la bourrique pour étaler la marée et arriver au mouillage de Bréhat pour le soir.

 

Le pont du Bel Espoir, ses haubans en galva.

Nid de pie

 

Je m’offre un rêve de gamin : je prends un bouquin et m’installe dans le filet du beaupré. Mon regard navigue dans le gréement, je suis incapable de lire une ligne. Je finis par demander au capitaine l’autorisation de monter au nid de pie du mât d’artimon. Contrairement aux jeunes gabiers, je me harnache d’un harnais d’escalade. Bien m’en a pris. Le trou du chat est trop étroit pour moi. Je tente l’extérieur. C’est haut, ça bouge tout le temps, je m’accroche comme un chat qu’on veut mettre au bain. Par une sorte de reptation de phoque, je réussis à enlacer le mât de hune. L’escalade est bien laide, mais la récompense, magnifique. Je ne suis pas près de redescendre. Il ne m’a pas fallu trop de temps pour redevenir le corsaire de mon enfance.

 

Une audacieuse

 

En fin d’après-midi, nous mouillons au sud de l’Ile de Bréhat. L’air est doux, les courageux enfilent leur maillot de bain. Le bosco va frapper une balançoire en bout de vergue du mât de misaine. Le jeu consiste à se balancer du beaupré, frôler l’eau, remonter dans les airs et… lâcher avant que le retour de ballant vienne vous fracasser sur le franc-bord. Les jeunes profitent pour y inscrire quelques sauts périlleux pour faire de l’épate. Chacun commente le saut de l’autre avec quelques taquineries. Lors qu’une passagère, la cinquantaine sportive, grimpe dans les haubans. Cinq mètres, six, sept, huit mètres, elle se retourne, se détend, vole au-dessus du pont dans un saut de l’ange parfait et plonge dans l’eau comme une sagaie. Personne n’a osé l’imiter. Elle avait gagné la dent du courage aux yeux du jeune équipage.

 

Ce beau moment illustre parfaitement les propos de Jaouen dans la vidéo de Caroline : Michel Jaouen, 90 ans. Il parle du bienfait du mélange des genres, tous soudés à l’eau de mer après quelque temps à bord du Bel Espoir.

Je n’en doute pas une seconde.