Le soir, les gens de bateaux ne regardent pas la télévision, ils se racontent des histoires. Comme celle-ci, entendue récemment : l’histoire d’un bateau coulé volontairement.

 

Affairé sur le pont, Martin (1) est absorbé dans cette conversation silencieuse qui unit le marin solitaire et son bateau avant de prendre la mer. Un homme d’une soixantaine d’années debout sur le ponton l’interrompt : « Durant votre traversée, vous vous arrêterez probablement à l’Atoll. J’ai un service délicat à vous demandez : je voudrais que vous couliez mon bateau. »
Martin reconnaît le propriétaire du Trismus qui a quitté la marina il y a quelques semaines dans état pitoyable. Sur le port il avait dit à tout le monde qu’il partait refaire son bateau aux Philippines. « Vous savez, moi, les bateaux, on me paie pour les garder à flots. Pas pour les couler ! » lui répond Martin.

 

Démâté

 
Le propriétaire lui raconte qu’il a démâté en plein milieu du Pacifique, mais qu’il a pu rejoindre l’Atoll en corrigeant la dérive avec un peu de moteur chaque jour. Aujourd’hui son bateau est dans le lagon et il n’a aucun moyen de le tirer de là. Il est certain que le bateau coulera durant la prochaine saison des cyclones. Par correction vis-à-vis des gens qui vivent sur l’Atoll et pour éviter la pollution du lagon, il aimerait que Martin désarme le bateau et le coule au large. Il ajoute que tout le monde peut se servir sur le bateau, mais s’il peut récupérer quelques sous, il en serait heureux.

 

Le Trismus a quitté le port en mauvais état. Il a démâté au large

 

Autorisation de saborder

 
Martin n’a pas une grande affinité avec cet homme au bateau mal entretenu, mais il le croit sincère. Les années de charters lui ont appris à lire les cœurs -il dit parfois, pour rire, qu’il est skipiâtre. « Écoute, je ne te promets, rien. Je n’aime pas l’idée de couler un bateau. Mais une fois là-bas, je verrais ce que je peux faire ».
Martin met les voiles vers l’ouest avec une lettre qui l’autorise à saborder le navire.
En entrant dans la passe de l’Atoll, il aperçoit le Trismus. Le roof est enfoncé à tribord, un des pieds du balcon de mât est passé à travers le pont, probablement à la suite du démâtage se dit-il.

Désarmement et dépollution du bateau


 

Enchanté par cette nouvelle

 

À terre, Martin se présente à Tehere, le père de la famille polynésienne qui vit sur l’Atoll. Il lui explique que le propriétaire lui a demandé de couler le bateau. Le polynésien est enchanté de cette nouvelle. Sa famille doit bientôt quitter l’Atoll, la saison des cyclones arrive. Tehere ne savait pas quoi faire de ce bateau dont il se sentait responsable.

 
Français, Italiens, Américains, six voiliers sont en escale sur l’Atoll à ce moment-là. Martin les réunit pour leur exposer le problème : si le Trismus reste dans le lagon il coulera là. L’Atoll est trop isolé pour imaginer remorquer ce bateau dans un chantier. Le propriétaire souhaite qu’il soit coulé au large aussi proprement que possible, Tehere est de cet avis. Après un débat rapide, tous les équipages pensent que c’est la meilleure solution.

 

En tombant, le mât a fait des dégâts

 

Le travail commence sur le Trismus. Vider les réservoirs, enlever les batteries, collecter tous les plastiques qui pourraient s’échapper de l’épave. Le dépouillement du bateau se fait sans enthousiasme. Martin récupère la VHF et met cent euros au pot pour le propriétaire. Il désire que le désarmement se fasse dans un esprit de solidarité maritime et il en veut un peu à un bateau qui a pris les winchs sans donner un sou. La caisse finit par atteindre 250 euros. La barre est pour Tehere, elle restera sur l’île en souvenir.

 

Le bateau est remorqué hors du lagon


 

Décapiter la vanne moteur

 

Les 25 chevaux du hors-bord polynésien tractent le petit voilier blanc à travers la passe pour gagner le large. Trois annexes accompagnent la procession. Le soleil brille, la mer est calme. Martin a pris une hache de pompier dans la maison du chef. Cette histoire est devenue la sienne, c’est lui qui doit donner le coup de grâce à ce bateau. Il faut une heure pour arriver au point GPS qu’il a choisi où la carte indique 1200 mètres de fond.
Seul dans la cabine, il décapite la vanne moteur. L’eau jaillit à 70 centimètres. Sans perdre de temps, il frappe l’évacuation des toilettes, la prise d’eau, il frappe encore les deux passe-coques sous l’évier. Rapidement l’eau couvre les planchers. Martin sort du carré sans traîner. Le bateau s’enfonce par l’avant dans l’eau puis se stabilise. Une heure passe.

 

L’eau cesse de monter

Le trismus ne veut pas couler

 
Comme s’il refusait le sort qui l’attend, le Trismus ne veut pas couler. Il dérive vers le récif. Le jeune italien se saisit de la hache et frappe le franc bord à toute volée. La hache rebondit sur la coque à la surprise de tous. Défoncer la paroi du coffre moteur pour permettre l’eau investir librement tout l’intérieur s’avère bien plus efficace. L’effet de carène liquide fait plonger le cul du bateau sous l’eau. Le naufrage s’accélère. Dans un dernier salut, l’étrave pointe vers le ciel avant de s’enfoncer dans l’eau à reculons. Une fois complètement immergé, le Trismus reprend son assiette pour descendre dignement vers les abysses.
Martin n’en revient pas. Il s’est passé plus d’une heure et demie entre le moment où il a ouvert la coque et l’instant où il a fallu quitter le bord. Il avait supposé que l’agonie serait beaucoup plus courte.
 

Pas de réponse

 
Le groupe de naufrageurs volontaires ne pouvait pas se séparer sans exorciser la perte du voilier. Un des bateaux s’est chargé de rédiger un acte de décès du Trismus résumant cette histoire inhabituelle. Autour d’un gâteau orné d’une étrave pointée vers le ciel, chaque participant a reçu une feuille de papier parcheminé, aux bords brûlés, sous forme d’un petit rouleau attaché par un brin de raphia.

La coque résiste aux coups de hache


 
Plus tard, Martin a envoyé l’argent, le parchemin et les photos au propriétaire. Il n’a jamais reçu de réponse.

 

Note :

1/ Les noms de personnes et de lieux ont été changés ou rendus anonymes à la demande de « Martin » qui m’a raconté cette histoire. Il m’a offert tous les éléments nécessaires pour en établir l’authenticité, mais son but (et le mien) n’est pas d’incriminer ou de mettre en cause qui que ce soit dans un récit qui soulève des interrogations légitimes, mais de partager une de ces histoires de bateaux que l’on se raconte le soir au fond des carrés et qui donnent à penser. Chacun se fera un avis.