Sortie du pot au noir. Grosse fatigue. Des bords carrés. Le contre-courant équatorial. Une erreur de nav.
Suivit de l’analyse a posteriori .

(Cet article est en complément de la description de notre parcours donnée dans la vidéo Transat – épisode 1)

 

À 19 h 32, nous croisons la route du MSC Natalia. Il vient de l’Afrique du Sud et va à New York. L’officier de passerelle nous prévient qu’il y a pas mal de vent dans le sud. Il a ce ton plat et précis caractéristique chez les professionnels de la mer lorsqu’ils vous annoncent une mauvaise nouvelle. Ça tombe mal, l’ambiance n’est pas bonne sur Loïck. Depuis ce matin, je ne comprends plus rien à la mer.

 

 

Rouler, réduire, renvoyer

 

La nuit tombe sur un équipage, fâché, fatigué.

Nous avons fait le tiers de la route depuis le Cap-Vert, encore 900 milles pour le Brésil. 6°N, 27°W à quelques milles près. Le milieu de l’Atlantique entre l’Afrique et l’Amérique. Nous venons de sortir de la ZIC (1), on le sent. En toile de fond, entre les grains qui nous pourchassent, souffle un flux de sud.

Nous ne cessons de manœuvrer depuis hier soir. Rouler, réduire et renvoyer. Une autre masse noire s’approche, on la suit au radar. Rouler, réduire — une douche — et renvoyer. Avec l’aube grise, nous avons découvert une laize décousue sur 70 cm au milieu du génois. Roulé. Dès que nous avons endraillé le solent, le vent est tombé. Il a fallu affaler le génois décousu pour le remplacer par le génois léger. C’est une vieille voile que Loïck aime bien. La mer n’était pas grosse, mais tout ébouriffée. La manœuvre s’est mal passée entre Caroline et moi. La nuit se tombe sur un équipage fâché, fatigué.

 

Bords carrés

 

Au petit matin, sous la grande nappe gris sale des stratocumulus, le vent s’est établi à 15 nœuds de sud-sud-ouest, exactement aligné sur notre cap, le 200. Notre bord de près au sud-est est en train de refuser pour nous emmener vers l’Afrique. On vire vers l’Amérique. La vitesse de Loïck tombe à deux nœuds, de nouveau le bord refuse pour nous emmener plein ouest. Quel est le bon bord ? Nous repassons tribord amures au près serré, la vitesse grimpe à cinq nœuds et demi, mais Loïck peine à gagner en latitude. Le bateau dérive vers l’est. J’ai beau affiner les réglages, désactiver le régulateur et passer à la barre, nous tirons des bords carrés, la mer et le vent nous barrent la route du sud.

 

Un des zigs de nos zigzags

 

Le contre-courant équatorial

 

Je sais d’expérience que lorsque je ne comprends plus rien à la marche de mon bateau, c’est la faute au courant. J’ai fait mes classes en Méditerranée et j’ai toujours du mal à intégrer cette donnée. Mais quand même : deux nœuds sur un bord, cinq nœuds sur l’autre cela ferait 1,5 nœud de courant. Disons que la mer difficile n’est pas favorable sur bâbord amure et nous prenne un demi-nœud, reste plus d’un noeud de courant. Les pilot charts de juillet prévoient la moitié pour ce contre-courant équatorial qui circule de l’ouest vers l’est.

 

L’erreur

 

Même en passant à la barre nous améliorons à peine notre près.



Alors, on fait quoi ? Comment va-t-on passer cette bande de vent du sud épaisse de 200 milles ? Les GRIB ne prévoient aucun changement pour la semaine à venir. J’ai le sentiment d’être dépassé. La mer me pousse vers mon seuil d’incompétence. Nous laissons Loïck déraper dans cette mer mal peignée pour chercher de l’aide dans les livres. Cornell (2) vient à notre rescousse. Nous avions bien lu l’article concernant notre route (AT14), mais l’explication de notre erreur nous attendait dans la préface des Routes vers le Sud : “Entre mai et juillet (…) on doit essayer de faire de l’est après les îles du Cap Vert de manière à traverser l’équateur vers le 25°W et le 26°W”.
Nous approchons le 27°W alors que nous ne sommes encore qu’a 6° de l’équateur. Ces deux petites lignes nous font mettre le cap à l’est pendant deux jours jusqu’au 23°N.

 

Nous faisons route presque à l’opposé de notre destination, mais le moral cesse de boire la tasse. Nous avons repris la main. Le vent se met à chanter dans les hauts et les vagues reprennent un rythme cadencé. Le soleil sort des nuages, c’est un détail qui compte.

Reste que la carte de notre première transat restera zébrée par le zigzag infamant de mon erreur de navigation.

 
 

Analyse a posteriori

 

Pourquoi cette erreur de nav ?

Certes, je n’avais pas bien lu le Cornell, mais la bande de vent du sud était bien prévue par les GRIB dès notre départ. Je l’ai négligée parce que j’étais obnubilé par le pot au noir. Il est plus court à l’ouest qu’à l’est. Je voulais le traverser le plus vite possible. Le cap sud-ouest avait aussi l’avantage d’être la route directe pour le Brésil, plusieurs bateaux m’avaient dit avoir suivi cette route.
C’eut été une bonne option en février, mais en juillet le contre-courant équatorial se renforce à l’ouest et les vents sont orientés plus sud (voir sud-ouest) que sud-est après la zone de convergence. Celle-ci a été bien moins active que ce que j’imaginais. Nous n’avons pas rencontré un seul éclair.
 

La mer pas grosse mais difficile.

 

Bords carrés.

Je crois que la difficulté à faire du près fut le résultat de plusieurs facteurs. L’état de la mer, du vent et du courant orienté sud-ouest (selon mon estimation). Sur notre bord d’ouest (bâbord amures) il prenait Loïck légèrement sur bâbord avant le faisant abattre. Sur le bord d’est (tribord amures) le courant prenait le bateau presque par le travers tribord, le faisant dériver, l’empêchant de caper. Loick n’ayant pas de compas magnétique fiable (l’acier), je ne peux pas comparer l’axe du bateau par rapport à sa route de fond. L’état de la mer devait accentuer le phénomène. Et le vent n’était pas suffisamment fort pour passer ces vagues courtes et irrégulières. De plus, Loïck est bateau lourd, généralement gouverné par un bon régulateur, mais on ne peut pas lui demander la lune. Voilà l’idée que je me fais de ce moment bizarre que je n’ai pas bien compris sur le moment.

 

Notes :

1/ ZIC : Zone Intertropicale de Convergence, synonyme de pot au noir. L’acronyme à l’avantage d’être facile à prononcer. Notée aussi FIT pour Front Intertropical ou encore ZCIT par Météo France pour Zone de Convergence Intertropicale. Un article très complet sur la ZIC est disponible sur le site éducation de Météo France

 

2/ Jimmy Cornell Routes de Grandes Croisières. Éditions Loisirs Nautiques © 1999. Ce livre indispensable en grande croisière est la bible des grandes traversées. Je ne crois pas avoir croisé un bateau de voyage qui ne l’avait pas à bord.