Selon le cours normal de ce blog, vous devriez lire un article sur le Brésil que j’ai été incapable d’écrire jusqu’ici. Récits d’un échec très bateau.

 


Les embêtements n’arrivent jamais seuls. Comme les vagues, ils se groupent en train pour déferler les uns derrière les autres jusqu’à la submersion complète du sujet par sa sombre destinée. Cette dérivée de la loi de Murphy (“Tout ce qui peut mal tourner va mal tourner”) connue comme la Loi de l’Emmerdement Absolu semble avoir été conçue pour ceux qui ont un bateau (1).

 

 L’eau dans l’huile moteur

 

Je pensais écrire le prochain billet de ce blog en arrivant en Uruguay, à Montevideo. C’était un gentil petit billet sur notre rencontre avec Jackson. Nous n’avions que quelques mots en commun avec ce marin brésilien pourtant nous communiquions facilement jusqu’à avoir de véritables conversations. Je voulais raconter comment, malgré Babel, les hommes de bonne volonté peuvent se comprendre et rire ensemble.

 

Un vidange juste avant de partir

Les premiers signes de la Loi de Murfy sont apparus le jour de notre départ du Brésil, à Rio Grande lors du contrôle du niveau d’huile pour une nav de 250 milles qui allait nous emmener en Uruguay. Il y avait de l’eau dans l’huile du moteur. Ce n’était pas la première fois. Les batteries sont à changer et les difficultés de démarrage ont fait entrer de l’eau par l’échappement. Il suffisait de remplacer l’huile sauf que l’on est dimanche et qu’il m’a fallu la matinée pour trouver 6 litres de 15W40.

 

Silentbloc cassé net

 

En faisant la vidange je m’aperçois que le goujon d’un silentbloc du moteur est cassé net. Bien sûr nous n’avons pas de silentbloc de rechange, mais nous réussissons à faire une réparation de fortune avec un gros boulon. L’alignement est déréglé, l’arbre tape à fendre l’âme à bas régime, mais passer 1800 tours, il retrouve son doux ronron. Faut-il rester pour réparer ? Nous avons fait notre sortie du pays, nous sommes à la fin de notre visa. Rester voudrait dire entamer une procédure d’avarie avec l’administration brésilienne et rater une très belle fenêtre météo. Après tout nous sommes un voilier, avec ce temps le moteur ne sera pas beaucoup sollicité. On part.

 

 Les batteries à plat

 

La panne en plus, le même jour

Après une nav de rêve nous croyons avoir échappé aux dents de l’engrenage bien huilé des ennuis en cascades nous arrivons devant le port de Montevideo. Là, je vais pouvoir écrire mon billet, réparer le silentbloc et acheter de nouvelles batteries. Je tourne la clef de contact, préchauffe les bougies en écoutant le bruit familier de l’alarme moteur, et… rien. Le vilebrequin ne bouge pas d’un pouce. Je couple les batteries, pas mieux. Dans cette aube grise, fatigués par une nuit de slalom entre les cargos stationnés dans le Rio de la Plata, nous commençons à vide le coffre bâbord pour en extirper le groupe électrogène. Il refuse de démarrer. Démontage de la bougie, nettoyage, remontage : il part, il cale. Cette foutue essence brésilienne contient de l’alcool et si les moteurs ne tournent pas régulièrement l’essence s’évapore en laissant un dépôt gluant qui bouche tout. Redémontage, cette fois il cahote, tousse, mais tient. Je ruisselle d’une reconnaissance absurde pour ce groupe acheté à un pizzaiolo. Alimenté en électricité par la vaillante petite machine qui a nourri tant de monde, le diesel part au quart de tour.

 

Rafales à 62,5 noeuds

 

Avant toute chose, il faut faire les papiers d’entrée dans le pays. Viennent les nécessités du bord : faire de l’eau, les courses, trouver un goujon pour le moteur. Ce serait dommage de ne pas profiter de cette recherche pour ne pas se renseigner sur le prix des batteries. Et pour l’anti-fouling qu’il va falloir faire bientôt vaut-il mieux l’acheter ici ou à Buenos Aires ? Les bateaux de voyage que nous croisons dans le port sont des sources d’informations précieuses pour connaître les ressources de la région. Nous devons faire des travaux pour préparer la descente dans le sud de Loïck, nous devons rencontrer les équipages avant qu’ils ne reprennent la mer. Avec tout ça je n’ai pas eu le temps d’écrire une ligne.

 

50 nœuds synoptique

Le temps justement. Hier soir, nous téléchargeons les GRIB. Je fais glisser machinalement le curseur vers les jours suivants lorsque s’affiche tout à coup un monstre rouge sang pour vendredi dans la nuit. À trente milles de Montevideo, une barbule en triangle indique 50 nœuds synoptiques venant du sud, rafales à 62,5 nœuds. Décidément on ne peut pas être tranquille deux minutes !

 

Dans ce port bondé et mal abrité des vents du sud, la dernière tempête a occasionné de gros dégâts. Il existe de meilleurs abris sur cette côte, mais ils sont à plus de 60 milles d’ici. Partir ou rester ? En tout cas il faut s’occuper à se préparer pour accueillir le phénomène. C’est-à-dire se renseigner auprès des autorités du port pour savoir s’il faut changer de place, faire les papiers pour être prêt à partir, préparer le bateau… en priant que les prévisions météo changent.

Ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais pouvoir écrire mon article sur Jackson, alors je profite de cette insomnie maudire Murphy. En vain. Dura lex, sed lex (2).

 

Note :
1/ Le Captain Edward A. Murphy Jr. était ingénieur aérospatial, il faisait bien parti de la famille des navigants.

 
2/ Locution latine signifiant : Dure est la loi mais c’est la loi.