À Brest même. Au chantier de Bernard Stamm. Un océan marqué par la pub. Banque Populaire, fête populaire. Peyron le modéré.

 

Au fond du carré, penché sur l’écran de l’ordinateur, nous regardons souffler le vent sur le Gascogne en comptant les barbules. Sur Zygrib1 la mer est orange, 30 nœuds plein ouest. Parfait ! Cette météo musclée nous permet de rester à quai sans perdre la face. Notre hantise serait qu’une fenêtre se présente pour traverser le Gascogne avant l’arrivée de Banque Populaire V prévue dans les jours qui viennent. Le trimaran géant va remporter le trophée Jules Verne, toute la ville en parle. On ne veut pas rater ça.



Loïck vs Cheminées Poujoulat


« En attendant vous pourriez allez voir Bernard Stamm pour parler du Gascogne, il est très sympa » nous conseille Anne, notre amie brestoise qui nous fait découvrir les coulisses de la ville.

Reconstruite après la guerre, Brest n’a pas bonne presse chez les amateurs de pittoresque. Elle se réserve aux connaisseurs qui goûtent, débarrassés des chasseurs de clichés, ses ambiances jazzy, sa convivialité sans ambages, sa vitalité salée dans un site naturel soufflant. Anne nous apprend à l’apprécier, c’est facile pour ceux qui aiment la mer.

Le soir, nous croisons Bernard Stamm par hasard au Bistrot des Quatre Vents – ça aussi, c’est Brest. Il nous invite à passer à son chantier.

Bernard Stamm sous la coque de Cheminée Poujoulat

 

 

Dans le hangar, on devine les formes de Cheminées Poujoulat sous une tente de polyane translucide. La propreté, l’ordre, la lumière, l’ambiance tient plutôt de la médecine que de l’atelier. Le 60 pieds IMOCA m’évoque un tigre endormi sur la table du chirurgien. Après l’année de travaux que je viens de faire sur Loïck, je suis comme un mécano sénégalais en visite dans un centre de construction aérospatial.

L’œil rieur, Bernard Stamm nous parle du Gascogne avec une simplicité chaleureuse qui nous met tout de suite à l’aise (voir la vidéo de Caroline). Il nous propose de faire une simulation de notre navigation sur son ordinateur : « Quelle sont vos polaires de vitesse ? » Devant mon air gêné, il commence à dégrader les polaires de son 60 pieds pour arriver à quelque chose qui pourrait approcher celles d’un Rêve d’Antilles. Le résultat nous fait tous sourire : 80 % de dégradation. Un monde nous sépare, pourtant Bernard nous parle comme si nous étions tous égaux face à la mer. Quelle belle personne !

 

Virement bancaire


 

Arrivée de Banque Populaire dans le goulet de Brest

 

Je ne connais rien au monde de la course. Saint-Brieuc m’a ouvert les yeux sur la classe des Figaros et des 40 pieds, Brest m’offre les grands bateaux. Le trimaran géant vient de passer la ligne d’arrivée au large du cap Lizard, il sera demain au Port du Château.

 

Le tour du monde en 45 jours 13 heures 42 minutes 53 secondes à la voile. Une banque vient de rétrécir la taille des océans de quelques jours. Pour être clair, je dois avouer que le monde de la course à la voile me mine de sentiments contradictoires. D’un côté, j’éprouve une admiration béate pour ces marins dont les compétences n’ont d’égale que l’héroïsme (osons le mot). Je suis fasciné par ces voiliers de compétition magnifiques, des concentrés d’intelligence à l’assaut de la mer et du vent. Mais lorsque je vois une Vache Qui Rit passer le Cap Horn, je n’arrive pas à faire abstraction de la nécessité des sponsors et leur kitsch grotesque, c’est laid. Cette pollution n’est pas vieille. La messe est dite en 1981, lorsque Pen Duick VI est devenu Euromarché pour aller faire ses courses. Pathétique. Mais cela vaut-il seulement d’en parler dans un monde qui rémunère le tatouage publicitaire et qui voit naître des enfants prénommés Facebook et Google ?2

 

 

Joyeuse pagaille pour approcher le trimaran géant

La fête que Brest réserve aux navigateurs n’a pas de mal à me détourner de mes pensées puritaines. Toute la ville s’est donné rendez-vous sur la digue La Pérouse pour attendre l’oiseau du large. En qualité de sherpa de Caroline, qui filme pour Voiles et Voiliers, je réussis à trouver une place dans un semi-rigide de presse. Le trimaran au bas ris entre dans le goulet avec la houle du large, une flottille de bateaux hétéroclites se lance à ses trousses. Dans l’excitation, les coques se frôlent, les sillages se chevauchent, le batillage provoque des grands coups de roulis. Euphoriques, les skippers oublient de se hurler dessus. L’Abeille Bourbon ouvre ses lances à incendie, les militaires portent la main au front au son grave des cornes de brume. L’équipage de Banque Pop allume des feux de détresse, des feux d’allégresse. Le bateau est majestueux, j’en oublie sa déco de carte bleue.

 

 

« Nous avons courbé le dos… »

 

On aurait pu croire que ce record soit l’occasion d’une apologie de la vitesse, un autre triomphe mécanique sur les éléments. En lisant les interviews de Loïck Péron et son équipage, je suis frappé par leur pondération. Comme si cette victoire n’était pas celle de la vitesse et de la puissance, mais celle de la prudence et de la modération. Quand Didier Ravon demande à Yvan Ravussin s’ils ont navigué pied sur le frein, il lui répond : « C’est exactement ça ! »3


 

L'équipage de Banque Populaire 5, quelques heures après leur arrivée

 

Bien que notre projet risque de battre des records de lenteur, je me sens tout à coup proche de l’équipage le plus rapide du monde, leurs commentaires sonnent comme des conseils pour une grande croisière.

En mer, pourtant en course, Loïck Péron écrivait des mots qui conviennent à tous les voyageurs :

« Nous avons courbé le dos et adouci notre trajectoire pour ne pas faire souffrir notre grand bébé bleu. Mer et vent s’accordent enfin à nous ouvrir un passage convenable vers notre destination. La lune elle-même nous aide un peu plus tous les soirs à guider nos fières étraves dans les creux sombres des vagues luisantes. Et si c’est encore un plein océan qu’il nous faut traverser, les narines se tournent déjà vers la terre promise à l’affût de la moindre phéromone perdue dans le vent. Un horizon peut en cacher un autre ; celui qui fuit devant nous est un beau lièvre que nous allons attraper. »4

 

 

1 Zygrib : un des programmes permettant de télécharger et lire les GRIB, ces fichiers de prévisions des vents synoptiques. Pour plus d’informations, consulter l’article de Voiles et Voiliers : Les fichiers GRIB à la maison un jeu d’enfant

2 À propos de ces sujets quelques liens internet :
Un enfant nommé Google, Un enfant nommé FacebookLe tatouage publicitaire.

3 Interview de Yvan Ravussin : “Peyron est plus roseau que chêne Voiles&Voiliers.com le 6 fevrier 2012.