Naviguer en Terre de Feu : il faut le reconnaître, en fait, c’est une expérience indicible.

 

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Que dire de notre vagabondage dans les canaux fuégiens ? Je ne trouve pas les mots.

J’aimerais être Franscico Coloane (1) pour transmettre la splendeur brutale que nous avons éprouvée en flânant dans le Beagle. Alors plutôt qu’abuser de superlatifs extatiques et attendus à longueur d’articles sur les reflets bleutés des glaciers et les mouillages spectaculaires, nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix.


Ce billet et le suivant (fait d’images seulement) vont donc clore notre voyage en Terre de Feu. Ensuite le blogue passera aux îles Malouines.
Au fond, le silence est aussi une bonne façon d’exprimer le sentiment qu’on éprouve à vagabonder en bateau sur Onashaga (2).
 

“Nous quitterons les canaux bouche bée, sans voix”. Caleta Coloane.

 

Une flânerie contemplative

 

Cette dérobade demande quelques explications :
L’angle pratique de nos navigations dans le Sud a été traité dans plusieurs articles et vidéos avec ses mouillages en araignée, ses williwaws, le kelp, l’enjeu de l’annexe, la pêche, le chauffage, les papiers, les cartes, les bateaux

Ces petites choses : boire l’eau d’un torrent qui coule du glacier

Les quelques rencontres dans ces déserts humains ont aussi fait l’objet de billets et vidéos. Nous avons même tenté de passer par écrit la magnificence de la faune, la flore et du paysage – un exercice toujours frustrant tant on sait le peu que l’on transmet de ce qu’on a reçu.
Après notre frayeur à la caleta Sonia, nous avons été prudents et nos navigations ne présentent plus d’anecdotes particulières. La dernière vidéo sur les canaux de Caroline résume bien notre flânerie contemplative.

 

Une épiphanie diffuse

 

En résumé, entre le blogue et les vidéos nous avons le sentiment d’avoir « couvert » honnêtement notre navigation en Patagonie. Ce vilain mot du jargon journalistique trahit bien l’insuffisance que j’éprouve face aux comptes-rendus de notre voyage dans le Sud. Dans le verbe « couvrir »,  j’entends aussi le sens d’« occulter ».
Au fond, aucun de nos reportages ne traite de l’essentiel de ce voyage, car il est informe et intime : c’est une épiphanie diffuse qui nous envoûte lorsque l’on se retrouve seuls dans la nature primordiale de la Terre de Feu.

 

Même les images ont parfois du mal à d’écrire les ambiances du Sud, comme l’omniprésence du vent.

 

Pour rire

 
Essayons quand même d’en dessiner le contour, pour rire, comme disent les enfants :
La beauté des paysages ne suffit pas à expliquer ce qu’on ressent. Splendeur. Il faut ajouter l’aspect virginal. Émerveillement. Et la violence de cette nature insoumise. Stupeur. Elle lave nos petites têtes de l’arrogance humaine. Humilité. Ici, on n’est pas grand-chose, un peu comme en pleine mer. Et si les choses tournaient mal ? Effroi. Un sentiment qui renforce les liens avec le bateau. C’est lui qui nous offre le privilège d’être là. Harmonie. Pour arriver ici, le bateau et l’équipage ensemble ont traversé les mers. Fierté. On est au bout du monde. Solitude. Face à soi-même. Existence.
« Fin del mundo, principio de todo » la grandiloquente devise d’Ushuaïa n’est pas mal trouvée.(3)

 

Un jour de mauvais temps.


 

Si je n’avais pas peur de vous lasser en déviant vers un lyrisme ampoulé, on pourrait jouer à ce jeu pendant un bout de temps sans épuiser le plaisir paradoxal de vivre en bateau au sein de cette nature sauvage.

 

L’émerveillement ou l’ennui

 

Au fond, le vagabondage dans le Beagle est une expérience intime et sérieuse. Une grande partie du plaisir est contemplatif. Les caletas offrant des possibilités de grandes balades ne sont pas si nombreuses, la végétation est vite impénétrable. Et quand le mauvais temps s’annonce avec ses trombes d’eau glacées, on ne peut quasiment plus sortir du bateau.
À moins de grosses dispositions pour la lecture, les jeux de société et la méditation, l’ennui guette. Certains bateaux malchanceux avec la météo nous l’ont avoué carrément.

 

Parfois, on se sent loin du monde d’aujourd’hui.

La question s’est posée pour nous lorsque, plus tard, j’ai invité ma famille à bord. Quand ma sœur à proposer de venir avec sa fille de treize ans, nous nous sommes sérieusement demandé si c’était une bonne idée. L’ado a plaidé sa cause et les quinze jours que nous avons passés avec elle nous ont montré notre erreur. Quel plaisir de lire l’émerveillement dans ses jeunes yeux !

 

Demi-tour !

 

Trêve de discours sur la fascination qu’exerce le Sud, voici juste un fait :
Deux mois après être arrivé en Terre de Feu, nous sommes partis d’Ushuaïa dans le but de rejoindre Punta Arenas pour revenir dans l’Atlantique par Magellan et remonter vers le nord avant l’arrivée de l’hiver.
Comme c’est la route, nous avons commencé par caboter dans le Beagle.
Un mois est passé, si vite, malgré la pluie incessante et la neige.
À la fin de l’île Gordon, il aurait fallu prendre tout droit.
Ce jour-là, il faisait très beau. Mais comment c’est en hiver ?
Nous avons décidé de faire demi-tour et prendre Ushuaïa comme porte d’attache pour une année entière.

 
Notes :

 

1/ Franscico Coloane (1910-2002) est un auteur chilien qui est à la Terre de Feu ce que Jack London est au Grand Nord. Gaucho et marin avant de devenir journaliste et écrivain, l’essentiel de son œuvre conte les terres et les mers australes. Le recueil de nouvelles « Cap Horn » est à lire absolument.
 
2/ « Le canal des Onas » ou « canal des chasseurs » tel que l’appelaient les Indiens Yagáns avant que les blancs le rebaptisent Beagle. Ceux qui utilisent ce mot de Onashaga pour désigner le Beagle induisent l’idée d’un devoir de mémoire envers les Indiens autochtones massacrés par les colons.
 
3/ La phrase se traduit par « Bout du monde, commencement de tout », mais on pourrait aussi lire « Fin du monde, principe de tout », car les mots « fin » et « principio » en espagnol recouvrent les sens de bout et de fin en français pour le mot « fin » et début et principe pour « principio ».

 

“Un sentiment intime”