Dans les latitudes australes, trouver de bons fruits et légumes pas trop chers est une course au trésor.

 

Avec 1045 euros par mois (voir billet précédent), au Brésil, en Argentine, nous vivons « comme tout le monde ». Aux Malouines, nous sommes passés direct sous le seuil de pauvreté du pays.

La première fois que nous sommes entrés dans le supermarché de Port Stanley, nous avons été rassurés en voyant les prix des pommes et des oranges… avant de comprendre que les fruits et légumes sont vendus à l’unité ! Il faut voir ces merveilleuses patates blondes, filmées par deux sur une barquette d’un noir velouté, de vrais diamants ! Rubis de pommes lustrées ! Émeraude géante de choux ! Navets d’agates ! Nous n’avions pas notre place dans cette joaillerie.
Il nous fallait un plan B.

Rare romanesco !
Trouvé aux Malouines

 

La promesse d’or vert

 

Tant pis pour les pommes et les oranges venues d’Uruguay, nous partons voir Stanley Growers, le gros maraîcher à l’est de la ville. Vu les horaires alambiqués du maraîcher en vente direct, nous trouvons porte close. C’est en coupant à travers ses champs pour rejoindre le bateau que nous découvrons que les talus étaient pleins de plants de jeunes pommes de terre qui avaient échappé à la récolte. Afin de ne pas embêter les propriétaires avec les règles ancestrales du droit de glanage, nous remplissons nos sacs sans prévenir personne.

 

Les légumes habituellement cultivés dans les jardins aux Malouines.


 

Mais on ne peut pas manger que des patates et du mouton — extrêmement gras et bon marché sur l’île. L’Irish Stew, bien que délicieux, ce n’est diététiquement pas tenable — en particulier pour des pratiquants de la Sainte Trinité riz complet-légumes-lentilles. La promesse d’or vert nous est tombée du ciel sous forme d’une affiche placardée à la Christ Church Catheral : « Dimanche, La Socitété Horticulturelle (sic) des îles Falkland organise une Foire aux Fleurs, Légumes, Produits de la Maison et du Jardin, au presbytère, suivit d’une vente aux enchères ».

Toutes les générations sont venues pour apprécier ou concourir.

 

Une expo de légumes

 

Des comices agricoles australes ! Une opportunité pour notre garde-manger et la promesse d’un joli moment. À ne rater sous aucun prétexte. Les activités, si elles sont fréquentes grâce au grand dynamisme de la communauté, elles ne sont pas si nombreuses dans cette capitale de 1600 habitants.

Nous arrivons bien à l’avance. Après nous être acquittés de la livre d’entrée, nous pouvons admirer les œuvres exposés, sur des nappes blanches, les murs aussi sont blancs. Le cube blanc, les codes d’art international sont respectés avec une innovation charmante : parfois, en plus du nom de l’artiste, il y a sa photo. C’est ma première exposition de légumes. Ils sont magnifiques ! D’autres supports ont été invités, les fleurs, mais aussi les œufs présentés cassés dans une assiette pour pouvoir admirer la profondeur de la couleur, la saillance du jaune. Après un an, dans les latitudes australes, cet art brut nous met en grand émoi.
En revanche, les couleurs pastel des pâtisseries d’inspiration britannique nous laissent beaucoup plus circonspects.

 
 

Sage tempérance

 

Les œufs aussi seront vendus aux enchères comme les fleurs, les gâteaux, le pain qui font partis du concours.

 

Plus d’une centaines de catégories, dont les grosses tomates rouges, les grosses tomates non-rouges, les petites tomates rouges, les petites tomates non-rouges, neuf sortes de pains dont croissants et pizza, le tout croisé avec les sous-ensembles « femmes » et « enfants », plus le Fun Prize pour la bizarrerie de ladite catégorie — comme la double carotte. La distribution de prix est interminable. Chaque participant ne pouvait que gagner. Les récompenses s’échelonnent de 15£ à 0,5£ (20€ à 0,75€). Une sage tempérance qui nous a paru de bon augure pour la vente aux enchères.
 

Raisin des Falkland

 

Une grappe à 20€!

 

Nous avons vite déchanté. La passion des Falklanders pour les produits du jardin et leur pouvoir d’achat nous ont vite mis hors course. Les sacs de quelques kilos, pouvant tenir à bout de bras, partaient à plusieurs dizaines de livres. Une façon de montrer la valeur accordée au travail de son voisin et d’enrichir leur société « horticulturelle » bénéficiaire de la vente. Les enchères fusaient comme de bonnes blagues, suscitant les rires. Nous assistons à une forme de potlatch. Rien en dessous de 20 livres. Ah ! Si, une simple grappe de raisin (poussé aux Malouines !), enchérie jusqu’à 15£ (20€) par un enfant d’une douzaine années, qui trouvait sûrement que c’était là le meilleur usage de son argent de poche.

 
 
Les jours suivants nous sommes allés faire du porte-à-porte chez ces jardiniers talentueux. Nous sommes entrés dans les serres où les légumes délicats poussent dans une belle terre noire. Quelques-uns nous ont vendu leur production, pour moitié moins chère qu’au supermarché, la plupart nous ont donné des brassés de choux, navets, carottes et pommes de terre.
Et un jour, en rentrant d’une promenade, nous avons trouvé un gros sac en plastique accroché au guidon du vélo de Caroline. Il était plein de perles potagères.

 

S’ils sont protégés du vent, les légumes poussent bien dans la terre noire des Malouines.