Voile déchirée, mal de mer, bords carrés, notre purgatoire avant le paradis

 

Une détonation sèche, suivie du claquement du tissu qui bat nous précipite sur le pont. Le génois léger n’aura pas tenu quatre heures dans cette mer courte et hachée qui nous accueille à la sortie de João Pessoa. La nuit approche, le mal de mer est déjà là, l’idée de brasser 40 mètres carrés de toile pour hisser le génois lourd m’épuise d’avance.

On envoie le solent sur l’étai largable et je vais me vautrer dans le cockpit, le cerveau éteint.

 

La nausée

 

Cette ancienne voile manquait d’une bande anti-UV


Je fixe le compas dans cette nuit sans lune qui a tout fait disparaître sauf une lueur de civilisation loin dans le sillage. Le vent refuse, refuse de me laisser tranquille. Ce n’est pas un caprice, ce suet a pris de l’Est. Depuis une heure Loïck remonte légèrement vers le nord. Bien que l’on doive faire route au sud, ce bord de près serré vers l’Est était acceptable : on s’éloigne de la côte, des pêcheurs. Mais partir vers le Nord, non. Autant dire qu’on recule.

Malgré ce que cela coûtera en nausées il faut virer de bord. J’appelle Caroline, elle a mis un scopoderme(1) et résiste mieux que moi.

 

La longue route

 

Un début de nav morose

Je paie notre escale de calme plat sur le fleuve Paraiba. Il a raison Moitessier, il ne faudrait pas s’arrêter de naviguer. Il souffrait du mal de mer ?

Maladie honteuse. Sujet tabou chez les anciens. On ne sait que pour Nelson.

Ça passera dans deux jours. Le plaisir d’être en mer s’offre après.

C’est pour ça que j’aime les longues navigations. Comme celle-ci. Nous avons quinze jours pour faire le plus de route possible vers le sud. Nous devons rejoindre deux amis qui atterrissent à Rio. Et puis notre visa s’épuise, plus qu’un mois et la frontière est encore à plus de 2000 milles devant nous.

 

Une déception ce virement de bord. On a beau faire, la trace de Loïck sur OpenCPN dessine un angle aigu de 42°. Ce qui donne (180°-42°) un cône de déventement de 138°, on remonte à 69° du vent, à peine 20° de mieux qu’au travers ! Autant dire que l’on tire des bords carrés. La mer hachée ? Du courant ? On revire deux fois pour être sûr. Pas mieux.

Bilan des premières 48 heures : 70 milles. Je voudrais être ailleurs.

 

Le baron perché

 

Au troisième jour, l’aube se lève sur un bateau heureux. Caroline a allongé son quart pour me laisser dormir, le mal de mer a disparu. Une jolie brise, installée à l’Est, nous permet de faire cap direct. Le génois, changé la veille, emmène Loïck au-dessus de 5 nœuds.

 

Petit grain à l’horizon

 

 

Mon gros pépère qui a bien du mal à caper et qui s’essouffle dans les petits airs devient le plus beau des marins dès qu’il rencontre la brise. La jolie brise, la bonne brise, la forte brise, elle sait l’émoustiller, mon bateau. Calé sur son bouchain, raide à la toile, il déploie la puissance d’un chêne. Nous vivons au pied de son tronc protecteur, sous deux grandes feuilles blanches frémissant dans le vent. Pas très maritime comme image. Il m’arrive de voir la mer comme une grande plaine ondoyante d’herbe bleue. Ces belles journées de soleil où règne l’harmonie entre les éléments, le bateau et l’équipage laissent le loisir à l’imagination de battre la campagne.

 

Géographie de l’instant

 

Trois jours sans toucher aux réglages.

Nous n’avons pas touché une écoute depuis trois jours. L’Alizée souffle maintenant sur la hanche. Il oscille entre force 4 et 5 que le bateau reçoit voiles hautes. Je relis le cahier de bord : Jour 4 : 102 milles. Jour 5 : 136 milles. Jour 6 : 123 milles. Jour 7 : 110 milles.

Au jour 6, j’ai noté : ” Nav : on ne peut pas rêver mieux”.

Sans le cahier de bord, il serait bien difficile de percevoir le fil du temps. Il n’y a plus aucune trace en moi de la misère d’il y a quelques jours. Pourquoi les beaux moments sur l’eau effacent si facilement toutes les galères du passé ? Je sais pourtant que lorsque cela se passe mal, je suis prêt à signer des deux mains qu’en toute sincérité, je ne remettrais plus jamais un pied sur l’eau. Peut-être parce qu’en mer, le présent occupe tout l’espace du temps.

 

Bien sûr, on cherche à anticiper, la route, les conditions météo, les manœuvres ou faire des bilans de l’eau consommée, des milles parcourus. Mais ces allers et retours sur le fil du temps ne servent qu’un seul maître : ce réel, bien présent que l’on est en train de vivre. Le passé nous a appris que cela peut être si dur en mer ou tellement bon. S’il l’on anticipe, ce n’est que pour bien vivre l’instant. Au-delà du plaisir, notre nature animale y voit une question de survie.

 

Le temps retrouvé

 

Du temps pour regarder les nuages

Trop souvent, à terre, le moment présent passe sans que l’on s’en aperçoive, comme ces pages de livres que l’on termine en se rendant compte que l’on ne les a pas lues. À bord d’un petit voilier en pleine mer il y a peu de place pour ces absences, il faut être à ce que l’on fait sinon la sanction vient vite. Et si l’on ne voit pas passer le temps, ce n’est pas parce qu’il file, au contraire, il se détend. Le présent envahit tout. Aujourd’hui il fait beau et je vais bien, c’est comme si le mal de mer d’hier n’avait jamais existé.

C’est une sensation très abstraite à décrire, mais que vivent très concrètement et simplement ceux qui aiment la mer. “En mer j’oublie tous mes soucis” entend-on souvent. Les soucis sont des préoccupations du passé ou de l’avenir, c’est pour ça qu’ils disparaissent en mer.

 

À la fin de l’après-midi, la brise provoque son cavalier en forçant la cadence. Sans fléchir dans son grand habit blanc, il l’emmène glisser à 7 nœuds dans la nuit, digne comme danseur de tango.

 
Note :

1/ : Scopoderme, médicament sur ordonnance qui se présente comme un patch que l’on met derrière l’oreille pendant 3 jours. Le seul remède qui ait un effet sur nous sans réussir à éradiquer complètement le mal.