Le plaisir du projet. L’effet « départ ». Le piège. Sortir de la cage.

 

 

Voyages : la projection

Les projets de départ sont vicieux pour les novices. Ils vous drapent de l’étoffe des rêves, vous lancent dans de magnifiques aventures, tendues par la promesse d’horizons nouveaux, soutenues par la force d’un destin que l’on croit prendre à pleines mains. Ah ! Que de vertus dans le défi d’atteindre « l’inaccessible étoile »1 ! Quel plaisir de sentir que la vie a une direction ; donc un sens. « Je pars » est une formule magique. Elle fait fondre toutes les questions existentielles et vous offre un miroir tellement séduisant qu’il est parfois difficile de ne pas se sentir bras en croix, vent dans les cheveux, à la proue du Titanic.

 

Malin plaisir

 

Et si vous doutez encore, sortez dîner en ville. La question finit toujours par arriver : « Et toi, tu fais quoi ? » Du ton le plus naturel possible, répondez : « je prépare un voyage en bateau » et si vous n’êtes vraiment pas en forme, ajoutez : « autour du monde. » Sans malice, vous profitez des rayons d’une énergie belle et chaleureuse de votre interlocuteur. Un vrai bain de soleil qui nécessite parfois une bonne paire de lunettes ad hoc. C’est invariable, c’est l’effet « départ ». Nous sommes tous passés par là, dans un rôle ou dans l’autre. Notre civilisation aime l’ailleurs.

Pourtant il faudrait se taire. Ne rien dire. Surtout si vous partez loin, car votre projet prendra du temps et il faudra faire face — pendant des années ! — à la prochaine question de votre interlocuteur, inéluctable : « Et vous partez quand ? » Au début du projet, l’envie de partir, l’ignorance et un peu de forfanterie vous feront avancer vos dates de départ. On se voit mal répondre : « Dans huit ans. » Alors vous direz, sincère : « Dans trois ans. » Ou n’importe quoi d’autre que vous n’arriverez pas à tenir.

 

Encagés


Le piège vient de se refermer sur vous. Vous venez de forger les premiers barreaux de la cage. Au fur et à mesure que le projet avance, l’espace se confine. Être-en-partance devient votre seule identité. Le phénomène ne s’arrête pas à la façon dont les autres vous voient, il sédimente en vous : vous change en voyageur immobile. Il y a une impotence dans cet oxymore. Et honnêtement, ce sentiment d’impotence nous gagne, même si nous savons que les choses avancent.

 

Voyages : la réalité | ©S.Legall

Nous étions pourtant prévenus. Sur FletcherLynd, Patrick et Florence nous avaient détaillé leurs états d’âme durant la préparation qui s’éternisait.

(Cf la vidéo de Caroline « En retard »)

Les gars du port, ils savent, sans qu’on ait besoin d’en parler. Nous ne sommes pas leur premier bateau de voyage en préparation. Un soir, ils sont venus avec tout ce qu’il fallait de bière, leurs grands sourires et ils ont rebaptisé le bateau FletcherLynd 2.

Un bon gag et une bonne caisse, rien de tel pour chasser la pression qui pèse sur nos épaules.

 

Nos anciens convives ne comprennent plus. Récemment, une connaissance me voit en ligne sur Skype et lance un clavardage : « Toujours en Bretagne ? Moi qui vous croyais dans les lagons ! » Depuis j’ai appris à passer « invisible » pendant mes surfs. Nos proches lointains ont bien compris notre état d’esprit et, délicats, ils n’abordent plus la question du départ. C’est pire ! Mais il n’y a rien à faire. Nous nous sommes enfermés volontairement. Pour ouvrir la porte de nos « fillettes », ces petites cages suspendues — inventées sous Louis XI — où l’on ne pouvait tenir ni assis ni debout : il faut partir.

 

1 Brel : La Quête. La vidéo et les paroles