Journal de bord de la navigation de Loïck vers le grand Sud, de Puerto Camarones (45ºS) jusqu’à l’Île des États. Première partie, jusqu’à la latitude du canal Magellan. Saison : mi-février.

 

Nous cherchions un équipier pour remplacer Florent. La présence de ce bon marin à bord sur la première partie de la descente vers le Sud nous avait convaincus de continuer vers Ushuaïa à trois plutôt qu’à deux.
Un couple d’amis de Buenos Aires nous a recommandé Schuss -c’est son surnom- et ils ne se sont pas trompés.

Schuss, nouvel équipier, fameux cuistot

Un jour, sur le quai du port nous avons vu débarquer un grand gabarit frisé à la voix de basse veillant un trésor de victuailles. En plus d’aimer naviguer, Schuss a une passion, la cuisine.

 

Après la Terre de Feu

 

Nous quittons Camarones, au nord de la Patagonie, pour une navigation qui nous emmènera au bout du monde, sur l’île des États. Cette île prolonge la Terre de Feu à l’est après le détroit de Le Maire. Position : quelques milles au-dessus du 55ºS et 64ºW. A cette latitude, si l’on part vers l’est, la route passe dans le sud de la Géorgie du Sud puis on ne croise aucune terre avant de revenir au cap Horn (56ºS). C’est sur cette terre que brille le phare du bout du monde qui a inspiré Jules Verne(1).
 

Deux routes possibles

 

Nous étions au 45ºS, nous allons au 55ºS. Notre navigation couvrira 10 degrés, mais fera probablement plus de 600 milles. À partir du cap Dos Bahias deux options sont possibles pour aller jusqu’à l’île des États : longer la côte ou couper tout droit vers le sud le long du 66ºW.
Naviguer à quelques milles de la côte permet de se protéger de la mer que lèvent les puissants vents d’ouest des cinquantièmes. Pour ne pas subir un fetch trop important, c’est à moins de 5 milles qu’il faut croiser. Les courants de marée, les îlots, les bancs de sable ou une possible saute de vent sous régulateur d’allure imposent une veille particulièrement vigilante.

 

Trajet de Loïck le long des côtes argentines entre Camarones, au nord de la Patagonie, et l’Île des États.


 

Choisir la route directe fait gagner 100 milles, mais expose à un risque de coup de vent d’autant plus redouté que les fonds dépassent à peine 100 mètres sur ce plateau continental. Dans cette région balayée par les dépressions, les prévisions des GRIB sont souvent contredites par une nature capricieuse, du jour au lendemain. C’est une route pour les bateaux rapides. Pour Loïck nous pensons que ce serait jouer à la roulette russe avec un fusil de chasse.

 

Jour 1 : La perfection est de ce monde

 

Nous quittons le port accompagnés par une bande de dauphins de Commerson. Pas un nuage, pas un souffle d’air, leurs corps noirs et blancs luisent sous le soleil lorsqu’ils percent le miroir de l’eau huileuse. Ces animaux sont-ils aussi profondément joyeux qu’ils en ont l’air ?

 

Les céphalorhynques de Commerson vivent près des côtes.


 

Nous appelons la préfecture maritime par VHF pour signaler notre départ. Les Argentins, comme les Chiliens, demandent de reporter une position par jour par tous les moyens possible. Nous avons écopé d’une amende de 100 euros à Bahia San Blas pour avoir manqué de signaler Loïck depuis Buenos Aires. Plus tard dans notre navigation, je n’ai pas pu envoyer de mail pendant deux jours, quand nous avons pu nous connecter, nous avons reçu un mail de la Préfecture Navale qui nous demandait si tout allait bien à bord.
Vers midi, au passage du cap Dos Bahias, nous touchons du vent.
Parmi les choses parfaites dans ce monde, il y a Loïck en ciseaux descendant vers le sud poussé par 15 nœuds de vent tiède dans la nuit étoilée.

Une belle journée de vent. Les Commerson nous suivent toujours dans les vagues.

 

Jour 2 : Lagénorhyques obscurs

 

Durant la traversée du golfe de San Jorge, les lagénorhyques obscurs remplacent les petits Commerson rondouillards. Ce nom barbare désigne aussi un dauphin à bec court, plus grand le céphalorhynque de Commerson. Ils nous accompagnent toute la journée et nous donnent l’occasion d’observer de jolis sauts. Ils semblent se foutre pas mal du temps qu’il fait. Le vent monte, les vagues grossissent, nous finissons la journée avec deux ris et génois roulé au tiers, toujours en ciseaux.

 

Jour 3 : Droit sur la Terre de Feu

 

Nous arrivons à la hauteur de San Julian (49ºS). Les GRIB nous assurent qu’il souffle 15 noeuds de NO sur notre calme presque parfait. Je ne suis pourtant pas de ceux qui accablent les métrologues. Trois ou quinze nœuds dans un marais barométrique ne sont pas des événements très différents sur le plan météo. Les jours qui suivent ne prévoient que des petits airs, les pressions ne devraient pas changer. Finalement, tout l’équipage décide de quitter l’abri de la côte pour tirer droit sur la Terre de Feu. En revanche, une grosse dépression arrive, c’est une certitude sur laquelle les GRIB ne se trompent pas. Dans 5 jours – mais ça aussi ça peut changer. Le prochain abri correct est à 300 milles. Bahia Thetis est à la pointe est de la Terre de Feu au cap San Vincente. Puerto Deseado, Puerto San Julian, Puerto Santa Cruz, et surtout Puerto Gallegos les ports de la côte sud de l’Argentine sont compliqués d’accès : bancs de sable, courants puissants, souvent loin dans les terres. Les voiliers préfèrent les éviter.

 

Pas une ride sur l’eau, on regarde les lagénorhyques obscurs nager.


 

Le soleil brille, la mer s’aplatit de plus en plus. Je fixe l’éolienne, c’est le signal. Si elle tourne, on peut arrêter le moteur. Il ne nous faut que 8 nœuds de vent sur cette mer plate… Vers 17 heures on y a cru, on a envoyé le spi. Dix minutes plus tard, nous étions de nouveau au moteur.
 

Jour 4 : Encalminés au 50ºS

 

L’inconvénient de notre moteur, c’est qu’il boit.

Au petit matin, Loïck passe le cinquantième Sud au moteur sur une mer d’huile. Il fait grand beau, nous pouvons suivre la nage des dauphins sombres à travers une eau sans plis, transparente. Nous avons des dauphins à l’étrave depuis notre départ de Camarones. Quatre jours pratiquement sans discontinuer. Ce ne sont pas toujours les mêmes groupes, mais c’est la première fois que nous en observons autant aussi longtemps. Avec de tels compagnons, nous ne pêchons rien, malgré tous les indices d’une vie sous-marine florissante.
Les albatros à sourcils noirs et les pétrels sont posés sur l’eau. Parfois le bateau traverse un groupe d’oiseaux. Après quelques regards inquiets, l’individu le plus proche décide à contrecœur de déplier ses ailes et commence une course dont on se demande si elle vaincra un jour de la pesanteur. Les cris des sternes pourraient passer pour de la moquerie. Mais toujours, après ce fastidieux décollage, l’oiseau pataud devient “le prince des nuées”. Cette pétole nous donne le temps de relire Baudelaire(2).
Il fait bon. Le bateau est complètement ouvert, une odeur de cuisine sort du carré. Schuss nous fait découvrir les machas(3), des coquillages au four avec du parmesan. Leurs petites langues orange pointent sous le fromage fondu avec sensualité. Nous n’avons pas de vin blanc, mais le rouge ira bien. Je ne suis pas un grand buveur en mer, mais avec ce temps on pourra même faire une sieste.
Pourquoi je déteste la pétole ?

 

Jour 5 : Latitude canal de Magellan, 100 milles à l’est

 
Caroline me donne le quart à une heure du matin. Un petit air d’ouest a pris Loïck en charge. Je fais les comptes des heures moteur de la journée d’hier : 21 heures.
Plus tard nous raconterons, un peu déçus, à un couple d’amis qui sont depuis deux dans le sud, que nous avons passé les cinquantièmes (comme le Cap Horn) au moteur. Ils nous ont répondu : “Depuis que l’on est dans le Sud, on a changé d’avis : un jour de pétole, c’est un jour de chance.”
Malgré trois petites heures de moteur dans la matinée, le vent d’ouest se maintient.
Il nous reste 140 milles. Dans 30 heures les GRIB prévoient 50 noeuds synoptiques. Nous devrions être arrivés à l’Île des États.
 
Notes :

1/ Jules Verne, Le phare du bout du monde.
2/ Charles Baudelaire L’Albatros dans Les Fleurs du Mal.
3/ Macha ou concha navaja en Espagnol, razor clam en Anglais, je n’ai pas trouvé le nom en Français.
Mollusque de la famille des couteaux, bivalve que l’on trouve sur les côtes du Perou, du Chili et dans le sud de l’Argentine. Les machas sont une spécialité chilienne qui se cuisine trempés dans un peu de vin blanc ou de pisco, saupoudré de parmesan et passé rapidement au four.

 

L’envol des albatros à sourcils noirs.