Comme au Cap Horn, les canaux chiliens sont surveillés par des militaires qui vivent en famille dans des postes de garde extrêmement isolés.

 

À Alcamar Yamana, toute la famille a pris un an ferme. Même le petit Javier, 4 ans, ne recevra aucune visite de ses proches. Les seuls visages qu’il verra seront les militaires du bateau ravitailleur et quelques pécheurs. Peut-être l’équipage d’un bateau de voyage, comme nous. « Depuis huit mois, vous êtes les premiers à vous arrêter », nous dit son père, Ricardo.
Le vent et la pluie offraient une trêve dont nous avons profité malgré la vulnérabilité de l’abri. Nous étions curieux de la vie de ces gardiens du Beagle.

 

Isolés sans bateau

 
L’Alcamar Yamana est le premier poste de contrôle de la marine chilienne (Armada) dans les canaux de Patagonie après que l’on a quitté la civilisation. La maison blanche est construite sur une petite pointe dans une partie étroite du canal du Beagle. Derrière elle s’élève la cordillère de Darwin, traversée pour la première fois 2011, par des alpinistes chevronnés. Autant dire qu’il n y’a pas d’issue vers cette terra incognita.
Quand les cinquantièmes hurlants ne sculptent pas de courtes lames d’acier sur les eaux glacées du Beagle, la promenade jusqu’à Puerto Williams ne dure qu’une journée à six nœuds. Il n’en faudrait que la moitié pour aller à Ushuaïa, mais les frontières dessinent des routes absurdes que les humains doivent suivre comme du bétail dans un corral.
Et peu importe en fait, le poste de garde n’a pas de bateau. Le père, la mère, l’enfant et le chien sont complètement prisonnier de leur petit promontoire pour un an.

 

Alcamar Yamana, la famille qui l’occupe ne peut quitter le poste qu’avec une aide extérieure. | ©Axèle Dumas

 

Une mission nuit et jour, chaque jour de l’année

 

La famille a demandé cette affectation de longue date. C’est un bon moyen de gagner la prime aux postes affectés dans le Sud et faire des économies. Il n’y a même pas internet, juste la télé qui semble allumée en permanence. Si notre présence rend hystérique le petit chihuahua habillé d’un sweat à capuche rose, elle ne parvient pas tout à fait à décoller le jeune Javier de ses dessins animés.
Devant un café et quelques gâteaux, les parents nous racontent le parcours nécessaire pour prétendre à ce poste.
Chacun a dû se soumettre à une longue batterie de tests psychologiques, accepter de se faire enlever l’appendice et, pour elle, apprendre le métier de radio. L’armada privilégie les couples avec un jeune enfant pas encore scolarisé.

 

Leur mission perdure vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque jour de l’année. Dans leur chambre face au Beagle, où est installée la radio, ils notent tous les passages de navires dans le canal devenu entièrement chilien depuis quelques milles. Ils les appellent, si ceux-ci en le font pas spontanément, pour demander les informations maritimes habituelles (nom du bateau, nationalité, effectif, route, prochaine escale, ETA). Lui ou elle émettent un point météo deux fois par jour en VHF. Ils offrent tous les renseignements à leurs dispositions et peuvent se charger de relayer des informations aux autres postes les plus proches grâce à leur antenne puissante. C’est leur seul moyen de communication, ils n’ont pas d’Iriduim. Karine avoue une vague inquiétude au cas où le petit tomberait malade.

 

Karine, Ricado et le petit Javier. La marine chilienne choisit des familles pour résister à l’isolement.

 

Les pêcheurs fournissent le frais

 

Après le goûter, la visite de la station se termine rapidement. En dehors de l’indispensable groupe électrogène dont Ricardo énumère quasiment chaque soupape par son prénom, il n’y a pas grand-chose à voir. On s’arrête un moment sur les gros bidons de 100 litres qui récupèrent l’eau du toit, il désigne un petit apprenti aux vitres brisées comme étant la serre qu’il faudra réparer un jour. Mais l’hiver arrive.

 

Pour les vivres, un bateau de l’armada vient tous les deux mois ravitailler le poste, mais ce sont surtout les pêcheurs qui fournissent le frais. Dans une encoignure de la côte, au bas de la maison, un gros câblot de polypropylène est tendu au cabestan entre la terre et un ilot. Les pêcheurs s’y accrochent pour y passer la nuit, comme nous aujourd’hui.

Pas facile d’accoster avec un enfant: rochers glissants, végétation dense.

 

L’enfant hurle

 
À notre tour de faire faire la visite, Karine veut voir le bateau, elle ne connaît pas l’intérieur d’un voilier alors qu’il en est passé plusieurs centaines sous ses fenêtres cet été. Nous faisons monter la mère et le fils dans l’annexe. La petite baie est obstruée de kelp, de grandes algues extrêmement robustes qui poussent sur plusieurs mètres jusqu’à la surface et qui nous empêchent de mettre le moteur. Nous sommes cinq dans cette petite Caribe de 2,4 m, c’est trop.
Et d’un coup, le vent se met à souffler, une pluie de flocons mouillés réduit immédiatement la visibilité. L’enfant hurle de peur sans que sa mère puisse le calmer. « Il a peur parce qu’il en voit plus son père ». Notre simple fartage nous empêche de retourner vers la maison, contre le vent. Il nous faut trouver un autre endroit pour accoster. Nous tentons un amas de rochers, la mère et l’enfant débarquent, mais ils patinent tellement que le risque de tomber à l’eau est trop grand. L’enfant ne comprend pas pourquoi nous repartons dans l’annexe. Nous sommes tous confus et fâchés de lui imposer cet effroi. Nous finissons sur une petite plage où il faudra affronter les griffures de la végétation dense pour rejoindre l’arrière de la maison.

 

Les choses se compliquent vite sous ces latitudes, et nous ne savions pas encore ce que nous réservait la nuit…