Un instant d’inattention et Loïck se retrouve sans annexe.

 

Il a cessé de pleuvoir. Je sors sur le pont pour contempler ce magnifique mouillage. L’eau calme réfléchit les mouvements du ciel. Une masse de nuages gris fuit un rayon de soleil parti à la conquête d’un pic tavelé de neige.
Mais qu’est-ce qui ne va pas dans ce petit paradis ? Sensation de vide. La chute ! Je réalise que l’annexe a disparu.

 

« Comment ai-je pu faire une telle bêtise ? »

 

Puerto Hoppner. Loïck est mouillé en haut à gauche du bassin, derrière la petite île.


 
Puerto Hoppner, sur l’île des États, est un plan d’eau d’une vingtaine d’hectares ouvert sur la mer par une passe de 10 mètres de large. Notre petit semi-rigide n’a pas pu aller loin. L’équipage me rejoint sur le pont. Caroline repère l’annexe à trois cents mètres dans les rochers, Schuss est tout embêté, car il est le dernier à s’être servi de l’annexe. Il jure avoir frappé l’amarre au taquet bâbord arrière de plusieurs tours et demi-clefs. Ce détail me remet une scène en mémoire.

Mon nageur de combat prêt au sauvetage

Il y a une heure, je suis sorti pour aller chercher un je-ne-sais-plus-quoi dans l’annexe. Pour ne pas enjamber la filière et descendre le long du franc bord, j’ai détaché le youyou pour l’amener à la plateforme arrière. Je suis ensuite descendu dans l’embarcation en gardant une main au bateau pour ne pas m’éloigner, et je suis remonté à bord en la laissant à son sort. Comme d’habitude.

Avant de tenter de répondre à la question qui me turlupine « comment ai-je pu faire une telle bêtise ? », je rassure Schuss en lui disant que c’est de ma faute. Je vois soudain se transfigurer d’allégresse. Les vannes commencent à fuser.

 

L’autorité flétrie du capitaine

 

Comment récupérer l’annexe ? Sous ces latitudes il n’est pas question de piquer une tête et de faire quelques brasses sans prendre quelques précautions, ne serait-ce que pour deux cents mètres. L’eau doit être entre 6 et 8 degrés. À notre disposition nous avons une seconde annexe enfouie sous une demie heure de travail au bas mot, une combinaison de plongée de 7 mm à ma taille et aucune envie de me baigner, ou une combinaison de survie que Caroline n’a jamais testée. Il me parait subitement tout à fait nécessaire d’entreprendre un exercice d’abandon de navire sur le champ. Mais, avant même que je ne fasse usage de mon autorité flétrie de capitaine, Caroline propose de se mettre à l’eau.

Une eau entre 6 et 8 degrés

 

Sauver le petit éléphant

 

La séance d’essayage de ce vêtement seyant a l’avantage de détourner le feu nourri de lazzis à mon égard. Chaussée, gantée, cagoulée, Caroline ressemble à un gros manchot noir et rouge, en particulier quand elle tente de marcher. Après avoir solidement attaché notre cousine de Casimir à la plus longue amarre du bord, Caroline se met à l’eau avec une grimace. La combinaison laisse entrer l’eau aux chevilles et aux poignets. Il parait que c’est normal, en tout cas il est trop tard pour changer d’avis. Je suis assez fier de voir s’éloigner ma femme d’un battement de pied tendu dans l’eau noire et glacée. Caroline est une excellente nageuse, il ne lui faut pas longtemps pour rejoindre la terre et sauver le petit éléphant.
« Le petit éléphant », c’est le surnom de l’annexe , pour sa peau grise, ses gros boudins, son air pataud, sa force et son avant qui fait penser aux bosses du front de l’éléphant d’Asie. Après tout, ce n’est pas pire que ce copain qui a surnommé son pilote Raymond parce que Raymond barre. La solitude de la mer n’engendre pas que des cogitations métaphysiques.

 

Un accident est si vite arrivé !

 

Mon erreur a suivi sur un schéma que tout le monde connaît. On commence une action, on l’interrompt et le cerveau considère comme « close» l’action précédente, surtout si elle est habituelle. C’est le grand classique du coup de fil qui nous fait oublier de mettre les surgelés au congélateur en rentrant des courses.

 

Dans quelles circonstances, dans ma vie de citadin, mes biens, ma sécurité dépendaient de la qualité d’un nœud ? J’ai déjà oublié de fermer le gaz, claqué la porte en laissant les clefs à l’intérieur, laissé couler l’eau, omis de tirer le frein à main, et heureusement la bougie que je n’avais pas éteinte à juste foutu de la cire partout sans incendier l’appartement. J’ai eu de la chance. Un accident est si vite arrivé ! Non ? …Pas tout à fait… En tout cas moins vite que sur un voilier. Les conséquences de nos erreurs sont moins graves en ville, l’assistance plus disponible.
Une des grandes différences entre la vie maritime et la vie terrienne, c’est le niveau de vigilance.

 

Le moteur était relevé, aucune casse